‹ Memoires de Samson, de la Comedie-francaiseChapitre 19 sur 48 · SOUVENIRS · texte numérisé non relu

SOUVENIRS

Mon enfance. —Mes premiers instincts de comédien. — Un bourreau. — J'entre en pension. — Mes succès.

Ce que, de sa vie, le vieillard chérit le plus, c'est le passé; aussi, en écrivant ces souvenirs, je dois dire que j'ai cédé surtout au plaisir de remonter avec eux le cours de mes années.

Je suis né le 3 juillet 1793, à Saint-Denis. On sait qu'à cette époque les cérémonies du culte furent interdites, et j'ai été, m'a-t-on dit, le dernier des enfants baptisés dans la ville.

Mon père et ma mère tenaient un café où venaient les cochers de ces petites voitures connues sous le nom de coucous. Ces messieurs furent ma première compagnie; mes premiers initiateurs à la vie sociale ; un de mes jeux favoris était de les imiter en attachant des chaises avec des cordes qui figu-

raient les guides, puis je m'asseyais gravement sur les marches d'un escalier qui, pour moi, représentaient un siège, et, m'armant d'un bâton qui simulait un fouet, je conduisais des chevaux... absents. Un de mes autres divertissements était d'imiter le tam-. bour de la ville en boitant comme lui.

Le souvenir de ces gentillesses s'était conservé dans la famille et, quand je fus acteur, on les cita comme une manifestation précoce de mes instinctdramatiques.

Je devais avoir quatre ou cinq ans lorsque nous quittâmes Saint-Denis. Mes parents s'établirent à Paris dans un café situé rue Montorgueil, à côté de la boutique occupée depuis par le pâtissier Lesage.

Je fus mis dans une école de la rue Saint-Sauveur et j'y devins bientôt l'aigle de la lecture. Quand un mot offrait des difficultés à un de mes camarades plus âgé que moi, le maître m'appelait, et j'étais tout fier de prononcer avec aisance le mot rebelle : ce furent là les premiers gonflements de ma vanité.

Il parait que le café de la rue Montorgueil ne donnait pas des bénéfices suffisants , car on le vendit. Mon père et ma mère en cherchèrent un autre ; mais je ne sais comment il se fit qu'en cherchant un café, ils trouvèrent un bureau de prêts sur nantissements.

Il existait alors des maisons de ce genre qui faisaient concurrence à l'administration du Mont-de- Piété. Plus tard ces bureaux furent supprimés.

Mon père et ma mère devinrent acquéreurs d'un de ces bureaux de prêts, situé dans une impasse sur laquelle s'ouvre une des portes de Saint- Eustache. Voisin de cette église, j'y allais très fréquemment; j'y restais longtemps et, quelquefois, il fallait m'y venir chercher. J'assistais, autant que je le pouvais, à tous les offices, à toutes les cérémonies, à toutes les prédications. Rentré à la maison, je m'arrangeais une chaire avec quelques chaises et récitais toute la Passion que j'avais apprise ; puis je contrefaisais de mon mieux le ton et les gestes des prédicateurs que j'avais coutume d'entendre. On me prêtait une attention qui me flattait et m'excitait ; on se récriait d'admiration sur ma mémoire qui, en effet, était prodigieuse; j'aurais voulu alors devenir prédicateur ; mais nous changeâmes de logement, et mes parents allèrent s'installer dans un autre bureau de prêts plus important, situé rue de la Feuillade, près du carrefour. Nous occupions, au premier, trois vastes pièces, terminées du côté du carrefour par un beau balcon que Ton voit encore et qui était, de tout le logement, l'endroit que j'affectionnais le plus.

Je changeai d'école ; — la rue Saint - Sauveur était trop loin de notre nouvelle demeure, — et j'en-

trai chez un instituteur de la rue du Mail, qui ne m'a laissé que de mauvais souvenirs. Je n'y trouvai point la bienveillance de la rue Saint-Sauveur. Le premier jour, pendant que, les mains jointes et à genoux, nous faisions tout bas la prière qu'un écolier récitait à haute voix, en levant les yeux, j'aperçus un camarade de mon ancienne école qui me salua d'un mouvement de tète auquel je répondis de la même manière. La prière finie, le maître m'appela : « Tu as levé les yeux, me dit-il avec une voix et une figure froides et sévères. Ce n'est pas ainsi qu'on doit prier. Tends la main ! » Je pensais bien qu'il ne me la demandait pas dans une intention amicale; cependant je la tendis sans chercher à me justifier et il m'y appliqua quelques coups de règle, artistement donnés ; car cet homme savait son métier de bourreau scolaire. La douleur que j'éprouvai fut assez vive ; cependant je ne livrai point le nom de mon ex-camarade de la rue Saint- Sauveur. Je n'ai jamais dénoncé un camarade. Je retournai à ma place en refoulant les larmes qui montaient à mes veux ; mon cœur se révoltait contre ce châtiment qui me semblait injuste, car je ne le trouvais pas proportionné à ma faute. Mon amour-propre recevait là un cruel échec. Quel début pour le brillant écolier de la rue Saint-Sauveur ! Je me gardai bien de raconter chez moi cette mésaventure.

Je fus un élève soumis, laborieux et silencieux. Ou nie venait chercher à doux ou trois heures et il y avait avant cela une récréation dont j'employais le temps à lire de petits livres composés pamotre instituteur, qui s'appelait monsieur Rouillé, .lai retenu son nom qui était placé en tète de ses ouvrages. Celui d'entre eux qui me charmait le plus était un extrait des grands hommes de Plutarque, espèce de Cornélius Nepos français.

Je mettais, par mon zèle, M. Rouillé dans l'impossibilité de me punir et même de me réprimander, ce qui ne dut pas contribuer à m'en faire aimer : aussi n'en recevais -je jamais un éloge ni même un encouragement ; et ma secrète haine contre lui s'augmenta encore; cet homme se délectait dans la rigueur variée des châtiments qu'il infligeait. Il avait différents instruments de supplice, des férules deplusieurs espèces, en cuir, en bois, des verges, des martinets avec des nœuds et sans nœuds. Ce n'est pas tout : indépendamment des corrections de la semaine, il y avait le samedi une exécution générale. Ceux qui, selon M. Rouillé, avaient mérité le fouet, étaient désignés par lui; il leur ordonnait de se déshabiller, et cette toilette de condamné ne se faisait pas sans gémissements. Pendant ce temps, les autres écoliers devaient se coucher la face contre terre; je compte ces heures parmi les plus cruelles de mon enfance. Je ne pleurais pas moins

que les suppliciés, et il me fallait étouffer mes sanglots pour ne pas partager leur sort. Nous les entendions crier en pleurant, au moment de se livrer à la verge ou au martinet : « Monsieur, pardonnez-moi ! Monsieur, je vous demande grâce, je ne le ferai plus! » Le barbare ne répondait que par ces mots : « Apprête-toi tout de suite ou tu seras fouetté davantage et plus fort. » Et il n'y avait aucune trace d'émotion dans cette voix impitoyable. Quels cris lamentables se faisaient entendre quand la flagellation commençait! L'infâme n'y allait pas de main morte, et les cris de douleur de ceux qui subissaient le terrible châtiment étaient accompagnés des cris de terreur de ceux qui s'apprêtaient à le subir. Cet affreux concert me poursuivait jusque chez moi; je devenais triste, sans oser dire la cause de ma tristesse ; mon école m'était odieuse, et mon cœur se serrait quand l'heure était venue d'y retourner. Enfin arriva un moment où je ne pus contenir l'horreur et l'effroi que m'inspirait cet infernal séjour. Un lundi, je m'apprêtais à m'y rendre avec ma bonne, quand, saisi d'une soudaine terreur produite par mes souvenirs, je m'arrêtai sur le seuil de la porte et je rentrai dans l'appartement en jetant des cris de désespoir. Aux questions que l'on me fit, je répondis par un récit qui dura longtemps, à cause des sanglots qui m'altéraient la voix et me coupaient la

parole. Je racontai les affreuses scènes dont j'avais été témoin. Mon père, homme d'un caractère généreux et emporté, fut saisi d'indignation en m'écoutant, et il jura qu'il ne me laisserait pas un moment de plus chez un pareil gredin ; car c'est ainsi qu'il l'appelait dans sa fureur. « Viens avec moi, dit-il, en me prenant la main ; n'aie pas peur que je te laisse chez lui. Je te ramènerai et tu n'y retourneras jamais, mais je veux que tu voies comment je vais le traiter. » Effectivement il le traita fort mal, à ma grande joie. Rien n'arrêtait mon père quand la colère le dominait. En entrant, il alla droit à l'instituteur qui faisait sa leçon : « Vous êtes un misérable ! lui dit-il, et je viens retirer mon enfant de chez vous. » Ces paroles furent suivies d'une véhémente tirade contre sa féroce brutalité. Il écoutait, debout, stupide d'étonnement et de peur, et n'essayait pas même d'interrompre. Le lâche n'avait du courage que contre les enfants. Pour moi, je regardais mon père avec admiration, et je contemplais avec satisfaction l'humiliation publique de l'odieux flagellateur. Quelle fut ma joie quand je descendis cet escalier que j'avais si souvent monté avec tant de terreur !

On délibéra à la maison sur ce qu'on ferait de moi, et pendant ce temps, je ne faisais rien. Mes goûts de prédication étaient passés : cela tenait à ce que je n'étais plus dans le voisinage d'une église :

celle des Petits-Pères n'étant pas encore rendue au culte. Les opérations de la Bourse y remplaçaient les hymnes et les prières.

Je trouvai dans notre logis le roman de Paméla , de Richardson, que, malgré sa longueur, je lus et relus avec avidité. Je me mis à aimer Paméla d'un vertueux amour. Je détestais lord Blumfeel qui fut, chez Richardson, le précurseur de Lovelace. Gomme j'étais heureux quand la servante Paméla devenait une ladv ! Il v a surtout une lettre à laquelle je revenais souvent. C'est celle qui rend compte d'une représentation de YAndromaque de Racine traduite en anglais. Pourtant je n'avais encore rien lu de ce poète : mais j'avais entendu parler avec admiration de ses ouvrages ; son nom m'était déjà sacré, car déjà je me sentais attiré vers tout ce qui touchait au théâtre.

Je ne sais comment mon père devint possesseur d'un ouvrage volumineux intitulé : Vie des Hommes illustres de la France, par d'Auvigny. Cette nouvelle lecture m'absorba entièrement. Je me passionnais peu pour les ministres et les hommes d'Etat : je leur préférais les guerriers : Duguesclin et Bavard étaient mes héros, et je révais les périls et la gloire de la vie militaire.

Sur ces entrefaites, on me plaça dans un pensionnat situé sur les boulevards extérieurs de Paris, près de la barrière de Belleville. Ce fut là que je

connus Taylor, le baron Taylor aujourd'hui, et me liai avec lui. Le maître du pensionnat s'appelait M. Jacob. Le seul précepteur que la maison possédât encemomentenseignaitlefrançaiset un peudelatin. Plus tard nous en eûmes un second, appelé M. Brùlart, plus instruit, je crois, que son confrère. C'était un Suisse, d'un caractère violent, et qui, dans ses accès de colère, battait quelquefois ses élèves ; mais ses rigueurs n'étaient point pour moi : je fus, au contraire, son écolier préféré et l'objet de son affection la plus vive. Il me comblait de louanges que, du reste, je m'efforçais de mériter par l'assiduité de mon travail et par une docilité exemplaire. Je faisais des progrès rapides. J'ai toujours eu besoin d'aimer mes professeurs, et l'enseignement sévère me faisait prendre en horreur et l'étude et le maître ; tandis que tout me semblait facile avec un maître aimé. Qu'on juge si j'étais heureux avec M. Brùlart !

M. Jacob, notre maître de pension, céda son établissement à un nommé M. Gersin. Nous eûmes un maître de mathématiques, qui se nommait M. Bresson, et un maître de dessin. C'était M. Gersin lui-même qui nous enseignait la géographie. Qn me fit commencer le dessin ; mais mon peu d'aptitude découragea mon professeur et je cessai les leçons. Il y avait encore deux autres professeurs qui ne chantaient pas mes louanges : c'étaient le maître d'écriture et le maître d'arithmétique.

Le maître d'écriture connaissait mes parents, et les mauvais rapports qu'il leur faisait sur ma calligraphie m'attiraient les gronderies de ma mère, car elle tenait essentiellement à l'écriture et au calcul. Mon père, qui avait fait des études au col- ! - Montaigu, était pour le latin, et je lui donnais des sujets de joie, carj'étais le premier en thèmes et en versions: un seul élève pouvait lutter avec moi. mais non me vaincre. 11 s'appelait Desfontaine?. Après avoir été clerc d'avoué, il devint président du tribunal civil de Lille. Il m'est venu voir à Paris à l'époque de la première exposition nationale, et nous avons été charmés de nous revoir, car nous étions de bons amis au temps de nos études.

11 m'a semblé que mon cher maître. M. Brùlart. abusait un peu de ma facilité, puisque dix ans j'avais expliqué Y E pi tome ^ le de Virisy Phèdre. Cornélius Nepos, les Églogues de Virgile, des morceaux des Géorgiques et la première Cattlinaire. J'allais commencer le premier chant de Y Enéide. Je n'avais traduit complètement, il est vrai, que les Fables de Phèdre, les Églogues et la Cattlinaire. Ces travaux développèrent en moi l'amour de la poésie et de l'éloquence oratoire. Mon goût pour l'étude allait jusqu'à la passion. Je fuyais la récréation pour travailler, ce qui me fit prendre en grippe par plusieurs élèves qui voyaient là dedans une affectation pédantesque. Humiliés par l'ostentation de mon z'vle. ils

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en soupçonnaient la sincérité. J'étais l'honneur du pensionnat et l'on me montrait aux étrangers comme un petit prodige. J'avais eu, à notre concours, les principaux prix, auxquels s'était ajouté le prix de sagesse. Déjà, même, les succès dramatiques avaient commencé pour moi, et, dans une petite pièce donnée à je ne sais plus quelle occasion, je m'étais fait applaudir dans le rôle d'un frottenr qui, ce me semble, n'avait qu'une scène. On avait remarqué la manière dont je faisais glisser mon pied sur le parquet en parlant de mon talent pour l'art du frottage : ma gloire était complète. L'exiguïté de ma taille semblait encore rehausser mon mérite. Je suis resté petit très longtemps, et mon orgueil souffrait d'entendre toujours dire : le petit Sa m son.

Il y avait un élève qui possédait un Boileau en un volume; à ma sollicitation, il l'échangea contre mon couteau; alors je me mis à lire et à apprendre Boileau. Je trouvai aussi dans la bibliothèque de nouvelles 17e*- de Plutarque, plus étendues, qui firent de nouveau mes délices : cette lecture m'exalta prodigieusement. Je rêvais la renommée de Miltiade, surtout celle d'Epaminondas. qui fut toujours mon héros préféré : la mort de Léonîdas me tentait et j'aspirais à la pauvreté d'Aristide. Ardent républicain, je détestais les rois oppresseurs des peuples et, plein des passions et

des doctrines de l'antiquité, l'assassinat d'un tyran me semblait l'acte le plus juste et le plus beau titre de gloire. Je me serais volontiers associé au Brutus qui tua César, et quant au Brutus qui fit mourir ses tils sous ses yeux, il y avait pour moi quelque cbose de sublime et presque de divin dans sa férocité paternelle. Je confesse que mes idées se sont légèrement modifiées depuis.

Une chose m'affligeait : petit et faible de corps, me serait-il possible de servir mon pays comme soldat? Je m'essayai du moins à supporter des privations et à endurer la faim. Il m'arriva quelquefois de dire à l'heure du diner que je n'avais pas d'appétit et me sentais un peu malade. Je restais alors à table sans manger. Je ne pouvais pas trop cependant prolonger ce jeu-là ; mais je le renouvelais de temps en temps. J'étais de mieux en mieux avec mon professeur Brùlart : son affection pour moi ressemblait à de l'idolâtrie, et la mienne avait le même caractère. Dans la récréation, nous étions toujours ensemble et nous lisions tous deux à côté l'un de l'autre.

Il quitta la pension pour je ne sais quelle cause ; j'en ressentis une douleur très vive, qui, après s'être exhalée en soupirs et *en larmes, devint un chagrin sombre et silencieux. Je ne me rappelle pas combien dura l'absence de mon maître chéri; je ne crois pas devoir la fixer à moins de deux mois, et

pendant tout ce temps, mes regrets et ma tristesse furent les mêmes. Enfin on le rappela : quel jour de fête pour tous deux ! Ce fut, sans doute, une des plus grandes joies de mon enfance !

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