G7 1620, tome Ier du recueil spécial, à la date
qu'il y a chez vous. Ces billets de monnoie dévoient faire chez vous le même effet que font ici nos billets de la Banque. C'est du papier pour du papier. Ici, nos billets de banque sont préférés à l'argent réel. Si la République n'en soutenoit pas la confiance, elle se ruineroit; mais, pour leur donner le crédit qu'ils doivent avoir, elle en reçoit comme elle en donne1. Vous deviez donc faire la même chose, et c'est l'unique moyen de les faire rechercher. Ce que vous avez de billets de monnoie peut valoir le quart de votre argent : il falloit ordonner que, dans les payements réciproques, on donneroit le quart en billets de monnoie et les trois quarts en argent, et cela en province comme à Paris, et en recevoir sur le même pied dans les recettes royales2. L'argent, par ce moyen, auroit toujours eu son mouvement ordinaire, et ne se seroit pas resserré, parce qu'il en eût fallu dans tous les payements. Vos billets de monnoie ont encore l'avantage, sur nos billets de la Banque, qu'ils portent intérêt. Celui qu'on leur avoit attribué est trop fort; il falloit se contenter de donner deux et demi ou trois, ou quatre pour cent au plus. Si même on avoit voulu, on auroit pu, lors du remboursement, faire perdre quelque chose à ceux qui l'auroient demandé avant la fin de l'année du billet, ou avant le terme qu'on auroit prescrit pour le remboursement, ainsi qu'il se pratique pour les billets de la Banque, qui perdent le seizième. Personne ne s'en seroit plaint, et cela auroit ralenti l'envie de se faire rembourser.
« Si on trouve qu'il y a trop de billets de monnoie répandus dans le public, il est bon d'en faire retirer suivant la déclaration du mois d'octobre ; mais il ne faut pas que vous vous priviez absolument du secours que vous en pouvez tirer. Il vous sera trop difficile, pendant la guerre, de faire entrer chez vous les espèces qui en sont sorties, à moins qu'il ne vous en coûte furieusement par l'intérêt. Peut-être qu'une augmentation de monnoie vous feroit ce service ; mais, si on prenoit ce parti dans le Conseil, ce seroit peut-être encore autrement qu'il ne faudroit, et seulement pour le profit du Roi, qui n'en retire ordinairement aucun profit effectif; au lieu que, si cela se faisoit tout d'un coup au profit du public, le Roi et l'État en retireroient effectivement de l'utilité. Mais, par l'événement, le profit retombe à rien, parce que, quand il faut rendre, ce qui arrive lors de la diminution, il ressort effectivement plus d'espèces qu'il n'en est entré. Il vaudroit donc mieux laisser les espèces sur le pied où elles sont, sans les augmenter ni les diminuer. Elles sont assez hautes pour en faire passer chez vous. Si
1. Huit mois plus tard, les États-Généraux, se voyant envahis par nos billets, en interdirent rigoureusement la circulation. Le placard publié à cet effet, le 2 juillet 1707, l'ut reproduit dans le n° lxhi de la Gazette d'Amsterdam.
2. En Angleterre, il y avait en circulation, avec cours régulier, quarante millions de billets de l'Échiquier, et une quantité de billets de la marine; mais aussi les recevait-on dans les bureaux royaux, et cela assurait leur succès, comme le font observer les Mémoires de Sourches, tome XII, p. 22.
vos affaires éloient arrangées pour les billets de monnoie, et si cela étoit entre les mains de nos bourgmestres, vous verriez comme ils s'en sei viroient. Je m'étends un peu sur cette Matière paire que vous 1 \-i\ez souhaité *. »
Chamillart lui-même reconnaissait la gravité de celte situation; dans un mémoire daté du 10 octobre 1700 *, et où il évaluait à plus de cent quatre-vingts millions le total des billets en circulation, il avoua que ces papiers perdaient jusqu'à cinquante-quatre pour cent (Forbonnais dit même soixante-quinze pour cent3), et la correspondance des intendants prouve que cette dépréciation énorme était générale 4. Le 1er novembre, Chamillart écrivait au duc de Vendôme et à M. de Bergeyck, en Flandre : « Les billets de monnoie, qui ont soutenu l'État pendant près de deux ans, l'ont entièrement détruit. Je viens de faire expédier une déclaration pour les diminuer en partie et les anéantir, si je puis5. Pendant que cette opération durera, je suis presque sans aucune ressource6. »
Forbonnais a commenté les expédients que Chamillart et Desmaretz essayèrent d'employer pendant ces derniers mois de 1700 7. Coupure
1. Il est piquant de rapprocher de cette lettre les observations que Saint-Simon prétend (éd. 1873, tome XVII, p. 12-13) avoir laites au conseil de régence, « quand la Banque y passa. » Selon lui, l'usage du papiermonnaie, si bon qu'il fût en soi, « ne pouvoit l'être que dans une république, ou que dans une monarchie telle qu'est l'Angleterre, dont les finances se gouvernent absolument par ceux-là seuls qui les fournissent, et qui n'en fournissent qu'autant et que comme il leur plaît; mais, dans un État léger, changeant, plus qu'absolu, tel qu'est la France, la solidité y manquoit nécessairement, par conséquent la confiance, au moins juste et sage, puisqu'un roi, et, sous son nom, une maltresse, un ministre, des favoris, plus encore d'extrêmes nécessités comme celles où le teu Roi se trouva dans les années 1707, 8, 9 et 1710, cent choses enfin pouvoienl renverser la Banque, dont l'appât étoit trop grand, et en même temps trop facile. » La première rédaction de cette tirade se trouve dans l'Addition au Journal de Dangeuu, tome XVIII, p. 226, 3 février 1720.