‹ Memoires de Samson, de la Comedie-francaiseChapitre 23 sur 48 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

M"e Lf riche; mes premières études théâtrales. — J'entre commis dans un bureau de loterie. — Le Théâtre-Français. Fleury, Baptiste, Cadet, Mlle Mézeray, Saint-Fal. — Ma présentation à MHe Berville. — Mon admission au Conservatoire.

Mon père demeurait rue de Malte, derrière le boulevard du Temple; il allait à son bureau à neuf heures du matin, en revenait à quatre heures, et passait la soirée à copier des cahiers de franc-maçonnerie ; c'était pour l'aider dans cette tâche qu'il m'avait appelé auprès de lui : je crois que ce travail nous rapportait fort peu. Ma mère cousait des gants pour un magasin de ganterie. Ma nouvelle besogne m'ennuyait profondément. Mes distractions ont toujours fait de moi un détestable copiste; heureusement, il m'était permis de m'aller promener sur les boulevards, où je redevins un spectateur assidu des nombreuses parades qui y florissaient à cette époque. Ne pouvant voir mes

aeteurs chéris sur le théâtre, je me donnais le plaisir de les regarder vêtus comme de simples mortels et de les suivre comme par le passé. Je pouvais souvent contempler Tautin : c'était bien quelque chose! Il v avait aussi, dans notre maison, une actrice, que je n'ai jamais vue jouer; mais je l'apercevais quelquefois dans l'escalier ; enfin, bonheur plus grand ! mon père avait fait la connaissance d'une demoiselle d'un âge mûr, appelée MlleLeriche, et coupable d'un mélodrame en trois actes qui avait eu du succès à l' Ambigu-Comique. Il s'était procuré la pièce et me l'avait fait apprendre. Elle vint chez nous, ce que je regardai comme un honneur inoui pour notre maison, et, domptant ma timidité naturelle, augmentée encore par laprésence delà muse mélodramatique, je lui récitai, à sa grande satisfaction, les belles scènes de VHermite du mont Pàusilippe : c'était le titre du chef-d'œuvre qu'il me fut bientôt donné d'aller applaudir, grâce à un billet que m'octroya généreusement l'auteur. L'hermite était représenté par un nommé Yignoux, dont la voix était affligée d'un enrouement perpétuel, ce qui, peut-être, me le rendit plus cher encore ; aussi, après l'avoir vu, m'efforçai-je, en répétant le rôle, de reproduire cet enrouement qui me semblait une beauté dramatique. Il n'est pas inutile de remarquer en passant que de jeunes acteurs se livrent, souvent à des imitations semblables, dans toute

l'inexpérience de leur art, et arrivent quelquefois au talent des meilleurs modèles, en se faisant les singes de leurs défauts.

MUe Leriche complimenta mes parents sur ma vocation théâtrale, ce qui les charma; car ils souriaient à l'idée de me faire embrasser une carrière où l'on peut de bonne heure suffire à ses besoins. Ma mère avait fait la rencontre de Mlle Elisa Jacob, iille de mon premier maître de pension ; celle-ci lui avait parlé du Conservatoire de musique et de déclamation, où l'on formait gratuitement dos jeunes gens pour le Théâtre-Français, et cette demoiselle devait venir chez nous compléter ses renseignements, lorsqu'un incident fit ajourner mes études dramatiques. La titulaire d'un bureau de loterie situé faubourg Saint-Germain, à la Croix-Rouge, ne se trouvant pas en règle avec l'administration, un plaça près d'elle un employé chargé de la gérance du bureau, jusqu'à ce que le déficit fût comblé. Mon père fut chargé de cette fonction un peu rigoureuse. Il la remplit avec une courtoisie dont la buraliste lui fut très reconnaissante. Elle avait pour premier commis une femme très entendue, mais qui ne pouvait venir qu'à de certaines heures. On me donna la place de second commis à demeure, chargé d'ouvrir et de fermer le bureau, aux appointements de vingt-cinq ou trente francs par mois. J'avais un dimanche de congé par quinzaine, je crois.

et ne revenais au quartier rie la Croix-Rouge que le lundi matin.

Les commencements de mon nouvel état me furent pénibles. Quant à tirer les verroux, ouvrir et fermer la porte, mettre et retirer les planches qui formaient la clôture du bureau, malgré mon peu de goût pour ces fonctions, je m'en acquittais assez passablement, mais ma capacité de comptable n'était pas à l'abri de reproches. J'étais dans une horrible contention d'esprit quand il me fallait calculer ce que j'avais à réclamer pour le prix des billets que je délivrais au public. Obligé d'expédier promptement ceux qui s'adressaient à moi, je suais sang et eau, le cœur me battait, et la crainte de me tromper ne faisait que multiplier mes erreurs. J'en étais responsable sur mon modique traitement. A la longue pourtant, mes terreurs se calmèrent; je ne parvins jamais à être un comptable des plus habiles ; mais, encouragé par la bienveillance de ma patronne, femme aimable et spirituelle, soutenu des instructions et des conseils de ma voisine le premier commis, qui était aussi une très bonne femme, je fis quelques progrès, et mes erreurs devinrent plus rares. On était du reste si content do moi sous le rapport du zèle et de la bonne conduite, qu'on ne m'a jamais fait expier mes délits de comptabilité.

Mme M..., qui connaissait mon goût pour le

théâtre, le favorisait de tout son pouvoir. Elle me disait de lui porter en compte le prix de mes parterres au Théâtre-Français ou à l'Odéon. La première fois que j'allai au Théâtre-Français (c'était un dimanche), je vis Britannîcus et demeurai plus étonné que charmé. Mes grandes impressions tragiques ne vinrent que plus tard. Je me souviens d'un spectacle qui me fit grand plaisir. Il se composait de la Femme jalouse de Desforges, et du Conteur ou les Deux Postes de Picard. Je me rappellerai toujours l'effet que me produisit Fleury par la perfection de son naturel. Dès la première scène, un vieux serviteur le remerciait de sa bonté dont il venait de lui donner une nouvelle preuve, et Fleury lui répondait :

Eh ! mon pauvre Gervais, Je m'acquitte bien mal; je te dois davantage. Sur ton sein, mon ami, tu portas mon jeune âge. Songe, qu'étant enfant, je t'avais pour appui. Té voilà vieux. Eh bien ! c'est mon tour aujourd'hui.

Je fus frappé de la simplicité touchante avec laquelle il disait ces vers et surtout le dernier. Il semblait qu'il cherchât à diminuer la valeur du bienfait. 11 parlait avec une gracieuse bonhomie qui me fit comprendre ce que c'était que le naturel et combien Tautin et ses émules en étaient éloignés. De ce moment, je n'eus plus que du mépris pour mes pre-

mières idoles; je me passionnai pour la Comédie- Française et laissai là tous les autres théâtres.

Une autre représentation qui m'enchanta se composait du Philosophe sans le savoir et du Barbier de Séville. C'était un dimanche où l'Empereur avait passé en revue un régiment de lanciers polonais, que les Parisiens voyaient pour la première fois. Il n'était question au parterre que de leurs uniformes, de leur belle tenue, de leur valeur. J'entendais tout cela sans l'écouter ; je me tournais sans cesse vers la toile qui ne se levait pas assez tôt à mon gré; j'enviais le sort des acteurs que j'allais voir paraître. C'était pour moi des espèces de demi-dieux. Ah ! que Tautin était loin de ma pensée en ce moment ! Enfin le rideau se lève : un homme et une femme entrent en scène. Un frémissement de plaisir court dans le parterre ; on répète à demi voix : « Mars, c'est Mars ! » C'était elle, en effet, avec ses beaux veux noirs , sa voix délicieuse, sa grâce si décente, et ce charme qui nel'abandonnait jamais et dont j'essaierais en vain de donner une idée... Gomment définir le charme?... Elle se montrait ce jour-là dans un de ses meilleurs rôles, car c'est dans Yictorine du Philosophe sans le savoir et dans Araminte des Fausses Confidences qu'elle a pour moi réalisé la perfection. Celui qui l'accompagnait était Baptiste cadet, qui remplissait le personnage d'Antoine. Très aimé du public, il

n'avait pourtant pas la rondeur et la sensibilité qu'exigeait ce rôle. Excellent dans le comique charge et les rôles de caricature, ses efforts pour toucher le spectateur n'aboutissaient qu'à les faire rire. Michot, que je vis plus tard, jouait ce rôle d'une tout autre manière et v déployait une bonhomie tout à la fois comique et attendrissante. L'œuvre de Sedaine était certes une des pièces que les comédiens français représentaient le mieux. Baptiste aine, à mon avis, était complet dans le rôle de Yanderk père ; son jeu était noble, vrai, pathétique, et semé de traits fins et de nuances délicate?. Le Barbier de SévilJe me divertit beaucoup. C'était Mllc Mézeray qui jouait Rosine. Cette actrice, une des plus jolies du Théâtre-Français, avait, au commencement de sa carrière, donné de brillantes espérances qui ne s'étaient pas tout à fait réalisées. Trop adulée d'abord, elle eut à subir plus tard la froideur et quelquefois la sévérité du public : sa tête se balançait perpétuellement, ses inflexions manquaient de franchise, elle avait de la manière et de l'afféterie, et ses défauts semblaient croître avec les années. Quand je la vis elle avait à peu près trente-sept ans. On apercevait encore dans son jeu les traces d'un talent dont la paresse et la dissipation avaient hâté le déclin. Son jeu était spirituel et, effectivement, elle passait pour une femme d'esprit. Lp public la vit toujours avec plaisir dans

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l'Anglaise du Conteur, de Picard, dans la Faussr ignés, et dans Rosine du Barbier de Séville. Mlle Mars lui était réellement inférieure dans ces deux derniers rôles. Je me souviens que le troisième acte du Barbier m'égaya tellement que, dans l'entr'acte, je mis mon mouchoir sur ma bouche pour étouffer mes éclats de rire qui duraient encore.

J'eus quelquefois aussi de cruelles déceptions au Théâtre-Français. Ainsi un jour où l'on donnait le Joueur et les Étourdis, mon aimable patronne m'ayant demandé si je désirais voir ce spectacle, j'avais répondu en rougissant de plaisir : « Oh ! oui, madame ! » J'avais lu et relu tout Regnard, et je brûlais de voir le Joueur, qui passait pour son chef-d'œuvre. L'autre pièce, que je ne connaissais pas, me promettait sur le titre une œuvre pleine de gaité, « Quelle foule il y aura ce soir au Théâtre-Français ! » me disais-je, en me hâtant de fermer le bureau. A peine cette besogne terminée, je m'élance dans la rue, je franchis au pas de course la distance qui me sépare de la rue Richelieu, j'arrive tout haletant pour me mettre à la queue. Il n'y en avait pas. — « Tout le monde est entré, le bureau doit être fermé et je ne trouverai plus une place », pensai-jeavec douleur. — Je m'approchai en tremblant, mes 2 fr. 25 c. à la main. « Y a-t-il encore des parterres? » balbutiai-je

avec émotion. La buraliste n'eut pas l'air de m'entendre ; elle prit mon argent sans se presser et me délivra silencieusement le carton désiré. Je me précipite alors dans la salle, monte rapidement l'escalier... Me voici enfin à la porte du parterre; je l'ouvre... j'entre... ô déception ! j'aperçois vingt spectateurs à peu près, dispersés sur les banquettes et cinq ou six à la galerie. Quant aux loges, elles étaient entièrement vides. Cette solitude m'indigna. Un chef-d'œuvre de Regnard ainsi abandonné ! J'arrivai à conclure que si le public manquait, c'est qu'apparemment l'ouvrage n'avait pas pour interprètes les artistes aimés. En effet, c'était Saint- Fal, comédien estimé, qui remplissait le rôle du joueur et dont l'âge et la tournure ne convenaient plus au personnage de Valère. Il avait alors à peu près cinquante ans. Il est vrai que Fleury, plus vieux que lui, osait encore se faire applaudir dans de jeunes rôles, tels que Glitandre des Femmes savantes, Moncade de l'Ecole des bourgeois, et, chose plus audacieuse encore ! dans l Homme à bonnes fortunes. J'ajoute qu'aucune illusion n'était possible, ft que Fleury apportait sur la scène la figure d'un vieillard. Il avait dans la main droite une raideur causée, selon quelques-uns, par la goutte dont il ressentait de fréquents accès. Mais quelle distance de Fleury à Saint-Fal ! c'est-à-dire du talent au métier ! Au gracieux laisser-aller de l'un, à son natu-

rel charmant, l'autre substituait une attitude raide et un débit saccadé. Il montait sa voix jusqu'à l'octave le plus liant. Là il s'arrêtait, affectant, pour se donner un air de naturel, une sorte de bégaiement, puis il faisait redescendre sa voix aux notes les plus graves de l'octave d'en bas, et c'était là son moyen le plus sûr de se faire applaudir. Il avait, eu dans sa jeunesse, me disait-on, un succès que je ne m'expliquais pas, les rùles de père me semblant mieux appropriés à ses moyens. La bonté el riionnéteté étaient peintes sur sa figure, et c'était. en effet, un excellent homme. Il avait pour frère Ménier, qui eut de la réputation comme peintre et dont l'éducation artistique s'était faite à ses frais. Ses meilleurs rôles étaient ceux du Disirait, du Vieux Célibataire, du Hourra bienfaisant et de La Fontaine dans Molière ù Auteuil, pièce d'Andrieux. Le rôle de Meineau, dans Misanthropie et Repmlir lui avait fait beaucoup d'honneur. Il avait de la sensibilité et une voix touchante, mais il lui manquait l'impétuosité si nécessaire dans le Joueur. La pièce ne me fit donc par ressentir tout le plaisir

que je m'en étais promis, et les Etourdis, tout en m'amusantj ne remplirent pas non plus mon attente. Enfin, je rentrai au logis sans mon enthousiasme habituel.

On voit combien la gérante de mon bureau de loterie était bonne pour moi ; grâce à sa complai-

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sance, je ne puis pas compter parmi les mauvais jours ceux que je passai dans le quartier de la Croix-Rouge. Aussi, reconnaissant envers elle, faisais-je tous mes efforts pour la contenter. A force de zèle, j'étais devenu un commis assez passable. Le feu sacré me manquait pour arriver au premier rang, mais je pouvais aspirer à être classé dans les intelligences de second ordre. Je me levais de bonne heure, à la condition toutefois d'être éveillé par la domestique. J'ouvrais et je fermais le bureau assez lestement; poli avec le public qui se composait de toutes les commères du quartier, j'avoue que ma politesse était un peu froide. Je ne savais pas causer avec la cuisinière qui venait, son panier au bras, me consulter sur les numéros qui devaient en faire une maîtresse de maison, écouter avec intérêt les plus petits détails des rêves qui m'étaient racontés. Elle me disait, par exemple, qu'elle avait rêvé chat. — Maisde quelle espèce étaitce chat? aurais-je dû lui demander. Etait-ce un angora ou un simple chat de gouttières ? Quelle était la couleur de son poil ? Ce poil se hérissait-il dès qu'on voulait le toucher, ou bien la physionomie de l'animal paraissaitelle débonnaire? — Combien d'autres nuances encore étaient nécessaires à connaître, pour arriver à rencontrer les numéros gagnants ! Elles étaient toutes énumérées dans un petit livre placé à côté de moi et dont je négligeais, hélas ! la précieuse étude pour

lire les brochures do théâtre cachées dans mon tiroir. Forcé parla curiosité de mes clientes de consulter dovant elles cet oracle qui les avait si souvent trompées sans diminuer pour cela leur robuste croyance, je le lisais avec distraction et en m'efforçant d'étouffer les nombreux bâillements qui venaient m'écarter les mâchoires. Je répondais aux questions qui m'étaient faites avec une brièveté qui mécontentait ces stupides rêveuses ; je le sentais : mais la meilleure volonté du monde ne saurait remplacer la vocation absente. Je ne savais point mettre à profit les beaux exemples qui m'étaient donnés par ma voisine. Gomme elle écoutait ! comme elle interrogeait ! comme elle savait caresser la crédulité en semblant la partager ! quelle patience ! quel air de conviction ! 11 n'y avait pas un de ces vatels féminins qui ne la quittât avec la certitude d'un terne ou d'un quaterne prochain. Le quine avait été supprimé, et quelques-unes se plaignaient de cette lésinerie du gouvernement. Je ne sais comment ces fidèles servantes expliquaient, en rentrant au losxis, la longueur de leur absence; toutes pratiquaient sans doute plus ou moins cette danse du panier traditionnelle dans la cuisine française. C'est ainsi qu'elles savaient faire payer à leurs maîtres ce que leur coûtaient des espérances de fortune trop souvent déçues.

J'étais chargé de faire un tableau des lots les plus

forts gagnés dans notre bureau. On y faisait figurer des ternes imaginaires qui tentaient l'avidité des passants. Ce tableau était orné de rubans de diverses couleurs, et une musique où dominaient les cimbales et la grosse caisse fêtait ces prospérités supposées. Les domestiques trompaient leurs maîtres et nous trompions les domestiques : ainsi va le monde.

La première fois qu'on me confia ce travail, ma loyauté en souffrit; puis j'en pris l'habitude et finis par m'en amuser. La corruption marche si rapidement! D'ailleurs je me consolais de mes mensonges en songeant qu'ils ne me rapportaient rien.

Cependant mes parents s'occupaient sérieusement de me faire entrer au Conservatoire. Mlle Jacob se chargea de m'y conduire et de me présenter à Mlle Berville, fille d'un ex-comédien du Théâtre- Français qui en avait été congédié à cause de la médiocrité de son talent. Sa fille, jeune encore, mais dépourvue des dons physiques exigés pour la scène, avait une intelligence théâtrale qui la rendait propre à enseigner l'art qu'elle ne pouvait exercer, et on lui avait donné dans l'école une classe préparatoire des demoiselles. MIle Jacob, son élève, lui parla de moi et m'obtint la faveur d'être entendu par elle. J'entrai donc dans ce gynécée dramatique plein de trouble, et de crainte, car ma timidité était extrême et je ne pouvais aborder une

femme sans que le rouge me montât au visage, .l'avais alors seize ans; mais, avec ma petite taille, ma figure d'enfant, amoindrie encore par l'épaisse chevelure dont elle était chargée, et mon air embarrassé, je paraissais n'en avoir que douze ou trciz< . M118 Bervillc me reçut avec beaucoup de politesse. Je lui répétai des scènes de l'Hippolyte de Phèdre e1 d'une comédie intitulée le Parleur contrarié, que j'avais vu jouer justement à la suite de Phèdre. Enthousiasmé du jeu de Damas qui remplissait dans la même soirée les rôles d'Hippolyte et du Parleur contrarié, je mettais tous mes soins aie copier, ce qui devait me rendre fort ridicule ; car la qualité dominante de cet acteur était une chaleur désordonnée, qui faisait pardonner l'incohérence de son débit, parce qu'elle échauffait le public et surtout la jeunesse, dont Damas était l'idole. Qu'on juge comme l'imitation de ce bouillant acteur, plein de force, et toujours animé d'une liévreuse exaltation, me convenait, à moi dont une insurmontable timidité paralysait la voix et les mouvements! Je ne me souviens pas du jugement porté sur moi par M11" Berville, ce qui prouve qu'elle ne s'extasia pas sur mes dispositions. Sinon, charmé de ses louanges, je n'eusse pas manqué de les retenir. Je crois qu'elle se borna à ne point me détourner du théâtre, ce qui fit que je pus, sans mentir, affirmer à mes parents qu'elle n'avait pas été mécontente

de moi. Ils me retirèrent donc de mon bureau de loterie et je me présentai à l'examen qui eut lieu au Conservatoire dans la salle où j'ai donné mes leçons pendant vingt-sept ans, salle qui servait alors aux concours et aux distributions de prix, car la grande salle actuelle n'existait pas encore et ne fut ouverte qu'au mois de décembre 1812. Je me rappelle que Grandmesnil, qui était encore au théâtre, assistait à cet examen en qualité de professeur honoraire. Encore plus tremblant que devant Mlle Berville, je répétai Hippolyte d'une façon déplorable et ne dus mon admission sans doute qu'à l'indulgence de mes juges.

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