‹ Memoires de Saint-SimonChapitre 101 sur 351 · Celui qui devait l'épouser en · texte numérisé non relu

Celui qui devait l'épouser en

5. Dans une chanson faite au Quesnoy, en mai 1693, pendant que les dames étaient seules à attendre le Roi, la princesse de ïurenne a ces deux couplets :

Pour la princesse de Turenne, Elle est dans un état fatal ; Sa grossesse est sa moindre peine, Sa famille est son plus grand mal.

Elle dit tout sans nul mystère,

avoit voulu épouser le chevalier de Bouillon ', qu'elle trouvoit fort à son gré, et lui le desiroit fort, pour les grands biens qu'elle avoit déjà et d'autres immenses qui la regardoient. M. ni Mme de Ventadour ne vouloient pas ouïr parler d'un cadet fort peu accommodé; M. et Mme de Bouillon ne s'y opposoient pas moins 2, parce qu'ils desiroient3 la remarier au duc d'Albret4, devenu leur aîné, duquel elle ne vouloit en aucune sorte : tellement que, par concert de famille, le Roi fut supplié d'envoyer le chevalier de Bouillon refroidir ses amours à Turenne5, où

Mais elle se plaint en effet De ce qu'on l'empêche de faire Ce que sa race a toujours fait.

(Chansonnier, ms. Fr. 12 691, p. 188.)

1 . Frédéric-Jules de la Tour, frère puîné du prince de Turenne et du duc d'Albret, né le 2 mai 1672, et fait chevalier de Malte. Le Pape l'avait nommé grand-croix de son ordre en 1690, et il était capitaine de vaisseau depuis 1692. Il quitta plus tard la marine et l'ordre de Malte, prit le titre de prince d'Auvergne en 1717, se maria en 1720, avec une aventurière anglaise, et mourut le 28 juin 1733. Saint-Simon racontera comment ce fut lui qui proposa au Régent la création des bals de l'Opéra, et comment il en eut une pension.

2. En février 1693, Mme de Turenne ayant déclaré à la duchesse de Bouillon que son mariage n'avait jamais été consommé et qu'elle pouvait en conscience épouser le chevalier son beau-frère, celui-ci fut immédiatement relégué à Évreux par ses parents ; il en revint au bout d'un mois, déterminé à mener à bonne fin cette affaire, quoique toute la famille de Ventadour s'y opposât. MM. de Bouillon hésitèrent pendant un temps ; mais enfin le cardinal donna sa parole au Roi qu'on ne songerait point à faire le mariage, et les deux maisons s'unirent pour l'empêcher. Voyez le Journal de Dangeau, tome IV, p. 232, 241 et 250.

3. Desiroient est en interligne, au-dessus de vouloient, effacé.

4. Emmanuel-Théodose de la Tour, duc d'Albret, puis duc de Bouillon après son père, fut, comme lui, grand chambellan de France, eut la charge de gouverneur et lieutenant général de la province d'Auvergne, et mourut le 17 mai 1730, à soixante-trois ans. Nous le verrons épouser, en 1696, une fille du duc de la Trémoille.

5. Ville du Limousin, à quinze kilomètres S. E. de Brive, autrefois chef-lieu de la vicomte du même nom. On y voit encore des ruines de château fort.

ils le tinrent jusqu'à ce qu'il n'en fût plus question1; mais elle aussi tint bon à refuser l'aîné. M. de Soubise regarda ce grand mariage comme la plus solide base de sa branche. Il avoit de bonnes raisons pour n'être pas difficile au choix : la beauté de sa femme l'avoit fait prince et gouverneur de province , avec espérance de plus encore ; la richesse d'une belle-fille, de quelque réputation qu'elle fût, lui parut mériter le mépris du qu'en-dira-t-on2. En deux mots, le mariage se fit3.

Il y avoit une vieille bourgeoise au Marais, chez4 qui son esprit et la mode avoient toujours attiré la meilleure compagnie de la cour et de la ville : elle s'appeloit Mme Cornuel5, et M. de Soubise étoit de ses amis. Il alla donc lui

Mariage

du prince de

Rohan.

Mme Cornuel.

[Add. S'-S. 82]

1. Une première fois, en 1690, M. et Mme de Bouillon avaient dû envoyer leur fils à Turenne, « pour quelques discours qu'il avoit tenus d'une de leurs parentes. » Saint-Simon n'a pas raconté dans ses Mémoires cette scène de famille, dont le récit fait le sujet d'une de ses Additions à Dangeau.

2. Saint-Simon reviendra souvent sur ces deux époux, particulièrement en 1707 (tome V, p. 217-220).

3. Il fut célébré à Paris, le 15 février ; voyez le Mercure de ce mois, p. 324.

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