‹ Memoires de Saint-Simon (volume 5)Chapitre 50 sur 610 · Ici, Estaing, et non plus Estain · texte numérisé non relu

Ici, Estaing, et non plus Estain

4. Chamarande, la Feuiliade, Saint-Frémond (avec quelques réticences), lord Galmoy, Vibraye, d'Arène et Mursay furent effectivement unanimes pour rester dans les lignes. D'Estaing fut d'avis que, « si les ennemis, ayant passé la Volvèse et le Sangone, se trouvent entre Beinasco et Grugliasco, on sorte des lignes et on aille au-devant d'eux ; et, en ce cas, peu de troupes suffiront pour la montagne, et les lignes d'en bas seront couvertes de l'armée. »

5. Albergotti proposa de détacher cent escadrons et quarante bataillons pour observer les ennemis à portée du siège et des lignes. Il s'en prévalut dès le lendemain du désastre pour dégager sa responsabilité, écrivant au ministre [Mémoires militaires, p. 655) : « Le malheur arrivé à la France avoit été prévu, et je puis me vanter de m'ètrc opposé, par mon avis par écrit et signé, et par des représentations continuelles pendant huit jours, au parti qu'on prenoit, et qui nous y exposoit

Conseil

de guerre

déplorable.

M. le duc

d'Orléans

cesse de

donner l'ordre

et de se mêler

de rien.

ce remède rendit le mal incurable1. M. le duc d'Orléans protesta devant tous des malheurs qui en alloient arriver, déclara que, n'étant maître de rien, il n'étoit pas juste qu'il essuyât l'affront que la nation alloit recevoir, et le sien particulier encore, demanda sa chaise de poste, et, à l'instant, voulut quitter l'armée2. Marcin, laFeuillade, et les plus distingués de ce conseil de guerre mirent3 tout en œuvre pour l'arrêter. Revenu enfin de ce premier mouvement, content peut-être d'avoir marqué sa fermeté jusqu'à

infailliblement. J'en ai pour témoins toute l'armée et ma signature. »

1. On remarquera que Marcin ne figure pas dans ce conseil de guerre. Au contraire, dans la scène dramatisée par Voltaire (Siècle de Louis XIV, p. 369), et maintenue plus tard par lui dans la 2e partie du Supplément au Siècle, tous les lieutenants généraux ayant répondu : « Il faut marcher, », nous voyons Marcin tirer de sa poche l'ordre du Roi qui lui défère tout pouvoir en cas d'action, et déclarer que son avis est de rester dans les lignes. L'Italien Ottieri (Istoria délie guerre, tome IV, p. 250-252) l'affirme aussi, de même que l'historien du prince Eugène dont le récit est reproduit dans les Mémoires militaires, p. 674 : « Marcin, voyant qu'on ne l'écoutoit plus, tira de sa poche un ordre secret du roi de France, portant qu'en cas d'action le duc d'Orléans seroit obligé de se conformer à ses avis. Ce prince en fut si surpris et si touché, que, dans ses premiers mouvements, il dit : « Puisque je ne suis ici qu'un zéro en chiffre, je n'ai qu'à m'en retour- « ner; le plus tôt sera le mieux. Qu'on me prépare une chaise de « poste !» Il se remit néanmoins, et, s'étant contenté d'envoyer un exprès au Roi..., il ne songea plus qu'à rester dans les lignes et à les mettre dans le meilleur état de défense qu'il pourroit. » Madame, d'autre part, conteste (recueil Jaeglé, tome II, p. 48 et 49) que le maréchal eût aucun ordre écrit, mais reconnaît que le duc d'Orléans avait une injonction verbale de ne rien faire contre son avis (voyez-ci-dessus, p. 2-3), et le maréchal, ajoute-t-elle, « n'osait rien entreprendre sans consulter Mme de Maintenon, qui s'entend à la guerre comme mon chien Titi. » Plus tard, Chamillart se défendit sur ce que l'ordre qui rendait toute liberté au prince lui était arrivé trop tard, après la défaite.

2. Cette issue de la délibération n'est confirmée par aucun document, Y Histoire du prince Eugène n'en étant pas un. Voltaire a dit simplement : « Le duc d'Orléans voulait une chose, Marcin et la Feuillade une autre ; on disputait, on ne concluait rien. »

3. Les quatre dernières lettres de mirent en surchargent d'autres illisibles.

ce point, et si fortement manifesté combien peu l'événement imminent lui pouvoit être imputé, il consentit à demeurer; mais, en même temps, il s'expliqua qu'il ne se mêleroit plus du tout du commandement de l'armée, jusque-là même qu'il refusa de donner l'ordre, et qu'il renvoya tout à Marcin, à la Feuillade, et à quiconque en voudroit prendre le soin. 11 l'exécuta de la sorte, sans pouvoir être ramené. Le fin d'une opiniâtreté si funeste étoit Cause secrète * la folle espérance, uniquement fondée sur la grandeur du ceg con^rast désir, que le prince Eugène n'oseroit attaquer les lignes ; que, se retirant ainsi, Turin seroit pris, non par l'armée du duc d'Orléans, non par sa victoire, non par son fait, mais par le siège et les lignes dont la Feuillade avoit eu la direction comme général, et, par conséquent, n'en partageroit la gloire avec personne1. Tel est le vrai fait, qui, soutenu de captieuses raisons, et soutenu de tout le feu d'une bouillante et puissante jeunesse, asservit Marcin, et finit par égorger la France2. Tel fut l'état des choses pendant les trois derniers jours de ce siège désastreux. Le duc d'Orléans, dépossédé par lui-même, souvent chez soi, quelquefois se promenant, écrivit fortement au Roi contre le maréchal en lui rendant un compte exact de toutes choses, fit lire sa lettre à Marcin, la3 lui laissa, et le chargea de l'envoyer par le premier courrier qu'il dépêcheroit, n'en voulant plus envoyer lui-même, comme n'étant plus rien dans l'armée \

1. C'est ce qu'écrivait la Feuillade quinze jours auparavant (Guerre, vol. 4966, n° 345) : « Je ne puis imaginer que le prince Eugène puisse me forcer dans nos lignes, que j'estime être le meilleur poste que j'aie jamais eu, pourvu que toutes les troupes que S. A. R. m'envoie arrivent à temps. »

2. Comparez la notice du maréchal de Marcin, dans notre tome IX, appendice V, p. 356.

3. La surcharge et, et, plus loin, depescheroit est en interligne, au-dessus d'enverroit, biffé.

4. La lettre du prince, datée du 6, est donnée dans les Mémoires Le pluriel a été supprimé à causes, et serette (sic) ajouté en interligne.

Dernier refus La nuit du 6 au 7, qui fut le jour de la bataille, quoi-

de Marcin. ^tjj ne ge m^\^ pjug Je qUOj qUe ce fu^ jj ne laissa pas

d'être réveillé par un billet qu'on lui apporta d'un partisan qui lui mandoit que le prince Eugène attaquoit le château de Pianezze1 pour y passer la Doire, qu'il étoit assuré qu'il marcheroit aussitôt après2 à lui pour l'attaquer8.

militaires, p. 276-277. Il exprimait une dernière fois son regret de ne pouvoir livrer un combat où la « supériorité des troupes en valeur et en nombre » lui promettait la victoire. « Ces Messieurs, disait-il, que, par leurs lumières et leur expérience, je dois beaucoup plus croire que moi-même, y trouvent tant d'inconvénients, et si importants, qu'il ne convient pas, dans mon noviciat de commandement, de prendre sur mon avis seul une chose de cette conséquence. Je me rapporte donc à eux de tout, aussi bien que des inconvénients qui se trouvent dans l'un et dans l'autre parti, et, si nous étions assez heureux pour que les ennemis nous attaquassent, ce que je n'ose espérer ni craindre, je tâcherai seulement de ne pas donner de ma personne de mauvais exemples aux troupes de Votre Majesté. » On verra ci-après, p. 65, ce qu'il advint de cette lettre. Le même jour, Marcin en écrivit à Chamillart une autre qui ne devait être remise que s'il mourait dans la campagne, comme il en avait eu le pressentiment certain, jour et nuit, depuis sa nomination à l'armée d'Italie. « Les ennemis passent le Pô, y disait-il (p. 277-278); je crois qu'il vaut mieux garder les lignes. Je finis vous priant d'assurer le Roi que je meurs son très humble et fidèle sujet et serviteur, sans autre désir que celui de sa gloire. Il s'élève un grand capitaine avec M. le duc de la Feuillade, entendu, pénétrant et brave. C'est un bon général et un bon serviteur du Roi.... » i. Pianezza, château sur une éminence à gauche de la Doire (ici, Duere), avait été donné en dot, en 1607, à une bâtarde thi duc Emmanuel-Philibert pour épouser un Simiane-Gordes qui servait ce prince. Leurs fils et petit-fils occupèrent de hautes situations à la cour de Turin ; mais ce rameau ne subsista pas.

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