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CHAPITRE XL

Notre premier logis. — Une découferte — La clef du secrétaire. — Nos camarades de Dijon. — Un costume de lévite fantaisiste. — Madame Saqni. — Besancon. — Un chapitre du roman comique.

Rien de plus simple que notre première demeure. Une grande chambre carrelée et une petite cuisine. Pour meubles, un lit. une commode, une table et quelques chaises de paille, voilà. Eh bien ! pourrat-on le croire dans notre époque de calcul et d'avidité ? nous entrâmes avec bonheur dans ce pauvre logis aussi pauvre que nous. Nous nous aimions, nous étions l'un à l'autre, nous venions exercer un art que nous adorions tous deux : que nous fallait-il déplus? Le lendemain cependant ne laissait pas que de me causer quelques inquiétudes. Qu'allionsnous faire sans argent ? Gomme je retournais cette pensée dans ma tète sans en pouvoir trouver la solution, j'aperçus sous notre lit une grande terrine pleine de son. Je la tirai à moi et trouvai, mêlée au son, une grande quantité d'écus de six livres. Notre hôte logeait à ce moment des soldats autrichiens

et, pour mettre en sûreté ses économies, il les avait placées dans cette terrine qui ne devait pas attirer l'attention. Seulement il oublia de la retirera notre arrivée, et je crois qu'il ne ferma pas l'œil de la nuit. Le lendemain, àla première heure, il ne manqua pas de venirreprendre, de l'air le plus simple du monde, la fameuse terrine, espérant que nous en ignorions le contenu ; cela nous fit bien rire. Il eut, certes, grand soin d'en compter pièce à pièce le contenu, comme vous pouvez le croire, et, en voyant qu'il n'y manquait rien, dut pousser un soupir de satisfaction, surtout en songeant àla profession de ses locataires, car on connaît la phrase jadis en usage chez les hôteliers : Cachez Fargenterie, voici les comédiens !

Donc, pour revenir à l'histoire de notre entrée en ménage, il fallait pourvoir au déjeuner, et Thérèse attendait en vain pour cela l'argent dont elle avait besoin. J'ai dit qu'il lui était passé par l'idée que je pourrais bien être avare. Une autre idée non moins fâcheuse la préoccupait; elle avait toujours entendu dire par sa mère que c'était à la femme que l'administration financière du ménagedevait être confiée, et qu'elle devait avoir entre les mains la clef du secrétaire. (C'était l'expression consacrée.) Elle attendait donc toujours cette clef d'un secrétaire qui manquait comme le reste, et restait songeuse devant ses droits d'épouse méconnus. Cependant elle se

décida enfin à venir me demander cet argent que je ne lui remettais pas, et quel fut son triste étonnement lorsqu'elle reçut pour toute réponse une pièce de quinze sous ! C'était là tout mon actif. Ce fut alors que je lui fis le récit de mes infortunes qui ne laissa pas que de l'attendrir. Les privations que je m'étais imposées dans le voyage pour qu'elle ne manquât de rien tandis qu'elle m'accusait, la touchèrent profondément, et comme je la regardais tristement en répétant : «Qu'allons-nous faire avec nos quinze sous ? » elle me jeta les bras autour du cou en disant gaiment : « Ne t'inquiète pas. Notre société a un bailleur de fonds. Je vais lui demander des avances : il ne saurait nous en refuser... » Làdessus elle partit bravement et revint toute joyeuse avec l'argent nécessaire. Nous déjeunâmes alors plus heureux que jamais, en bâtissant les châteaux en Espagne les plus beaux du monde.

Notre troupe, sans exciter l'enthousiasme, fut bien accueillie des Dijonnais. La salle n'était pas belle. C'était un ancien jeu-de-paume qui a été démoli. Je ne connais pas le théâtre actuel. On commençait, de notre temps, à le bâtir.

L'emploi des premiers rôles d'hommes était tenu par Mainvielle, frère de la célèbre cantatrice Mmc Mainvielle-Fodor.il était devenu pensionnaire du Théâtre-Français lorsqu'une mort subite l'a enlevé à son art. Plein de chaleur et d'intelligence, ayant

vu les bons modèles , c'était un talent estimable auquel il n'avait manqué pour s'élever à une plus grande hauteur qu'un autre physique et un peu plus de distinction.

Le premier rôle femme s'appelait Mmc Golson; elle a passé aussi quelque temps au Théâtre-Français, est retournée en province, et a fini ouvreuse de loges à la Porte-Saint-Martin. Je me la rappelle peu comme actrice, mais je sais qu'elle était aimée du public de Dijon. Les rois et les pères nobles étaient tenus par Yalmore , le beau-père de Mme Desbordes Valmore , homme d'esprit assez railleur. C'est par lui que j'ai connu les premières poésies de sa bru. Notre régisseur s'appelait Mairet ; il jouait ce qu'on nomme les seconds comiques et se faisait applaudir surtout dans les rôles de niais. Je ne sais ce qu'il est devenu et n'en ai jamais entendu parler depuis cette époque.

Nos recettes n'étaient pas considérables dans la semaine, mais les dimanches étaient bons. La tragédie n'était pas encore tombée dans le discrédit où nous la voyons aujourd'hui. Nous eûmes l'idée de monter Atkahe, qui fut jouée un dimanche et nous valut une de nos meilleures recettes ; toute notre troupe était employée dans l'œuvre de Racine et, pour ma part, j'y jouais Ismaël, un chef de lévites ; la manière grotesque dont je m'y accoutrai, n'ayant point de costume pour ce rôle, mérite

une description spéciale : j'avais mis une robe blanche à ma femme, robe trop étroite et trop courte naturellement, des bas blancs à côtes et des souliers noirs à cordons. Quand je parus attifé de la sorte, j'excitai dans une de nos avant-scènes une hilarité très légitime que je partageai un peu, je dois le dire ; malgré cela et malgré les vices de l'exécution, la tragédie fut applaudie et nous donna quelque argent. Cependant nos bénéfices étaient fort légers.

Dijon eut alors la visite de Mme Saqui, la célèbre danseuse de corde. Aussitôt arrivée, elle envova son régisseur pour nous demander de lui laisser faire ses exercices à notre théâtre, à condition que ces exercices seraient précédés chaque soir d'une pièce jouée par nous ; les bénéfices devaient être répartis entre elle et notre société. Nous nous assemblâmes pour rendre une réponse à la reine de l'art acrobatique. Pour moi, je ne pouvais supporter l'idée d'accoupler sur la même scène la danse de corde et la littérature dramatique; je fulminai d'éloquentes tirades sur cette association sacrilège. Quand j'eus terminé, Yalmore, me frappant doucement sur l'épaule : « Jeune homme, dit-il, est-ce que vous espérez que le vieux répertoire emplira notre caisse? vous allez en juger bientôt. Croyez bien ce que je vous dis' : M mc Saqui vous donnera plus d'argent que

Molière. Avec elle vous partagerez, et le but de notre association, c'est le partage. » La majorité donna raison au vieux comédien, et l'événement le lui donna aussi : nous fimes de l'argent et partageâmes, comme il l'avait prédit.

On m'a raconté qu'à Bordeaux, un acteur de beaucoup de talent, Martelly, forcé de jouer le Misanthrope dans une des représentations données par Mme Saqui, reprocha vivement à son directeur Beaujolais ce qu'il regardait comme un outrage à notre grand poète français. Or, Martelly avait eu des succès comme auteur dramatique : une pièce de lui, entre autres, les deux Figaro, a joui longtemps des applaudissements du public, tant en province qu'à Paris. Après avoir écouté tranquillement les représentations que croyait devoir lui faire son pensionnaire, Beaujolais appela son régisseur : « Martellv a raison : au lieu du Misanthrope, dit-il, vous mettrez les deux Figaro avec les exercices de Mme Saqui ». Martelly, homme d'esprit, ne dit rien, mais on croit qu il se repentit de sa protestation en faveur de Molière.

Nous devions aussi, par notre traité, desservir Besançon, et Mmc Saqui nous proposa encore d'y aller travailler (c'était son expression) avant elle, ce que nous finies; là aussi, elle nous amena beaucoup de monde. La salle de l'ancienne capitale de la Franche-Comté étant plus haute que celle

de Dijon, mettait encore plus en relief l'audacieuse adresse de cette diva de la funambulie; c'eût été un spectacle vraiment effrayant de la voir sur cette corde qui allait de la scène jusqu'à la partie la plus élevée de la salle, conduisant devant elle une brouette ou agitant des drapeaux, si sa gracieuse aisance n'eût ôté au public toute idée de danger.

Après avoir passé quelque temps à Besançon, nous revînmes à Dijon, qui comptait plus d'amateurs de spectacle et surtout de comédie que la cité Bisontine; seulement, dans cette dernière ville, les yeux n'étaient point attristés de l'aspect des soldats étrangers : ses portes leur étaient restées fermées.

Je dois dire qu'à Dijon les habitués de notre théâtre, qui venaient dans nos coulisses et dans notre foyer, parlaient de l'art dramatique en fins connaisseurs, ce qui pouvait donner du prix à leurs suffrages; ils adressaient beaucoup de compliments à ma femme et à moi, et me prédirent que je ferais un jour partie de la Comédie-Française, prédiction qui s'est réalisée.

Cette époque de notre existence a été pour nous un temps de malaise et de bonheur tout à la fois, car un des bonheurs de la jeunesse, c'est l'imprévoyance, et nous en étions abondamment pourvus, ma femme et moi; en voici un remarquable

exemple : j'ai dit que ma femme avait signé, avant notre mariage, un engagement pour Strasbourg; moi, je n'en avais pas et je pensais avec douleur qu'elle allait travailler seule pour nous deux ou qu'il nous faudrait vivre loin l'un de l'autre; je ne pouvais accepter l'idée de me voir nourrir par ma femme, et cette oisiveté future m'apparaissait presque comme un déshonneur; j'usai de mon ascendant sur l'esprit de Thérèse pour lui persuader de consentir à la résiliation de son engagement si "nous parvenions à l'obtenir; j'écrivis à mon père dans ce sens avec tant de chaleur qu'il entra dans mes idées et me promit d'aller voir le directeur du théâtre de Strasbourg, appelé Desprez, quiétaitun ex-sociétaire, très-indigne, de la Comédie-Française ; un île nos grands arguments pour demander la résiliation de l'engagement était la grossesse de ma femme; il fut puissant aux yeux du directeur, qui ne se soucia pas d'exhiber dans l'emploi d'ingénue une rotondité qui eût prêté à la plaisanterie assurément. Nous attendions très-anxieux l'issue de ces négociations, n'espérant pas que cette rupture d'engagement, tant souhaitée, nous fût accordée ; enfin une lettre nous arrive : mon père avait réussi dans ses démarches, ma femme n'avait plus d'engagement. Notre joie tenait du délire quand nous apprîmes cette nouvelle ; nous nous embrassions, nous riions, nous sautions en répé-

tant : « Sommes-nous heureux! » Pauvres enfants que nous étions ! heureux d'être dans quelques mois sans ressources, de manquer peut-être des choses les plus nécessaires à la vie !... que la jeunesse est folle ! mais quelles folies charmantes !... j'ai remarqué que nos plus riants souvenirs sont ceux de nos jours de misère. Béranger a eu raison de dire : Dans un grenier qiïon est bien à vingt ans! Passé cet àge-là, le grenier manque de charmes.

Nous achevâmes à Dijon les six mois de notre exploitation, qui nous donna peu de bénéfices. C'est là que j'ai commencé mon apprentissage d'homme et de comédien. Nous avons eu, ma chère compagne et moi, des jours cruels à traverser, mais son courage relevait le mien, les privations, les sacrifices,, rien ne lui coûtait ; n'ayant que trois robes pour garde-robe théâtrale, par combien de stratagèmes réussit-elle à les renouveler, en changeant leurs garnitures plus ou moins simples, selon le rôle! Habitués dès l'enfance tous deux à la pauvreté, nous n'en rougissions pas, le superflu ne nous était pas nécessaire, le luxe ne nous tentait pas ; ce sont là, évidemment, des conditions de bonheur.

Nous ne pouvions retourner à Paris par la diligence; des raisons financières s'y opposaient. Nous nous embarquâmes donc dans une mauvaise voiture conduite par deux chevaux étiques placés à la

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suite l'un de l'autre et dont le second était aveugle. L'aveugle avait été placé derrière son camarade, cela se conçoit. Nous étions huit, tant dans l'intétérieur que sur le siège, et cheminions avec une sage lenteur. A la première auberge où nous nous arrêtâmes, le cocher crut devoir ranimer un peu l'ardeur de ses bêtes en leur taisant donner une ration d'avoine. Fatale imprudence! Ses chevaux en mangeaient pour la première fois ; l'un d'eux en mourut; heureusement, encore, ce fut l'aveugle : le pauvre survivant demeura seul chargé du poids de nos personnes et de nos bagages. Quand le chemin devenait montueux, nous devions descendre afin de pousser notre équipage qui, faute d'un tel secours, fût demeuré en chemin. C'était un tableau digne du Roman Comique, et nous avions bien toute l'insouciante gaité des héros de Scarron. Mais voilà qu'au milieu de notre voyage, un orage terrible nous surprit sur la grande route, loin de toute habitation. C'était le soir : nous étions fatigués, mouillés ; nous avions besoin de repos et de nourriture, et, quand l'orage cessa, notre automédon, abandonnant la chaussée, nous conduisit par un chemin de traverse jusqu'à une habitation couverte de chaume, occupée par une famille de braves paysans qui nous reçut avec la plus touchante cordialité. Ils mirent à notre disposition une grande chambre qui était la leur , et nous offrirent ,

pour souper, des œufs et du lard. Ils n'avaient pas autre chose; mais quoi de mieux pour des affamés? Nous fîmes un repas délicieux. Pendant qu'on le préparait, nous vîmes le chef de la famille , un vieillard à l'air respectable, dont la figure respirait la honte, se couvrir d'un grand manteau de laine rayé, tel qu'en portent les bergers, prendre son chapeau et se disposer à partir. Nous lui demandâmes qui l'obligeait à sortir par un pareil temps. Il nous répondit qu'il allait, à doux lieues de là, chez un autre paysan, dont la vache allait vêler, et qui avait besoin de son aide en cette circonstance. C'était un homme intelliaent, tout à fait entendu, à ce qu'il parait, en pareille matière. Aussi était-il demandé de tous les environs dès qu'une vache était menacée d'une prochaine maternité. Quand nous lui demandâmes ce qu'un tel office lui rapportait, il parut tout surpris de notre question, et nous répondit simplement : « Rien ! Est-ce qu'on n'est pas trop heureux de rendre service aux autres ? » Après quoi, il nous salua. Nous lui serrâmes la main avec attendrissement, et il se mit en route. A ce moment, on posait l'omelette sur la table, et nous commençâmes à la dévorer. Le pain bis nous sembla du gâteau, et le petit vin du cru du nectar. Notre festin rustique achevé, nous allâmes nous coucher dans l'unique chambre de la famille qui s'installa je ne sais où. Notre cocher, instruit

par l'expérience, ne donna à son cheval, cette fois , qu'une ration très modérée d'avoine afin qu'il n'eût pas le sort de son infortuné camarade. Où passèrent-ils la nuit tous deux? Je l'ignore. Pour nous, obligés de coucher tous dans la même chambre, nous crûmes devoir à la pudeur de ne pas nous déshabiller, et nous nous étendîmes ainsi sur nos lits. Le lendemain, au moment du départ, nous demandâmes ce que nous coûtait une hospitalité si précieuse pour de pauvres voyageurs surpris par l'orage et la nuit. Cette brave famille nous fit une réponse semblable à celle de son digne chef. Ils ne voulurent rien accepter :«Le père s'en fâcherait, disaient-ils, si on recevait de l'argent chez lui pour de pareilles choses. » Il nous fallut donc nous borner à remercier, de notre mieux, ces braves cœurs, race ignorée et perdue dans un coin de la France, à qui notre civilisation n'était pas encore venue enseigner les sordides calculs de l'intérêt et les douces joies de l'égoïsme.

Dans toutes les villes où nous passions, notre grotesque équipage ne laissait pas que d'exciter l'hilarité , et nous étions souvent salués par les huées des gamins. Enfin, nous arrivâmes à Paris, le lundi de Pâques, je crois , ma femme et moi. En traversant à pied la cour Mandar, devenue maintenant une rue, nous rencontrâmes mon professeur Lafon se rendant au Rocher de Cancale, restaurant

célèbre à cette époque, pour y rejoindre les sociétaires de la Comédie-Française qui, à ce que j'ai su depuis, s'y réunissaient pour offrir un dîner au grand tragédien anglais, Kemble. Dans ce diner, la conversation roula naturellement sur la littérature anglaise et française. On parla d'abord tragédie, et l'artiste étranger, invoquant Shakespeare, proclama sa supériorité sur tous nos poètes tragiques. Les comédiens français, après avoir vaillamment défendu Corneille et Racine, en arrivèrent à parler de notre illustre poète comique Molière: « Celui-ci. vous n'en pouvez contester le génie et la gloire, disaient-ils d'un air triomphant. La France a le droit d'en être fièreî... » — « Molière, répondit Kemble, sans se déconcerter, n'appartient pas plus à la France qu'au reste du monde. Quand Dieu eut créé ce grand génie, il le lança sur notre globe, et le hasard le fit tomber dans votre pays. » L'orgueil britannique se montre tout entier dans ces paroles du célèbre artiste anglais; il va, cette fois, jusqu'à l'impolitesse. La France, selon Kemble, ne pouvait produire un homme de génie que par hasard et par exception.

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