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CHAPITRE XIII

Perlet. — Incendie de l'Odéon. — Mes adieux aux Rouennais. — Arrivée à Paris. — Mon père aveugle. — Notre amie Mme Perrin. — Je retourne à Rouen. — Picard. — Ouverture du deuxième Théâtre-Français. — Les Vêpres Siciliennes. — Joanny jugé par Talma. — Lafargue. — Duparay.

J'avais eu, étant encore au Conservatoire, un ordre de début pour le Théâtre-Français; mais je n'étais pas tenté d'en faire usage encore. L'emploi des premiers comiques y était tenu par Thénard, Cartigny et Monrose, tous trois d'un âge à ne me pas laisser l'espoir de jouer souvent; de plus, je comprenais qu'il me fallait, par un long exercice sur les théâtres de province, vaincre une timidité qui me perdrait infailliblement sur la scène française. Mon ami Perlet avait tenté l'épreuve, lui, dans les circonstances les plus défavorables ; il avait débuté après Monrose qui, dès sa première apparition, avait conquis la faveur du public. Parmi ses brillantes qualités, Monrose comptait l'audace qui manquait totalement à mon pauvre ami, déjà découragé par l'éclat des succès de son compétiteur.

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Aussi, paralysé par la crainte, il ne put guère montrer les heureuses qualités dramatiques dont il était doué que dans Grispin du Légataire, où il obtint un succès d'enthousiasme devant un auditoire malheureusement trop peu nombreux. Ses débuts terminés, Perlet, qui avait une voix fort agréable et savait presque tout le répertoire du Vaudeville et des Variétés, partit pour Londres où il devait s'engager dans ce nouveau genre. Là, s'étant assuré la protection de plusieurs lords et ladies, il parvint à représenter quelques petites pièces où il conquit du premier coup les sympathies les plus fructueuses. Pendant qu'il était en train de commencer sa fortune, le Comité de la rue Richelieu lui envoya un engagement de douze ou quinze cents francs qu'il accueillit avec un superbe dédain. En revenant de Londres, où il faisait de fréquents voyages, Perlet vint à Rouen me demander à diner; nous nous embrassâmes avec joie; il devenait riche et je continuais à rester pauvre, et, cependant, il m'enviait l'honneur de jouer la vieille comédie. Il a toujours, au fond du cœur, regretté le Théâtre-Français; il aimait cet ancien répertoire qu'il comprenait si bien, et en joua plusieurs rôles dans ses périgrinations quand l'occasion s'en présenta. Sa santé commença de bonne heure à s'altérer, et toute sa vie il souffrit d'une gastro-entérite qui assombrit son humeur de plus en plus et finit par le mettre autom-

beau, après l'avoir éloigné du théâtre bien avant l'âge de la retraite.

Pour en revenir à moi, si le théâtre de la rue Richelieu m'effrayait, il n'en était pas de même du second Théâtre-Français dont j'aspirais à devenir un des principaux sujets. L'incendie de l'Odéon et la nouvelle ordonnance royale autorisaient mon ambition. Les Rouennais eux-mêmes semblaient l'encourager, car ils me firent, un jour, dans Thnpromptu de Campagne, une application qui me charma; je faisais, dans cette petite pièce de Legrand, le rôle de Frontin ; dans une scène où ce valet vient de jouer la comédie avec son maître, un personnage dit :

Vous avez du talent, et je jure, ma foi, Que vous serez reçu dans la troupe du roi.

Les spectateurs applaudirent ce passsage très vivement, me l'adressant évidemment; car celui qui jouait mon maître était une franche nullité. Je pris donc ces applaudissements pour moi seul, et dis tout bas, de manière à n'être entendu que des acteurs : « Merci, messieurs ! le second Théâtre-France çais seulement, voilà tout ce que je demande. »

Mes rêves commencèrent à prendre une apparence de réalité ; un soir, après avoir joué, je reçus la visite d'un monsieur que je ne connaissais pas ; il venait d'assister au spectacle et, après m'avoir fait

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de grands compliments, il m'apprit qu'il était attaché à l'administration du second Théâtre-Français en qualité d'agent comptable, qu'il était de plus l'ami du directeur, M. Picard, et chargé par lui de venir me faire des propositions pour le second théâtre que l'on rebâtissait, tandis que les comédiens du théâtre incendié jouaient à la salle Favart, jadis théâtre Italien et aujourd'hui théâtre de l'Opéra - Comique.

Ces paroles me comblèrent de joie, comme on le pense. M. Loraux, c'était le nom de l'ambassadeur parisien, m'invita à souper et nous continuâmes la conversation à table. Il me dit que je pourrais faire mes débuts à la salle Favart, revenir à Rouen terminer mon engagement et retournerensuite à Paris pour y commencer mon service au second Théâtre - Français : nous nous séparâmes bons amis.

Ma femme fut enchantée des propositions qui m'étaient faites, ne doutant pas du succès de mes débuts à Paris. Moi, je ne partageais pas sa confiance ; le mot début m'a toujours épouvanté.

J'allai chez Gorréard lui conter ce qui m 'arrivait et l'assurai que je ne l'aurais jamais quitté pour un meilleur engagement en province, ce qui était vrai, car j'avais refusé des offres très avantageuses pour rester à Rouen ; mais qu'il devait comprendre que Paris était le but où tendaient toutes les ambitions départementales et où Tarti ste recevait sa consécra-

tion. Corréard, après m'avoir entendu, montra un chagrin qui me toucha. Il me dit que mon départ l'affligeait profondément, qu'il m'aimait comme un fils et que, si je voulais de l'augmentation, il m'en donnerait, voulant tout tenter pour me garder. Me voyant inflexible dans ma résolution, quoique très ému, il termina par ces mots : « Vous allez débuter à Paris. Dieu me garde de faire des souhaits contre vous ! J'espère que vous réussirez, mais jusqu'à ce que votre sort soit décidé, je ne vous chercherai pas de successeur. Si le résultat n'était pas tel que vous le souhaitez, revenez ici, je vous y garderai votre place jusque-là». On ne s'étonnera pas que j'aie gardé toute ma vie un bon et affectueux souvenir à l'homme qui se séparait de moi en de tels termes. Peu de temps après, le régisseur me prit à part : « Corréard, me dit-il, ne peut se faire à l'idée de vous perdre et m'a chargé de vous offrir 6,000 francs d'appointements ; si ce n'est pas assez, selon vous, demandez plus encore et il vous l'accordera. » J'étais entré au théâtre de Rouen avec 3,600 francs d'appointements et quand le public m'eut pris en affection, ma femme m'engagea à demander 4,000 francs. Cette démarche me sembla trop audacieuse et ce ne fut que la troisième année que je me décidai avec beaucoup de peine à demander 400 francs de plus, ce que Corréard m'accorda immédiatement, bien heureux qu'un

des plus chers favoris de son public n'eût pas de plus hautes prétentions.

Je reçus bientôt une lettre de Picard qui fixait l'époque de mes débuts. Je les fis avec assez de succès dans Dubois des Fausses confidences, Pavaret du Collatéral, Pasquin du Jeu de l'Amour, Lubin de la Bonne mère, et je revins à Rouen où je fus reçu admirablement. Je continuai d'y jouer jusqu'à la semaine sainte; le dernier jour, on donnait un opéra précédé de F Hôtel garni, comédie très agréable de Désaugiers. A mon entrée en scène, je fus accueilli par plusieurs salves d'applaudissements et rappelé plusieurs fois après le baisser du rideau.

Ce ne fut pas sans chagrin que je fis mes adieux à mes excellents camarades et à mon directeur qui s'était toujours montré pour moi d'une bonté si paternelle.

Nous ne nous quittâmes pas sans un peu d'attendrissement. Comme j'avais, dans mes débuts à Rouen, joué Scapin avec un costume qui lui déplaisait, il avait chargé le costumier de m'en donner un autre fort beau qui lui avait servi autrefois. Au moment de mon départ : « Et mon habit de Scapin, me dit -il, qu'en avez -vous fait? » — « Je l'ai remis au magasin » , répondis-je. — « Eh bien ! dites au costumier de vous l'aller porter. Vous

allez contracter mariage avec un autre directeur... C'est mon cadeau de noces. »

Paris allait-il me rendre tout ce que je quittais? Enfin ! le sort en était jeté! je pris congé de ces braves amis, et le lendemain nous nous mettions en route.

Nous voilà, à notre retour de Rouen, descendant à Paris, rue de Grébillon, dans le voisinage du second Théâtre-Français dont la reconstruction n'était pas achevée. L'appartement et le mobilier étaient des plus modestes; ils avaient été choisis par ma belle-mère; il eût été impossible à mon pauvre père de s'en occuper, car tous les essais tentés pour le guérir d'une cécité menaçante avaient été infructueux , et j'avais la douleur de le retrouver aveugle.

Je m'empressai d'aller voir Picard, qui me reçut à bras ouverts, et m'annonça que ie théâtre ne s'ouvrirait que vers septembre ou octobre ; je m'en consolai en pensant qu'aux termes de mon engagement, mon traitement devait courir du jour de mon arrivée à Paris. Je le dis à Picard, qui crut que je me trompais : les autres engagements portant tous que les comédiens ne seraient payés qu'à partir du jour où ils entreraient en répétition. Le lendemain j'apportai mon engagement, et Picard, après l'avoir lu, me dit : « C'est une erreur dont tous les sociétaires et moi sommes coupables. Vous avez dû

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croire à la teneur de votre contrat; il sera exécuté. » En effet, il arrangea l'affaire avec le Comité qu'il présidait, etje fus payé à la fin du mois d'avril. Nous nous étions liés à Rouen avec Mmc Perrin, jeune et très jolie actrice de cette ville dont le mari jouait dans l'Opéra l'emploi appelé les Philippe et les Gavaudan. Ma femme et elle s'unirent de la plus tendre amitié qui dura trop peu, quoique la mort de Mmo Perrin put seule la rompre. La pauvre jeune femme, atteinte d'une phthisie héréditaire, devait mourir peu d'années après être devenue notre amie, je dis notre, car j'avais pour elle une bonne et sincère affection qu'elle me rendait bien. Ah ! les agréables parties que nous avons faites avec elle à l'ile Elie, située sur la Seine, près de Rouen ! Gomme nous avons ri ensemble de ce franc rire du jeune âge dont la mémoire égaie encore et rafraîchit nos vieilles années ! 0 fidélité, puissance du souvenir ! je me sens ému en me rappelant ces petits événements qui ont aujourd'hui cinquante ans de date. C'est que les petits événements occupent une grande place dans le bonheur; nous n'en tenons pas assez compte, etnousavons généralement pour les douces félicités qu'ils nous donnent l'ingratitude de l'oubli. Je me souviens qu'une fois, dans cette île Elie où nous allions les samedis d'été prendre au pain bis et du lait avec Perrin et sa femme, que nous appelions Caroline, celle-ci eut la fantai-

sie de monter sur un gros cheval de labour qui se trouvait là en pleine liberté, car elle jouait comme un véritable garçon, était très adroite et n'avait peur de rien. Moi. bêtement, j'excitai le cheval qui se mit à courir et passa sous un pommier aux branches duquel s'accrocha la blonde chevelure de ma charmante camarade: quelque plume y périt. J'étais tout honteux de ma sottise, je me confondais en excuses, lorsque, grondant un peu. riant davantage, la joyeuse folle repartit au galop, peu soucieuse de sa beauté, mais enivrée de ses quinze ans. Elle quitta Rouen en 1817, je crois, mais nous reprimes à Paris nos bonnes relations d'amitié. Elle avait été engagée au Vaudeville par Désaugiers, alors directeur de ce théâtre, et ne tarda pas à devenir l'idole du public. La réputation et la fécondité de Scribe commençaient. Dans une pièce de lui et de Poirson. Une visite à Bedlam, Mmc Perrin eut un immense succès comme talent et comme beauté. Elle y jouait avec Gontier, l'un des meilleurs acteurs de cette époque. Quelque temps après, notre amie eut dans la Somnambule un succès encore plus grand. Tout Paris se pressait pour l'applaudir, mais sa maladie faisait des progrès : il lui fallut interrompre le cours de ses triomphes pour aller, par ordonnance des docteurs, prendre les eaux du Mont-Dore. Elle demanda à ma femme de l'accompagner dans ce voyage, ce qui fut fait. Après son

retour, Poirson, qui avait obtenu le privilège d'un nouveau théâtre, avait fait construire le Gymnase- Dramatique où elle fut engagée avec Gontier, Perlet, Bernard-Léon, Anais, qui fut depuis sociétaire du Théâtre-Français. La foule accourut à ce théâtre et l'on sait que, pendant plus de vingt ans, Scribe eut l'art de l'y attirer constamment avec ses spirituels vaudevilles. Au moment de l'ouverture, notre pauvre amie était bien malade. Elle joua cependant quelquefois un vaudeville de Scribe intitulé le Colonel ; sa voix était devenue si faible qu'il fallait pour l'entendre que le public lui prêtât une attention bien silencieuse. Elle fut alors de nouveau obligée d'interrompre son service pour aller chercher au loin une santé qu'elle ne recouvra plus.

Tandis que j'attendais l'ouverture de mon théâtre, deux comiques appelés pour me remplacer à Rouen tombèrent successivement ; le premier se nommait Salpêtre ; je ne me rappelle pas le nom du second. Les Rouennais, à ce second début, avaient jeté sur la scène un billet demandant que je revinsse parmi eux pendant le temps qu'un achevait le deuxième Théàtre-Francais. Je reçus alors de Gorréard une proposition que j'acceptai, et tandis que ma femme se mettait en route pour le Mont-Dore avec sa pauvre amie, moi j'allai passer deux mois à Rouen où je fus reçu à bras ouverts

par mon ancien public. Après ces deux mois de séparation, remplis par des lettres où ma femme me dépeignait jour par jour ses impressions de voyage dans ce beau pays des montagnes, nous fûmes bien heureux de nous retrouver réunis.

Les travaux du second Théâtre-Français étaient à peu près terminés; on avait nommé un jury composé d'académiciens auxquels Talma était adjoint. Ce jury était chargé d'entendre les sujets qui demandaient leur admission à ce théâtre et de les admettre ou de les rejeter. C'était aussi devant ce jury que nous répétions l'ancien répertoire, et ses observations nous étaient transmises par Picard. 11 me fallut combattre ma timidité pour faire convenablement mes répétitions. Je n'y réussis guère et je crois que je fus jugé comme un sujet médiocre. Heureusement notre bon directeur m'encourageait autant qu'il le pouvait. Sa bonté aimable m'attachait à lui de plus en plus. Je l'aimais et croyais lui inspirer aussi quelque sympathie. Yeuf en premières noces, il venait à cinquante ans de se remarier à une jeune et jolie femme dont il eut une fille qui épousa le fameux pianiste Bertini.

Les relations avec Picard étaient faciles et agréables ; il ne tenait pas les acteurs à distance comme le font certains directeurs actuels. Il se souvenait toujours avec plaisir du temps où il avait joué la comédie et m'a dit souvent : « J'ai maintes

fois regretté d'avoir échangé mon habit de comédien contre celui d'académicien. » D'une infatigable

activité, Picard se levait <le fort grand matin, écrivait jusqu'à huit heures, puis faisait sa barbe? ce qui ne l'empêchait pas de recevoir tous ceux qui avaient à lui parler. Alors, tout en causant, le rasoir à la main, il oubliait totalement sa barbe; le savon se séchait; il recommençait de plus belle à promener la savonnette sur son menton, puis causait de nouveau, et la barbe durait ainsi des heures entières. Quand il avait fini ses répétitions, il courait pour les affaires du théâtre et bien souvent aussi pour rendre service, car personne ne fut plus serviable, plus dévoué à ses amis que lui. Personne n'a obligé plus d'ingrats; mais connaissant trop le cœur humain pour compter sur de la reconnaissance, l'ingratitude ne le décourageait pas. Son caractère était naturellement gai. Cependant je l'ai vu quelquefois fort triste, paraissant succomber sous tant d'inimitiés qui se déchaînaient contre lui, soit secrètement, soit en public; car, indépendamm

attaques malveillantes de plusieurs journaux, on lui adressait encore d'insolentes lettres anonymes et d'injurieuses caricatures. 11 m'en a parlé deux ou trois fois, et c'était une grande preuve d'amitié de sa part, car il n'aimait pas à se plaindre. 11 n'eut jamais de rancune contre ses ennemi.- 1rs plus acliarnés. Il aima toujours le théâtre, et dans les vingt

dernières années de sa vie il eut des collaborateurs dont les deux principaux furent Mazères et Empis. Tous deux ont conservé de lui le meilleur souvenir. Je le rencontrais fréquemment dans les rues de Paris, tantôt lisant les affiches des spectacles, tantôt cherchant sur des enseignes de magasins des noms pour les personnages de ses pièces.

L'ouverture du nouveau théâtre s'était faite le 30 septembre 1819 avec le spectacle que voici : 1° un prologue de Casimir Delavigne ; 2° Venceslas, de Rotrou; 3° l'Ecole des maris, où je jouais le petit rôle d'Ergaste. Eric-Bernard dans Venceslas, et Victor dans Ladislas, obtinrent un grand succès qui ne se soutint pas longtemps. Quelques jours après, on donna pour les débuts de Joanny, célèbre acteur de province, Adélaïde du Guesclin de Voltaire. Joannv v remplissait le rôle de Vendôme où il fut applaudi avec enthousiasme ; la soirée fut pourtant aussi très belle pour Eric-Bernard.

Le second Théàtre-Francais devait être exploité, comme je l'ai déjà dit, par une société de comédiens dont Picard était le directeur. Devenu en peu de temps l'un des acteurs les plus aimés de ce théâtre, je fus reçu sociétaire la seconde année et ne tardai pas à faire partie du Comité d'administration.

La police avait exigé de l'administration un rideau de tôle qu'on ne devait baisser qu'en cas d'incendie. On voulut dès le premier jour en régaler le public.

et nos jeunes spectateurs avaient pris l'habitude de le

redemander chaque soir pendant assez longtemps. On se voyait contraint de leur obéir pour éviter du tapage. 11 en fut de même du prologue d'ouverture qu'on était obligé de relire à chaque représentation pour satisfaire à un vœu qui se changeait bientôt en menace dès qu'on tardait à l'accomplir.

Casimir Delavigne avait lu au Théàtre-Francais sa tragédie des Vêpres Siciliennes qui n'avait pas été reçue ; Picard s'empressa de la lui demander pour notre théâtre, et elle y obtint un immense succès. Les Messéniennes avaient valu à leur jeune auteur une popularité qu'on lui a fait depuis chèrement expier ; le dépit du refus subi au Comité de lecture du Théâtre-Français inspira à Casimir une satire pleine de verve à laquelle il donna la forme dramatique et qu'il appela les Comédiens. Picard voulut aussi la faire représenter à l'Odéon, et son succès, sans égaler celui des Vêpres, fut cependant très honorable. On la donna avec un prologue composé par Scribe, à ce que je crois. Le prologue réussit; j'y remplissais un rôle ainsi que dans la comédie. Ce furent, pour parler le langage du théâtre, mes deux premières créations. Le prologue ne fut pas donné longtemps. Quant aux Comédiens, ils furent joués un très grand nombre de fois.

Les Vêpres Siciliennes rapportèrent beaucoup

d'argent au théâtre et à Fauteur. Bien avant l'heure du spectacle, les abords de l'Odéon étaient encombrés par la foule, et le nombre de ceux qui ne pouvaient entrer était à peu près égal au nombre des spectateurs admis. Les premiers se dirigeaient en murmurant vers les ponts qu'ils avaient traversés pour les retraverser de nouveau.

La tragédie avait pour elle au second Théâtre- Français l'opinion publique, qui était loin d'être favorable aux acteurs de la comédie. Il v avait là un

engouement qui n'était pas suffisamment justifié. Joanny était placé par quelques-uns au même rang que Talma. D'autres, plus osés, allaient jusqu'à le placer au dessus. J'ai entendu plusieurs fois Népomucène Lemercier, auteur de la tragédie classique à'Apamemnon et du drame quasi-romantique de Pinto, raconter qu'un soir, enchanté du jeu de Joanny dans le C ortolan de Laharpe, après en avoir fait de grands éloges dans la loge de Talma, il s'avisa d'ajouter que son jeu devait avoir de l'analogie avec celui de Lekain : « Alors, disait Lemercier, Talma, qui jusque-là était resté silencieux, fit un bond, s'élança vers moi le regard furieux, les bras frémissants et, d'une voix émue, m'apostrophant avec véhémence : « Comment ! c'est vous, Lemercier, qui dites de pareilles choses ! Vous osez comparer à un grand artiste comme Lekain un pantin comme Joanny ! Travaillez donc pendant vingt ou trente

ans avec conscience ; appliquez-vous à être noble sans emphase, simple sans trivialité, passionné sans extravagance, soyez enfin le premier tragédien de votre pays pour qu'on vous compare, après votre mort, à un homme sans goût, sans vérité, sans mesure, qui joue au hasard, sans avoir conscience de ce qu'il fait et qui, bien souvent, n'arrive qu'à être une vraie caricature! » Cette philippique dans laquelle, à l'aide du nom de Lekain, Talma se vengeait des blessures faites à son amour-propre d'artiste, sembla l'épuiser. Il se rejeta, le sourcil froncé, sur son divan. Tous les assistants gardaient le silence, et Lemercier, sans chercher à soutenir son opinion, se hâta de prendre congé du grand tragédien, lui serrant la main en souriant ; mais Talma ne répondit pas à son étreinte et ne sourit pas, car il n'était pas encore apaisé. Lemercier m'a assuré qu'il avait été aussi beau dans sa colère d'artiste que sur le théâtre dans un rôle étudié. Une autre fois, voici comment Talma, parfaitement de sang-froid , s'exprima sur le talent de Joannv. Il se rendait à l'Odéon avec le docteur Cabarus, pour voir C ortolan. Chemin faisant il lui dit : a Je vais entendre encore l'homme qu'on appelle le Talma de la province. Il a certainement des qualités tragiques; mais il ne connaît pas son art; il ne se connaît pas lui-même. Quand il fait bien, c'est sans le savoir. Ces éclairs une fois passés le laissent dans

une nuit profonde. Il n'est maître ni de sa voix ni de ses gestes, et manque en tout de goût et de mesure. » Cette opinion est juste dans sa sévérité. La sève tragique ne manquait pas à Joanny. Il avait vu Larive et Talma dont il s'inspirait tour à tour. Son jeu était, en général, sans règle et sans talent, très inégal par conséquent. Il se livrait quelquefois à des cris et à dos gestes désordonnés qui côtoyaient le ridicule, et vous déroutait perpétuellement. Un soir vous sortiez du théâtre enchanté de lui, et le lendemain il vous indignait dans le même rôle où vous l'aviez applaudi la veille.

Une actrice très belle, appelée Mllc Gaussin (nom célèbre au théâtre dont elle n'était pas destinée à soutenir l'éclat1, faisait ses débuts à notre théâtre avec quelque succès. Elle devait jouer Hermione dans Andromaque lorsque Joanny fit dire qu'il était malade. Il était souvent atteint de maux de go: Gomme on tenait beaucoup à ne pas remettre cette représentation, on fît auprès de lui de pressantes démarches qui réussirent ; seulement il exigea qu'une annonce orale instruisit le public de l'état de sa voix et réclamât pour lui l'indulgence. J'assistai au spectacle, et Joanny fut superbe. Se défiant de lui, il se gardait de cette fougue, trop juvénile pour son âge et ses forces, qui n'arrivait le plus souvent qu'à l'extravagance et à l'épuisement. Il fut simple. noble, discret dans sa gesticulation d'ordinaire sur-

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abondante ; il eut des mots et des accents à la Talma, et les fureurs qui terminent le rôle d'Oreste excitèrent justement un immense enthousiasme. On s'abordait dans les foyers du public et des acteurs avec un étonnement à la fois flatteur et offensant pour le héros de la soirée. Aux compliments nombreux qui lui furent prodigués , il répondit invariariablement : « Je ne suis pas content de moi : je n'avais pas ma voix ; quand je l'aurai retrouvée, je rejouerai Oreste, et ce sera bien autre chose. » Ce fut autre chose, en effet. Il rejoua le rôle et je le revis. Hélas ! il ne fut pas supportable. Que conclure de là? Que cet acteur avait en lui de très réelles qualités tragiques : la diction, l'âme, la noblesse, mais qu'il semblait ne les avoir reçues que pour en faire rarement usage. Porté à l'exagération par son défaut de goût et par cette soif d'applaudissements qui égare tant d'artistes, il lui eût fallu au contraire, pour obtenir un succès légitime, se contenir au lieu de se livrer. Quand il surveillait son jeu, il arrivait au but; mais son ambition était de le surpasser. De là des efforts continuels, une fatigue contre laquelle il lui fallait lutter pour arriver jusqu'au bout de sa tâche, et c'en est une bien rude que l'état d'acteur exercé de cette façon ! Il ne s'agit plus d'une question d'art mais bien d'une question de force, et la palme doit appartenir non au plus habile mais au plus vigoureux. S'il eût été donné à Joanny de s'en-

tendre et de se juger, sa carrière eût été plus longue et sa renommée plus durable.

C'était d'ailleurs un homme avec qui- les relations étaient fort agréables, et, de plus, un excellent camarade.

Il y avait au second Théàtre-Francais, à cette époque, un autre homme d'un vrai talent, celui-là : c'était Lafargue; il venait du théâtre de la Gaité. et était élève de Talma qui en faisait grand cas. Je l'avais connu au Conservatoire où il avait, un jour, récité avec tant de talent le grand couplet de Mithridate, que Talma lui avait fait les plus grands compliments devant tous. J'avais conservé des relations avec lui et je fus charmé de le retrouver à l'Odéon. Quoique jeune, il jouait les rois et les pères nobles auxquels convenaient sa taille élevée et sa figure grave. Sa voix manquait de force dans la tragédie, ce qui lui fit d'autant plus de tort, qu'il avait pour compétiteur, dans le même emploi, un gaillard vigoureux, doué d'une santé superbe et de cette chaleur inintelligente que tant d'intelligents spectateurs regardent comme la perfection du talent.

Lafargue, pour qui je me pris d'amitié, avait, lui. une grande et fine intelligence, un débit très pur, de la sensibilité vraie, de la noblesse, un excellent ton ; on eût pu lui souhaiter peut-être un peu plus de franchise, car il y avait parfois un peu de ma-

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nière dans son jeu; mais ce défaut, d'ailleurs léger chez lui, était racheté par tant de qualités essentielles, qu'on n'avait pas le courage de le lui reprocher. Si la mort ne l'eût enlevé au commencement de sa carrière dramatique, il eût été le digne successeur de Baptiste aine ; il lui était même préférable sous bien des rapports, jouait mieux que lui la tragédie et avait des qualités physiques que l'autre était loin de posséder. Dans l'Agamemnon cYIph? génie en Aultde, il unissait à la majesté royale et à la sensibilité des nuances fines qui n'appartiennent qu'aux talents supérieurs; rien n'égalait la perfection de son jeu dans le Lusignan de Zaïre ; il produisait un effet très grand dans cet hémistiche si simple : Soutiens-moi, Châtillon! et était si pathétique que je ne le vis jamais dans ce rôle sans qu'il m'arrachât des larmes. Aussi, chaque fois qu'on donnait Zaïre, était-on sûr de me voir à l'orchestre pendant tout le second acte.

Le public ne comprit pas, dans les commencements, toute la valeur de cet artiste; mais bientôt il lui rendit pleine justice, et son rival, qui avait réussi en frappant fort, faute de frapper juste, vit son succès décroître chaque jour, tandis que celui de Lafargue grandissait de plus en plus. L'intelligence, cette fois, triomphait de la force : cela n'arrive pas assez souvent. Il faut dire aussi que, très remarquable dans l'ancien répertoire , Lafargue ne

l'était pas moins dans les rôles nouveaux, ce qui en faisait un comédien complet. Depuis lui, je n'ai vu personne dans son emploi qui put lui être égalé.

Puisque je suis en train d'énumérer le personnel delà troupe dite du second Théâtre-Français, je ne puis oublier deux acteurs sociétaires chargés de remplir ce qu'on nomme en argot de coulisses les manteaux, les grimes et les financiers; il est rare qu'un comédien soit propre également à ces trois genres de rôles; les uns exigeant certaines qualités qui, ailleurs, sont plutôt des défauts. Ainsi l'embonpoint nécessaire dans Turcaret est un contresens dans Harpagon; la décrépitude des vieillards des Fourberies de Scapin ne convient pas au Sganarelle de l'Ecole des Maris et à l'Arnolphe de l'Ecole des Femmes, qui sont des hommes de quarante ans, pleins de passion et d'énergie. En ajoutant aux personnages que je viens de citer :. Sganarelle de l'Amour médecin, Orgon de Tartufe, Georges Dandin, Harpagon de l'Avare, Ghrysale des Femmes savantes, Orgon du Malade imaginaire, on arrive à convenir que cet emploi où Provost, mort trop jeune, a laissé de si brillants souvenirs, est le plus varié et le plus beau du théâtre de Molière.

L'un des deux acteurs qui en étaient chargés se nommait Duparay ; il avait commencé par les rôles comiques, et c'est de lui que le correspondant

Vanhove parlait quand il m'avait écrit : « Le co- « mique qui vient de débuter à Rouen est tombé ; « voulez-vous risquer le paquet? » J'avais demandé à Potier ce qu'il pensait de lui et si le public avait été juste dans sa sévérité; il me répondit affirmativement, en ajoutant : « Ce n'est pas que Duparay manque de talent, mais il est trop grand et trop âgé pour l'emploi des comiques et manque de la vivacité nécessaire aux valets. » Potier l'avait très bien jugé, et Duparay souscrivit à l'arrêt du parterre rouennais, puisque partir de cette époque, il renonça tout à fait à l'emploi des comiques pour prendre celui des grimes. Il revint à Paris et joua à la salle Favart où les acteurs de l'Odéon s'étaient réfugiés après l'incendie de leur théâtre, sous la direction de Picard. Engagé au second Théâtre- Français, il avait pour chefs d'emploi Perroud et Ghazel. Le premier, d'abord acteur en province, était depuis longtemps à Paris; il y avait débuté au théâtre Louvois, et lorsque Picard quitta la scène, ce fut lui qu'il présenta au public comme son successeur. Il avait été bien accueilli et était devenu un des favoris du parterre de l'Odéon. Quoique né à Lyon, il avait un accent toulousain qu'il devait, disait-on, à l'habitude de jouer les gascons où, en effet, il était très bien placé ; il se tirait habilement des rôles les plus opposés et réussissait surtout au moyen de la chaleur toute méridionale qu'il appor-

tait dans son jeu. C'était ce que nous appelons un brûleur, et il y avait chez lui plus de métier que de talent réel; le naturel lui manquait. Son étoile pâlissait, quand l'ancien Odéon se transforma en second Théâtre-Français.

Chazel, lui, avait l'embonpoint et le physique parfait du financier de l'ancienne comédie; son jeu, qui ne manquait pas d'intelligence et de rondeur,, était mou et lent ; il se donnait une peine extrême pour être simple. Dans une parodie donnée au théâtre de la Porte-Saint-Martin, on disait de lui :

Cet épais financier, qui là tout seul babille, Cherche le naturel comme on cherche une aiguille.

Sa mémoire était souvent infidèle, mais une chose digne de remarque, c'est que, lorsqu'il manquait de mémoire au milieu d'un vers, comme il avait le sentiment de la mesure, il remplaçait toutes les syllabes involontairement omises par des sons inarticulés, des eu eu qui, à défaut des mots, suppléaient au moins au nombre de syllabes exigé.

Le parterre préféra bientôt aux deux chefs d'emploi celui qui devait les doubler, et Duparay, dans des rôles bien inférieurs à ceux que remplissaient les autres, sut se faire applaudir de plus en plus et devint bientôt un des comédiens les plus aimés de notre théâtre. On sait qu'il entra plus tard à la Comédie-Française, où la faveur du public Le suivit jusqu'à la fin. Dans certains grimes il avait un

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naturel précieux et une bonhomie admirable : dans le Géronte du Médecin malgré lui, par exemple, et dans Argan des Fourberies de Scapin. C'était un caractère singulier, taciturne, et quelquefois même sombre dans les coulisses ; sa gaité s'éveillait dès son entrée en scène, il ne la renfermait pas dans ses rôles seulement et cherchait à faire rire ses camarades par des lazzis ou des mots dits tout bas, dont les spectateurs ne s'apercevaient point; il avait surtout un certain clignement d'oeil d'un effet irrésistible sur quelques actrices. Dans la pièce de Bertrand et Raton, où il représentait ce dernier personnage avec beaucoup de talent, Mlle Brocard, chargée du rôle de la reine, dut le supplier tout bas de ne pas continuer ses charges : — « Duparay, murmurait-elle entre ses dents, avec une petite agitation convulsive, je vous en prie, ne me faites pas rire î » il fut inflexible ; enfin, n'y pouvant plus tenir, l'actrice laissa échapper un éclat de rire et fut sifflée. Ne croyez pas qu'en rentrant dans les coulisses son camarade lui en exprima ses regrets et lui offrit ses excuses; non : il s'assit et reprit son silence jusqu'au moment de sa rentrée en scène. Picard l'appelait La Ramure, du nom d'un personnage du Roman Comique.

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