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CHAPITRE III

Premiers théâtres où l'on me mène. — Physionomie du Palais-Royal. —Le café des Aveugles.— Je vais à l'Opéra. — Laïs. — Mlle Maillard. — Mme Gardel. — Mon amour pour les mélodrames. — Mon admiration pour Tautin, — Mes lectures. — Dazincourt. — Notre filature. — Je deviens rattacheur. — Scènes au logis. — La ruine entre dans notre maison.

J'aimais passionnément le spectacle. Après avoir, comme tous les enfants, débuté par Séraphin, j'étais allé au théâtre du Palais-Roval. Brunet y avait alors une vogue extraordinaire, et, à côté de lui, se faisait remarquer Tiercelin, qui jouait les rôles d'homme du peuple avec un très grand naturel.

Je me rappelle parfaitement la physionomie du Palais -Royal à cette époque; je vois encore ce qu'on appelait la Galerie de bois, où Gambacérès se promenait, escorté de Ville-Vieille et d'Aigrefeuille. Le monde s'y pressait le soir, et des filles, en toilette de bal, y agaçaient les promeneurs. Elles se

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montraient jusque dans le foyer du théâtre. Je les regardai d'abord avec étonnement et bientôt elles cessèrent d'attirer mon attention.

Mon père me conduisit aussi dans plusieurs cafés, parmi lesquels se distinguaient le café des Aveugles, le café Borel et celui du Sauvage, où un soi-disant sauvage, orné de plumes sur la tête, venait d'un air terrible jouer des timbales en roulant des yeux effrayants.

On me mena aussi à l'Opéra. — C'était au moyen de billets gratuits qu'on me procurait ce plaisir, pour moi le plus grand de tous. — Les Mystères d'his sont le premier opéra que j'aie entendu. C'est le sujet de la Finie enchantée de Mozart qu'on a repris avec tant de succès au Théâtre Lyrique. Mon plaisir fut incomplet parce que je ne comprenais pas bien l'action. Je me rappelle cependant Lais dans lerùle de Bocchoris; il faisait un grand effet quand il chantait :

Soyez sensible à nos peines :

Rendez-nous la liberté.

On lui faisait bisser le morceau. J'ai vu, à cette époque, l'Iphy génie en Aulide de Gluck, où MUe Maillard jouait Clytemnestre et Laine Achille. J'avoue, à ma honte, que j'étais peu sensible à la musique; l'action était la seule chose qui m'intéressât et elle me semblait ralentie par le chant qui

répétait plusieurs fois les mêmes phrases ; souvent aussi elle devenait obscure pour moi par la mauvaise prononciation des chanteurs. D'ailleurs l'illusion ne pouvait être produite à mon sens par des personnages qui s'expriment en chantant. Ce défaut de vraisemblance choquait trop ma raison. J'étais moins blessé du silence des acteurs dans les ballets pantomimes, et le ballet de Psyché était un de mes préférés. C'était Mme Gardel qui faisait Psyché ; l'œuvre était de son mari qui fut, pendant quarante ans, maître de ballet à l'Opéra et y fit représentertoutes ses compositions, parmi lesquelles figuraient plusieurs ballets mythologiques. J'avais vu aussi à l'Opéra-Gomique Azernia ou les Sauvages, mais je crois que j'étais très jeune, car il ne m'est resté de la pièce qu'une impression confuse. Ce qu m'avait le plus frappé, c'était d'avoir entendu le public demander à l'orchestre un air qu'il applaudissait avec transport; j'ai su depuis que c'était le Réveil du peuple. J'avais à peu près neuf ou dix ans, quand deux de mes oncles me menèrent aussi au Théâtre Louvois, situé sur la place de ce nom. Picard était directeur de ce théâtre à cette époque et s'y faisait applaudir comme acteur et comme auteur; j'y vis représenter deux de ses comédies : Duhautcours et la Petite Ville. Dans la première pièce, Picard faisait un personnage secondaire; mais dans la seconde, qui avait eu un grand succès,

il jouait un des rôles les plus importants. Un brouhaha flatteur l'accueillait à son entrée.

Un autre théâtre est encore resté gravé dans nia mémoire. C'était le Théâtre Molière, situé rue Saint- Martin, où je m'amusai beaucoup au Château du Diable, dont j'ignore l'auteur, et où je vis représenter les Folies amoureuses de Regnard.

Plus tard, ce fut surtout aux mélodrames que je dus mes plus grandes jouissances dramatiques. Je ne sais comment il se fait que nos professeurs nous conduisaient quelquefois le dimanche au théâtre, et j'ignore sur quels fonds ils prélevaient l'argent de ces spectacles. Nous allions aux places d'en haut . Nos théâtres habituels étaient l'Ambigu et la Gaité, tous deux placés à côté l'un de l'autre sur l'ancien boulevard du Temple. J'ai vu à cette époque : Victor ou V Enfant de la forêt, Tékéliou le Siège de Montgatz, la Forêt périlleuse , le Jugement de Salomon , F Homme à trois visages, etc. Je me rappelle qu'à une représentation de cette dernière pièce, je lisais un vieux volume de Molière, dans lequel se trouvaient le Misanthrope et le Médecin malgré lui. Le personnage d'Alceste me plaisait beaucoup; j'aimais ses boutades contre le genre humain, mais je ne comprenais rien à son amour pour Célimène. Ce qui me charmait surtout, c'était la scène du sonnet que je ne me lassais pas de relire. Plus tard, j'ai revu d'autres mélodrames, mais quelque plaisir qu'ils

m'aient fait^ mon admiration est restée fidèle à 7ekéli et à l'Homme à trois visages, qui me semblaient les chefs-d'œuvre du genre. Il y avait dans ces deux pièces un acteur que je préférais à tous ; il se nommait Tautin. On m'a dit depuis qu'en effet, il était doué d'un instinct dramatique qui, malheureusement dépourvu d'étude et de réflexion, ne le conduisit à aucun succès de bon aloi. Il parlait avec une extrême volubilité, et son bredouillement, loin de déplaire, semblait une qualité de plus; j'en étais charmé autant que le public du boulevard. J'allais souvent autour des théâtres et des cafés pour en voir sortir les acteurs, et quand j'apercevais Tautin, je le suivais avec respect, en formant tout bas l'orgueilleux souhait de l'égaler un jour. Je le perdis de vue un peu plus tard et j'appris qu'il était allé en province. Quand il revint à Paris, les spectateurs, déshabitués de l'entendre, sifflèrent ce qu'ils avaient jadis applaudi. Le pauvre Tautin mourut dans la misère, et l'Association des artistes dramatiques dut pourvoir aux frais de son enterrement.

Au temps de mon admiration pour Tautin, j'étais un des flâneurs les plus assidus du boulevard du Temple, où florissaient plusieurs parades dont j'étais le spectateur habituel. A peine un paillasse avait-il terminé la séance, qu'un autre paillasse me voyait accourir à ses lazzis, et je dois dire que ces

représentations en plein vent n'étaient propres à former ni l'esprit ni le langage des assistants; il s'y disait des choses et des mots assez peu convenables pour de jeunes oreilles. Je m'étonne, en y songeant, de la tolérance de la police d'alors. D'abord, l'élève de Plutarque fut effarouché de cette grosse licence ; mais il n'eut pas le courage de fuir ; il revint une fois, puis deux et devint enfin un des plus fidèles habitués de ces tréteaux où la bouffonnerie passait trop souvent les bornes et le César menaçait de tourner au Laridon.

Plus tard, quand je fus élève du Conservatoire, (j'avais dix-sept à dix-huit ans) j'assistais souvent avec mon camarade Perlet à des parades sur la place du Louvre. Il y avait là un paillasse dont nous faisions grand cas. Un jour, m'étant arrêté devant la parade qui venait de commencer, je vis avec peine notre paillasse remplacé par un nouveau venu, qui ne me sembla pas à la hauteur de sa difficile mission. Les maçons dont j'étais entouré n'en étaient pas plus contents que moi, et l'un d'eux, qui me reconnaissait comme un habitué, formula ainsi son opinion : «Il n'est pas assez couenne», me dit-il à demi-voix. Je demande pardon pour le réalisme de l'expression. Cela signifiait qu'il ne le trouvait pas assez plaisant.

C'est ainsi que les loisirs qu'on me laissait me devenaient funestes. J'avais pourtant en ma posses-

sion quelques livres que je relisais souvent. C'étaient ceux dont j'ai déjà parlé, les prix obtenus à ma pension; savoir : la Henriade de Voltaire, la Vie de Charles XII, les chefs-d'œuvre de Corneille et un volume de mythologie par demandes et par réponses. Ces lectures, en dépit des parades, empêchaient ou du moins retardaient ma décadence intellectuelle. On m'avait donné un peu d'argent que j'employais à l'achat de mélodrames à trois sous pièce. Quand je devins apprenti comédien, j'achetais même à ce prix, sur les quais, toutes les tragédies et comédies dont j'avais besoin pour mes études.

Par mes lectures dans la bibliothèque de M. Gersin, je connaissais Corneille, Molière, Racine, La Fontaine, Télémaque, le Don Quichotte de Florian, sa Galatée et son Estelle. On m'avait fait des dictées d'histoire ancienne qui, jointes à mes traductions du de Viris, du Cornélius Nepos, de quelques morceaux du Selectœ profanis, avaient fait entrer dans ma mémoire, qui était excellente, les faits les plus remarquables jusqu'au règne d'Auguste inclusivement. De l'histoire de France je ne savais que les noms de quelques rois appris dans la Vie des Hommes illustres de la France, ouvrage que j'avais lu et relu. Je ne savais pas un mot des premiers temps de mon pays et des premières races royales ; les rois mérovingiens m'étaient tout à fait inconnus. Je ne datais guère en histoire de France que du

règne de Jean II, dont je connaissais par la Vie de Dugùesclin les guerres malheureuses. Mon savoir historique n'allait pas au delà de Louis XV. Quant à Louis XVI, j'avais entendu parler de sa bonté et de sa mort sur l'échafaud : c'est tout ce que je savais de lui. J'ignorais complètement qu'il y eût des princes français vivant en pays étranger. Le nom du duc d'Enghien ne m'avait été révélé que par sa déplorable fin. J'avais appris aussi qu'un jeune enfant de Louis XVI était mort en prison, victime des plus odieux traitements ; mais les frères et les neveux du roi, son père, n'existaient pas pour moi; je n'avais même jamais entendu prononcer leurs noms. Je crois qu'une crainte, sans doute exagérée, ne permettait pas aux bouches prudentes de rappeler ces souvenirs d'une dynastie proscrite.

C'est en 1804 que je quittai Paris, à peine âgé .le 12 ans. Mes études si incomplètes, mes lectures si diverses, avaient fait de ma cervelle d'enfant un chaos où brillaient, à ce qu'il me semble, quelques heureuses lueurs d'intelligence et quelques saines idées qui ont résisté à l'influence des passions et des événements. Jamais l'amour du bien ne s'est éteint en moi depuis cette époqne ; les notions du juste et de l'injuste me sont toujours demeurées présentes. Pendant tout le cours de ma vie, mes opinions littéraires, morales et politiques ont toujours été pures d'intérêt personnel. Jamais l'exem-

pie des succès et des positions obtenus par des moyens qui répugnent à la délicatesse n'a été dangereux pour moi. J'ai pu me tromper en défendant telle ou telle cause ; mais mon erreur était sincère, et les désapprobations dont j'étais quelquefois entouré m'affligeaient sans doute et ne m' ébranlaient pas. Ma conscience et l'estime de quelques honnêtes gens suffisaient pour me rassurer, et je puisais à cette source la fermeté dont j'ai fait preuve si souvent. Après cette longue digression dont je demande pardon au lecteur, je reviens à mon enfance.

Mes parents avaient donc acheté' une filature de coton qui se trouvait établie dans les anciens bâtiments de l'abbave d'Yères, située entre le village d'Yères et celui de Brunoy. Avec quelle joie j'appris queDazincourt, célèbre acteur du Théâtre-Français, possédait une maison de campagne à Yères, et qu'un autre acteur plus célèbre encore (c'était Talma), en avait une aussi à Brunov !

O bonheur! je me trouvais ainsi entre la tragédie et la comédie. J'espérais bien rencontrer un jour ces deux hommes sur mon chemin et les deviner à leur seul aspect. Ma mère avait entendu dire que le jardinier de Dazincourt vendait quelques produits du jardin. Elle alla chez lui en compagnie de mon père et de moi. « Dazincourt y sera peut-être », me disais-je. Hélas', il n'y était pas. Le jardinier nous

conta comme quoi son maître ne venait pas souvent et le laissait libre, en son absence, de disposer comme il l'entendait des fruits et des légumes de la propriété : « Pourvu que je trouve une salade quand je viens ici, lui avait-il dit, c'est tout ce qu'il me faut. » J'enregistrai ces belles paroles dans ma mémoire où je les retrouve après plus de soixante ans écoulés. Mon espoir ne fut pas réalisé. Dazincourt mourut sans que je l'eusse jamais vu à la ville ou au théâtre. On disait qu'il avait acquis sa propriété d'Yères avec le produit d'un quaterne. La Galerie du Théâtre-Français, ouvrage de Lemazariot, qui fut secrétaire du comité d'administration de ce théâtre, cite les numéros gagnants de ce fameux quaterne, que je transcris ici : il, 12, 47 et 50.

Il en fut pour moi de Talma comme de Dazincourt : lui que j'ai vu si souvent depuis, je ne pus jamais, à cette époque, parvenir à l'apercevoir. Un jour, un ancien confrère de mon père vint chez nous, accompagné d'un oncle de Talma qui nous proposa de nous conduire chez son neveu. « Je ne x crois pas que Talma y soit, ajouta-t-il, mais vous « visiterez son habitation. J'v suis comme chez

« moi : il y a toujours là quelqu'un pour garder la « maison, et on nous donnera à dîner. » Mon père avait l'habitude de m'emmener partout avec lui. Qu'on juge de ma joie î aller chez Talma ! je me

berçais de l'idée que nous le trouverions. Les enfants espèrent avec tant de foi ce qu'ils désirent ! Ce fut une nouvelle déception. Nous ne vîmes pas même les appartements qui se trouvaient fermés. La propriété était divisée en deux parties par un chemin qu'il fallait traverser ; depuis, Talma fit creuser une voie souterraine qui relia le tout. Pour en revenir à mon histoire, nous ne vîmes que !e concierge du grand tragédien, lequel concierge nous régala de poisson péché par lui à l'épervier dans la rivière qui bornait alors le domaine. Plus tard, l'illustre artiste y joignit, je crois, le terrain qui était au delà de la rivière. Je ne fis, je l'avoue, à ce moment, aucune attention au lieu où j'étais. Tout à la pensée de Talma, je tournais sans cesse les yeux vers l'entrée de l'habitation, espérant toujours le voir arriver. La maison était trop petite, selon moi, pour un si grand talent, surtout auprès de celle de Dazincourt qui offrait une façade deux fois plus étendue. On disait que Talma dépensait beaucoup d'argent pour l'embellissement de cette demeure, ce qui, du reste, le popularisait parmi les ouvriers du pays. Il était d'ailleurs très aimé à Brunoy à cause de ses manières simples et de son aimable bonhomie : on était surpris et charmé de ne pas rencontrer en lui ces allures théâtrales que quelques autres comédiens avaient le tort de conserver en dehors de la scène.

Je revins de ma promenade tout désappointa, mais comptant cependant toujours qu'un hasard prochain me permettrait de connaître enfin l'aigle de la tragédie contemporaine. Quant à Dazincourt. je ne perdais pas non plu? l'espoir de le rencontrer. Je le guettais sur la route et croyais reconnaître, dans toutes les physionomies qui me plaisaient, celle du brillant Figaro de cette époque. Sans connaître la Comédie-Française, j'avais pour elle une passion et comme une espèce de culte. J'allais, dans mon secret enthousiasme, jusqu'à croire qu'on y pouvait jouer mieux encore que Tautin. Je ne puis rien dire de plus fort. Mon père m'avait parlé avec admiration d'une représentation de VAbbè de FÊpée, à laquelle il avait assisté; tous les acteurs l'avaient ravi. 11 avait été surtout émerveillé de L'action simple et pathétique de Monvel. « Avec quelle onction cet homme -là prie Dieu! disait-il; il convertirait les plus endurcis. » J'ignore s'il a iini par se convertir luimême.

Quoi qu'il en soit, et pour en revenir à mon récit. me voilà à douze ans dans une filature de coton avec les hommes et les femmes qui la remplissaient, au milieu du fracas confus produit par le jeu de i machines diverses, cardoirs, laminoirs, boudinoirs, mules-jenny (ces derniers étaient une invention anglaise dont notre industrie s'emparait). Il y avait,

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auprès des mules-jenny, de jeunes garçons occupés, lorsque le fil cassait, à le rattacher lestement pour que la marche du chariot n'en fût point ralentie. Ce spectacle m'amusa; je me mis à essayer mon adresse, je réussis et je devins, en peu de temps, un rattacheur assez passable. Je remplissais ces fonctions au métier du contre-maitre qui, plein d'égards pour le fils d'un des chefs de l'établissement, m' éclairait de ses conseils tandis que son rattacheur me formait par ses exemples. Ce rattacheur, qui avait peut-être dix-sept ans, était un vrai enfant de Paris, pas méchant, mais malin, railleur et babillard. Il avait le genre d'esprit de cette race vraiment curieuse qui, pleine de bravoure et d'audace, a fourni son continrent dans nos émeutes. Ce qui contribua surtout à nous lier ensemble, ce fut notre amour pour les mélodrames. Nous en parlions continuellement ; les noms de MM. Guilbert de Pixérécourt et de Goigny, qui étaient les maîtres du genre, étaient prononcés par nous avec vénération; nous redisions avec enthousiasme ceux des acteurs : comme moi il adorait Tautin, et nous nous plaisions à réciter des passages de ses rôles en imitant son débit bref et saccadé, qui était pour nous le comble du beau. Mon nouveau compagnon avait fréquenté plus que moi tous les spectacles des boulevards. L'ouvrier parisien a toujours été passionné pour le théâtre ! aussi

complétait-il mon éducation en me racontant les pièces que je n'avais pas vues et en me donnant, par ses imitations, une idée du jeu de ceux qui les représentaient. Moi aussi, j'étais en mesure de lui réciter des tirades. J'avais retenu des morceaux de Tékéli, de F Homme à trots visages et de la Forêt d'Hermanstadt. Je me gardais bien de lui parler des héros de Plutarque et des Églogues de Virgile ; j'aurais craint qu'il ne se moquât de moi. Il faut dire cependant à sa louange qu'il acceptait avec docilité mes observations sur ses incorrections de langage et qu'il en profitait ; mais il corrompait mon imagination par des propos d'une licence à laquelle je n'étais pas accoutumé, et qui avaient pour moi l'attrait du fruit défendu. Involontairement je m'appropriais ses tons de voix et ses gestes. Quant aux mots par trop populaires dont il faisait usage, je ne les lui empruntais pas : la grossièreté de langage ne m'a jamais tenté.

On voit que mes parents me laissaient jouir d'une liberté dangereuse. Absorbés par le soin de leurs intérêts qui, bientôt, se trouvèrent gravement compromis, cherchant à conjurer une ruine qui devenait inévitable, ils ne s'occupaient pas assez de moi ; je n'apprenais rien que le métier de rattacheur dont je finis par me lasser. Ma vie devint triste ; j'étais témoin de scènes de ménage qui me navraient le cœur. Quand la pauvreté entre dans

un logis, elle en chasse la paix. Mon père et ma mère, dans leurs querelles assez fréquentes, se reprochaient mutuellement la folle confiance à laquelle ils devaient la perte de leur fortune, et, ce qui était plus douloureux encore, l'impuissance où ils se trouvaient de rendre les fonds empruntés pour subvenir aux frais énormes de leur malheureuse entreprise. Mon père était violent ; ma mère ne cédait jamais et lui lançait de ces mots qui attisent et augmentent la colère. J'allais de l'un à l'autre, cherchant à les apaiser par mes prières et mes sanglots ; mais je n'obtenais rien, et si, par malheur, on avait quelque chose à me reprocher, c'était sur moi que se tournait l'irritation commune. « A quoi étais-je bon?» disaient-ils. Hélas! à quoi pouvais-je l'être? les épithètes de flâneur, de paresseux, de sans cœur, tombaient sur moi comme de la grêle. Quelquefois même mon père me frappait. Pauvre père! lui, si bon et qui m'aimait tant ! je ne lui en ai jamais voulu d'une injustice à laquelle l'entraînait sa position désespérée, et en recevant ses coups, je les lui pardonnais.il ne se passait pas de semaine où quelqu'un ne vînt de Paris pour demander un argent que le mauvais état de nos affaires mettait dans l'impossibilité de donner. C'étaient alors des reproches, des injures, des scènes effroyables. Ma mère fermait toutes les portes avec soin afin que tout ce fracas ne s'entendit pas au dehors. Mon père

allait se cacher, les larmes aux yeux ; moi, je pleurais aussi dans un coin de la chambre. Ma mère seule, avec un courage vraiment héroïque, affrontait toutes ces tempêtes et finissait toujours par les apaiser : il est vrai que c'était souvent au prix d'engagements qu'on savait bien ne pouvoir tenir ou, d'autres fois, par l'abandon de quelques objets. Nous avions conservé rue de Vendôme un petit appartement pour les jours où nous serions forcés de coucher à Paris. J'y fus envoyé un jour pour livrer une pendule à un de nos plus impitoyables créanciers.

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