‹ Memoires de Samson, de la Comedie-francaiseChapitre 26 sur 48 · CD · texte numérisé non relu

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rie qui le faisait applaudir si fort au théâtre , Bru-

net l'avait aussi à la ville. Sa voix, ses gestes, sa

figure, louf en lui sentail le Jocrisse. 11 Fêtait jusque dans 1< zèle consciencieux qu'il apportait à l'exécution de ses rôles. Chargé de représenter un valet qui, après avoir dérobé une pomme, se cachait derrière un fauteuil pour la manger, Brunet la mangea toujours scrupuleusement, quoique personne ne put le voir et quoiqu'un meuble le cachât aux yruv du public. Il aurait cru manquer à son devoir de comédien s'il n'eût chaque soir croque la pomme jusqu'aux pépins. Dans une pièce où jouait le père de Perlet, celui-ci avait à donner un coup de pied à son camarade Brunet. Or on sait que de dnips immémorial les coups de pied lancés dans une certaine partie du corps ont le privilège d'exciter l'hilarité du parterre ; mais Brunet n'était pas satisfait. Selon lui, on ue riait pas assez, parce que Perlet le ménageait trop.

— Donne-moi un bon coup de pied qui m'enlève de terre et m'envoie dans la coulisse, lui disait-il.

— Je te ferais du mal, répondait l'autre.

— Mais non, insistait Brunet, qu'est-ce que ça peut te faire puisque je te le demande ?... Ce n'est pas toi qui recois le coup de pied... Tu peux bien me rendre ce service-là.

— Calme-toi, tu seras content, reprit le père Perlet, qui était d'une force peu commune; je te promets de faire de mon mieux.

Ainsi fut fait. Quand le moment arrive, il prend son élan pour envoyer son pied à l'endroit convenu, et le pauvre Brunet, qui était petit et fluet, est enlevé de terre et s'en va retomber dans la coulisse. Le succès fut prodigieux et Perlet fut effrayé. Craignant d'avoir passé la mesure, il jeta un regard inquiet sur son camarade qui, frottant la partie offenoffrait sur sa physionomie le mélange le plus singulier de joie et de douleur, la joie de l'effet produit et la douleur du coup de pied trop accentué. Il faisait signe de la tète que c'était très bien comme cela et continuait à se frotter en donnant des marques du plus grand contentement !

Je m'étais lié avec le fils de Brunet qui s'appelait Mira, Brunet n'étant qu'un nom de guerre. C'était lui qui me mettait au courant des événements qui se succédaient avec une funeste rapidité. Je lui dis que si la garde nationale sortait de Paris pour se battre, je marcherais avec elle. « Malheureusement, ajoutai-je, je n'ai pas d'armes ». Il m'engagea à venir coucher chez son père dont je prendrais le fusil. Nous devions après partir tous deux, car il partageait mon ardeur martiale et nous voulions vaincre ou mourir. Donc le 29 mars, vers la fin du jour , Mira vint me chercher et nous allâmes du côté des barrières Clichy et Montmartre. Nous interrogeâmes là un factionnaire qui nous dit qu'à en juger par les récits qui arrivaient de toutes parts,

on avait dû se battre à une distance très peu éloignée, et que les troupes ennemies étaient tout près de Paris. Nous allâmes raconter cela dans les coulisses du théâtre des Variétés, où Ton nous rit au nez en nous plaisantant, car, en dépit des échecs successifs de l'Empereur, la confiance en son génie et en sa fortune était si grande encore que cet investissement de Paris par les armées étrangères était imputé à sa stratégie : « Il les pousse sous nos murs pour mieux les envelopper », répétait-on, et nos récits semblaient inspirés par la peur. Honteux de l'accueil qu'on avait fait à nos nouvelles, nous allâmes chez Brunet, qui demeurait, si je me souviens bien, au faubourg-Montmartre. Aprèsle spectacle, il vintnous rejoindre. Bien entendu il ne fut question que des terribles événements qui se préparaient pendant tout le souper , mais nous espérions cependant que le lendemain une victoire du grand homme viendrait mettre fin à nos anxiétés.

Le lendemain, de très bonne heure, nous nous mettions en route, Mira et moi, armés chacun d'un fusil, et nous nous dirigions vers la place Vendôme. Il y avait là beaucoup de gardes nationaux et nous nous nous plaçâmes dans leurs rangs, attendant des ordres. 11 n'en venait pas. L'impatience nous prit et nous résolûmes d'aller à la barrière Clichv. Quand nous y arrivâmes, on nous dit que le roi Joseph, après avoir encouragé les gardes nationaux en leur

promettant de ne point quitter Paris, venait de s'enfuir : ce qui avait, jeté le plus grand découragement parmi le petit nombre de défenseurs de la barrière. C'était le maréchal Moncey qui commandait. Il faisait appel en ce moment au courage de la garde civique et engageait les hommes à sortir. « Qu'on voie, disait-il, que les Parisiens veulent se défendre, afin que, s'il nous faut capituler, nous obtenions au moins une capitulation honorable ! » Mira, moi et une quarantaine d'hommes, nous sortîmes. M. Odiot , colonel , était à notre tète. Les obus commencèrent à tomber autour de nous. Les tambours les ramassaient en riant, mais eux seuls avaient le courage de rire. Les rangs n'étaient plus gardés et on n'entendait que ces mots : «Je suis père de famille, après tout. Pourquoi iraisje me faire tuer? Que pouvons-nous faire contre l'artillerie ennemie qui va nous foudroyer ?» M. Odiot faisait d'inutiles efforts pour retenir ses hommes et faire garder les rangs. Les obus tombaient plus nombreux et la frayeur s'emparait de chacun. On nous commanda d'aller occuper une maison qui était à notre droite, de nousv barricader et d'vattendre l'ennemi. Au moment où nous nous dirigions de ce côté, voici les dragons de l'Impératrice qui accourent bride abattue chercher un refuge derrière les murailles de Paris. Alors il ne fut plus possible de retenir les gardes nationaux. Ce fut une déban-

dade générale. On avait élevé en dehors de la barrière des charpentes qu'on appelle, je crois, des chevaux de frise, mais qui étaient un bien impuissant rempart. Au milieu, un intervalle étroit où se pressaient hommes et chevaux pour rentrer dans la ville Ne pouvant y pénétrer par cet endroit, je m'efforçai de monter par dessus les charpentes. Alors je m • sentis poussé par quelqu'un qui, sans doute, voulait prendre le même chemin. Arrivé tout en haut, j'étais gêné par mon fusil. Quelqu'un encore me le prit, qui me le rendit quand je lus descendu. Dans cette retraite, un peu précipitée, j'avais trouvé deux auxiliaires bien précieux, sans lesquels je restais peut-être dehors, exposé aux canonnades ou aux fusillades russes. Quels étaient ces généreux sauveurs? Je ne cherchai pas à le savoir et ils ne reçurent pas même mes remerciements. Mon salut était alors ma seule préoccupation.

Il y avait dans le faubourg-, non loin de la barrière, un corps de garde occupé par des débris d'infanterie française, de braves soldats de la ligne qui venaient de se battre et avaient encore la bouche noircie de poudre. En nous voyant fuir, ils nous montrèrent le poing et nous dirent des injures, mais rien ne put arrêter notre course. Les obus pleuvaient déjà dans le faubourg et nous craignions de voir arriver la cavalerie ennemie à la poursuite

de la nôtre. Cependant . à un carrefour . nous nous arrêtâmes devant un homme vêtu en garde national, sans sabre ni fusil, une canne à la main, qu'il agitait : il cria d'une voix fiévreuse et retentissante : Français ! vous fuyez devant une poignée d'hommes ! vous n'avez affaire qu'à une colonne russe que l'Empereur a séparée du reste de I mée pour î prendre entre deux feux. Lui-même s'avance pour l'anéantir. Vous allez le voir paraître. Restez donc où vous êtes. Qu'on entre dans - - maisons, qu'on en apporte ici les meubl qu'on prenne les voitures, tout ce qui peut servir à faire des I les derrière Lesquelles nous

lierons les misera; - sent s'attaquer à

nous! Allons. Français ! du couraçe et nous serons vainqueurs '. Tout cela était accompagné de terribles jurons qrue je pass s us si □ . L'aspect et la voix d'un homme de cœur ont de l'ascendant - : - plus faibles mêmes. On alla frapper aux portes res pour chercher dans chaque maison des éléments de barricade. Tout ce qu'on put trouver, ce fut une brouette qu'on plaça au milieu du carrefour. Quand nous vin.- il .. tr - dut reposer sur cette brouette, cela ne servit qu'à augmenter notre découragement et chacun s1 - juiva de droite le gauche le mieux qu'il put. Mon compagnon me quitta en route pour aller raconter à la maison paternelle ;\ * pi. .i -'étaient born- 3 - - d'arn

Quant à moi, je m'en retournai au Conservatoire, mais auparavant je voulus parcourir les boulevards. Je vois encore les longues files de fourgons qui attendaient là le signal du départ et les soldats qui devaient les escorter, couverts de grands manteaux blancs. Un silence sinistre planait sur la ville. Je rentrai le cœur serré. Le jour tombait et l'ombre commençait à envelopper Paris. Dans la soirée. nous vîmes, des fenêtres de nos chambres, les feux ennemis allumés sur les buttes Montmartre. Quelle nuit !

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