CHAPITRE IV
J'entre ehez un avoué de Gorbeil. —M. Martin, sa femme et son premier clerc. — Ma mère : son économie excessive. — Mes dîners au restaurant. — Ma vieille voisine aveugle. — Sa bibliothèque. — Je deviens son lecteur. — Mou père me rappelle à Paris.
Enfin il fallut s'occuper de moi ; je n'étais qu'un embarras dans la maison. Mon père se souvint qu'il avait autrefois prêté à un de ses amis je ne sais plus quelle somme qui ne lui avait jamais été remboursée. Cet ami était devenu avoué à Gorbeil, et l'on forma le projet de me placer chez lui en qualité de clerc : je devais être logé et nourri par lui, pendant combien de temps? Je l'ignore.
Je partis donc à pied avec mon père et nous traversâmes la forêt de Sénard. Arrivé à Gorbeil, mon père fit ses arrangements avec son ami, dina, m'embrassa et repartit en me laissant dans mon nouvel asile.
J'avais le cœur gros. C'est une chose triste pour un enfant (je n'avais pas treize ans) de se
trouver loin dosa famille, seul, chez des gens qu'il ne connaît pas!
L'avoué, M. Martin, était un homme jeune encore, gai, trop gai peut-être; il avait un rire perpétuel; c'était un conteur de drôleries, un diseur de gaudrioles, un pourchasseur de femmes de tout étage, aimant la table et laissant quelquefois au fond de son verre la raison et le respect des convenances : il avait quelque esprit, mais un esprit vulgaire et sans grande portée. L'intelligence des affaires ne lui manquait pas, et, au moment où j'entrai chez lui. son étude commençait à prospérer. Sa négligence la fit déchoir plus tard. On sait que, dans les petites villes, les avoués font l'office d'avocats. J'ai à peine entendu plaider mon patron, mais il ne me semblait rien moins qu'orateur. Tel qu'il était, je l'aimais parce qu'il me témoignait une sincère affection d'abord et puis parce qu'il était si gai et si bon qu'on ne pouvait lui garder rancune de ses défauts. Quant à Mmc Martin, c'était une honnête femme, digned'un mari plus sérieux, et qui se montrait aussi excellente pour moi.
Il n'y avait dans l'étude avec moi qu'un seul clerc : c'était un grand et fort garçon plus âgé que moi de quatre ou cinq ans. Il s'appelait Jubier et était fils d'un cultivateur de Montgeron. Doué d'un excellent caractère, il m'accueillit très Ken et nous fûmes en peu de temps bien Unis. Il avait fait, comme
moi, quelques études très incomplètes. Je lui récitais des tirades de mélodrames, le récit de Théramène, celui de la mort d'Etéocle et de Polynice dans les Frères ennemis, qu'on nous avait dicté une fois et que j'avais retenu, des vers appris dans mon Boileau, etc. Lui, qui ne savait rien par cœur, était confondu de ma mémoire. Quand ma timidité fut passée, ce qui ne tarda pas, je devins causeur; il prenait plaisir à m'écouter, et cette étude où il s'ennuyait auparavant s'égaya de nos causeries, car le travail ne prenait pas tous nos moments. En qualité de saute-ruisseau, je faisais de nombreuses courses dans la ville qui, heureusement, n'était pas grande : il me fallait perpétuellement aller chez notre huissier qui s'appelait Guillemot, et dans les bureaux de M. Grou, qui était à la fois conservateur des hypothèques et directeur de l'enregistrement. Le pont de Corbeil était chaque jour traversé par moi, et souvent deux et trois fois dans la journée. Je me fis aisément à ma vie de clerc : j'avais dans l'étude un excellent camarade ; M. et Mme Martin étaient très bons et semblaient me prendre en affection. Je copiais donc des exploits, des requêtes et des jugements sans trop d'ennui et n'avais pas sans cesse à la bouche ces mots que j'entends trop souvent répéter à des jeunes gens à propos d'un devoir à remplir : Ce n'est pas amusant! Je savais déjà que le plaisir ne peut être une des plus constantes habi-
tudes de la vie. Je me trouvais mieux nourri qu'au logis paternel. J'avais été élevé dans une maison où se pratiquait la plus sévère économie. Je crois qu'à déjeuner nous n'avions que du fromage ou du lait ; à dîner, la soupe grasse et le bouilli ; jamais de dessert et une demi-bouteille de vin pour trois. Je vois encore ma mère, quand le repas était près de finir, plaçant le bouchon sur la bouteille, la retournant en mettant son pouce au milieu pour s'assurer qu'on en avait bu la moitié, puis frappant à petits coups sur le bouchon pour l'enfoncer ; ce qui voulait dire : c'est assez, on ne boira plus. Dans ma première enfance, on faisait quatre repas chez nous. Il y en avait un (le goûter sans doute) où ma mère, après m'avoir coupé un morceau de pain d'une dimension ordinaire, m'en coupait un autre bien plus petit : « Tiens! me disait-elle, en me mettant le « second sur le premier, tu te figureras que c'est « du fromage, et après avoir mangé un peu de l'un, a tu mangeras de l'autre. » Et je me résignais silencieusement à l'illusion qui m'était imposée. Sans doute j'eusse souhaité quelquefois une nourriture moins frugale et mon père pensait tout bas comme moi : mais il craignait des luttes sans cesse renaissantes. D'ailleurs ses colères, qui étaient excessives comme celles des esprits faibles, altéraient sa santé. Il se dédommageait avec moi des jeûnes de la maison en me menant de très loin en très
loin chez un traiteur établi au coin de la cour Mandai', rue Montmartre. C'était une espèce de cabaretrestaurant .Nous y restions assez long-temps, pareils à des écoliers qui prolongent la récréation, et, comme il n'y avait personne dans la salle où l'on mais mettait d'habitude, mon père s'amusait là à me faire jaser. Heureux de ma liberté et de l'approbation paternelle, je me livrais bientôt à toute ma verve; j'avais une fécondité variée ; tour à tour gai ou sérieux, je faisais le profond et le moraliste. Je parlais de tout, de mon histoire ancienne, de mes grands hommes grecs et romains. Je citais avec un accent et des- poses dramatiques les mots célèbres des héros Spartiates : nous souperons chez Plut on, nous combattrons à Tombre^ viens laprendre! J'étendais ma main sur un brasier comme Mucius Scevola, en déclarant à Porsenna que trois cents jeunes Romains avaient juré de le tuer. Je mêlais Socrate et Gaton, dont j'admirais les derniers instants, avec mes mélodrames et mon cher Tautin; j'imitais aussi la voix singulière d'un comique de l'Ambigu qui se nommait Raflilc. Je récitais la satire sur l'homme, de Boileau, le passage de la mollesse dans le Lutrin, la mort de Coliiniv dans la Henriarte, le début de la première Catilinaire que j'adorais : Quousque tandem, Catilina, etc. Je disais que j'aimerais être un acteur comme Tautin, ou un Gicéron, un Socrate ou un Léonidas. Il me semblait
que j'avais en moi l'étoffe de tous ces hommes. Dieu! que d'intempérance de langue, que de vanité, que d'exaltation et de bonheur ! La parole m'appartenait pendant toute la séance, etmon père semblait n'être là que pour me donner la réplique. Mais, dès que nous dirigions nos pas vers la rue de la Feuillade, notre gaité s'effaçait peu à peu et, arrivés au bas de notre escalier, je crois que mon père était encore moins rassuré que moi, car toute la responsabilité de notre escapade retombait sur lui. Moi, je m'affligeais de l'orage qui le menaçait et que présageait l'accueil froid et silencieux que nous recevions au retour. Mon père disait ordinairement qu'il avait rencontré son frère Bienvenu, lequel l'avait mené diner au restaurant. Justement ma mère n'aimait pas ce frère-là, dont l'humeur goguenarde n'épargnait pas les quolibets sur la rigoureuse économie de notre maison et les privations forcées de son frère Isidore. Mmc Samson fronçait le sourcil dès les premiers mots de l'histoire dont elle ne croyait pas un mot, à ce qu'home semblait, car elle était fine et défiante. Quant à moi, je courais vite me coucher pour ne pas assister à l'explication.
On ne m'a jamais acheté ni un joujou ni un gâteau. Ce luxe de l'enfance m'a complètement manqué, mais je me suis félicité plus tard de ces privations qui m'ont préparé à en supporter de plus sérieuses. On apprend tout aux enfants, excepté à
être pauvres : ce serait cependant , à mon sens, l'apprentissage le plus utile. On me l'a fait faire, et je n'ai eu que trop tôt l'occasion de mettre à profit les leçons de mon premier âge.
Je retourne à Gorbeil où je devais être bientôt séparé de mon ami Jubier. A l'époque dont je parle, toute la jeunesse, enivrée de la gloire de la grande armée et du héros couronné qui la commandait, fière de la terreur qu'inspirait aux ennemis le nom seul de la France, ne demandait qu'à se battre contre le monde entier : tous ces hommes, sortis des rangs les plus humbles de la société et parvenus par leurs hauts faits aux grades les plus éminents et aux premières dignités de l'empire, ces fils d'aubergistes, de fruitiers, de maçons, de garçons d'écurie, devenant ducs, princes et même rois, donnaient à la nouvelle génération de belliqueux vertiges qui faisaient pleurer les mères. Napoléonavait créé un nouveau corps de cavalerie qu'on nommait les vélites et dans lequel venait de s'engager le fils d'un vieil avoué de Gorbeil qui s'appelait Dancourt. Préférant le sabre à la plume, le jeune homme désertait l'étude paternelle et venait se pavaner avec orgueil de porte en porte dans son costume guerrier. 0 puissance [de l'uniforme ! Jubier n'y résista pas : il déclara qu'il Voulait aussi partir pour l'armée, et, quelque temps après, il nous quittait ; je ne l'ai jamais revu. Gomme tant d'autres, sans doute, il a
payé de son sang la gloire du pays. Une mort sans renommée aura été sa récompense. Quant à Dancourt, s'il n'a conquis ni un nom dans l'histoire ni un duché sous l'empire, il a du moins gagné la glorieuse épaulette de colonel ; le champ de bataille ne l'a point dévoré; il habitait, il y a peu de temps, auprès de sa fille, à Saint-Val ery-sur-Somme, où il est mort plus que septuagénaire. C'est dans cette ville que nous avons renouvelé connaissance.
Son père était bien le véritable type du praticien de l'ancien régime : je l'aimais beaucoup pour l'intérêt qu'il me témoignait. Il prétendait que je pourrais faire mon chemin au barreau, et, pour suppléer auxétudes qui me manquaient, il me prêtait des cahiers manuscrits contenant les Instituts de Justinien que je lui rendais après les avoir copiés. Je savais assez de latin pour les traduire en m'aidant un peu du dictionnaire. Le père Dan court était grand et maigre, il portait encore une queue et des ailes de pigeon sur lesquelles la poudre n'abondait pas. Sa physionomie était à la fois rude et maligne ; il était pied-bot comme Talleyrand. S'il n'avait pas la distinction et la finesse de l'illustre diplomate, il était loin de manquer d'esprit; sa mémoire était pleino d'anecdotes du vieux barreau qu'il racontait plaisamment. Il avait la parole sèche et on eût pu lui souhaiter plus de charme et d'éloquence en l'entendant plaider, mais il était dialecticien et très fort
sur le droit. En somme, c'était un homme qui savait son métier et qui l'aimait.
Près de nous, rue de la Percherie, demeuraient, dans une jolie maison entre cour et jardin, un vieux garçon et une vieille fille dont la loi et l'église n'avaient pas sanctionné l'union. Tous deux paraissaient avoir un grand âge, et l'homme était atteint d'une maladie que la mort allait bientôt terminer. Quant à la femme, elle était aveugle et d'autres infirmités encore la clouaient toute la journée sur son fauteuil. Tous deux firent avec mon avoué je ne sais quels arrangements d'où il résulta que, quelque temps après la mort du vieillard, nous nous installâmes dans sa maison, modifiée par des travaux nécessaires pour la transformer en une demeure d'avoué. On coupa, par exemple, le salon, au rez-dechaussée, en deux parties inégales dont la plus grande devint une salle à manger et l'autre l'étude de l'unique clerc de M. Martin. Au bout de mon étude était un corridor qui conduisait au cabinet de mon patron : toutes ces pièces avaient vue sur un petit jardin bordé d'un parapet d'où l'on apercevait la Seine et les maisons situées au delà ; l'eau coulait au pied de notre mur.
L'événement le plus important pour moi dans notre changement de domicile fut une bibliothèque considérable provenant sans doute de la succession de l'ancien propriétaire : les livres tapissaient le ca-
binet, le corridor et l'étude. Ce fut certes un des plus heureux moments de ma jeunesse que celui où je découvris ce trésor que je m'appropriai bientôt par la lecture et le travail. Il y avait là des ouvrages de toutes sortes, toutes les grandes œuvres du xvne et du xvine siècle. Ce fut par le théâtre que je commençai : j'eus bientôt dévoré Corneille, Racine, Molière, Regnard, Destouches, Crébillon, Piron, Lachaussée, Beaumarchais, Dancourt. Dufresny et Marivaux manquaient. Il n'y avait de Le Sage que le Diable boiteux, Gil-Blas et le Bachelier de Salamanque : Gil-Blas me fit un plaisir extrême, à part toutefois les pages où les comédiens sont si maltraités. Je devins furieux contre l'auteur quand j'appris qu'il avait eu un fils, honnête et excellent homme, qu'il avait banni de sa famille parce qu'il était devenu un comédien distingué. Je comprenais mieux Brutus mettant ses fils à mort pour avoir trahi la république que Le Sage proscrivant un de ses enfants pour être monté sur la scène. Il fallait que le roman de Gil-Blas eût beaucoup d'attraits à mes yeux pour me faire surmonter le chagrin que me causaient tant d'épigrammes cruelles contre la race chérie à laquelle je pressentais sans doute que j'appartiendrais un jour. Quoi qu'il en soit, Gil-Blas est un des livres que je me plaisais à relire. Je ne sais ce qu'on pense de cet ouvrage aujourd'hui: on l'estimait fort autrefois. J'ai vu certainespersonnes sourire de dédain, depuis,
devant l'éloge que j'avais L'habitude d'en faire. La critique moderne est si sévère pour ce qu'elle appelle les vieilleries littéraires que c'est à peine si j'ose hasarder mes opinions : est-ce qu'il serait convenu que Gil-Blas n'est pas un bon ouvrage?...
Je lus à peu près tout Voltaire, une grande partie de J.-.I. Rousseau, les Contes de, La Fontaine, dont je ne connaissais que les Fables, ceux de Grécourt, J.-B. Rousseau, y compris ses Epigrammes licencieuses, le Compère Mathieu, un des ouvrages les plus dangereux pour de jeunes esprits. J'ouvris aussi des livres de droit, et le Traité des obligations de Pothier me donna l'intelligence du for intérieur et du for extérieur. Je parcourus les Plaidoyers emphatiques de Lemaitre, les Mémoires de Gochin, où je cherchai en vain de l'éloquence ; mais ce qui m'intéressa le plus vivement, ce fut un amas poudreux de brochures judiciaires qui avait été publiées dans des procès célèbre^ comme celui du Collier de la Reine, celui de Beaumarchais contre Goezman. J'avais entendu parler de la première affaire d'une manière peu favorable à la reine ; je lus donc avec une grande avidité et une profonde attention ce qui formait pour moi le dossier de cette cause et qui se composait des Mémoires de Mmr de Lamotte, du Cardinal de Rohan, de Cagliostro, et de la Demoiselle Oliva, et je m'indignai des préventions qui pesaient encore sur la mémoire de la reine. Mais
comment rendre les transports d'admiration que me causèrent les facturas de Beaumarchais ! Mon impression fut si vive qu'arrivé à la dernièrepage, j'en recommençai immédiatement la lecture. Le Mariage de Figaro, que je connaissais déjà, m'avait moins amusé. Cette discussion si nette, si logique, si accablante pour les adversaires, ce merveilleux talent de narration qui éclate d'une manière sibrillante dans les Episodes de Clavijo et de M. deNicola'i, et où la forme dramatique employée par le spirituel accusé révèle l'auteur de théâtre, cette présence d'esprit qui lui inspire des traits si heureux devant ses juges et ses accusateurs, cette verve qui ne l'abandonne jamais, jusqu'aux lazzis et aux calembours dont il se plait à défigurer son œuvre, tout cela m'attachait, me ravissait, m'enthousiasmait ; j'étais ému, diverti, indigné. La lutte, soutenue avec courage contre un plus puissant que soi, a toujours obtenu mes sympathies.
Je ne donnerai pas ici le catalogue des livres nombreux qu'offrit à mon insatiable curiosité la nouvelle bibliothèque de mon patron. Je faisais des extraits des ouvrages que je croyais utiles à mon instruction. La génération voltairienne qui m'a précédé avait peu de goût pour les œuvres animées d'un esprit religieux; aussi brillaient-ils par leur absence dans la bibliothèque dont je parle et ce n'est guère qu'à vingt ans que j'ai lu Bossuet et
Massillon. J'avoue en toute humilité que j'ignorais jusqu'aux noms de ces grands orateurs sacrés; je les appris dans le Cours de littérature de Laharpe. La lecture muette ne me suffisait cependant pas. J'aimais à faire partager à des oreilles complaisantes le plaisir qu'elle me procurait. Mmc Martin avaii paru assez satisfaite de l'audition de quelques pièces de théâtre ; mais les soins de sa maison ne lui permettaient pas de m'entendre aussi souvent que je l'eusse voulu. J'avais auprès de moi, heureusement. le dévouement qui m'était nécessaire, dans la personne de la vieille locataire de notre nouvelle maison. Privée de la vue et presque impotente, entendre lire était pour elle la plus grande, ou, pour mieux dire, la seule félicité qu'elle pût goûter encore. Enchantée de son lecteur, elle me recommandait, quand je la quittais pour le travail, de revenir dès que je serais libre. Cette femme était une voltairienne enragée ; elle avait une vieille servante qu'elle rudoyait et qui, à bout de patience quelquefois, ne se gênait pas alors pour lui reprocher son hargneux despotisme ; mais elle était toujours charmante pour moi, et les éloges que lui inspirait ma manière de lire chatouillaient d'autant plus ma vanité qu'ils me venaient d'une femme d'esprit et de goût, ce qu'attestaient les remarques qui lui étaient inspirées parles ouvrages que je lui lisais, et qu'elle écoutait avec une religieuse attention. Mes succès de lecteur
développaient donc insensiblement en moi le goût du théâtre. Cependant, quand j'avais entendu plaider, je ne rêvais plus que les triomphes de l'éloquence judiciaire. Je composais en cachette des plaidoiries pour quelques causes dont nous étions chargés. J'allais, dans l'absence de Me Martin, prendre sa robe noire et, me plaçant devant la cuisinière : « Écoutez moi ! lui disais-je. Voyez comme je plaiderais bien I » et alors, m'adressant à elle en lui disant : "Messieurs! » je débitais mon improvisation apprise, en gesticulant et en frappant sur la table de cuisine, comme j'avais vu les avocats de Corbeil frapper sur la barre pour animer leur parole. La servante, oubliant son ouvrage, demeurait en extase. Elle ouvrait de grands yeux en répétant de temps en temps : « C'est vrai, ma foi, que vous plaideriez joliment bien ! »
La loi du divorce était à cette époque en pleine vigueur. Deux avocats de Paris vinrent plaider à Corbeil pour deux époux dont 1' un s'opposait à la séparation demandée par l'autre. Ces deux avocats s'appelaient MM. Devèze et Gautier. J'ignore quel rang ils occupaient dans le barreau, mais je les écoutai avec plaisir; surtout M0 Gautier, qui avait la parole mordante et épigrammatique. Me voilà donc pendant quelque temps, dans mon enthousiasme pour l'avocat Gautier, mettant le barreau au-dessus du théâtre.
Pendant mon cléricat de Corbeil, je vis s'accomplir une importante réforme judiciaire : c'est à cette époque que fut promulgué le Code de procédure civile ; une taxe de frais fut imposée aux avoués et aux huissiers. On v régla le nombre de lignes et de syllabes dont devaient se composer les requêtes grossoyées. Il est certain qu'il y avait là d'énormes abus. Je me souviens que dans les requêtes où il s'agissait simplement de déclarer qu'on s'en rapportait à la justice, nous prodiguions une éloquence qu'on nous força de resserrer dans six rôles do grosse. Nous faisions des pages de sept ou huit lignes et des lignes de quatre à cinq syllabes.
Mes parents, pendant ce temps, avaient quitté Yères, dépouillés de tout ce qu'ils possédaient tant en argent qu'en meubles, et mon père venait d'obtenir, grâce aux démarches de son frère aîné, un modeste emploi dans les bureaux de l'administration de la loterie. Ce frère et sa digne femme étaient regardés comme la providence de toute la famille.
Ils ont laissé parmi nous une mémoire toujours lumorée et des regrets qui durent encore. L'oncle dont je parle exploitait àYille-Evrard, près deNenilly-sur-Marne, une ferme considérable, appartenant au baron Talbot, administrateur de la loterie. Il usa donc en faveur de mon pauvre père du crédit que lui donnait auprès du baron l'estime si bien méritée dont il jouissait.
Au milieu de notre détresse, ce modeste emploi donné à mon père fut comme un coup du ciel et l'arracha au désespoir. Le pain, du moins, était assuré, et cependant ils devaient encore prélever chaque mois une certaine somme pour les quelques créanciers qui restaient à solder : quelle somme, bon Dieu ! pouvaient-ils prélever sur 125 francs par mois ?... Ce fut pourtant à cette époque qu'ils me retirèrent de mon étude de Gorbeil. Quand, plus tard, j'ai réfléchi sur le parti qu'ils avaient pris de me rappeler près d'eux, je n'ai pu me l'expliquer. C'était une bouche de plus aune table si indigente! tandis qu'en me laissant à Corbeil, ils n'avaient point à s'occuper de ma nourriture que je gagnais amplement par mon travail. Mon habillement était donc la seule dépense à laquelle ils dussent pourvoir, dépense fort modeste, comme on peut le penser. Mes patrons étaient contents de moi, j'étais aimé des avoués de la localité. M. Dancourt même, qui s'intéressait toujours à moi, prédisait que je serais un jour une des gloires du barreau de Gorbeil : aussi mon départ le chagrina et l'irrita presque. Me Martin et lui ne purent s'empêcher de blâmer mon père qui, selon eux, m'enlevait à un avenir certain et honorable. J'étais un peu de leur avis ; mais je ne disais mot. L'idée de revoir mes parents adoucit même bientôt le regret que j'avais de quitter mesamisde Corbeil, son barreauetmabibliothèque.
Depuis quelque temps déjà, je ne voyais plus Mlla Bertaut ; elle était alitée. Je tombai malade à la même époque, et j'appris bientôt la mort de ma vieille amie, mort qui m'affligea vivement. Je me suis toujours rappelé avec plaisir le temps passé près d'elle ; mes lectures dans sa chambre pendant la mauvaise saison, et, pendant les beaux jours, sur un balcon qui dominait la Seine. Ce fut peu de temps après sa mort que je me mis en route pour Paris.