‹ Memoires de Saint-Simon (volume 5)Chapitre 558 sur 610 · Bibl. nat., ms. Fr. 21119, fol · texte numérisé non relu

Bibl. nat., ms. Fr. 21119, fol

4. Il s'agissait d'un livre imprimé trois mois auparavant, à Rouen, sans privilège et avec une simple permission signée : ut Pksant. Le Chancelier, ne connaissant pas le nom patronymique de Boisguilbert et Bâchant que ses propres examinateurs avaient refusé de donner le privilège, s'était hâté d'adresser une verte semonce au premier président, et avait surtout voulu savoir quel était ce M. le Pesant, à lui inconnu, qui interprétait si singulièrement ses attributions de juge de police.

lui recommanda de déployer à l'avenir plus de vigilance et de ne donnrr aucun autre sujet de plainte1. Cependant une année nouvelle ne s'était |>as ('coulée, qu'un manquement pareil fut signalé. Il s'agissait d'une petite publication rétrospective, aussi extravagante qu'inconvenante*; la semonce, cette fois, fut bien autrement comminatoire' : « J'avois cru devoir être assuré qu'il n'y auroit plus d'ignorance ou d'irrégularité dans les permissions d'imprimer que vous donneriez. Les différentes et justes réprimandes que je vous ai faites sur cela plusieurs fois vous dévoient avoir instruit de votre devoir, et les protestations n'itérées que vous m'aviez faites d'y avoir une attention particulière me faisoient espérer qu'une ebose aussi importante qu'est l'impression et le débit des livres seroit en règle chez vous comme je l'ai mise partout ailleurs.... La faute est grande, elle est inexcusable, elle est sans remède. Songeons à l'avenir, et ceci dans cette pensée que je vous dis, que, la première que vous ferez, de quelque nature qu'elle soit, je vous interdirai pour toujours la connoissance de ces matières. »

En 1703, troisième avertissement. M. de Montholon, à qui le Chancelier avait confié la surveillance supérieure de la librairie, était mort, et les presses de Rouen lançaient une foule d'ouvrages « dangereux » au sentiment de M. de Pontchartrain, comme les Mémoires de M. a"Ariagnan, Y Histoire du prince d'Orange, les Annales de la cour, les Vindiciœ Augustinianœ, etc. C'est l'intendant de la généralité, M. d'Herbigny, qui fut chargé de suppléer le défunt président et de rappeler Boisguilbert à ses devoirs. Mais, en vérité, comment eussent-ils pu se concilier, ces devoirs rigoureux, avec les obligations personnelles qui le liaient de longue date à la librairie rouennaise? C'est à celle-ci précisément, et le chancelier Pontchartrain semblait l'avoir oublié comme si cela ne se fût point passé de son temps, c'est à la librairie rouennaise que Boisguilbert, en 1695, s'était adressé pour faire paraître, sans privilège, sans nom d'auteur ni d'imprimeur, son premier ouvrage : le Détail de la France, la cause de la diminution de ses biens, et la facilité du remède en fournissant en un mois tout l'argent dont le Roi a besoin et enrichissant tout le monde. Ce petit volume in-douze, de 215 pages, avait eu encore plusieurs autres éditions, soit sous la même

1. Horn, qui avait eu communication d'une partie des documents réunis par moi en 4865, a parlé de Boisguilbert censeur dans un appendice de son livre, p. 307-369.

2. C'était le petit livre que l'éditeur Maury venait de faire paraître à Rouen sous ce titre : « Prophétie du comte Bombast, chevalier de la Rose-Croix, neveu de Théophraste Paracelse, publiée en l'année 1609 sur la naissance miraculeuse de Louis le Grand, les circonstances de sa minorité, l'extirpation de l'hérésie, l'union d'Espagne à la maison de Bourbon, avec la destruction de l'empire ottoman, etc., expliquée et présentée au Roi par François Alary, docteur en médecine. »

3. Lettre du 18 octobre 1701 : Bibl. nat., ras. Fr. 21 120, fol. 974; publiée par Depping.

date, soit en 1696, 1697 ou 1699; alors même que le titre portait l'indication de Cologne et le nom du soi-disant Pierre Marteau, toutes devaient sortir des imprimeries clandestines qui donnaient tant de préoccupation aux ministres et ne cessaient pas de publier ou <\o reproduire les libelles et pamphlets politiques les plus hostiles, les plus outrageants pour Louis XIV1.

Tel est le milieu dans lequel le livre du Détail vit le jour en 1695. Afin de se tenir à la hauteur des concurrents, certaines éditions subséquentes arborèrent un sous-titre tout à fait factieux : la France ruinée sons le règne de Louis XIV, par qui et comment, avec les moyens delà rétablir en peu de temps; mais, soit que Boisguilbert n'atteignit pas encore le ton voulu, soit que ses deux cents pages, lourdes autnnt que compactes, fussent pour effrayer ceux mêmes des lecteurs, en bien petit nombre, qui n'étaient pas absolument étrangers à des théories, des calculs, des conceptions de ce genre, on parla peu, ou du moins on ne parla pas longtemps du Détail de la France*. Où donc allaient se perdre tant d'éditions ? Je ne trouve qu'un « entrefilet, » anodin et même sceptique, dans la Gazette d'Amsterdam3. Le livre passa presque inaperçu, la paternité n'en fut pas même cherchée avec quelque intérêt*. Le précurseur des économistes s'adressait au peuple, qui, pour lui, était tout5, et c'est avec une vaillance imperturbable, une héroïque

1. Peut-être le plus remarquable de tous ces pamphlets, les Soupirs de la France esclave, avait-il été imprimé à l'étranger (1689); mais il me semble ressortir de la correspondance ministérielle et des notes de police que nombre d'autres, comme le Salut de la France (1690), le Véritable tableau de la France attaquée par les puissances (1690), le Testament politique de Colbert, les pamphlets de 1695 sur la prise de Namur, YAlcoran de Louis XIV, la Politique françoise démasquée, etc., s'imprimaient ou se contrefaisaient à Rouen, et ces livrets sont tous de l'époque où Boisguilbert, juge de la police de la librairie rouennaise, imprima le Détail pour son propre compte.

2. Et cependant, a dit Eugène Bonnemère dans une copieuse analyse du Détail {la France sous Louis XIV, tome II, p. 377-396), « il ne doutait pas que nobles, ecclésiastiques ou bourgeois ne comprissent qu'ils avaient à gagner sur le peuple, et plus encore, à cet immense accroissement de la richesse sociale. »

3. Année 1695, n° xcix, correspondance de Paris, 5 décembre: « Il paroit ici, depuis peu, un petit livre intitulé le Détail de la France, sans nom d'auteur ni d'imprimeur, par lequel on prétend prouver que les revenus du Royaume sont diminués, depuis trente ans, de cinq à six cents millions, et que le mal augmente tous les jours, et augmentera, s'il n'y est remédié par les moyens que l'on propose. »

A. En 1703, les Mémoires de Trévoux en firent honneur à l'abbé de Chèvremont, homme très bizarre, qui, lui aussi, s'occupait de théories politiques ou économiques.

5. « Toute ma doctrine, dira-t-il plus tard dans une lettre au contrôleur général, toute ma doctrine n'a et n'aura jamais qu'un seul mot : « Donnez au peuple, et il vous donnera. »

indifférence pour su propre personne, qu'il dénonçait à ce peuple les causes de sa misère, de son accablement : elles ne viennent pas de La guerre, qui cependant épuise depuis tant d'années les ressources de la France et sa vitalité, mais bien du fart de ceux qui gèrenl la matière imposable, c'est-à-dire les traitants, les intendants, les ministres.

Six ans avant l'apparition du Détail, le même mal avait déjà été dévoilé dans un fameux pamphlet, les Soupirs de la France esclave : « Le peuple est réduit aux dernières extrémités, et la disette d'argent es1 si étrange, (pie ceux qui ont «lu bien se trouvent chargés de ce que leurs fonds leur rapportent, blés ou vins, sans que ceux qui ont du vin puissent acheter du blé, et ceux qui ont du blé puissent avoir du vin. La bourse du petit peuple c'est pas seule épuisée : on a tiré pareillement l'argent de tous ceux qui pouvoient en avoir en réserve. Tout ce qu'il y a de charges dans le Royaume, grandes ou petites, a été taxé par violence, et tel petit officier d'élection est obligé de vendre ses meubles et d'engager ses fonds pour satisfaire à ces taxes. La source de toutes ces misères est dans les exactions des fermiers du Roi, dans les monopoles commerciaux, et surtout dans ces immenses variétés < Ti m pots que paye la France, plus nombreuses pour elle seule que les impôts réunis de tout le reste de l'Europe. » Mais l'auteur anonyme des Soupirs de la France lançait ses traits en sûreté, de derrière la frontière et du fond d'un pays libre, où des représailles ne pouvaient l'atteindre; sujet fidèle de Louis XIV, premier magistrat de la capitale normande, Boisguilbert ne se cachera, ne se dérobera jamais. « Il y a, dira-t-il au ministre lui-même1, il y a ma personne qui demeure exposée à tout ce qu'on peut objecter de plus violent contre le dernier des hommes; mais vous me permettrez de vous dire que, sans faire attention à ce que cela m'est commun avec de bien plus grands hommes que moi, ma vie passée jusqu'à cinquante-sept ans sans aucun reproche ou action de jeunesse, et une perpétuelle attache à mes devoirs et à ma fortune, dont je ne suis redevable, après Dieu, qu'à moi seul, me disculpent assez envers ceux qui jugent sans envie, passion ou prévention, outre que mes ouvrages imprimés me seront d'un grand secours, ainsi qu'à vous, Monseigneur. Les peuples vous payeront volontiers, quand ils verront que vous ne les servez pas à plats couverts, et que ce n'est plus des bombes dont sauve qui peut.... Bien que mon imagination ne me fasse grâce et ne me cache aucune des circonstances désagréables qui suivent cette conduite, je puis dire assurément que je ne m'en repens point. »

Le Détail de la France et ses éditions successives mettent donc des notions toutes nouvelles à la portée de chacun2; mais Boisguilbert

1. Lettres du 27 octobre 1703 et du 22 juillet 1704 : Correspondance des Contrôleurs généraux, tome II, Appendice, p. 533 et 5i.'i.

2. Voyez le résumé de la doctrine donné par Auguste Daire dans son volume des Économistes français, p. 162-170.

espère surtout que cette révélation des misères parviendra jusqu'au pied du trône. En thèse générale, que veut-il prouver? que la richesse ne consiste point dans l'abondance des métaux précieux, mais clans celle des denrées commerçâmes ; que, revenu et consommation étant une même chose, pour activer celle-ci et augmenter celui-là, il n'est besoin que de la liberté et d'une loyale concurrence, exempte d'égoïsme et de cupidité. Aux ministres qui vivent dans les anciennes erreurs el prolongent l'agonie de la France, il indique ces voies de salut : la liberté dans le commerce, l'égalité dans l'impôt. La réforme est ries plus simples, elle n'exige ni révolution ni bouleversement, à la seule condition de venir d'en haut, et, si Louis le Grand le veut bien, la France réparera toutes ses pertes, triplera ses revenus, fournira même les millions nécessaires pour vaincre l'Europe coalisée.

On souhaiterait savoir si Louis XIV connut le Détail, si le ministre laissa arriver jusqu'à lui cette vaillante déclaration de guerre au mal ; l'existence dans la bibliothèque de Versailles d'un recueil d'extraits tirés de je ne sais quelle édition * permettrait de le supposer, et d'ailleurs nous avons vu, dans un volume précédent2, que le Roi ne craignait point de s'édifier sur une situation dont il lui eût été impossible de méconnaître la gravité croissante.

J'ai dit plus haut que la correspondance sur les questions économiques entre Boisguilbert et M. de Ponchartrain ne parait pas avoir été poussée plus loin que cette première tentative de 1691 ; pour les années suivantes jusqu'en 1699, les cartons de l'intendance de Rouen3 renferment seulement des traces de conflits personnels que le lieutenant général eut à soutenir avec les juridictions rivales de la sienne. Qu'il s'agit d'affaires administratives ou de pouvoirs judiciaires, même de simples débats de préséance, il apportait partout la même activité fébrile, la même ardeur forcenée, le même besoin de nouveauté, et surtout de prédominance, que jadis cet autre précurseur, Jean Bodin, qui, envoyé à Rouen pour la réformation des forêts4, fut qualifié par les états provinciaux de « grand perturbateur et infracteur des lois et coutumes du pays et de la charte normande, » ou même d' « ennemi capital de la France. » Avec le parlement, avec le corps de ville, avec les corps d'arts et métiers, comme avec l'intendant, avec le gouverneur ou son lieutenant général, avec les magistrats des juridictions secondaires, Boisguilbert ne cesse de soulever des conflits, de soutenir des contestations, des luttes, où apparaît dans tout son jour un caractère remuant, inquiet, insociable; je ne citerai que cette seule lettre de M. de Beuvron5 : « Le lieutenant général de ce bailliage est regardé

Page 1