‹ Memoires de Samson, de la Comedie-francaiseChapitre 28 sur 48 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Le barreau de cette époque. — Mauguin. — Je deviens son professeur. — Deux plaidoiries or.igeuses. — La petite Agnès. — Je me marie. — Nous partons pour Dijon. — Notre ■voyage.— Je perds notre fortune.— Le faux malade dévore.

Napoléon parti, M. Sarrette fut de nouveau congédié. Seulement on y mit plus de forme cette fois. Go fut pendant les derniers jours de son administration que Perlet obtint le premier prix si bien mérité par lui et si généreusement abandonné à son ami au concours précédent. On doit croire que je fus au nombre de ses plus ardents applaudisseurs.

Il me fallut de nouveau chercher à gagner ma vie, et ce fut encore cette fois Michelot qui me vint en aide. Le barreau de Paris s'était renouvelé. Il attirait l'attention publique par les nombreux procès politiques qui se jugeaient chaque jour et par le talent des jeunes avocats chargés de les plaider. C'est alors que commencèrent à briller Dupin aîné, Mauguin, Pasquier, Chaix d'Est-Ànge, Berville, Mérilhon, etc. L'éloquence n'étant pas tout pour un

avocat, plusieurs d'entre eux sentaient bien que dans l'art de dire résidait la moitié de leurs succès , et Mauguin vint demander des leçons à Michelot qui s'excusa sur trop d'occupations au théâtre et lui promit de lui envoyer un de ses élèves à sa place. J'allai donc chez lui, muni d'une lettre de recommandation de mon professeur, que je présentai avec ma timidité accoutumée. Le jeune avocat fit rapidement de ma personne un examen qui ne me fut pas favorable apparemment, car il me dit sans préambule : « Est-ce que vous êtes en état de me donner des leçons? » Rouge de honte, je répondis simplement : « Vous en jugerez, Monsieur. »

Nos leçons commencèrent. Il les prenait chez moi, rue Saint-Germain-l'Auxerrois, en revenant du Palais. Mon père, qui occupait là quatre pièces, m'en avait cédé deux et sous-loué les deux autres. Au bout de quelque temps, mon nouvel écolier me dit : « Je vous ai fait une bien sotte question, excusezmoi; c'est votre grande jeunesse qui me l'a inspirée. (Quoique j'eusse près de vingt-deux ans à cette époque , je n'en paraissais que dix-sept à peine.) Maintenant, loin de mettre en doute votre capacité, je me félicite de vous avoir pour professeur. » Quand Mauguin avait le temps, il restait à causer avec moi. Il me faisait parler théâtre, et je l'amenai à partager mon admiration pour notre grand tragédien Talma, qu'il n'aimait pas d'abord. Sacon-

versation était très agréable; mais il avait, à mon avis, l'esprit plus fin que juste, de la vanité et beaucoup d'ambition, ambition qui se justifia du resté, car il jeta un grand éclat au Palais et à la Chambre des députés. Il faisait peu de cas de l'ancien barreau, à l'exception de Tripier qu'il vantait beaucoup et dont il se disait l'élève. « Il y a, me disait il, plusieurs jeunes avocats qui ont du mérite ; mais que je crois valoir. L'un d'eux seulement me surpasse par sa manière de dire et son action. C'est afin de ne pas lui être inférieur que je veux travailler avec zèle. »

Plus tard, la vie nous emporta chacun de notre côté et je perdis de vue mon élève. En 1830, Mauguin fit partie de la commission de l'Hôtel de Ville avec M. Guizot, et il v eut souvent des débats à la Chambre des députés entre ces deux orateurs sur la manière d'entendre la révolution de Juillet et sur les conséquences qu'on en devait tirer.

Je désirais beaucoup entendre plaider Mauguin, dont la réputation était très grande à cette époque, et j'allai au Palais où, dans la cause annoncée, il devait avoir pour adversaire Dupin aine, qu'on regardait alors comme le premier talent du barreau. Malheureusement la cause fut remise. Plus tard le hasard me conduisit à une chambre de la Cour royale où Mauguin plaidait contre Persil. Ces deux hommes étaient alors fort animés l'un contre l'autre, parce que le banquier Laffitte avait retiré à Persil

une cause dont il l'avait d'abord chargé, pour la confier à Mauguin, qui avait dit, pour justifier ce manque d'égards envers un confrère tenant un rang honorable dans le barreau : « Pour une cause de premier ordre , il faut un avocat de premier ordre. » Quoiqu'il en soit des motifs de leur haine réciproque, elle n'était que trop vraie, et j'en eus ce jour-là la triste preuve. Lorsque Mauguin parlait, Persil s'agitait sur sonbanc, disant de temps à autre à un jeune homme placé derrière lui, son secrétaire peut-être ou un clerc d'avoué : « Tout ce que cet homme avance n'est que mensonge. On n'a jamais vu tant de mauvaise foi » , et une foule d'aménités de ce genre qui étaient entendues de son adversaire et des juges. Quant à Mauguin, il glissa ces paroles, dont je me souviens parfaitement : « Mon confrère aurait besoin d'apprendre la politesse. » — « Ce n'est pas vous assurément qui me l'apprendrez » , riposta Persil d'un ton furieux. Ce n'étaient plus des plaidoiries mais un vrai pugilat de paroles, et je m'étonnai que le président ne fit pas mieux respecter la dignité de l'audience. Pendant la délibération des juges, chacun des avocats resta à sa place, évitant de regarder son adversaire. Je trouvai que ce n'était pas le moment de m'approcher de Mauguin, pensant qu'il ne serait peut-être pas content de m'avoir eu pour témoin d'une scène aussi inconvenante, et je quittai la salle sans lui parler.

Depuis, je ne l'ai entendu qu'à la Chambre ; il avait une parole facile, correcte et souvent élégante. Son débit alors, je dis alors parce que plus tard il devint déclamateur , son débit était naturel mais il ne passionnait pas l'assemblée . Les grands mouvements d'éloquence lui manquaient. Orateur de l'opposition, il faisait une guerre acharnée au premier ministre, Casimir Périer, qui s'irritait facilement. L'injustice de ses attaques valut plus d'une fois des triomphes au ministre. Selon moi, à la tribune, Mauguin manquait d'adresse ; ne se rendant pas compte de l'impression qu'il produisait, il ne savait ni abréger ni s'arrêter devant l'impatience ou l'ennui de ses auditeurs. Il avait fini par perdre tout crédit, et sa présence à la tribune n'était pas toujours très bien accueillie.

Je dois dire qu'il fut toujours charmant pour moi et m'invita chaque hiver à ses soirées, qui étaient le rendez-vous de tous les gens d'esprit de Paris. Sa carrière s'est terminée obscurément.

Pvevenons à moi et à l'année 1815 où je suis resté.

Il y avait depuis un an, à la classe de Fieury, une toute jeune élève qui se faisait remarquer par de grandes dispositionsthéàtrales et avait obtenu dans les derniers concours le second prix de tragédie et le premierprix de comédie. C'était, outre sa diction, son ingénuité surtout qui la faisait remarquer, et on l'appelait la petite Agnès. J'en devins très amoureux,

et, du consentement de sa mère et de mon père, notre mariage fut résolu. Il eut lieu le 15 novembre 1815. Ma femme avait dix-huit ans et moi vingt-deux. Nous étions l'un et l'autre sans position et sans argent. Elle venait cependant de contracter un engagement pour Strasbourg, qui ne devait commencer qu'en avril 1816. Nous reçûmes des propositions pour faire partie d'une société dramatique durant tout l'hiver, pour jouer à Dijon et à Besancon. Nous partions avec le bailleur de fonds, appelé Branchu. Ce fut la veille de notre départ que notre mariage eut lieu et le lendemain 16, à cinq heures du matin, nous montions en diligence.

En joignant le peu d'argent qui me restait du gain de mes leçons au très peu d'argent que mon père m'avait donné , je me trouvais n'avoir que juste la somme nécessaire aux dépenses de notre voyage (voyage qui durait deux jours à cette époque), et à notre arrivée. Or, voilà qu'en me fouillant en route, je m'aperçois qu'il me manque un louis d'or, qui valait alors 23 livres 1 4 sous. Je fouille et refouille, retourne toutes mes poches, rien. J'étais désolé, mais j e ne voulus pas faire partager mon chagrin à ma femme et le gardai pour moi seul. Je me rendis assez maître de moi , et elle ne soupçonna pas ce terrible échec à notre fortune matrimoniale. On s'arrêtait pour déjeuner, pour diner, pour coucher. Ma bourse ne pouvait plus suffire à tous ces ,

frais. Quo faire? Je feignis d'être un peu souffrant et de ne pouvoir manger, et j'allai me mettre au lit pendant que les autres soupaient. Ma femme, que je tâchai cependant de ne pas inquiéter sur l'état de ma santé, soupa à table d'hôte et prit sur la table quelques petits gâteaux qu'elle m'apporta. Alors, oubliant mon rôle de, malade, je me mis à les dévorer avec une avidité qui ne manqua pas d'étonner Thérèse (c'est le nom que je donnerai désormais à la bonne et chère compagne de ma vie). Ne s'avisat-elle pas de penser, devant cette diète affamée, que je m'imposais des privations par avarice ! Hélas ! elle ne savait pas qu'il m'était tout à fait impossible d'être avare. Enfin, grâce à mes habiles combinaisons financières, nous pûmes arriver à Dijon où nos camarades nous avaient précédés et s'étaient occupés de nous retenir un logement. N'ayant pas assez pour payer le transport de notre bagage, je dus dire au bureau qu'on ne nous l'envoyât que le lendemain. On nous conduisit chez nous.

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