CHAPITRE VI
Lafon, mon professeur. — Michelot. — Mes amis Perlel et Raymond. — L'orthographe tic Fleury. — Mot de Mlle Contât. — Leçons de Talma. — Mort de ma mère. — Ce qu'elle était.
Le Conservatoire avait alors comme professeurs Fleury, Talma, Lafon et Baptiste aine, mais ce dernier donnait surtout des leçons de déclamation lyrique. Je fus placé dans la classe de Lafon, qui avait de très grands succès et que, dans les rôles d'Achille, d'Orosmane et de Tancrède, une partie du public préférait à Talma.
Lafon jugea que je devais renoncer à la tragédie et me livrer à l'étude des comiques, c'est-à-dire des valets de l'ancien théâtre . Je vis le concours de 1810. Mllc Demerson, qui venait de faire de brillants débuts à la Comédie-Française, jeta beaucoup d'éclat sur la séance en disant une scène du Cercle, de Poinsinet, et une autre de Dèmocrite amoureux. C'était une élève de Baptiste aîné. Elle eut, comme
on s'y attendait, le premier prix de comédie. Le second fut adjugé à M,le Ménétrier, si connue depuis au Vaudeville et au Gymnase sous le nom de Minette. On décerna le troisième prix à Mlle Devin, qui, après avoir joué en province, fut Mmc Menjaud, et montra sur notre première scène un véritable talent, auquel on ne rendit pas assez de justice.
Mon père, je l'ai dit, était employé dans les bureaux de l'administration de la loterie où il parlait souvent de moi et de mes dispositions pour l'état de comédien. Un de ses camarades l'engagea à me présenter à Goupigny, qui. disait-il, pourrait sans doute m'ètre utile par ses relations et son influence. Goupigny, après avoir été employé au ministère des cultes, s'était fait un nom comme auteur des paroles de plusieurs romances alors à la mode ; car, au sortir de la Révolution, la romance sentimentale ou précieuse était en faveur. C'était une revanclie de la Carmagnole. Je me rappelle que ma mère, qui avait, à ce qu'il me semble, une voix très agréable, en chantait une qui avait joui de la plus grande vogue, et qui s'appelait Bouton de rose ; j'en ai retenu le couplet suivant :
Bouton de rose, Tu seras plus heureux que moi, Car je te destine à ma Rose, Et ma Rose est, ainsi que toi,
Bouton de rose.
J'étais encore bien enfant quand cela se chantait, et je répétais ces paroles sans les comprendre, tout en les trouvant fort jolies.
Mon père me mena donc chez Coupigny, qui avait été prévenu de notre visite. Il nous reçut avec une froideur protectrice, me fit répéter je ne sais plus quelle scène, m'encouragea peu et finit par dire qu'il me recommanderait à Michelot, alors jeune pensionnaire du Théâtre-Français. Il le fit, et ce fut un signalé service qu'il me rendit. Michelot nous fit un très aimable accueil, m'entendit, me trouva des dispositions, et m'engagea à venir tous les matins chez lui. Il me faisait répéter, excepté quand il était forcé de sortir de bonne heure, ce qui était rare. Il me disait d'apprendre dans chaque comédie tous les rôles de comiques qu'elle contenait. Ainsi dans le Joueur, je 'savais Hector et le Marquis, et, dans le Festin de Pierre, Sganarelle et Pierrot, dans Amphitryon, Sosie et Mercure, etc.. Ce travail -n'était qu'un jeu pour moi, grâce à ma merveilleuse mémoire. Michelot causait très amicalement avec moi et me témoignait un affectueux intérêt dont il me donna plus tard des preuves encore plus significatives. Il parvint, par ce travail quotidien, à me rendre moins timide et à m'inspirer un peu de cette confiance en soi sans laquelle tout progrès est impossible.
Mon père et moi, nous allâmes remercier Goupi-
gny des heureux résultats de sa recommandation. Celui-ci nous reçut avec la même froideur et parla du talent de Michelot avec une espèce de dédain qui me blessa. Coupigny n'était cependant pas une nature malveillante ; il était, au contraire, bon et serviable, et l'avait prouvé en m'envoyant à Michelot; mais il avait dans l'air et le ton une certaine importance qui rebutait ceux dont il n'était pas connu. La devait-il à ses succès de poète romancier, ou à ses relations avec de hauts personnages de son époque ? Il contait agréablement et avait une réputation d'homme d'esprit, soutenue par quelques bons mots qu'il ne renouvelait peut-être pas assez. Commensal de Mars et de Talma, il savait quand celui-ci devait partir pour la campagne et, au moment du départ, arrivait armé d'un petit paquet contenant le linge nécessaire à son séjour extra-muros, et, déplus, d'un assortiment de lignes de toute espèce, car il avait aussi une réputation de pécheur dont il ne s'enorgueillissait pas moins que de celle de romancier. Il faisait d'interminables dissertations sur l'art de la pèche qui, disait-on, se répétaient trop souvent au gré de Talma, lequel ne goûtait pas beaucoup ce sujet de conversation.
Je retourne au Conservatoire qui fit, à l'examen dont j'ai parlé, l'acquisition de deux élèves remarquables. L'un d'eux était Perlet, qui fut longtemps un des acteurs les plus aimés du Gymnase; l'autre
DE SAMSÔN. T.")
se nommait Raymond et eût été un de nos plus brillants artistes, si la mort ne l'eût enlevé à vingtdeux ans.
Perlet se fit entendre dans une scène de Grispin du Légataire. Son admission ne fut pas douteuse. Il provoqua le rire de son auditoire, qui se composait des professeurs présidés par M. Sarrette, directeur de l'école, du secrétaire, des élèves admis, et des nouveaux candidats. Le père de Perlet avait été comédien avant de devenir correspondant des théâtres, etFleury lui écrivit : « Ton fils jouera très luenles Poisons.» Il voulait parlerdes Grispins auxquels on donnait le nom de Poissons, parce que ce fut Raymond Poisson qui, sous le règne de Louis XIII, joua le premier ce genre de rôles dans lesquels son fils et son petit-fils lui succédèrent avec avantage. Fleury, qui parlait avec toute la grâce d'un marquis, avait l'orthographe d'une cuisinière. On raconte que Grimod de la Reynière lui ayant reproché dans son journal, le Censeur dramatique, d'avoir abusé de son crédit pour faire entrer au Théàtre-Francais un comédien tout à fait nul, Fleurv lui écrivit ces mots : « Vous en n'avez menti. >> Ici c'était une lettre de trop; dans l'autre cas, il y en avait une de moins,. On disait qu'amoureux de Mlle Contât, il avait eu l'imprudence de lui déclarer sa passion par écrit. Quand elle le revit, la maligne actrice, une des plus spirituelles
qu'ait possédées la Comédie-Française, lui dit avec son plus gracieux sourire : « Mon cher Fleury, vous ressemblez à une gravure ; vous êtes charmant avant la lettre. »
Pour en revenir au Conservatoire, que je m'accuse d'abandonner à tout moment, Talma prit le jeune Raymond dans sa classe et Perlet entra dans celle de Baptiste aine, qui était l'ami de son père. Je ne tardai pas à me lier avec les deux nouveaux venus qui promettaient du talent et qui avaient de l'esprit. A la gaité de leur âge, ils joignaient un bon cœur, le discernement du bien et du mal et l'enthousiasme pour tout ce qui était beau. C'étaient, en un mot, de bons sujets et des natures d'élite. Perlet avait un penchant à la plaisanterie, très précieux pour l'emploi auquel il se destinait. Sa figure, sa manière de parler, le sang-froid avec lequel il débitait les choses les plus bouffonnes, tout, chez lui, provoquait le rire. Quant à Raymond, il possédait déjà cette distinction si nécessaire à l'emploi de premier rôle qu'il étudiait. Il avait dans la voix et dans le regard un charme irrésistible; sa gaité était de meilleure compagnie que la notre, et il était le gentilhomme de notre triumvirat. Unis d'un nœud sympathique, nous recherchions toutes les occasions d'être ensemble et nous avions de la peine à nous quitter. On nous appelait les trois inséparables. De quel ardent et sincère
amour nous aimions le théâtre! avec quel bonheur nous en parlions ! Quand ces entretiens me reviennent à la pensée, il me semble que nous en parlions déjà en véritables connaisseurs. Nous no nous en laissions point imposer par les applaudissements, et Damas, ce dieu du parterre, n'avait pas notre encens. Ses cris, son hoquet, sa gesticulation maniérée, sa marche en zigzag, ses brusques transitions de voix, rien n'obtenait grâce devant nous. Il y avait cependant deux rôles où nous l'applaudissions de grand cœur : c'était Delainville des Deux Gendres et Bégears de la Mère coupable. Il y déployait une intelligence que nous ne retrouvions pas ailleurs. On ne peut nier que ce comédien ne fût précieux aux auteurs les jours de première représentation. Il communiquait sa flamme aux spectateurs et les étourdissait, par sa parole bruyante et l'impétuosité de son action, sur les défauts de l'ouvrage, dont il sauvait ainsi les passages dangereux. C'était, comme Saint-Fal, un singe des défauts de Mole ; car le troupeau servile des imitateurs ne sait guère ordinairement emprunter que cela aux grands modèles.
Talma s'était attaché à notre ami Raymond, et, lorsqu'il allait donner des représentations en province il l'emmenait avec lui. C'était là pour l'élève un enseignement plus précieux encore que celui du Conservatoire. Il pouvait, sous les yeux mêmes du
grand tragédien, mettre en pratique les leçons qu'il en recevait et, enhardi par les encouragements de son maître et les applaudissements du public, il acquérait une habitude de la scène qui hâtait ses progrès.
Talma donnait ses leçons chez lui plus souvent qu'au Conservatoire ; quand il y venait, nous allions tous l'entendre, car il était aussi admirable dans la classe qu'au théâtre. 11 parlait sans aucune prétention et, quand les mots ne lui venaient pas, il finissait sa phrase en disant : comme ça. Alors sa belle et mobile physionomie terminait sa pensée avec une éloquence que la parole n'eût pas égalée, et quand il joignait l'exemple au précepte, nous étions, pour ainsi dire, haletants d'admiration. Il nous fallait faire de grands efforts pour retenir nos applaudissements. Il joignait à une distinction parfaite une bonhomie charmante ; il était doux et patient envers les natures rebelles. Il ne lui échappait jamais un mot qui pût les aigrir ou les décourager. Il n'épargnait pas l'éloge quand il lui semblait mérité, et peut-être pèchait-il même par excès d'indulgence. Quoique je ne fusse pas de sa classe, chaque fois qu'il m'entendait, il m'adressait quelques mots aimables dont j'étais d'autant plus touché que les autres professeurs n'avaient pour moi, les jours d'examen, qu'un froid silence ou des observations sévères ; car je fus longtemps à con-
quérir la bienveillance de mes juges. Aussi étais-je bien heureux quand je voyais Talma parmi eux. Nous l'aimions tous. La seule qualité du professeur qui lui manquât, c'était l'exactitude. Distrait et flâneur, il oubliait l'heure de la leçon. Quand les élèves arrivaient chez lui, ils le trouvaient souvent avec des personnes auxquelles il avait donné un rendez-vous dont il ne s'était plus souvenu, et la classe était ajournée, ou bien il se mettait à causer avec ses élèves jusqu'à ce qu'un autre devoir l'obligeât à sortir. Mais, quand il les donnait, ces leçons malheureusement trop rares, quelles heures à la fois délicieuses et profitables pour ses jeunes auditeurs ! Je le vois, je l'entends encore. Dépourvu de tout moyen d'illusion , sans costume de théâtre, une chaise entre les jambes et un lorgnon à la main, il était aussi tragique que sur la scène et nous faisait frissonner en nous disant des vers à'Andromaque ou de Phèdre. Dans la déclaration de Phèdre à Hippolyte, je l'entends détaillant avec passion ces mots :
Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche.
La manière aussi dont il disait :
Cette noble pudeur colorait son visage
faisait ressortir ce vers et lui donnait une grâce inexprimable ! « Pas de force ! que la trace ne « s'en aperçoive pas ! disait-il à une Phèdre de
«. sa classe, qui ne paraissait pas le comprendre; « songez que Phèdre , consumée depuis longce temps par sa passion, a passé trois jours sans « manger et trois nuits sans dormir. yEnone ne « lui dit-elle pas :
Les ombres par trois fois ont obscurci les cieux Depuis que le sommeil est entré dans, vos yeux. Et le jour a trois fois chassé la nuit obscure Depuis que votre corps languit sans nourriture.
« Phèdre vit de la fièvre qui la brûle et du rêve qui « la poursuit ; elle n'est pas sur terre : elle est dans « les nuages », et l'organe du grand professeur se voilait ainsi que son regard, quand il faisait parler l'épouse de Thésée. Je me rappelle l'impression qu'il produisit sur nous en enseignant la dernière scène du premier acte de Pohjeucte. Au moment d'aller renverser les idoles dans le temple, Néarque est retenu par une crainte qu'il cherche à communiquer à son ami. A ce vers :
Mais dans le temple, enfin, la mort est assurée :
Polyeucte répond :
Mais dans le ciel déjà la palme est préparée!
Cette palme, Talma semblait la voir ; ses yeux et ses mains s'élevaient vers le ciel; il y avait dans le son de sa voix un mélange d'attendrissement et
d'exaltation qui pénétrait nos jeunes cœurs et nous arrachait un pieux frémissement.
S'il oubliait l'heure quand il s'agissait de venir à la classe, il l'oubliait aussi quand il y était, et prolongeait ses leçons bien au delà de la durée habituelle : nous étions loin de nous en plaindre.
Un jour il enseignait à Raymond, son plus cher et son meilleur élève, le rôle de Séide dans Mahomet. Il en était au moment où le jeune fanatique vient d'égorger Zopire ; succombant sous l'horreur que lui inspire son crime, il tombe en disant :
Je sens que mes genoux s'affaissent.
Arrivé à cet endroit, l'élève s'arrête en regardant. le maître. — « Allez donc! dit celui-ci, qui vous retient?»— a C'est, répond le jeune homme, que je ne sais comment m'y prendre; j'ai peur d'être trop gauche. » Et il implorait du regard le maître vénéré. — « Il faut essayer » , réplique le grand professeur. Alors il se lève de son siège et notre attention redouble. Talma était mis ce jour-là avec assez de recherche : il avait une cravate blanche avec un nœud fort coquet, un habit bleu à boutons de métal, recouvert d'une houppelande de beau drap jaune à plusieurs collets qu'on appelait un carrick, et une culotte, aussi de couleur jaune, descendant beaucoup au-dessous du genou. Pour chaussures, des bottines noires à retroussis ;a*mes au-dessus desquelles flottait
un amas de rubans jaunes aussi, car cette couleur dominait dans tout son costume. Je ne me rappelle pas le gilet. Le carrick se portait rejeté en arrière afin de découvrir l'habit. Talma se conformait à cette mode. Gomme on était en hiver et que notre poêle ne donnait qu'une très faible chaleur, il n'avait pas quitté son carrick, qu'il portait du reste avec une aisance parfaite. 11 n'avait pas l'habitude d'une toilette si élégante pour la leçon et nous nous disions tout bas : « Le grand tragédien va en conquête ! »
Talma donc, s'étant levé, se rapproche du théâtre où était Ravmond, mais sans v monter. Il lui donne ses indications, lui montre comment il doit préparer sa chute, puis, regardant le vieux paillasson étendu dans notre classe et qui, je crois, n'avait jamais été battu : « Je ne peux pas, dit-il, me jeter « à terre, parce que je me salirais, mais vous com- « prendrez bien sans cela. Quand il a commis son « crime, il en sent l'horreur. Troublé, égaré, il ne « voit pas Palmire à ses côtés et l'appelle. Bientôt v à la fureur succède l'accablement; il chancelle, « ses jambes refusent de le soutenir, il tombe... »
Et Talma, en disant cela, tombe sur le paillasson, puis se relève en époussetant avec ses mains la poussière qui le couvre. Raymond ne réussissant pas à reproduire la pantomime de son maître, celui-ci la recommença par trois fois sans omettre
jamais de faire précéder chacune de ses chutes de ces mots : « Je ne me jette pas à terre, parce que je me salirais. »
Fleury n'apportait pas dans sa classe l'indulgente patience de Talma. Dès qu'il s'asseyait sur son siège de professeur, adieu l'amabilité qu'il déployait ailleurs! Il avait la figure et la parole sévères, souvent même ironiques ; il s'abstenait de l'éloge. Son silence en tenait lieu. Quand la leçon était finie, le sourire revenait sur ses lèvres, et il causait quelquefois avec ses élèves le plus gracieusement du monde. J'ai entendu Klein, qui appartenait à sa classe, lui adresser des questions peu convenables auxquelles Fleury répondait avec une bonhomie charmante. Klein, plus âgé que nous, et qui jouait depuis plusieurs années sur les théâtres de mélodrame, prenait avec nos maitres un ton de familiarité qui nous scandalisait un peu. Un jour il dit : « Mon- « sieur Fleury, on prétend que, dans votre jeunesse, « le public vous a sifflé. Est-ce vrai ? Vous pouvez « bien en convenir avec nous. » Fleury répondit avec un peu d'hésitation : « Sifflé ? non; mais je « jouais souvent de mauvais rôles et j'ai eu le sort « des jeunes pensionnaires d'alors.» Par l'embarras de la réponse, il était évident que la question lui avait été peu agréable. Il y eut un moment de silence, puis Klein reprit : « Avez-vous lu ce que Geoffroy « dit de vous dans son dernier feuilleton ? Il vous
« trouve mauvais dans le Misanthrope*. » — « Il en « est le maître, repartit Fleury avec beaucoup de '( douceur. Ne trouve-t-il pas aussi que M. Talma « est mauvais dans Ha?nlet, qu'il joue cependant « avec un grand talent?... » Puis il regarda sa montre, et Klein, qui s'occupait d'horlogerie, lui fit remarquer qu'elle allait mal : l'ayant prise dans ses mains, il la lui rendit après l'avoir remise à l'heure. Fleury l'en remercia et prit congé de nous en nous saluant avec sa courtoisie habituelle.
Fleury n'aimait pas Talma ; il ne lui pardonnait pas, sans doute, d'avoir été une cause de discorde dans la société des comédiens français ; car c'était lui qui, profitant de la liberté des théâtres décrétée par l'Assemblée nationale, avait levé le drapeau de la révolte, et, suivi de plusieurs défectionnaires célèbres par leurs talents, avait porté la tragédie et la comédie sur la scène de la rue Richelieu, jusque-là consacrée à des œuvres d'un ordre inférieur. Les anciens sociétaires avaient été jetés en prison sous le règne républicain de Robespierre, dont la chute put seule les sauver de cet échafaud où tous les Français montaient avec courage, faute de courage pour l'abattre. L'opinion publique reprochait aux artistes déserteurs d'avoir contribué, par leur crédit sur les membres du gouvernement, à l'incarcération de leurs anciens camarades. Or, comme Talma avait provoqué la scission, il était
en butte à des accusations très imméritées. Un journaliste ayant dit dans sa feuille qu'il appartenait à Fleury, à Larive et à Mlle Contât de s'expliquer sur de pareils bruits, Larive et M1,e Contât s'empressèrent de leur donner un démenti formel dans deux lettres qui furent publiées. Fleury seul se tut, et son silence blessa avec raison le grand tragédien. Ce fut sans doute ce souvenir qui le rendit toujours injuste envers le digne successeur de Mole, dont il n'apprécia pas assez le rare talent. Attaché aux anciennes formes, non moins fidèle aux traditions administratives qu'à celles de l'art, Fleury, de son côté, ne pardonna jamais complètement aux sociétaires qui avaient, en passant à l'ennemi, contribué à la ruine de ce vieux et cher théâtre qui était pour les anciens une seconde patrie. Il faut ajouter à cela aussi la différence des opinions politiques, les préventions et les haines qu'elles engendraient. Ce fut tout cela qui, plus tard, fit de la reconstitution de notre première scène littéraire un pénible et laborieux enfantement.
Malgré sa sévérité comme professeur, Fleury était aimé et respecté par nous.
Baptiste aine était peut-être le plus zélé et le plus consciencieux de nos maitres. J'ai dit qu'il enseignait la partie dramatique des opéras et des opéras-comiques. Cependant il enseignait aussi la
tragédie et la comédie. Dans ce dernier genre, Perletfut, démon temps, son meilleur élève.
J'avais été placé, on s'en souvient, dans la classe de Lafon. La première fois qu'il m'entendit, ce fut dans une scène d'Hippolyte de Phèdre. 11 trouva avec raisoa que mon physique et ma voix n'avaient rien de tragique : « Ta voix est trop faible, me dit-
- il, ton corps trop grêle. Avec ton nez retroussé, tu « ne peux représenter des héros. Crois-moi, re- « nonce à la tragédie et mets-toi à étudier les co- « iniques. Tu me remercieras plus tard du conseil
• que je te donne. » Ensuite il me demanda si j'avais fait des études. — « Fort peu », lui répliquai-jc avec timidité. — « Connais-tu au moins les Bucoliques de Virgile ? » et il me dit les premiers mots de la première Églogue :
Tityre, tu patulse.
0 bonheur ! c'était justement celle que je savais le mieux. Aussi, oubliant tout à coup ma timidité, je l'interrompis pour continuer la citation, et me voilà récitant avec une certaine volubilité :
ecubans siib tegmine fagi, etc.
11 m'arrêta par ses éloges et bien lui en prit, car il aurait sans doute du subir l'églogue tout entière. Le hasard m'avait admirablement servi, el LafoD
me prodigua des louanges que mon érudition était loin de mériter. La bonne opinion qu'il conçut de moi me protégea dans son esprit contre la faiblesse de mes essais comiques ; car, je dois l'avouer, mes prou ris furent lents. La faute n'en était pas toute à ma timidité. Apparemment il y avait en moi une nature rebelle qu'il fallait dompter et transformer. Je ne retrouvais pas, pour mes études du Conservatoire, la facilité dont j'avais fait preuve dans ces ébauches d'études littéraires qui m'ont laissé de si profonds regrets. Mais on ne peut nier que la peur ne soit un grand obstacle aux progrès de l'étudiant dramatique et du comédien ; or> la peur fut longtemps mon état habituel. A la classe, chaque fois qu'on m'appelait pour répéter, mon cœur battait à se rompre, ma voix s'étranglait dans mcn gosier, mes membres demeuraient comme paralysés. Cependant je ne refusais ni n'hésitais jamais; jamais je ne disais un mot de cette peur que je m'efforçais de vaincre. J'obéissais sans hésitation; mais si l'on eût pu lire au dedans de moi, on n'eût pu s'empêcher d'admirer les efforts de mon impuissant courage.
Ce fut à cette époque que ma mère tomba dangereusement malade. J'étais seul à son chevet quand elle mourut; mon père, fatigué, était allé se jeter sur un lit. J'allai l'éveiller et mes sanglots lui apprirent la fatale nouvelle. Ma mère, toujours
préoccupée de mon avenir, était pénétrée de reconnaissance pour les bontés que Michelot avait pour moi; aussi son nom fut un des derniers mots qu'elle prononça dans le court délire qui précéda sa mort.
Nous senlimes vivement, mon père et moi, la perte que nous faisions. Ma mère était une honnête femme, pleine d'intelligence, d'activité, de courage. Dans les cruels jours de misère qu'il nous avait fallu traverser, jamais du moins, grâce à elle, le pain ne nous avait manqué. Toujours elle avait trouvé un moyen pour empêcher son mari et son enfant de mourir de faim. Quand je me rappelle notre position désespérée, je ne m'expliquepas même comment elle put faire, et je ne puis m'empècher de l'admirer. Dans les jours de prospérité, peut-être avaitelle poussé trop loin l'économie : mais elle avait conservé les mœurs de la petite bourgeoisie sous l'ancien régime, auxquelles répugnait toute dépense qui dépassait le strict nécessaire. Elle n'aimait ni le repos ni le plaisir, et la sévérité qu'elle avait pour elle, elle l'imposait aux siens. Ses moments de gaité étaient rares, car elle était toujours assiégée des soucis de l'avenir. Sa parole manquait de douceur et de tendresse, et jamais, je crois, je n'ai obtenu d'elle ces mots et ces caresses de mère qui m'eussent donné tant de bonheur. Elle avait été élevée rudement et croyait devoir m'élever de même. Et puis,
je n'étais pas le fils de ses rêves. La partie littéraire des études lui semblait absurde et inutile ; elle ne prisait que le calcul et l'écriture, pour lesquels justement j'avais une inaptitude remarquable. Elle prenait grand soin de moi et me tenait parfaitement propre, mais son excessive économie me condamnait à des tenues dont je rougissais un peu, en dépit de mon amour pour la simplicité antique. Ainsi elle m'obligeait à changer mes souliers de pied tous les jours et, à l'époque de ma croissance, il me fallut user jusqu'au bout desbabits dont les manches laissaient le poignet à découvert, et des pantalons qui ne couvraient pas la cheville, ce qui me donnait l'air d'un grand nigaud. Sous tous ces rapports, il y avait un abîme entre ma mère et moi. Nos cœurs s'aimaient et nos goûts étaient en complet désaccord. Les miens lui déplaisaient et je ne pouvais m'accoutumer aux siens. Jamais pourtant je ne lui ai désobéi. Ce qu'elle voulait, je le faisais, mais souvent avec une gaucherie qui l'irritait. J'avoue, à ma honte, que je ne lui tenais pas assez compte en mon cœur des soins vraiment maternels qu'elle me prodiguait quand j'étais malade, parce que j'eusse préféré encore un mot affectueux que j'attendais toujours et qui ne vint jamais. Ma susceptibilité croissait chaque, jour sous ce manque de tendresse. Je me souviens qu'une fois quelqu'un ayant dit devant elle que je grandissaisj ma mère répondit un peu sèchement :
Mauvaise herbe croit toujours. Sans doute ce n'était de sa part qu'une plaisanterie, mais je ne le pris pas ainsi, car je me mis à fondre en larmes, ce qui m'attira des duretés que ne méritait pas certes le sentiment qui les faisait couler. Je me figurais toujours que ma mère ne m'aimait pas, et cettepensée qui ne me quittait guère jeta de la tristesse sur ces jours de l'enfance, d'ordinaire si pleins de joie.
Depuis, j'ai mieux jugé ma mère. C'était une digne et honnête femme dont le cœur était bon sous cette rude écorce, et qui a bien rempli tous ses devoirs. Elle a courageusement supporté le malheur et veillait sans cesse sur son mari et sur son fils avec un amour très réel, que son visage et sa parole dédaignaient de manifester . J'honore profondémcntsa mémoire et je regrette les sujets demécontentement que je lui ai donnés, bien malgré moi, je le jure.
GHAPJTUE VII
Ma timidité excessive. — Les coulisses du Théâtre-Français.
— Le vieux placier de l'orchestre et ses étrennes. — MUe Mars. — Les trois inséparables. — Le médium.— Réponse à Baptiste aîné. — Je tire à la conscription. — Mon père se remarie. — Je reçois l'ordre de partir. — Délai accordé. — Générosité de mon ami Perlei. — Mon premier prix. — Le décret de Moscou. — J'entre pensionnaire au Conservatoire.
J'étais entré en 1810 au Conservatoire, peu de temps avant le concours où je ne fus point admis. Je ne parus pas non plus à celui de 1811 et, l'avouerai-je ? je ne me chagrinais pas de ces exclusions que je trouvais justes et qui m'épargnaient des terreurs invincibles. Quand je songe à mon amour du théâtre, à mon ardent désir de m'y faire un nom, je m'explique mal ces lâchetés, et, le plus triste pour moi, c'est que je les ai eues pendant une grande partie de ma carrière théâtrale. J'ai presque toujours manqué mes débuts ; je ne comprends pas comment j'ai pu obtenir des succès dans les pièces nouvelles. J'étais le plus malheureux des hommes quand j'avais un rôle à créer, et. huit jours au moins avant la première représenta-
tion, mon humeur s'assombrissait; je ressentais déjà les tortures de la peur. Je n'ai jamais volontairement retardé une première représentation ; mais j'ai souvent désiré qu'on ajournât les heures de mon supplice ; je suis allé parfois jusqu'à me souhaiter un accident, une maladie. Enfin, quand arrivait le jour fatal, j'étais absolument insociable. Je ne voulais recevoir aucune visite , me livrer à aucune causerie. Je restais dans mon cabinet où ma famille craignait d'affronter mon humeur farouche. Tantôt je dînais seul, tantôt j'allais dans des restaurants éloignés où je fusse sûr de n'être pas connu. Qu'on juge en quel état j'arrivais à ma loge! quelles angoisses quand je descendais sur le théâtre, quand j'entendais frapper les trois coups et lorsque, enfin, le rideau se levait! Qui n'a point passé par ces terribles épreuves ne peut se les figurer. Heureux l'acteur qui ne connait pas la crainte ! L'assurance plait au public ; elle hâte le succès, elle le double ; elle permet de frapper fort, ce qui, pour la multitude, vaut généralement mieuxque de frapper juste. Pour moi je ne frappais ni fort ni juste; mais la fidélité de ma mémoire, le zèle consciencieux avec lequel je m'acquittais de mes rôles, m'ont tenu lieu, en partie, de cette assurance qui m'a si longtemps fait défaut et je ne pense pas avoir nui souvent aux auteurs qui m'ont confié une part dans l'exécution de leurs œuvres.
J'allais tous les matins répéter chez Michelot et, le soir, il me faisait entrer dans les coulisses quand il jouait ; mais, n'étant pas sociétaire encore, il se trouvait que sa recommandation échouait souvent contre, des mesures prohibitives décrétées par le comité d'administration. Il y avait à cet égard une sorte de lutte entre le Comité et les autres membres de la Comédie. On signifiait au concierge de la porte des acteurs de ne laisser entrer personne, et au Suisse d'expulser du théâtre quiconque s'y serait introduit. Cela durait quelque temps ainsi; mais quand les puissances du lieu, Fleury, Raucourt, Mars, Talma, donnaient des ordres contraires en faveur de leurs protégés, le concierge et le Suisse oubliaient leur consigne ; peu à peu la sévérité faisait place à l'indulgence, jusqu'à ce qu'une nouvelle défense du Comité rétablit le système de rigueur qui ne durait encore qu'un certain temps, et c'était toujours à recommencer. Quand j'avais franchil'entrée et monté l'escalier, je traversais le théâtre, descendais quelques marches conduisant à l'orchestre des musiciens, et je prenais place sur une petite banquette placée à la gauche des spectateurs et qui pouvait contenir deux ou trois personnes. Il fallait venir de très bonne heure pour s'emparer d'une de ces places. Là, se trouvait encore un Argus à endormir. C'était un vieux bonhomme chargé de placer les morceaux de musique
sur chaque pupitre et de les en retirer. Les jours où les musiciens étaient obligés de céder leurs places à la foule, il enlevait aussi les pupitres. Ces jours-là m'étaient funestes, carie bon vieux me priait alors, assez poliment, je dois le dire, d'aller chercher une place ailleurs. Alors je remontais silencieusement au théâtre et j'allais, pour échapper aux regards, me cacher dans la première coulisse, près de ce qu'on appelle le Manteau d'Arlequin. Un soir, (c'était vers la fin de décembre) on donnait Tartuffe et la Gageure imprévue ; Mlle Devienne, que sa mauvaise santé avait éloignée de la scène, y faisait sa rentrée, après une absence, assez longue, dans le rôle de Dorine et dans celui de Gatte, dont le nom fut changé plus tard dans la Gageure pour celui de Julie. Le vieux gardien de l'orchestre, en me voyant arriver, s'empresse de me dire que je n'y puis prendre place, car, vu la foule, tout l'orchestre sera livré au public. Je m'en allais le cœur gros, quand apparemment ma figure piteuse toucha le cœur du bonhomme. lime rappela en me disant : « Ecoutez : je vous laisserai entrer ce soir; mais c'est bientôt le jour de l'an ; souvenez-vous de moi ! » Je m'empressai de lui en faire la promesse, ne sachant trop, hélas ! comment je pourrais la tenir, et je fus heureux encore ce soir-là. Mlle Devienne me fit moins de plaisir dans Tartuffe que dans la Gageure, où elle faisait valoir avec un art parfait jusqu'aux
moindres choses du rôle peu important de la soubrette. Les plus petits mots étaient dits par elle avec un esprit et une grâce dont on ne peut se faire une idée. Mlle Mars eut beaucoup de succès dans MmQ de Glainville où on la voyait pour la première fois; mais, ce qui me ravit surtout, ce fut le jeude Fleury dans M. d'Etiollettes. Quel ton! quelle finesse! quelle raillerie de bon goût! Le rôle n'est ■pas lonçr ; mais le charmant comédien en tirait un parti merveilleux. Je me rappelle la manière dont il sortait du cabinet et la moquerie respectueuse avec laquelle il répondait à ces mots de la marquise : « J'étais donc votre dupe, monsieur?»— par ceux-ci : « Non, madame, mais je n'étais pas la « vôtre. » Ce sont là de ces délicatesses qu'il faut renoncer à bien faire comprendre. Baptiste aine produisait, à juste titre, beaucoup d'effet dans M. de Glainville, et je passai une délicieuse soirée. Gomme ces talents d'élite me rendaient cher l'art que j'étudiais en m'en faisant toutefois apercevoir les difficultés! C'étaient de belles leçons que je tâchais de mettre à profit et qui, tour à tour, me donnaient et m'ôtaient le courage.
Le jour de l'an arriva et je n'osai affronter les regards de mon bienfaiteur : car il n'eût pas manqué de réclamer les étrennes promises que le vide habituel de ma bourse me mettait dans l'impuissance de lui offrir. Je restai donc dans les
coulisses où mes jouissances artistiques étaient souvent troublées par le Suisse qui, posant sur mon épaule sa lourde main, me disait d'une voix sévère: « Vous ne pouvez pas rester là. » Je ne faisais pas de résistance et partais le cœur rempli de tristesse en maudissant ma pauvreté qui, en me fermant les portes de la salle, m'exposait à ce que je regardais comme de cruelles humiliations. La mort du vieux garçon de l'orchestre me permit cependant de retourner quelquefois à ma place habituelle. Oserai-je avouer que le funèbre événement qui me libérait envers mon créancier me causa une joie barbare. Elle dura peu cependant et pour m'en justifier vis-à-vis de moi-même, je me répétais : «Il était bien vieux. »
Les liens d'amitié qui m'unissaient à Raymond et à Perlet se resserraient de jouren jour à ce point que nous ne pouvions nous passer de nous voir. Quand la classe était finie, nous retardions l'instant de nous quitter par des promenades sans fin et nous nous demandions s'il ne nous serait pas possible de dîner ensemble. Mais hélas ! la rapide inspection de nos bourses nous en ôtait bientôt l'espoir. Cependant il y eut des jours, jours rares et cent fois bénis !) où, en réunissant nos indigences, nous pouvions aspirer à un dîner de vingt-deux sous par tête. Alors nous parcourions le Palais- Roval pour y lire les affiches des restaurants. Mes
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deux compagnons m'impatientaient souvent par leurs hésitations car, soit que j'eusse un goût moins délicat ou un appétit plus insouciant, moi, je me décidais sur-le-champ pour le premier établissement qui se présentait. Si je me sers du mot établissement, c'est que c'était celui qu'employaient alors tous les nouveaux restaurateurs sur leurs pompeuses affiches, et que nous l'avions adopté entre nous. « Cherchons un établissement», disions-nous, quand nous parlions d'aller au restaurant.
Nous étions tous les soirs à peu près, Raymond, Perlet et moi, dans les coulisses du Théâtre-Français. Quand le spectacle ne nous attachait pas, nous nous interrogions sur nos ressources financières qui nous permettaient quelquefois de nous livrer à une orgie fort peu coûteuse qui consistait en ceci: nous allions chez un marchand de vin où nous com mandions une omelette avec le pain et le vin, accessoires obligés. Ces repas étaient toujours assaisonnés de réflexions sur le théâtre et de discussions, fort vives parfois, dont notre amitié ne souffrait pourtant pas. Nous nous quittions le plus tard possible avec des soupirs de regret et des promesses de nous revoir le lendemain aussitôt que nous le pourrions. Bons et chers amis! Vous avez quitté cette terre, mais vous vivez en moi ; je me sens toujours uni à vous par les liens sacrés du passé. 0 douce puissance du souvenir ! je vous vois, je vous
entends, je vous parle. Tant que je vivrai, il me semble que vous n'appartenez pas tout entiers à la mort, puisqu'il me reste de vous le souvenir ; le souvenir, cette joie mélancolique du vieillard qui amène tout à la fois le sourire sur ses lèvres et les larmes dans ses veux.
Cependant les malheurs de l'empire avaient commencé. Napoléon était revenu à Paris et je me rappelle que, le lendemain de son retour, me rendant de la rue Saint-Germain-l'Auxerrois, où je demeurais, chez Michelot, qui habitait rue du Hazard, je lus sur un mur ces mots : A bas le lâche tyran qui abandonne son armée I Arrivé chez Michelot, je racontai le fait. Il était avec deux ou trois de ses amis, et il v eut dans mon auditoire comme "un mouvement d'effroi. On me fit recommencer mou récit en me demandant si je ne m'étais pas trompé. Je répétai ce que j'avais lu. On se regarda, puis on se tut, et, après un silence, on se mit à parler d'autre chose.
A force de travailler, il vint enfin un moment pour moi, où, moins timide, je commençai à fixer l'attention des professeurs. A partir de là, mes progrès furent assez rapides. Il y avait au Conservatoire tous les dimanches, vers deux heures, des séances où l'on offrait au public les meilleurs élèves de l'école ; un dimanche était spécialement consacré à la musique vocale et instrumentale, et le dimanche
suivant à des scènes de tragédie et de comédie. Mes amis Perlet et Ravmond étaient les étoiles des exercices dramatiques; Perlet surtout; il était l'enfant gâté du public et, dès qu'il paraissait, les rires et les applaudissements éclataient dans toute la salle. Je me suis toujours su gré d'avoir compris qu'il les méritait et de ne m'ètre pas senti humilié par une supériorité que j'aimais à reconnaître. Je me souviens qu'à un de ces exercices, je me trouvais assis au parterre à côté d'un jeune homme qui devint plus tard-un de nos plus célèbres compositeurs. À l'époque dont je parle, il était accompagnateur dans la classe lyrique. Perlet, ce jour-là, jouait Gros René du Dépit amoureux. Gomme je mêlais mes applaudissements à ceux que lui prodiguait le public, le jeune accompagnateur se retourna vers moi avec étonnement : « Est-ce que vous ne jouez pas les mêmes rôles que Perlet » ? me dit-il. — « Si vraiment. » — « Alors pourquoi l'applaudissez-vous ? » — « Parce que je trouve qu'il mérite des applaudissements. » Nouvelle surprise de mon interlocuteur qui termine enfin l'entretien par ces mots : « Je ne ferais pas comme vous, moi. »
Il est généralement convenu que le succès d'un rival doit affliger, et j'avoue que j'ai cédé quelquefois à ce mauvais sentiment ; mais, c'est quand le succès ne me semblait pas légitime. Je me suis toujours
lOv) MÉMOIRES
incliné devant ceux qui m'étaient supérieurs. Perlet avait deux titres sacrés pour moi ; il avait du talent et il était mon ami.
Un jour que les professeurs étaient rassemblés, je ne sais pour quelle cause, chez le directeur, M. Sarreste, Lafon, qui depuis quelque temps était plus content de moi et me prenait en amitié, m'envoya chercher pour- faire remarquer mes progrès à ses collègues. Je répétai Carlin, du Distrait. Il y avait là. si ma mémoire est fidèle, Talma, Fleury et Baptiste aine. Talma me dit des choses très aimables, mais il me reprocha de ne pas parler plus souvent dans le médium. C'est la première fois que ce mot frappa mes oreilles. Fleury me mena dans un coin de l'appartement et me lut toute la scène. Après ces encouragements qui hâtèrent mes progrès, je parus dans les exercices, où le public me fit bon accueil et j'y pris rang immédiatement après Perlet et Raymond. Nous étions les trois premiers élèves de la déclamation. Ces deux bons amis paraissaient charmés de mes succès : ils avaient compris qu'il y avait en moi quelque chose qui ne se révélait qu'à grand'peine à cause de mon excessive timidité ; mais, dans nos entretiens sur le théâtre, ils faisaient cas de mon opinion. Quant à mon professeur Lafon, il commençait à être fier de moi. J'allais toujours à la classe de Baptiste aîné pour entendre les leçons si consciencieuses qu'il donnait
à Perlet et dont je tirai un grand profit. Flatté de cette assiduité, le professeur de mon ami me prenait en affection et me faisait quelquefois répéter, quoique je ne fusse pas de sa classe. Bien qu'il aimât beaucoup la jeunesse, il lui arrivait assez souvent d'adresser aux élèves des railleries qui les blessaient d'autant plus qu'elles faisaient rire leurs camarades. Quand c'était sur moi qu'elles tombaient, loin de m'en laisser accabler, je ripostais avec une hardiesse dont il ne s'offensait pas. Je dois dire qu'avec des cheveux très épais qui cachaient une toute petite figure, un corps très grêle, une mise des plus pauvres, j'offrais un ensemble grotesque. Or un jour que Baptiste enseignait le rôle de Zémire dans Z<i>nin> et Azor, le jeune élève ne pouvant parvenir à exprimer l'effroi que doit lui causer la vue d'Azor, Baptiste lui dit : « Figurezvous donc que vous voyez quelqu'un de très laid », et m'apercevant. il ajoute : « Samson, par exemple. » Grands éclats de rire dans la classe. Pour moi, rouge de honte, je me retourne vers lui, et, le regardant audacieusement bien en face, j'ose lui dire: u Pourquoi cherchez-vous si loin, monsieur?» Il me regarda, se mit à sourire et me frappa amicalement sur l'épaule. Une autre fois qu'il m'engageait à ne pas garder au théâtre mon nom qui pourrait m'attirer de mauvaises plaisanteries : « On dira peut-être, ajouta-t-il, que tu n'es pas fort comme
Samson.» — « Qu'on dise ce qu'on voudra, lui répon dis-je, je m'en soucie peu et, sur ce point, je suis tranquille comme Baptiste. » Ces réparties ne lui déplaisaient pas, et il semblait aimer mon caractère.
Cependant, au milieu de mes préoccupations d'artiste, il m'avait fallu faire acte de citoyen. J'avais tiré à la conscription et un numéro fatal m'était échu. Mon père s'en tourmentait fort et, ne sachant comment me faire exempter de la gloire militaire qu'il était loin de rêver pour son fils, il s'efforçait du moins d'obtenir des délais. Nous allâmes ensemble place Vendôme chez le directeur de la conscription : c'était alors une importante fonction que celle-là, et dont le titulaire ne manquait pas d'occupation. Il y avait foule à sa porte. On vous donnait des numéros pour être introduit à votre tour, et nous finies queue assez longtemps. Ce que dit mon père, ce que le directeur répondit, je l'ignore, car j'étais sur ce point d'une insouciance que je ne m'explique pas. Plus épris du théâtre que jamais, je répétais toujours quelques rôles mentalement, et j'attribue à cette cause la' distraction que j'apportai à la conversation. Toujours est-il que nous obtînmes le délai demandé, dont je ne me rappelle pas la durée.
Je voyais peu mon père. Comme il avait senti le besoin de se faire un intérieur, il s'était remarié deux fois .depuis la mort de ma mère, ce qui m'avait
fait de la peine. Sa première femme me plaisait peu. Quant à la seconde, j'avais de la répugnance pour elle. J'habitais, rue Saint-Germain-l'Auxerrois, une chambre fort modeste de l'appartement qu'il y avait occupé. Je pouvais aller diner avec lui chez sa seconde femme ; mais le sentiment de répulsion qu'elle m'inspirait rendait mes visites fort rares. Je voyais d'ailleurs que cette seconde belle-mère ne me rendait pas mon père favorable. On me reprochait de ne pas savoir encore gagner mon pain quotidien. Cependant je touchais un peu d'argent en remplissant dans des bureaux de loterie l'emploi de clôturier, c'est-à-dire de commis allant travailler dans les bureaux les jours de clôture, les 5, 15 et '25 de chaque mois pour le tirage de Paris, de six heures du soir jusqu'à une heure du matin. Je donnais aussi à la concierge d'un grand hôtel des leçons d'écriture dont j'aurais eu grand besoin moi-même et, de plus, je copiais, assez mal je dois le dire, vu ma mauvaise écriture et mes distractions perpétuelles, des manuscrits de toute sorte. C'était mon père qui m'avait trouvé tous ces moyens d'existence, et qui payait le loyer de ma chambre. J'allais, pour éviter de me trouver avec ma belle-mère, diner à vingt-deux sous par tète, mais il y avait des mois dont j'attrapais difficilement la fin parce que je diminuais mes revenus par des achats de brochures dont le prix, cependant, ne dépassait
guère huit sous. Pourtant, sans m 'inquiéter du déficit qui m'attendait, j'achel is s fois des livres qui me coûtaient beaucoup plus cher. Alors, pour rétablir l'équilibre dans mes finances, je me voyais forcé de diner dans ma chamb: c un petit pain de deux sous et un cervelas de trois sous. J'avais une fontaine dont l'eau servait à arroser ces somptueux repas. Il y eut même des jours où je ne pus atteindre à ce luxe du cervelas et où je dus me contenter d'un simple pain - un sou pour tout dîner. Ënc . souvent était il rassis et devais-je. me souvenant de MelchiorZupata de Gil-Blas, tremper ment ma croûte dans un ver: " au.
Le délai accordé par le directeur de la conscription allait expirer. Mon père me dit d'en aller demander un nouveau; je le promis et n'en fis rien. J'aimais
d mieux passer avec mes amis le temps qu'il m'eût fallu consacrer à cette ennuveuse démarche. Alors je reçus une lettre qui me prescrivait de me . .Ire à la Place Royale pour y prendre mon équipement de soldat. J'y aliai. et quand je parlai d'un nouveau délai que je me propc- is Le solliciter, je fns traita ss z rudement par un monsieur de fort mauvaise mine qui m'annonça qu'il fallait me | parer au départ. Mon père m gronda de ma négli- . ace et parvint cependant encore à obtenir un nouveau délai. Mai- mment arriver à me faire exempte; était là la question insoluble. Il ci
DE X. JU.j
voir dans mon admission à un théâtre impérial une chance de salut, et me mena chez Duval. l'heu; auteur des pi senvog la Comédie-Franc -
et à l'Ûpéra-Comique . qui était alors directeur de . ' • léon. D iv 1 était au lit. Il nous r- tass z bien, mais mon pi - îe ne le prévint pas favorablement. Il me troi.v jeune, me dit qu'il n'ava - be-
:. pour me consoler, me donna des entré s - n théâtre.
L'époque duc .. irs :us désigné
pour concourir. On croyait que le premier prix serait un titre à l'exemption milita!. . dans cette casion, Perlei - zonduisi: très . usement
ts moi. Il était sûr d'obtenir à ncour-
premier prix d urine le laisser dé-
xta une indisposition qui l'empêchait
concourir. Tout alla donc comme on le pensait, et j'obtins le premier prix. Mais mon triomphe me fut inutile. Le premier prix ne me privait pas de l'honneur de mourir sur un champ de bataille. Mon pauvre i
lésolait à l'idée de me voir partir. A :1e époque nos victoires étaient si effrayai. - - s rances
de paix si loin de tous les cœurs ! La guerre semblait se perpétuer jusqu'à l'extinction totale des races européennes. Pour moi. les inquiétudes de mon père ne parvenaient pas à m'émouvoir. Je ne sais pourquoi j'avais ridée fixe que je ne serais point soldat. L'événement, en effet, me donna raison.
106 MÉMOIRES DE SAMSOX.
Le 15 octobre 1812, Napoléon Ier décréta, au quartier impérial de Moscou, l'établissement dans le Conservatoire d'un pensionnat pour dix-huit élèves du Théâtre Français, neuf de chaque sexe. J'étais assuré d'en faire partie avec mes amis Raymond et Perlet. Qu'on juge de notre joie I Mon père, en apprenant cette nouvelle, fut le plus heureux des hommes et c'est à ce moment là seulement que je compris le danger que j'avais couru. Mais hélas ! il fallait un trousseau et nous étions hors d'état de le fournir. Heureusement M. Sarette , toujours si bon pour moi , n'en exigea que la moitié et, avec d'autres élèves qui nous furent adjoints, nous nous réunîmes aux pensionnaires du chant. Ce furent encore d'heureux jours que ceux que je passai au pensionnat du Conservatoire, jours sans souci du présent et sans crainte de l'avenir.