CHAPITRE XII
Mort de Raymond.— Départ pour Rouen. —Mes débuts. Grailler. — MUe Fabre. — Mme Duversin.
Mon premier soin en arrivant à Paris, fut d'aller voir Michelot à qui je devais tant de reconnaissance pour tous les services rendus. Je lui dis que ma seconde visite serait pour mon ami Raymond. Quel fut mon chagrin quand il m'apprit sa mort ! Il avait langui pendant six mois. Talma, qui l'aimait beaucoup, Tétait allé voir et lui avait amené son médecin; mais les maladies de poitrine ne pardonnent pas; il mourut pendant mon séjour à Besancon. Perlet était alors à Londres. De ses deux amis, pas un ne fut près de lui à l'heure de la mort. Nous le pleurâmes sincèrement, et le théâtre perdit en lui une de ses plus belles espérances.
Gomme nous rapportions fort peu d'argent, je me mis à courir chez tous les correspondants de théâtre, à la recherche d'un engagement. Partout, on me faisait la môme question : « Chantez-vous? » car le vaudeville était alors dans toute sa vogue.
Mes essais dans ce genre avaient été peu heureux, et, sur ma réponse négative, j'étais éconduit. Enfin, un nommé Yanhove, pensionnaire assez médiocre du Théâtre-Français, et correspondant tout à la fois, m'adressa -ce billet laconique : « Le comique vient de tomber à Rouen. Voulez-vous risquer le paquet? Venez me voir. » J'y courus et signai, séance tenante, mon engagement non sans trembler, car le parterre de Rouen était fort redouté et les chutes très fréquentes dans le chef-lieu de la Seine-Inférieure. Il fallait faire trois débuts, au bout desquels on était admis ou refusé. En cas d'insuccès, une indemnité m'était allouée pour frais de voyage et de séjour, l'engagement ne stipulant pas en quel espace de temps les débuts devaient s'accomplir. Mes appointements étaient de 3,600 francs.
Je laissai ma femme à Paris, chez sa mère, me proposant de ne la faire venir qu'en cas de réussite. Je connaissais un Rouennais appelé Pagnon, qui devint plus tard, sous le nom de Saint- Aulaire, sociétaire de la Comédie-Française, et y occupa un rôle très secondaire l.
Il me donna des lettres de recommandation pour plusieurs de ses amis, dont l'appui, me dis ait -il,
1 Voici à propos de cet artiste et d'un autre, appelé Desmousseaux, qui n'avait pas plus de talent que son rama-
pourrait m'être utile dans mes débuts. Je montai, le soir, rue du Bouloy, dans une voiture publique de récente invention, qui s'appelait jumelle. Elle n'avait que deux roues, dont l'une se cassa à moitié chemin. Gela me parut de mauvais présage. Il faisait nuit quand cet accident nous arriva ; nous dûmes mettre pied à terre, tandis qu'on réparait notre véhicule. Heureusement la nuit était belle et nous étions près d'un village où l'on trouva un charron. Nous pûmes donc bientôt remonter dans la malencontreuse jumelle, et le reste du voyage s'effectua sans autre événement. Auprès de moi, dans la voiture, était assis un fabricant de garance auquel je plus apparemment, car il engagea la conversation le premier, et me demanda à quel hôtel je comptais descendre. Je lui répondis que c'était là une chose h laquelle je n'avais pas encore songé, ce qui parut le surprendre. Alors il m'engagea à venir à la Pomme de Pin où il logeait habituellement. J'acceptai, sans même m'enquérir des prix de cet hôtel. Un pareil détail était au-dessous de moi. Tout à mon art, les choses de la vie matérielle n'existaient
rade, une boutade improvisée, un jour, dans les coulisses du théâtre, par mon père :
Entre ces deux talents, je demeure anxieux Quand je vois Desmousseaux, j'adore Saint-Aulaire ; Mais, lorsque Saint-Aulaire, hélas! s"offre à mes yeux.
C'est Desmousseaux que je préfère.
[Note de Mme Toùssaint-Samson.)
pas pour moi. Nous nous rendîmes donc, aussitôt arrivés, à l'hôtel convenu, nous et nos bagages. Le mien était des plus minces, je dois en convenir. Il consistait en une petite malle seulement, contenant un peu de linge et quelques costumes de théâtre. L'hôtel étant plein, on ne put nous offrir qu'une chambre à deux lits que nous acceptâmes, mon compagnon et moi. Mon nouveau camarade de chambre me plaisait beaucoup ; il avait une quarantaine d'années, et s'appelait Amie, à ce que je crois me rappeler; il ne m'avait pas demandé ce que je venais faire à Rouen, et moi, peu communicatif de ma nature avec les personnes inconnues, je n'avais pas non plus abordé ce sujet. Quand il fut sorti, le lendemain de notre arrivée, je crus devoir ouvrir ma malle pour donner un peu d'air à mes costumes et les défriper. Me voilà donc étalant sur une chaise mon habit de Grispin, sur l'autre celui de Figaro. À son retour, étonnement profond du fabricant de garance qui me demande alors des explications. Je lui dis ma profession et ce que je viens faire à Rouen. Loin de se montrer plus froid à mon égard : « Eh bien ! j'irai vous applaudir », me dit-il d'un ton joyeux.
Malheureusement mes débuts se trouvaient retardés à cause des acteurs partis du théâtre et non encore remplacés. Je menais une existence des plus triste. Potier donnait alors au théâtre de Rouen
des représentations très suivies, et, pour tuer le temps, j'allais chaque matin aux répétitions des pièces qu'il devait jouer. Il me connaissait un peu el me témoignait de l'intérêt. Le soir, le théâtre me revoyait encore, ei lorsquePotier ne jouait pas, j'assistais à des débuts presque toujours malheureux. Ce qui était loin de me donner du courage. Après avoir entendu ces sifflets que prodiguait le parterre rouennais à mes pauvres confrères, je rentrais à mon hôtel la mort dans l'âme, maudissant la carrière que j'avais choisie. Je pensais de temps à autre à ces lettres de recommandation qui pouvaientpeut-ètremerendre la jeunesse rouennaise un peu plus favorable, et cependant je différais d'en faire usage. Ces démarches-là m'ont toujours répugné. Un matin cependant, je m'arme de courage. Je prends les lettres pour les porter à mes jeunes Mécènes, mais, prêt à franchir le seuil de ma porte: <( Non, me dis-je, je ne mendierai pas les applaudissements, je ne veux les devoir qu'à moi. Ils me siffleront s'ils le veulent, mais je ne les implorerai pas », et là-dessus je déchirai toutes les recommandations épistolaires donnéespar mon futur camarade. Enfin, après une longue attente, je débutai dans le Scapin des Fourberies. Voici quelle était la composition du spectacle : Biaise et Babel , vieil opéra-comique qui se jouait en province comme lever de rideau ; puis les Fourberies de Scapin, le
Calife de Bagdad et Une heure de mariage, deux opéras-comiques dans lesquels débutait Mllc More, depuis Aimc Prader, qui fut très aimée du public sous ces deux noms. Elle eut ce soir-là un succès d'enthousiasme, et ses autres débuts furent si brillants que le théâtre Feydeau s'en empara moyennant indemnité. Quant à moi, j'entrai sur la scène glacé par la peur, la vue et le bruit de ce parterre debout et onduleux comme une mer agitée contribuant encore à augmenter ma frayeur. A la fin du premier acte cependant , quelques applaudissements essayèrent de m'encourasrer, mais ils furent étouffés par une affreuse tempête de chut ! qui se renouvelèrent chaque fois que j'arrachais le rire à quelques spectateurs débonnaires. Le second acte fut meilleur pour moi. J'y reçus des applaudissements à peine contestés après mes deux tirades. Là se borna mon triomphe, et la toile se baissa au milieu d'un silence glacial. Je revins à mon hôtel désespéré, et j'écrivais le lendemain à ma femme la lettre la plus lamentable, lui disant que j'étais tombé, que je m'ennuyais profondément et qu'il n'y avait pas sur la terre un être plus malheureux que moi.
La réponse à ma lettre ne se fit pas attendre et je
dois dire qu'elle m'étonna profondément Ma
femme me disait être allée chez Yanhove, lequel lui avait lu une lettre qu'il venait de recevoir de mon
directeur , lettre par laquelle celui-ci disait être assez content de moi et de mon effet. J'avais des qualités qui, selon lui, avec l'habitude delà scène, deviendraient du talent ; cela me remonta un peu. Quelques jours après, je faisais mon second début dans Hector du Joueur. Potier, qui y remplissait le rôle du marquis , s'y montra bien inférieur à ce qu'il était dans son répertoire des Variétés. Pour moi, j'obtins, en dépit des chut qui me poursuivaient encore, des applaudissements assez francs. Cependant, continuant à voir tout en noir, j'écrivis à ma femme le profond découragement dans lequel j'étais plongé, lui disant qu'elle seule pourrait me donner du courage. Elle ne demandait pas mieux que de venir. Pour la recevoir, je quittai la chambre qui m'était commune avec mon fabricant de garance et en louai dans l'hôtel une autre plus confortable. Je ne dirai pas les transports de joie des jeunes époux en se revoyant : on les devine. Les premiers jours de l'arrivée de Thérèse, je fis servir les repas dans notre chambre. Ma femme était enchantée du logement et de la nourriture, et me demanda naturellement ce que je payais pour tout cela. Lorsque je lui répondis que je n'en savais absolument rien et que j'ignorais ce que je pouvais devoir pour le temps passé à l'hôtel depuis mon arrivée, elle frémit et demanda immédiatement ma note. Dès qu'elle
lui fut présentée, elle vit que c'était tout à fait au-
dessus de nos ressources pécuniaires, et me dit qu'il nous fallait prendre nos repas dorénavant dans quelque restaurant bon marché que nous allions chercher. Je fis tout ce qu'elle voulut, convaincu plus que jamais de ma parfaite incapacité en administration domestique.
Potier ayant désiré jouer Perrin Dandin des Plaideurs, le directeur me pria de remplir le rôle de l'Intimé. C'était un acte de complaisance qu'on me demandait, et cette représentation ne devait pas m'être comptée comme début. Ce fut heureux, car après matirade commençant par : Voici le fait et se terminant par : Je parle, j'ai parlé, je reçus un coup de sifflet dont l'injustice était flagrante puisque tout l'effet du couplet réside surtout dans la volubilité extrême de l'acteur et que je m'étais borné à parler le plus rapidement possible, comme cela est indiqué.
Après le départ de Potier, je terminai mes débuts par le Dubois des Fausses confidences, où je fus applaudi par un public peu nombreux et, en conséquence, admis définitivement au théâtre de Rouen. Nous avions quitté l'hôtel de la Pomme de pin et avions pris un logement garni chez un huissier appelé Lecœur, petit homme vieillot, maigre et chétif, vrai physique d'un huissier de théâtre. Sa femme lui ressemblait, ce qui était fâcheux pour elle. Nous n'eûmes jamais qu'à nous louer de nos
nouveaux propriétaires qui nous témoignaient de l'affection. Il fallait traverser l'étude pour monter chez nous, et en, causant avec le patron, j'assistais souvent au souper de son clerc, souper qui se composait invariablement d'une seule huître, mais d'une huître colossale, appelée pied de cheval par les Rouenuais. Le jeune homme divisait le monstre en plusieurs parties, les saupoudrait de poivre et les accompagnait d'énormes morceaux de pain. Je retrouvai là les habitudes de mon enfance.
Pour nous prouver toute la sympathie que nous leur inspirions, M. Lecœur et sa femme nous invitèrent un jour à dîner avec quelques-uns de leurs parents, dont la conversation n'était pas brillante, il est vrai, mais qui se montrèrent très polis et très bienveillants pour le jeune comédien et sa femme, ce dont nous leur sûmes bon gré, car le préjugé contre les acteurs était encore en province dans toute sa force à cette époque.
Je recevais du public un accueil varié. On ne me sifflait pas, on m'applaudissait quelquefois; mais d'autres fois aussi mes oreilles étaient attristées par des chut qui me semblaient des sifflets mitigés et me plongeaient dans le découragement, car je sen^ tais que j'étais toléré plutôt qu'aimé par le public rouennais. Enfin j'obtins un succès complel dans le Figaro de la Folle journée. Passé le premier acte, où quelques chut se firent encore entendre, je n'eus
plus que des applaudissements. Pourtant, le lendemain, le public redevenait froid et sévère, et je constatais avec chagrin qu'il ne me comptait pas parmi ses favoris. Aussi était-ce toujours avec crainte que j'entrais en scène, et mes yeux se sont mouillés bien souvent tandis que je maudissais le funeste penchant qui m'avait poussé au théâtre.
Une soirée superbe et définitive vint cependant me payer de tous mes efforts et de toutes mes peines. M1Ie Mars arriva pour donner des représentations à notre théâtre. Elle débuta par Céliante du Philosophe marié et Araminthe des Fausses confidences. C'était moi qui jouais Dubois dans cette dernière pièce. Avant d'entrer je me dis qu'il fallait atout prix secouer cette ridicule frayeur qui me paralysait et prolongeait une situation insoutenable, et que je devais ce soir-là vaincre ou périr. Mon courage fut récompensé. Dès ma première scène, de chaleureux applaudissements se firent entendre et ils allèrent crescendo jusqu'à la fin de la pièce. Je puis dire que j'eus, après la grande comédienne, les honneurs de la soirée. Pour sa seconde représentation, MUo Mars joual'Elmire de Tartufe. C'était en province au premier comique qu'appartenait le personnage de Tartufe. Ma fraveur me revint tout entière à l'idée de représenter, avec mon physique si jeune, un homme dans la force de l'âge et si profondément scélérat, et, avec mon excessive maigreur, un
individu au teint frais, gros et gras, à la bouche vermeille. On m'applaudit à mon entrée, mais ma frayeur ne se dissipa pas pour cela. Ce que voyant, Mllc Mars en eut pitié et me disait tout bas : « Allons ! remettez-vous! courage! » Je ne me rassurai un peu qu'après les deux couplets importants de la scène du troisième acte, entre Elmire et Tartuffe. Je me tirais toujours à mon honneur des passages où la diction était surtout nécessaire, et cette soirée, sans avoir l'éclat de l'autre, ne laissa pas que d'être excellente pour moi. La représentation des Fausses confidences avait eu un grand retentissement dans la ville ; j'étais définitivement et complètement adopté par les Rouennais, et, pendant les trois ans que je passai parmi eux, je n'eus plus désormais qu'à me louer de leur chaleureuse affection. Aussi le découragement et la tristesse firent-ils place bientôt à cette gaité de la jeunesse que je n'avais perdue que momentanément. Mon bonheur d'artiste était au comble puisque je jouais sans partage tout l'ancien répertoire et le nouveau.
Sauf les samedis d'été où le théâtre était fermé, je n'avais presque pas de relâche, ce qui m'enchantait. Les jeunes comédiens voudraient jouer deux fois par jour. Les dimanches et fêtes, dans l'hiver, le théâtre du Vieux-Marché jouait concurremment avec le théâtre des Arts. Ils étaient tous deux placés sous la même direction et desservis par la même
troupe. Tandis que les dilettanti entendaient l'Opéra au théâtre des Arts, nous allions offrir au public du Vieux-Marché la comédie et le drame.
J'eus le bonheur de revoir à Rouen mon ami Perlet, qui avait débuté à Paris dans des circonstances défavorables et s'était adonné à la comédie de genre et au vaudeville, où il se fit une grande réputation bien méritée.
Le zèle que j'apportais à l'étude de mon art me fit aimer de mon directeur, nommé Corréard. Il était du Midi, avait joué les comiques en province et. en dernier lieu, à Rouen, avec beaucoup de succès; une surdité très forte l'avait obligé à quitter le théâtre de bonne heure; il était resté directeur unique après l'avoir été d'abord en société de deux autres artistes dont l'un était mort et dont l'autre, nommé Granger, jouait encore la comédie avec beaucoup de talent; ayant appartenu dans sa jeunesse à la Comédie Italienne, alors qu'on y représentait des ouvrages français, celui-ci s'y était fait une réputation que son talent justifiait : il avait créé Folleville dans les Étourdis d'Andrieux , Dorsais dans la Femme jalouse de Desforges et lord Fellamor dans Tom Jone. Il me conta souvent qu'il avait dû entrer comme sociétaire à la Comédie- Française, mais que la réception de Fleury, empêchant la sienne, lui avait en même temps fait manquer un mariage projeté entre lui et Mlle Doli-
gny, célèbre artiste du Théâtre-Français. Depuis sa sortie du Théâtre-Italien, Granger avait encore augmenté sa réputation dans la province, qui possédait à cette époque des talents remarquables; il tenait à Rouen, depuis longtemps, l'emploi des premiers rôles. Il était laid et avait un œil de verre, à ce qu'on prétendait; je ne m'en suis pas aperçu ; cependant on remarquait dans ses yeux quelque chose d'insolite ; il portait sur la scène le ton exquis et la gracieuse distinction qu'il avait à la ville ; ainsi que Fleury, Granger, sous le rapport de la tenue et des manières, était un vrai gentilhomme ; sa voix avait un grand charme, avantage qui manquait à Fleury; il jouait avec beaucoup de chaleur et avait dû exceller dans l'expression de l'amour, mais Fleury l'emportait sur lui dans la composition d'un personnage, surtout par les nuances pleines de délicatesse dont il semait son jeu; je leur ai vu remplir les mêmes rôles, et j'avoue que Fleury m'a toujours semblé supérieur à son rival; quoiqu'il en soit, être vaincu par Fleury seulement était encore un grand honneur. Granger était, de plus, un excellent homme, estimé à juste titre dans toute la ville, aimé et vénéré dans notre théâtre, indulgent pour les jeunes artistes auxquels il donnait de précieux conseils, avec une politesse qui ne s'est jamais démentie. Je me souviens d'une représentation donnée a la Saint-Pierre en
l'honneur du grand Corneille; le spectacle se composait d'une tragédie de l'illustre poète et du Menteur. Ce fut Granger qui, malgré son grand âge, joua Dorante, et il le joua avec une vivacité, un feu, une grâce, que j'ai pu apprécier mieux que personne, puisqueje remplissais auprès delui le rôle de Gliton. Il se retira au mois de mars 1818; deux ans auparavant, Fleury avait pris aussi sa retraite et était allé finir ses jours à Orléans. Granger vint alors à Paris et fut nommé professeur au Conservatoire ; il donna sa démission quelques années plus tard et mourut à Yernon, en Normandie. C'est un talent qui a manqué à la Comédie-Française ; j'en dirai autant de MIle Fabre, soubrette à cette époque au théâtre de Rouen, qui jouait avec un égal succès les servantes de Molière et les fines soubrettes de Marivaux : physique charmant, verve, gaité, naturel, esprit, elle réunissait toutes les qualités de son emploi. On donnait encore à Rouen quelques pièces démodées, telles que la Femme- Capitaine, de Montfleury: elle y était charmante dans un rôle travesti et portait l'uniforme avec une aisance parfaite. Plus tard, elle épousa un comédien médiocre, nommé Louis, et tous deux se retirèrent aussi à Yernon.
A côté de ces deux sujets de premier ordre, il y avait Madame Duversin qui, inférieure, selon moi, aux acteurs que je viens de citer, était cependant
très applaudie à Rouen, quelle n'a jamais quitté et où elle est morte, je crois ; elle jouait très consciencieusement, mais appuyait sur tous les détails avee une sorte de recherche et de pédantisme; son talent, en un mot, était prétentieux ; il y avait pourtant un rôle qu'elle représentait, à mon avis, d'une façon remarquable, dans un drame intitulé Les Francs-Maçons, d'un nommé Pelletier- Yolméranges, très populaire alors et complètement inconnu aujourd'hui. Je ne manquais jamais d'aller voir Granger et Madame Duversin dans cette pièce où Biez jouait un comique par complaisance, car c'était pour l'opéra-comique seulement qu'il était engagé. Aussi me pressait-il de le remplacer dans ce rôle, et moi, me sentant trop jeune pour le personnage, je différais toujours de l'apprendre. Enfin, cependant, il fallut m'y résoudre. Le jour de la représentation]arrivé, je m'achemine vers le théâtre, assez inquiet, car je trouvais le rôle dangereux pour moi ; mon malheur veut que je rencontre, à la porte des artistes, Mme Duversin, qui m'apostrophe ainsi : « Pourquoi donc jouez-vous... (je ne me rappelle plus le nom du personnage)? vous êtes trop jeune et vous y serez mauvais. » Le sang me monte à la tête; cependant je me contiens et lui explique que je n'ai pas demandé le rôle, mais que je dois l'accepter puisqu'il est de mon emploi. Elle reprend alors : — « C'est que Cor-
réard le jouait d'une façon charmante et que Biez y est très bien aussi. » Rien n'est plus pénible pour un acteur qui va jouer un rôle nouveau pour lui que d'entendre l'éloge de ses prédécesseurs, car il pense bien que le public va le juger par comparaison et que sa tâche sera deux fois plus difficile; j'étais donc indigné de la méchanceté de ma camarade, cherchant à m'ôter le courage dont j'avais tant besoin. Je cherchai de nouveau à répéter les raisons qui me contraignaient à jouer ce rôle, et elle reprit avec plus d'impertinence encore : — a Je vous dis que vous auriez dû refuser : vous êtes trop jeune ; vous y serez mauvais. » Alors, à bout de patience : — « Pourquoi ne jouerais-je pas des rôlespourlesquelsje sais tropjeune, lorsque vous enjouezbienpourlesquelsvo'usne l'êtes pas assez ?» Le mot était dur : son impertinence en fut attérée et elle me demanda en bégayant de quels rôles je voulais parler; je lui citai la tante de la Coquette corrigée, une des amantes de l'Homme à bonnes fortunes et la nourrice du Médecin malgré lut, qu'une mauvaise tradition de théâtre attribuait à l'emploi des caractères. Or, Mme Duversin n'avait absolument rien d'une nourrice ; elle n'eût pu prendre les enfants qu'en sevrage. Elle ne sut que répondre, et cette petite leçon la rendit plus douce , pendant quelque temps. Cependant l'aigreur de son caractère reparut un jour que nous jouions
ensemble dans les Deux Frères, drame de Kotzebue. La tradition voulait que dans le rôle de Buller on ajoutât au texte toutes sortes de choses désagréables pour Madame Wolff, représentée par Mme Duversin ce soir-là. J'avais donc fait jusque-là ce que l'habitude avait consacré, et jamais Mme Duversin n'avait cru devoir s'en offenser, lorsqu'un soir, au moment où, après l'avoir regardée, je sortais en grommelant : — « Vieille frégate démâtée ! » elle me répondit à demi-voix : — « Insolent ! » Quand elle rentra dans la coulisse, nous eûmes à ce sujet une explication assez vive dans laquelle je lui rappelai tous les mauvais tours qu'elle m'avait joués depuis mes débuts et les impertinences qu'elle m'avait dites ; j'étais heureux de soulager mon cœur. Ma foi ! il parait que je fus éloquent, car, à partir de ce jour, elle fut convenable.
J'ai parlé de Biez tout à l'heure. C'était à cette époque un homme déjà vieux, acteur de beaucoup de talent, qui jouait dans l'opéra-comique ce qu'on appelait alors les Laruette, c'est-à-dire les comiques marqués. Brave homme s'il en fut, plein de franchise et de lovauté, d'un caractère çai et assez malin, naturel dans son jeu, plaisant et plein de verve, il eût été le digne successeur de Juliet, qui se fit une si grande réputation dans Mikéli des Deux journées et Grégoire des Visitandines, mais il ne joua que dans deux villes : à Lyon où il était né,
et à Rouen où il est mort. Il s'était pris d'amitié pour moi et me fut très utile par les encouragements et les conseils qu'il me donna. Comme nous jouions presque toujours, moi au commencement, et lui à la fin du spectacle, il venait de bonne heure au théâtre, s'arrangeait la figure, mettait une partie de son costume qu'il cachait sous une grande redingote, et allait se placer dans un coin de l'orchestre des musiciens. Là, les veux fixés sur moi et les oreilles tendues, il m'écoutait et m'observait attentivement, puis, le soir ou le lendemain, me disait le résultat de ses remarques, mêlant la louange à la critique, en ami sincère et en connaisseur émérite. Ayant vu beaucoup, avec une intelligence dramatique supérieure, ses conseils étaient toujours excellents et je lui ai dû beaucoup. Aussi est-il au nombre de mes meilleurs souvenirs rouennais. Lui et Mlle Fabre étaient ceux de mes camarades que j'aimais le plus et dont je me sentais sincèrement aimé. Quant à mon directeur Corréard.il me témoigna toujours beaucoup d'affection et tâcha de m'aider de toute façon. Ma garde-robe théâtrale n'étant pas brillante, il me proposa de me vendre, avec toutes les facilités de paiement possibles, plusieurs de ses costumes qui étaient fort beaux, car je ne les ai pas même usés dans ma longue carrière. Trouvant mon habit de Scapin tant soit peu fané, il me dit de prendre le sien au magasin chaque fois
quej'en aurais besoin, et, quand je quittaiFiouen, il m'en fit présent. Aujourd'hui ce costume est porté par un jeune et déjà remarquable comique du Théâtre-Français, M. Coquelin, qui me l'a acheté lors de ma retraite.
Ce fut en cette année 1818 que le théâtre de l'Odéon fut brûlé sans qu'on pût connaître la cause de l'incendie, puisqu'on était dans la semaine sainte, temps de relâche pour tous les théàtres:On demandait depuis quelque temps l'érection d'un second Théâtre-Français. La circonstance parut favorable à à ce projet et une ordonnance de Louis XVIII accorda à l'Odéon, devenu second Théâtre-Français, le droit de jouer le genre tragique et comique ainsi que celui de faire passer dans son répertoire les ouvrages tombés dans le domaine public.