CHAPITRE II
Mes parents prennentime filature. — Ma première communion.
— Sortie du pensionnat. — Le premier Consul. — Mort du duc d'Enghien.
Mes parents formèrent à cette époque une entreprise qui leur devint funeste. Ils avaient fait connaissance d'un Américain à peu près ruiné et qui cherchait à reconstruire sa fortune en établissant une filature de coton. Il s'appelait Galender. Il leur persuada de s'associer à lui. Avec une intelligence et une entente spéciale de ce genre d'industrie, il n'apportait qu'une mise de fonds à venir et qui devait se prélever sur sa part de bénéfices future. La suppression des maisons de prêts, ordonnée par le gouvernement, laissant libres les capitaux de mes parents, leur offrait malheureusement un moyen trop facile de compromettre leur fortune dans une industrie qui leur était totalement étrangère. Plus tard, de nouveaux besoins de fonds amenèrent un nouvel associé qui s'appelait
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Lagarde, dont la personne a laissé dans mon esprii un souvenir sinistre et ineffaçable. Il devait être parvenu à l'âge de cinquante ans ; il avait une perruque qui lui couvrait à peu [très tout le front et dont les cheveux étaient ras ; ses yeux étaient petits et inquisiteurs ; sa bouche ne souriait jamais; sa voix était rude, sa façon de parler brève. Il me semble qu'il s'exprimait avec une correction laconique; jamais un mot aimable ne lui échappait. Sa physionomie avait peu de mobilité, ses gestes étaient rares, son regard froid et. sévère : tout en lui repoussait la confiance. C'est, je crois, ce qui lui attira celle de ses associés. On suppose à ces gens qui ne se donnent pas la peine de plaire, un fond de loyauté qui dédaigne les dehors aimables et le langage civil. Il était en tout point l'opposé de l'américain Galender qui était grand parleur et avait des manières gracieuses.
Ma mère me voyait avec peine faire des progn dans la langue latine qui, disait-elle, n'était bonne à rien. Elle saisit avidement cette occasion de mettre fin à des études où j'apportais si peu d'aptitude pour le calcul et l'écriture, et il ne lui fut pas difficile de déterminer mon père, qu'elle dominait par une volonté énergique et dont elle méritait d'ailleurs l'affection par des qualités essentielles, àmeretirer de pension pourm'emmeneràrabbayed'Ycrcs, près Paris, lieu fatal où se consomma notre ruine.
Un obstacle s'opposait à ma première communion; je n'avais que onze ans et l'on ne pouvait la faire qu'après douze ans accomplis. Ma mère triompha de cette difficulté. Elle alla avec mon père solliciter le curé de Belleville de m'accorder une dispense d'âge; j'étais avec eux. Ce fut surtout ma mère qui porta la parole ; fille d'un pâtissier de Saint-Denis, elle n'avait pas reçu d'instruction ; elle parlait sans correction, mais avec beaucoup de facilité et d'adresse : elle savait dire ce qu'il fallait pour gagner la cause qu'elle plaidait, et le curé, d'abord récalcitrant, se laissa fléchir. C'était un homme dans la force de l'àg-e, aux allures familières, à la voix bruyante, à la parole facilement vulgaire, et à qui manquaient la douceur et la dignité du sacerdoce. Je me souviens qu'ayant demandé le nom du prêtre qui m'avait baptisé à Saint- Denis, il fit la grimace en l'entendant. « C'était un Jacobin », dit-il, puis il reprit en souriant: «Mais le baptême n'en est pas moins bon ; il a été donné au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. »
Je remplis consciencieusement tous les devoirs religieux qui m'étaient imposés ; j'avais la foi : avec un meilleur prêtre, j'aurais eu la ferveur. Il fallait, je l'ai dit, que j'aimasse mes maîtres et je ne me sentais ni affection ni respect pour celui qui m'instruisait. Je ne trouvais pas en lui les sentiments de paternelle bienveillance que j'inspirais habituelle-
ment. J'apprenais exactement mon catéchisme et le récitais de mon mieux, sans recevoir le plus petit témoignage de satisfaction; le curé me traitait avec un dédain brutal qui me serrait le cœur, et j'étais indigné de lui voir préférer à tous les catéchumènes un grand niais qui me semblait avoir de quatorze à quinze ans, et dont la récitation bête et chantante excitait son admiration. Il nous le citait toujours en exemple et lui donnait la première place. Pour moi, j'en avais une très inférieure et j'avoue que je me sentais supérieur à ceux qu'on plaçait au-dessus de moi. Un incident survint qui n'était pas de nature à vaincre l'antipathie que m'inspirait le curé de Belleville. Un jour que, dans l'église, il faisait réciter le catéchisme en le commentant à sa manière, Desfontaines, qui, plus âgé que moi, avait déjà fait sa première communion, était assis derrière moi. Dans un moment où le prêtre nous tournait le dos, il se pencha à mon oreille pour me réciter quelques vers de A'oltaire, je ne sais plus lesquels ; j'eus, j'en conviens, le tort de l'écouter, mais je ne tardai pas à en être puni, car le curé m'appliqua aussitôt une paire de soufflets et me fit mettre à genoux; c'était une réminiscence de la rue du Mail, et là, pas plus que devant M. Rouillé, je ne dénonçai l'instigateur du délit qu'on venait de châtier si cruellement. Quoiqu'un grand sentiment de Jierté me fit dédaigner toute justification, je n'en
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étuis pas moins sensible à la honte du châtiment et me regardais comme un enfant déshonoré. J'avais peur qu'on ne racontât le fait à mes parents, et, pendant quelques jours, je fus- en proie à un chagrin et à des terreurs qui me rendaient très malheureux.
Enfin je fis ma première communion, et je me souviens que, ce jour-là, le curé, s' étant fait mettre un fauteuil sur les marches de l'autel, s'v assit avec un sans-façon du plus mauvais goût et y débita un discours que, malgré mes préoccupations religieuses, je ne pus m'empècher de trouver stupide quant au fond et grossier quant à la forme.
Peu de temps après, je reçus, dans la même église, le sacrement de la confirmation, puis je sortis de mon pensionnat.
L'avouerai-je? je ne ressentis pas, en le quittant, le chagrin auquel on aurait pu s'attendre. Trois ou quatre garnements, qui s'irritaient de mes succès et de l'affection de mes maîtres pour moi, m'injuriaient et me battaient dès qu'ils me trouvaient seul ; et quand j'essayais de lutter contre eux, ma faiblesse physique leur donnait bien vite une facile victoire. J'avais alors des mouvements de rage qui me faisaient souffrir horriblement. Les coups de poing de mes camarades n'ont pas moins que les lectures de Plutarque contribué à développer en moi cette haine de l'oppression que je
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garderai jusqu'à ma dernière heure. Gomment échapper à ces mauvais traitements dont je ne voulais pas qu'on fût instruit, m'étant fait une loi do ne jamais rien dire contre un seul élève, tant le nom de rapporteur m'était odieux? Je crois que mes persécuteurs auraient couru risque d'être assommés par mon cher professeur Brûlart, si je lui avais dit un seul mot de leur lâche méchanceté. L'impunité que leur assurait mon silence les enhardissait encore et je n'avais à espérer d'eux ni trêve, ni merci. Mon départ pouvait seul me soustraire à cette situation intolérable et qui m'eût rendu malade si elle se fût prolongée. Voilà comment s'explique la froideur de mes adieux à cette maison où j'avais été si aimé, si choyé, si heureux; mais je ne me séparai pas sans larmes de Monsieur Brûlart, qui fut aussi fort ému de se voir enlever un écolier qu'il chérissait et dont il était fier. Qu'est-il devenu? Je n'ai jamais rencontré personne qui pût m'en donner des nouvelles. J'étais incapable de juger de son instruction; mais, reconnaissant du peu qu'il m'a enseigné, je le suis surtout du plaisir que, grâce à lui, j'ai trouvé dans l'étude; et il m'a rendu bien douce cette période de mon enfance. Ce n'est qu'après lui que j'ai commencé, tout jeune que j'étais, à connaître les nécessités et les amertumes de la vie.
Quels événements politiques avaient passé sur la
France pendant ce temps? Quel était alors son gouvernement? C'étaient là des choses dont je me préoccupais fort peu. Absorbé dans l'admiration
des grands hommes de l'antiquité, je n'avais que du dédain pour l'histoire contemporaine ; elle offrait cependant «les hommes et des faits dignes, tout à la fois, de fixer l'attention des esprits sérieux et d'entlammer les jeunes imaginations. Je me rappelle qu'à l'âge de sept ans. en 1800. des noms fameux. à des titres différents, frappaient souvent mes oreilles: j'entendais parler de Robespierre avechorreur et dp Bonaparte avec admiration. C'était l'époque où celui-ci venait de battre les Autrichiens à cette célèbre bataille de Marengo qui coûta la vie au brave et loyal Desaix. J'ai entendu, quelques mois après, l'explosion de la machine infernale; nous demeurions alors près de Saint-Eustache. et le lendemain j'allai avec mon père voir les dégâts produits dans la rue Saint-Nicaise par cette effroyable explosion à laquelle échappa si miraculeusement le premier Consul. Cette rue semblait avoir été bouleversée par un tremblement de terre: une grande quantité de maisons avaient été ébranlées ; huit personnes avaient péri et plus de quarante étaient grièvement blessées. L'horreur qu'inspirait un pareil attentat rendait encore plus chère à la nation la personne du jeune héros que le ciel semblait couvrir de sa protection.
Le vainqueur de Hohenlinden était, après le vainqueur de Marengo, la plus grande renommée du pays ; tant de gloire au pied d'un tribunal avait ému tous les cœurs, et, parmi les amis delà liberté, "un grand nombre partageaient la haine de l'illustre accusé pour l'homme du 18 brumaire. La grandeur naissante de ce dernier les inquiétait : ils le soupçonnaient d'aimer la liberté à la manière de César dont il avait le génie, le bonheur et la popularité. Un jour fatal arriva où tant d'éclat fut terni par une tache de sang.
L'année 1804 fut féconde en événements fameux. Des conspirations se tramèrent contre Bonaparte, à qui l'on avait décerné le consulat à vie. Des procès politiques, qui passionnaient le public, se terminèrent par l'exécution de Georges Gadoudal et le suicide de Pichegru, qui, à en croire les ennemis du premier Consul, aurait été étranglé dans sa prison. Le général Moreau, que l'on regardait comme le plus digne émule de Bonaparte, fut condamné à deux années de prison, bientôt commuées en un bannissement de deux années aux États-Unis. Un crime vint alors souiller celui qui était en ce moment l'idole de la France : le dernier des Gondé, le jeune duc d'Enghien, fut, contre le droit des gens, arrêté en pleine paix dans le grand duché de Bade comme conspirateur, conduit dans le château deYincenne?. condamné sans preuves par une commission mili-
taire et fusillé, la nuit même de son arrivée, dans les fossés du château. Je me souviens parfaitement d'avoir entendu mes parents et quelques personnes qui venaient chez nous parler de ce meurtre d'un prince français, avec un étonnement honorable pour les antécédents de Bonaparte : on ne l'eût pas cru capable d'un tel acte. Dans la même année, (1804) la République expira, et le premier Consul fut proclamé Empereur des Français sous le nom de Napoléon Ier. Un an plus tard, il était roi d'Italie. Voilà certainement des pages d'histoire d'un puissant intérêt, et peu d'époques ont offert une succession aussi rapide de grands événements. Gomment se fait-il qu'ils n'aient pas eu le pouvoir de me distraire de l'histoire ancienne , et que cette France, ma patrie, dont le monde entier s'occupait, ne m'ait pas semblé digne de mon attention? Je ne >ais de quelle façon expliquer cette singularité de mon esprit.