‹ Memoires de Saint-Simon (volume 5)Chapitre 528 sur 610 · Original : Dépôt de la guerre, vol. 1967, n · texte numérisé non relu

Original : Dépôt de la guerre, vol. 1967, n

2!). M. de Bezons à M. le duc d'Orléans.

« A Versailles, le 25 d'octobre 170*.

« Monseigneur,

« Je ne pus voir hier M. de Chamillart qu'à la sortie du Conseil, qui me dit de revenir chez lui à six heures, et qu'il me mènerait chez le Roi à six heures et demie. Ainsi la conversation du soir avec lui fut courte, et roula presque sur ce que, l'armée du- Roi ne s'étant pu mettre en mouvement aussi tôt qu'il auroit été à souhaiter, cela donnoit le temps aux ennemis de faire sans obstacles tout ce qu'ils pouvoient désirer. Je n'eus pas grande peine à lui répondre ce qui lui a été déjà mandé plusieurs fois, qu'une armée en l'état ou étoit celle de V. A. R., quand elle est dispersée dans toute l'étendue du Dauphiné, ne se rassemble pas pour repasser les Alpes et marcher en avant sans des précautions pour sa subsistance et les réparations qui la puissent mettre en état d'agir. Il tomba ensuite sur la diminution qui lui paroissoit dans les derniers états qu'on lui envoyoit des troupes, surtout de l'infanterie. Il se plaignoit même de ce que, dans l'état que M. de Rroglio lui envoyoit, il lui faisoit faire réflexion sur ce qu'il falloit diminuer du nombre général des soldats en état de servir une certaine quantité que les officiers, par une mauvaise coutume introduite en Italie, prenoient pour leur servir de valets, et me dit qu'on n'avoit que faire de ces réflexions dans l'état qu'on lui envoyoit. Je lui dis que ce n'étoit point une revue à l'ordinaire, mais un état que vous aviez demandé du nombre des hommes sur lesquels vous pouviez compter; et ainsi, comme je ne vois pas que M. de Broglio soit fort blâmable dans ce qu'il fait pour vous rendre un compte juste de ce que vous lui avez demandé, il me paroît qu'il est de la bonté de V. A. R. de l'excuser dans une chose où il me semble qu'il n'a pas grand tort.

« L'heure d'aller chez le Roi arriva, où, d'abord que je fus entré, S. M. me demanda ce que vous m'aviez ordonné de lui dire. Je lui répondis que S. M. avoit vu, 'par vos dépêches, le fait de ma mission; que V. A. R. avoit plus d'envie que jamais de rentrer en Italie, et que tout y étoit disposé, mais, que du moment qu'on y seroit rentré, il ne falloit pas regarder derrière soi, et qu'il n'y avoit de parti à prendre que d'attaquer ses ennemis partout où on les trouveroit, puisque, dans la situation des affaires, les ennemis assiégeant Tortone, on ne pou voit espérer de jonction avec M. de Médavy, ce qui avoit paru à S. M. le point le plus essentiel pour votre rentrée en Milanois. Le Roi demeura quelque temps, sur cela, à me répondre, et m'ordonna de lui dire ce que je pensois. Je répondis à S. M. que toutes sortes de raisons me paroissoient vous obliger à rentrer : la gloire de ses armes, votre intérêt personnel, et celui de tous les officiers de l'armée d'Italie, et surtout de donner des secours aux troupes qu'elle a en ce pays-là, et de par-

tager du moins le Milanois avec les ennemis en attendant de plus grands secours; que, pour les difficultés, S. M. en étoit informée, aussi bien que de la force et de l'état de ses troupes et de celles des ennemis, et que c'étoit à elle à vous donner sur cela ses ordres, puisqu'ils seroient ponctuellement exécutés. Le Roi ne détermina rien absolument, et me dit que cela méritoit quelque réflexion. Cependant il me parut qu'il penchoit à ne pas hasarder son armée, mais plutôt de songer à la rétablir, et me répéta qu'il vouloit prendre quelque temps pour prendre sa dernière résolution, et m'ordonna de revenir demain au soir pour recevoir ses ordres, et dit à M. de Chamillart de vous dépêcher votre courrier ce soir, ou demain matin au plus tard, par lequel il vous écriroit ce qu'il jugeroit à propos. Je dis à S. M. que, si elle vouloit donner le temps à ses troupes de se rétablir avant que de les faire agir en quelque part que ce fût, je ne doutois pas que vous ne souhaitassiez de vous employer jusques aux moindres choses, soit pour en presser le rétablissement, soit pour aller en quelque endroit qu'elle jugeroit à propos pour le bien de son service. Le Roi me répondit que l'armée de Flandre alloit se séparer, aussi bien que celle d'Allemagne, et que, si celle d'Italie se séparoit, il falloit bien prendre patience jusques à l'année qui vient, puisque, quand vous ne pouviez pas être à la tête d'une armée qui fût en action, il n'y avoit d'autre séjour qui vous convînt que celui de la cour. S. M. m'ajouta que, les ennemis assiégeant Tortone, qui seroit bientôt pris, cela ôtoit l'espérance de la communication avec M. de Médavy, et qu'étant persuadé que, leur cavalerie étant forte de douze mille chevaux, il ne croyoit pas qu'on dût hasarder une affaire avec sept mille chevaux au plus, dont il y en auroit quelques-uns qui ne seroient peut-être pas encore sellés, ou du moins qui n'auroient pas encore été montés1. S. M. m'ajouta que cette affaire méritoit bien qu'elle y fit un peu de réflexion, et m'ordonna de retourner à Versailles demain au soir, comme j'ai eu l'honneur de vous le mander. Le Roi m'ordonna de ne voir personne que Madame et Mme la duchesse d'Orléans, pour leur dire de vos nouvelles. Je me suis acquitté de ce devoir, et j'ai rendu compte à LL. AA. RR. de l'état de votre santé. Je ne puis m'empècher de dire à V. A. R. que tout ce qu'il a de gens qui prennent part à sa gloire souhaiteroient fort que vous fussiez en état de rentrer en Italie. Vous avez ces réflexions si présentes, que je ne crois pas y devoir rien ajouter.

« Si, dans l'audience que je dois avoir demain au soir, il se passoit quelque chose qui méritât d'être mandé à V. A. R., j'aurai l'honneur de lui en rendre compte, quand je devrois lui envoyer un courrier exprès.

« J'ai l'honneur d'être, avec un très profond respect et un attachement inviolable, etc.

« Besons. »

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