CHAPITRE VIII
Ponchard, Levasseur, Mme Rigault, Menjaud. — La déroute de Moscou. — Brunet. — Ma première campagne et ma retraite. — Les ennemis à Montmartre.
Ponchard, ce chanteur d'élite et cet excellent homme, n'était plus au Conservatoire quand j'y entrai comme pensionnaire. Il l'avait quitté peu de temps avant pour l'Opéra-Comique, mais il y venait encore suivre les leçons du grand artiste Garât. Elèves et professeurs, tout le monde l'aimait et tous le reconnaissaient pour le premier sujet de l'école. La mort, en le frappant dernièrement, est venue rompre des relations d'amitié qui m'étaient chères.
C'est au Conservatoire aussi que j'ai connu Levasseur, qui demeura toujours le fidèle ami de Ponchard , Levasseur dont le talent a été si souvent applaudi sur notre première scène lyrique et qui a créé, entre autres, Bertram dans Robert le Diable d'une manière inimitable. Il est devenu mon collègue dans cette école où jadis nous fûmes condisciples.
A la même époque que moi, se trouvaient au Con-
servatoire aussi M11- Callaut, devenue Mme Ponchard, dont la méthode et l'expression étaient si bien appréciées par les vrais amateurs de l'art; Mllc Pallas, qui fit les délices de l'Opéra-Comique et qui, plus tard, s'appela Mmc Rigault. J'ai été bien heureux de la revoir à Fontainebleau il y a quelques années, avec son mari, musicien distingué qui a été attaché à la chapelle de Louis XVIII et qu'un excès de timidité a seul éloigné du théâtre. Il y avait encore Mllc Chomel qui possédait une voix de contralto splendide. Elle est aujourd'hui la veuve du célèbre chanteur Rubini; puis Charles Duvernoy. de l'Opéra-Comique, dont l'affection n'a pas vieilli en dépit des années qui ont blanchi nos cheveux, et qui conserve toujours sa jeunesse de caractère et de cœur. Il étudiait alors le violon dans la classe de Baillot. Aujourd'hui il est le surveillant de ce pensionnat où il venait nous visiter chaque jour et où nous avons ri de si bon cœur. Menjaud était aussi des nôtres. C'était un ovarcon d'un carac- 1ère doux et timide qui ne manquait pasde talent et quialaissé auThéàtre-Fraïuais, où nous fùmesplus tard sociétaires en même temps, d'honorables souvenirs. Il s'est retiré au moment où, ayant vaincu sa timidité excessive et la gaucherie qui en résultait, il marchait dans son art à pas de géant. On s le rappelle dans sa création de Bolingbroke dans le } >-/-re d'em/; il a laissé bien des regrets aux
amateurs. Il est mort récemment. Damoreau, le mari de la célèbre cantatrice dont le talent revit chez sa fille, Mme Vekerlin. était notre camarade ainsi que Tulou . la divine tlùte qui charma si longtemps le Conservatoire et le Grand Opéra. Lui aussi est parti depuis peu pour l'éternel voyage. Hélas! parmi mes compagnons de jeunesse, combien nous ont quittés pour ce monde inconnu où ils nous attendent ! Quel vide dans nos rangs! C'est um1 raison pour aimer mieux encore ceux qui nous sont restés.
L'année suivante 1813), mon ami Perlet reçut le premier prix de comédie dont il s'était si généreusement privé pour moi, et Raymond le deuxième prix. Celui-ci avait obtenu l'année précédente le premier prix de tragédie.
Les événements politiques se pressaient pendant ce temps. Moscou avait été le terme des conquêtes de Napoléon. Je ne rappellerai pas les affreux re\ qui le ramenèrent en France. Ils sont, hélas! trop connus. Ces étrangers dont nous avions envahi le territoire entrèrent sur le nôtre. C'est alors que s'éveilla chez moi le sentiment patriotique, jusque là endormi. Les victoires et les conquêtes de l'Empereur m'avaient laissé assez froid. Ses défaites m'émurent profondément, et, cessant d'être Grec ou Romain, je me sentis alors Français Les ennemis s'approchaient de la capitale: nous entendions par^ 1er de combats livrés à peu de distance de Paris. 1 I
comme la discipline était fort relâchée à notre pensionnat à cette époque, je sortais avec quelques camarades pour avoir des nouvelles. Nous allâmes jusqu'au camp de Pantin. C'était là un spectacle que les circonstances rendaient émouvant. On ne pouvait s'empêcher de penser que, bientôt peut-être, la plupart de ces braves n'existeraient plus. Des officiers qui allaient rejoindre leurs régiments disaient adieu àleurs camarades. À l'émotion de leurs voix, à la chaleureuse tendresse avec laquelle leurs bras se serraient et leurs lèvres se collaient sur les Lèvres de l'ami, on sentait le baiser de la dernière heure. Paris vovait défiler à tous moments des bandes de jeunes paysans, pauvres conscrits enlevés avant l'âge, dont la faiblesse et la fatigue inspiraient une trop juste compassion. « Voilà donc nos défenseurs! disait-on. Pauvres enfants! Ce n'est pas le canon qui les tuera : ils mourront en route. »
On doit penser qu'en un pareil moment nos études de déclamation se trouvaient presque suspendues. Nous avions cependant huit professeurs : Talma, Saint-Prix, Lafon, Fleury, Saint-Fal, Baptiste aine et Michelot, mais aucun ne venait faire sa classe. Le père de mon amiPerlet, correspondant des théâtres, avait été acteur autrefois au théâtre de la Cité où il avait eu pour camarade Brunet, qui jouit d'une si grande vo^ue dans les Jocrisses. Or, cette niaise-