‹ Memoires de Samson, de la Comedie-francaiseChapitre 13 sur 48 · AVANT-PROPOS. XV · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS. XV

ennemie! » Un jour même il me dit : « Je ne veux pas le dire à ta mère, mais il est si pénible de se survivre à soi-même ainsi, ma fille, que je verrais arriver la mort comme une délivrance. »

En septembre 1870, mes parents, accompagnés de ma sœur, Mmc Berton, quittèrent Paris sans prévoir encore jusqu'où pourraient aller les malheurs de la France. Ils se fixèrent à Blois.

A chacune de nos défaites, on vit. pleurer mon pauvre père, et lorsque les Prussiens entrèrent à Blois, on parvint à lui épargner d'en avoir à loger, pensant qu'il en mourrait. Il demeura cinq mois entiers sans nouvelles aucunes des siens, sachant son fils et deux de ses petits-fils sous les armes. Ce sont là de rudes secousses pour tous, mais pour un vieillard déjà affaibli et dont l'àme seule est restée assez virile et assez généreuse pour souffrir, c'est plus que la nature ne peut en supporter.

J'étais demeurée à Paris pendant le siège, à mon poste de femme et de mère, et m'en fus rejoindre mes parents aussitôt que l'armistice fut signé. Ce que je souffris pendant toute cette route au milieu des troupes prussiennes, je ne puis le dire; mais il ne s'agit pas de moi ici. Je n'arrivai à Blois que le second jour de mon départ ; tous les chemins de fer étaient encombrés et désorganisés. Quand je me' jetai dans les bras de mon père en lui annonçant que tous les siens étaient vivants, de grosses larmes

XVf AVANT-PROPOS.

de joie tombèrent de ses yeux : "Que Dieu soit béni! dit-il ; je veux les revoir tous et les embrasser. » Je l'engageai à ne pas retourner encore à Paris; mais il ne m'écoutait pas. « C'est le 19 de ce mois ma fête, disait-il, je veux ce jour-là me retrouver au milieu de vous tous à la table de famille. ■ Rien ne put ébranler sa résolution.

Le lendemain de mon arrivée, il me demanda de lui lire la séance de la Chambre; c'étaient, ce jour-là, les adieux de nos frères d'Alsace. Tout en m'écoutant, mon père pleurait silencieusement, puis il dit à plusieurs reprises : « Pourquoi ai-je vécu jusqu'ici? »

Le 16 mars 1871, puisqu'il le voulait absolument, nous nous mimes en route pour le retour, malgré la neige qui tombait et un froid glacial. Nous devions prendre le train à dix heures du matin ; mais comme les troupes prussiennes encombraient le chemin de fer, nous dûmes attendre à la gare jusqu'à trois heures pour pouvoir partir. Pendant ce temps, j'avais fait faire du feu dans une salle et servir à déjeuner près de la cheminée. Malgré tout cependant, mon pauvre père était déjà bien fatigué quand il monta en wagon. Notre voyage, toujours à cause de l'encombrement des lignes par les Prus-

siens, dura onze heures au lieu de quatre, de sorte que nous n'arrivâmes à la gare de Paris qu'à deux heures du matin. Quelle fatigue pour un vieillard

Page 1