‹ Memoires de Saint-Simon (volume 5)Chapitre 562 sur 610 · Ibidem · texte numérisé non relu

Ibidem

M. tic Vauban, que je vis, ces jours passés, aussi entêté de son projet comme si les taillablos lui a voient dicté, je me donne l'honneur de vous envoyer le traité, par où verre/ quel fonds l'on y peut faire. J'ai pris la hardiesse de vous marquer plusieurs fois, Monseigneur, que, pour tout raccommoder, il ne faut rien innover, mais donner seulement pouvoir aux intendants de faire observer les ordonnances. Si vous voulez bien me confier une élection, je m'en charge à mes périls et risques, vous baillerai caution telle que vous souhaiterez, et ne vous demande ni édits ni déclaration, et me soumets de perdre ma charge, si je n'y fais point doubler le commerce et le labourage. Il me semble que vous acceptâtes ce parti la veille de votre installation, que j'eus l'honneur de vous saluer. Je doute fort qu'une pareille proposition me soit commune en France avec qui que ce soit.

« Je suis, avec un très grand respect, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.

« BoiSGUILLEBERT. »

Neuf ans plus tard, il protestait encore contre la Dîme, et s'excusait en ces termes d'apprécier médiocrement les conceptions de l'illustre maréchal1 : « Le lieutenant général de Rouen (c'est lui-même) ne s'estime point un assez grand auteur, ni téméraire jusqu'au point de se donner pour guide dans une pareille route, comme a fait fort mal à propos feu M. de Vauban, sauf le respect dû à sa mémoire, bien que je ne m'en sois pas caché, dans mon ouvrage2, de son vivant, et qu'il m'eût donné des louanges dans le sien. Au fond, c'étoit la production d'un prêtre d'une vie fort équivoque3 à qui il avoit bien voulu prêter son nom4. » De son côté, nous verrons tout à l'heure Vauban traiter très légèrement les utopies de son émule rouennais ou ses formules. Il est donc impossible d'admettre, entre le Détail et la Dîme, l'identité de vues et de moyens que Saint-Simon prétend y avoir reconnue sur certains points; mais son erreur ne

1. Contrôleurs généraux, tome III, p. 655, lettre du 21 août 1709.

2. Le Faction de la France, où il avait dit : « C'est un dixième en argent qu'il faut payer, et non point en essence, ou dîme royale, comme une personne de la première considération, tant par son mérite personnel que par l'élévation de ses emplois, a voulu proposer au Roi, sur la foi d'un particulier qui en avoit composé le projet sans avoir jamais pratiqué le commerce ni l'agriculture : ce qui ne peut qu'enfanter des monstres. »

3. L'abbé Ragot de Reaumont, dont j'ai dit un mot ci-dessus, p. 330, note 3, et auquel il est fait encore allusion, p. 585.

A. Ce qui est plaisant, c'est que, d'une part, Roisguilbert laissa plus tard publier ses œuvres sous le titre de Testament politique de M. de }'auban, et que, d'autre part, on a longtemps attribué à Roisguilbert la paternité de la Dîme royale. On a supposé aussi, entre eux deux, une parenté qui n'avait pas le moindre fondement, et enfin Henri Martin a eu l'idée d'accuser Roisguilbert d'être « l'exagération de Vauban. »

viendrail-cllc pas de Dangeau, qui, incidemment, à propos du dixième, a écrit ces trois lignes1 : « Boisguilbert avoit travaillé sur cela et en a voit parlé à M. le Chancelier pendant qu'il étoit contrôleur général. Depuis ce temps-là, feu M. le maréchal de Vauban avoit fait imprimer un livre dans cet esprit-là.... »

Revenons à Boisguilbert et à Chamillart. Au moment où le lieutenant général croyait tenir le succès, un mouvement dans les intendances se produisit, et M. de la Bourdonnaye fut rappelé de Rouen. 11 est vrai qu'on le remplaça par un homme de « beaucoup de probité et piété » au dire de Saint-Simon, Jean-Baptiste Desmaretz de Vaubourg, l'un des neveux de Colbert, et que Boisguilbert fut autorisé à entretenir ce nouvel intendant des moyens d'établir la taille sur les terres, non plus d'après les baux faits aux fermiers, mais d'après les produits, en l'imposant même sur les seigneuries privilégiées. M. de Vaubourg, prétend-il, le reçut tous les jours pendant les quelques mois qu'il resta à Rouen2, et finit par lui déclarer que, si son oncle le grand Colbert l'avait connu, lui Boisguilbert, « il l'auroit acheté à quelque prix que ce fût, pour sa grande pratique du commerce et du labourage. » Mais M. de Vaubourg partit, comme son prédécesseur, avant d'avoir rien conclu, et, désespéré de cette instabilité des intendants, Boisguilbert insista pour continuer directement avec le Contrôle général son commerce épistolaire, promettant « une recette infaillible pour bannir la misère de France et doubler les biens de tout le monde en quinze jours, les revenus du Roi en trois ans. »

Sans croire outre mesure à de si belles assurances, Chamillart l'autorisa à travailler sur la capitation qui allait être rétablie afin de fournir aux dépenses de la nouvelle guerre. Comme Vauban, Boisguilbert reconnaissait dans la capitation les avantages d'une contribution générale et proportionnée, sinon au revenu, du moins à la condition sociale de chacun des sujets du Roi ; mais encore eût-il fallu que les classes les plus élevées ne pussent plus s'y soustraire. En Angleterre, la noblesse, bien plus fière cependant et moins soumise que celle de France, n'acquittait-elle pas les plus grosses taxes sans murmurer? Que le contrôleur général fasse coter à cinq mille livres tel bénéficier qui touche cinquante mille livres par an sans avoir rien déboursé pour obtenir une abbaye, ou à mille livres tel rentier qui a un revenu de vingt-cinq mille livres, cette augmentation apparente de contribution sera aisément compensée par la suppression des affaires extraordinaires et par une diminution des droits d'aides et de douanes qui font entrave au commerce et à la production. Dans ces conditions, Boisguilbert se fait fort de porter la capitation des contribuables laïques à cinquante millions au lieu de vingt, et celle du clergé à proportion. Son système est une combinaison tout à la fois du principe de la première capita-

1. Journal, tome XIII, p. 248; article déjà cité ci-dessus, p. 327, note 1.

Page 1