Ci-dessus, p. 32G
commença sans doute dans le collège que les jésuites dirigeaient à Rouen, et où les deux frères purent retrouver des souvenirs des Corneille, leurs oncles à la mode de Bretagne; mais elle se termina sous les auspices de Messieurs de Port-Royal, amis intimes de l'auteur du Cid, et Pierre, quoique pourvu d'un titre d'avocat, se tourna tout d'abord vers l'érudition classique, tandis que Nicolas continuait la carrière du droit1. Il est probable que les Corneille et leurs amis parisiens avaient favorisé la vocation de Pierre; elle ne fut que passagère. Après avoir fait paraître en 1674 et 1675 une traduction de Y Histoire de Dion Cassius de Nicée, abrégé par Xiphilin, puis une nouvelle historique : Marie Stuart reine d'Ecosse, et enfin une traduction de Y Histoire romaine écrite en grec par Hérodien, mais translatée en latin par Ange Politien, Boisguilbert renonça à la notoriété que ces trois ouvrages commençaient à lui valoir, et il retourna en Normandie pour essayer de compenser par les bénéfices de l'agriculture les « désavantages qu'il avait subis de la part de ses parents2. » Il se maria alors avec Suzanne le Paige de Pinterville, fille d'un ancien procureur général de la Cour des aides de Rouen3, et, en même temps, il entrait dans la magistrature : ce fut d'abord comme juge-vicomte de Montivilliers(17 décembre 1677). Cette charge, quasi rurale, lui permettait de surveiller concurremment son exploitation agricole4; cependant le parlement de Rouen finit par le tenter. Son cadet y siégeait, son beau-père y avait figuré aussi, et il y comptait beaucoup d'alliés et de parents : il acquit donc une charge de conseiller, et avait déjà obtenu les dispenses pour prendre place à côté de son frère, lorsque se présenta une occasion de traiter de la charge de président et lieutenant général aux bailliage et siège présidial de Rouen. C'était, à son estime, la première magistrature de la ville et la seconde de la province, bien autrement digne de lui qu'une vicomte de Montivilliers : il en fut revêtu par des lettres du 9 novembre 1690 qui annulèrent les provisions déjà prêtes de conseiller au Parlement.
A Rouen, des relations de chaque jour avec les grands banquiers de
1. Dans une lettre de 1702, Boisguilbert raconte que, vers 1670 ou 1672, il commença à écrire que « la manière dont la France étoit gouvernée la ferait périr. » Mais, à supposer que ce souvenir fût exact, on ignore sous quelle forme avait pu se produire ce premier essai d'économie politique et financière.
2. Ils avaient favorisé le fils puîné, qui entra au parlement de Rouen et se maria le premier.
3. La famille possède actuellement les portraits des deux époux, attribués à Largillière, et les a fait figurer à l'exposition duTrocadéro en 1877.
4. Dans une lettre, il dit : « Je laboure pour recueillir environ trois mille setiers de blé et autant d'avoine, et je trouve que le profit de quelque commerce que ce soit n'approche pas du labourage. » C'est, je crois, a Pinterville, auprès de Louviers, qu'était cette exploitation agricole; le château appartient encore aux descendants de Boisguilbert.
la ville lois (nie Thomas le Gendre ou MM. le Coutculx, dont le négoce embrassait toute l'Europe, permirent au nouveau lieutenant général d'étendre les connaissances économiques acquises durant son séjour à la campagne et à Montivilliers, et les théories vers lesquelles le portait son génie naturel achevèrent de prendre corps. Avant que six mois se soient écoulés, nous le voyons entrer en commerce direct avec le contrôleur général des finances; c'était alors Pontchartrain, et quelques citations de cette partie encore inédite de la correspondance de Boisguilbert1 montreront à quel point Saint-Simon a connu exactement les faits.
La correspondance commence au printemps de 1691, et c'est à ces premières relations que notre auteur a fait allusion ci dessus, p. 326 et 327.
Déjà le ministre avait mainte fois entendu parler du lieutenant général, mais dans un sens défavorable, car, du premier jour, Boisguilbert s'était fait une réputation d'homme extravagant, difficile à vivre, « incompatible. » Ses supérieurs du gouvernement et de l'intendance, comme ses subordonnés du présidial ou de la police rouennaise, comme tous ses compatriotes même, avaient à se plaindre de lui ; mais jamais il n'en eut cure.
« Le zèle que j'ai pour le service du Roi et la grandeur de votre ministère, écrivait-il à M. de Pontchartrain2, ne me permet point d'étouffer les lumières que j'ai acquises par quinze années de forte application au commerce et au labourage.... Cela n'a pas été sans entrerdans un très grand détail de toute sorte de commerce, et par conséquent des finances du Roi, qui y sont inséparablement attachées.... » Et il abordait tout de suite son sujet : « Le peuple n'est pas misérable par ce qu'il paye au Roi, mais par la ruine du commerce et la diminution du produit des fonds, qui met les propriétaires hors d'état de. consommer et de faire gagner la vie au peuple. » Rétablissez donc, disait-il, la consommation parla liberté des chemins, et aussitôt reparaîtra cette vie générale, gui n'est pas anéantie, mais seulement suspendue par les violences faites à la nature. Personne ne veut plus acheter les charges qui se créent tous les jours, de peur qu'elles n'aient le même sort que les anciennes ; mais tout le monde payera volontiers pour se racheter de certains impôts qui, sans rien rapporter à PÉtat, ont, depuis trente ans, réduit les revenus de moitié.
A cette lettre sont joints deux projets, qu'il dit d'un succès immanquable pour peu qu'on lui permette d'en aller conférer avec Monseigneur : dans l'un, il propose des mesures propres à activer le débit des charges de judicature subalterne ; dans l'autre, il explique quelles
1. Elle n'a pas été comprise dans le tome I de la Correspondance des Contrôleurs généraux.
2. Seconde lettre, datée du 3 mai 1691 : Arch. nat.. G7 493, intendance de Rouen.
B0ISGU1LBERT ET LES CONTRÔLEURS GÉNÉRAUX. 577
causes ont ruiné les vignobles, principalement ceux de la Normandie, dans les élections de Vernon et de Mantes, et il conseille de les décharger du « grand droit, » ou droit de gros, que les fermiers perçoivent indûment sur les vins. « Supprimez ce droit, que les fermiers ont fait ajouter après coup à leur bail sous l'impudent prétexte qu'il ne nuiroit à personne, et, du môme coup, vous regagnez sur les tailles bien plus que vous n'aurez supprimé, et les vignerons, qui suent sang et eau pour récolter leurs vins, seront trop heureux d'en assurer le débit en payant, une fois pour toutes, deux pistoles par arpent. Cela montera au moins à huit cent mille livres, et il y a des gens tout prêts à avancer ces fonds. »
Si Boisguilbert s'en fût tenu à des propositions comme le Contrôle en recevait par centaines, par milliers, peut-être Pontcharlrain l'aurait-il admis au nombre de ses « donneurs d'avis de finance; » mais il eut sans doute l'imprudence, étant reçu par le tout-puissant ministre, de débiter ce qu'il avait sur le cœur et dans la tête1. Saint-Simon nous a raconté comment ses théories radicales le firent mettre à l'écart.
Rien n'indique que Pontchartrain, comme ministre des finances, ait repris contact avec le magistrat rouennais; en revanche, devenu chancelier, sa correspondance2 prouve qu'il ne manqua jamais de traiter de fort haut ce singulier lieutenant général qui, au lieu de veiller à l'exécution de ses rigides prescriptions en matière de librairie, usait d'une coupable indulgence pour les éditeurs de tant de publications clandestines émises sous le couvert du nom de Pierre Marteau ou de quelque autre officine étrangère. Ainsi il répond, sur une plainte du premier président Montholon, le 17 novembre 1700 3 : « A l'égard du sieur de Boisguilbert, rien de tout ce que vous m'écrivez ne me surprend4; je n'ai jamais trouvé chez lui aucuns principes, et il sera bien heureux, si, dans peu, il ne tombe dans quelque faute des plus grossières.... »
Comme c'était la première fois qu'on prenait le coupable en défaut, il voulut bien supposer que l'impression s'était produite à son insu, et
1. Il n'était pas encore question du Détail de la France comme le forait croire le récit de Saint-Simon, p. 320.
2. Bibl. nat., mss. Fr. 21 119-21 139. Plusieurs des lettres du Chancelier ont été publiées par Depping. Une série de minutes non comprises dans cette copie de la Bibliothèque se trouve au Dépôt des affaires étrangères, vol. France 340.