‹ Memoires de Samson, de la Comedie-francaiseChapitre 32 sur 48 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Mon ami Provost. — Notre comité de lecture. — Mot d'Andrieux. — Nos partages. — Un journaliste pratique. — Un pas de deux chez le directeur de l'Opéra. — Le Voyage à Dieppe.

Quand je revins de Rouen, je voulus revoir le Conservatoire et j'assistai à une classe de Saint- Prix. C'est là que je fis connaissance avec Provost, qui cumulait avec sa position d'élève les fonctions de répétiteur ; je les avais remplies aussi quand j'étais pensionnaire; seulement, vu les avantages que m'assurait mon internat, on ne me les payait pas, tandis que Provost recevait pour cela un léger traitement. Quand il fut question d'entendre les sujets qui se présentaient pour le second Théâtre- Français, ce fut Provost qui fut choisi pour leur donner la réplique; l'intelligence avec laquelle il s'acquitta de son emploi le fit juger digne d'être lui-même admis parmi nous, et Picard l'engagea pour les jeunes premiers tragiques et comiques. Malheureusement il ne possédait pas les qualités physiques nécessaires à ce genre de rôles ; il se

vit donc obligé d'y renoncer et se chargea des confidents dans la tragédie et dans la comédie, de tous les personnages secondaires qu'on voulait bien lui confier; son zèle ne refusait rien et le soin qu'il apportait à l'exécution du plus petit rôle, son excellente mémoire, les services qu'elle lui permettait de rendre au théâtre, tout cela en fit bientôt un des, sujets les plus utiles. Il acquit de cette façon l'habitude de la scène et les sympathies du public. Provost est un exemple qui peut servir aux jeunes comédiens : c'est à un travail constant, à une persévérance que les difficultés ne rebutèrent point et qui ne se découragea jamais, qu'il dut plus tard son précieux talent et la haute position qu'il occupe à la Comédie-Française. Quand je quittai l'Odéon, il me succéda dans l'emploi des comiques, où il eut quelque succès, mais il comprenait que sa véritable place était marquée dans les grimes et les manteaux; il n'attendait, pour s'y essayer, que les modifications que l'âge devait nécessairement apporter dans son physique. Je l'encourageai beaucoup dans ce dessein, et lorsqu'il crut le moment arrivé, il quitta le théâtre de la Porte-Saint-Martin, où les événements l'avaient conduit et où, presque toujours, il remplissait les rôles de traîtres, ce qui, par parenthèse, lui avait valu la haine des auditeurs du paradis. Provost m'a souvent raconté que, après un drame fait sur Napoléon Ier, dans lequel il re-

présentait Hudson Love, on était obligé de le faire partir, la représentation finie, par une petite porte de derrière, parce que tous les gamins l'attendaient à la sortie, en lui disant des injures et en lui montrant le poing.

Donc, après avoir fait de sérieuses études dans son nouvel emploi, Provost, qui avait une grande foi en ma sincérité, me pria de l'entendre dans Grvsale des Femmes savantes et de lui dire franchement mon opinion, m'assurant que, quelle qu'elle fût, il s'y conformerait; je ne fus pas incertain un seul moment et lui prédis dans le genre qu'il prenait tous les succès qu'il a obtenus. Depuis,une bonne amitié nous unit pendant de longues années. Sa mort laisse dans les ransrs des cornédiens français un vide bien difficile à combler.

Nous avions au second Théâtre-Français un comité, de lecture composé d'hommes de lettres et de sociétaires. Les hommes de lettres étaient Picard, Raynouard, Auger, Andrieux, tous quatre de l'Académie française ; Droz, qui y fut reçu plus tard, et Loraux, ami de Picard, tout à la fois sociétaire et caissier. Les pièces étaient préalablement, soumises à un examinateur dont les rapports étaient lus au commencement de chaque séance. Les membres littéraires du comité étaient fort exacts aux séances, mais ils étaient toujours devancés par Ray nouard qui, en attendant ses collègues, tirait invariablement

de sa poche des papiers qu'il paraissait consulter. Raynouard avait donné à la Comédie-Française deux tragédies historiques , les Templiers et les États de Blois, la première jouée sous l'Empire et la seconde sous la Restauration. Le succès des Templiers fut très grand. Membre du Corps législatif, Ravnouard avait été l'un des rédacteurs du fameux rapport qui provoqua la foudroyante colère de l'Empereur. C'était un Provençal qui avait un accent très prononcé. Il était très aimable, et comme nous nous trouvions souvent en tête à tête, étant les deux membres les plus exacts du comité de lecture, je me plaisais à le faire causer. Il me raconta entre autres choses que l'Empereur , après avoir vu les Templiers, lui dit que l'ouvrage aurait dû être fait dans un tout autre sens. Les Templiers, selon lui, ne méritaient pas l'intérêt qu'ils inspiraient dans l'œuvre de Ravnouard. La royauté avait eu raison de détruire un ordre qui devenait un danger pour elle. Il y avait contre les Templiers d'assez justes griefs pour justifier leur procès et leur supplice, et c'est dans cet ordre d'idée que la tragédie eût dû être faite. — t< Sire, répondit l'auteur, ma pièce écrite dans ce sens n'eût réussi que devant un auditoire composé de monarques. » Le caractère de Raynouard était fort honoré : secrétaire perpétuel de l'Académie française, il se démit de ses fonctions, dans lesquelles il fut remplacé par Auger.

Andrieux jouissait aussi de l'estime publique. Professeur de littérature au Collège de France, il était adoré de son jeune auditoire : lorsque j'étais encore élève au Conservatoire, je courais, au sortir de la classe, vers le quartier latin pour assister àses leçons. Très petit, très laid, portant lunettes, ayant une voix très faible et très désagréable, Andrieux me déplut dès qu'il commença à parler, la première fois que je le vis, et je me promis tout bas de ne pas entendre toute la leçon ; mais il ne tarda pas à s'emparer de mon attention, à m'intéresser, moins encore peut-être par les choses qu'il disait que par la manière dont il les disait. Chose étrange ! chez cet homme, si dépourvu des dons physiques nécessaires à l'orateur, il y avait du charme. On a dit très ingénieusement de lui qu'il se faisait entendre à force de se faire écouter. On contait qu'étant membre du tribunat,un jour qu'il commençait un discours par ces mots : « Il y a ici un petit malentendu», une voix s'écria : — «C'est vous!» Le mot était impoli sans être juste. Il y avait dans cette nature si chétive beaucoup de courage et une grande indépendance. Le tribunat ayant été supprimé à cause de l'opposition qu'il faisait au gouvernement consulaire, dans une entrevue qu'il eut avec Andrieux, le premier Consul s'avisa de lui dire pour justifier ce coup d'État : « Messieurs les tribuns, vous étiez gênants pour le gouvernement, vous ré-

DE SAMS0N. 201

sistiez toujours. » — « Général, répondit le tribun dépossédé, on ne s'appuie que sur ce qui résiste. »

On désignait ordinairement Andrieux sous le nom de l'auteur des Etourdis, parce que cette pièce passa longtemps pour une œuvre pleine d'esprit et de goût; aujourd'hui, quand on en parle, car l'oubli a déjà commencé pour tous deux, on ne s'exprime qu'avec dédain sur l'auteur et sur l'ouvrage. Je crois donc faire acte de courage en défendant l'un et l'autre et en m'honorant ici de l'amitié qu'An drieux voulut bien me témoigner toujours.

Il y avait un autre homme que je voyais souvent chez Picard ; c'était Droz. Tous deux étaient liés intimement et Picard avait de la vénération pour son ami. Il m'a souvent répété que c'était un caractère antique. Droz était sans ambition ou plutôt il n'en avait qu'une : entrer à l'Académie française. Il y entra en effet et, de plus, fut membre aussi de l'Académie des sciences morales.

Longtemps incrédule, Droz consacra ses dernières années à la défense des croyances religieuses. Je l'ai beaucoup vu ; il parlait avec une lenteur extrême. C'était un homme honnête, bon et conciliant.

Auger avait des formes moins aimables ; je n'ai eu toutefois qu'à me louer de lui. Quand je l'ai connu, il était secrétaire perpétuel de l'Académie. Il devait sa réputation à des travaux dans plusieurs

journaux, à des éloges couronnés par l'Institut et surtout à ses commentaires sur Molière. Il termina ses jours par un suicide en 1828, et la nouvelle en fut donnée le jour même de l'enterrement de Picard.

Vers la fin de 1821. on donna au second Théâtre- Français la première représentation du Paria, de Casimir Delavigne. Cette tragédie fut reçue du public avec enthousiasme et cependant ne nous donna pas les recettes magnifiques des Vêpres Siciliennes. L'année suivante, Delavigne, sollicité par les comédiens français, leur lisait V Ecole des Vieillards. qu'ils recevaient à l'unanimité. Talma pria l'auteur de lui en confier le principal rôle, et on sait quelle part il eut dans le grand succès de l'ouvrage, où il jouait à côté de Mllc Mars.

La désertion de Casimir Delavigne porta un coup funeste à notre caisse; elle perdit peu à peu l'habitude des brillantes recettes, et nous nous vîmes souvent condamnés à cette solitude qui devint bientôt une tradition pour le théâtre de la rive gauche. Les nouveautés heureuses n'abondaient pas : Joanny, qui avait d'abord fait quelques recettes, n'attirait plus le public; il avait même déjà voulu nous quitter, séduit qu'il était par les propositions de la Comédie-Française. Après avoir pressé les mains de Picard en lui disant : « Je ne me séparerai jamais de vous, je suis au second Théâtre-

Français pour la vie», il s'était engagé Je parole avec le comité de la rue Richelieu et se trouva dans une position difficile chez M. de la Ferté, surintendant des théâtres rovaux, entre les sociétaires de la Comédie-Française et le directeur du second Théâtre ; d'un côté on lui disait : « Ne nous avez-vous pas assuré que vous étiez libre de tout engagement? a et il répondait humblement : «C'est vrai» ; de l'autre côté, on lui posait cette question : « N'avez-vous pas déclaré que vous vous regardiez comme appartenant àl'Odéon, et ne vous ètes-vous pas engagé d'honneur vis-à-vis de son administration?» et il répondait, toujours avec la même humilité : « C'est vrai ». Enfin l'affaire s'arrangea : nous gardâmes Joannv, dont l'absence nous eût été très préjudiciable sans que son talent pût profiter beaucoup au théâtre qui possédait Talma. Peut-être notre camarade avait-il compris le danger pour lui d'une concurrence sur la même scène avec le Roscius de cette époque, dont il honorait l'immense talent. C'était un fort honnête homme, mais il était faible, et l'on comprend qu'il ait été séduit par des offres qui flattaient en même temps ses intérêts et sa vanité. Enfin, tout le monde, je crois, s'applaudit du dénouement de ce petit drame de coulisses.

On se rappelle que nous étions sociétaires ; or, au point de vue du partage des bénéfices, ce titre

ne constituait qu'une sinécure. Nos assemblées à la fin de chaque mois étaient invariablement attristées par le compte rendu de notre position, que Loraux, notre caissier, terminait toujours par ces mots lugubres : « Il n'y a pas lieu à partage ». Alors nous jetions les uns sur les autres de mélancoliques regards que nous ramenions ensuite sur notre directeur, l'unique espoir et le seul consolateur que nous eussions dans nos revers. Assis à côté de Loraux, Picard se penchait alors vers lui et lui disait, en aspirant une forte prise de tabac : « On peut faire un petit partage ». Un léger sourire reparaissait alors sur toutes les figures. Loraux seul, la mine renfrognée, formant un contraste parfait avec la joviale physionomie de l'auteur de la Petite Ville, jetait assez brutalement ces mots à Picard : « Voilà comme tu es ! tu ne veux donc pas que le théâtre paie ses dettes?» — «Je veux avant tout que ses acteurs mangent pour pouvoir jouer la comédie», répliquait notre brave directeur ; et là-dessus, prenant une plume et du papier : « Tiens! disait-il, tu peux ajourner tel paiement ; tu ne donneras qu'un acompte sur cette autre note... » et, continuant ainsi sur le livre de Loraux une inspection qui désolait celuici, Picard, en additionnant les sommes retranchées, arrivait en effet à nous offrir un partage, modique il est vrai, mais qui, du moins, nous

permettait de vivre (assez mal). Ajoutons que l'estime générale dont jouissait notre excellent directeur contribuait à donner à nos créanciers une patience qui, sans cela, leur eût peut-être manqué. Cependant le théâtre ne se relevait pas, et, comme toujours, c'était à notre administrateur qu'on s'en prenait de notre adversité : il ne savait pas attirer les auteurs, disait-on!; auteur lui-même, il les éloignait au contraire. Les attaques contre lui se succédaient sans relâche, surtout dans les journaux de théâtre; il y en avait un alors très redouté dans les coulisses ; le rédacteur en chef de cette feuille, qui composait à lui seul toute la rédaction, avait trouvé un moyen bien simple pour acquérir promptement une fortune: il fit savoir tout bonnement à tout le peuple des directeurs, auteurs, acteurs, compositeurs, chanteurs, danseurs, instrumentistes, que l'abonnement à son journal donnerait droit à l'éloge, et l'abstention à l'injure ; je dis injure, car il est impossible d'appeler d'un autre nom la prétendue critique de ce juge délicat. Il y avait eu avant lui des plumes vénales, mais aucune ne l'avait encore été avec tant d'audace et de cynisme. « Je contribue à la fortune des artistes par mes éloges, disait-il hautement; il est donc juste qu'ils fassent la mienne. » Et comme l'abonnement, vu la modicité du prix, n'était pas suffisant pour procurer l'opulence dont un si honnête

i206 MÉMOIRES

homme pût se contenter, il exigea bientôt des sommes supplémentaires et même des cadeaux; il ne refusait rien : meubles, bijoux, argenterie, tableaux, vins fins et liqueurs de toutes espèces ; il se faisait gloire de ces présents et disait volontiers à ceux qui venaient le voir : « Voici un Talma, désignant un tableau de quelque prix. Cette pendule n'est pas seulement de Bréguet, elle est de Bourgoin. » Il donnait quelques dîners, et c'est là surtout qu'il se plaisait à étiqueter, en causant, du nom de ses donateurs, tout ce qui paraissait sur sa table : ((Buvez donc un peu de mon Potier », s'écriait-il en riant, car il jouissait gaiment de son opprobre. — « Goûtez-moi ce Mars, il est délicieux. » C'est ainsi qu'il déroulait devant ses convives ébahis la liste de ses tributaires. Je pense' que ces derniers auraient préféré l'anonyme à cette indiscrétion calculée, qui mettait à nu la faiblesse dont ils rougissaient; mais le folliculaire tenait, lui, au contraire, comme les fats, à compromettre ses conquêtes. Aussi, quelque abondant et délicat que fût le dîner qui lui était offert, il ne le satisfaisait pas s'il en était le seul convive ; il ne voulait pas qu'on le traitât avec un mystère offensant pour sa vanité ; il lui fallait des témoins de ses victoires, et il exigeait de ceux qui se condamnaient à ses louanges des apparences d'estime et de considération, ne pouvant prétendre au-delà.

Picard avait été autrefois utile à cet homme, mais ce souvenir n'arrêta pas le folliculaire que rien ne faisait jamais dévier de la ligne qn'il s'était tracée. Gomme le directeur du second Théâtre- Français n'avait pas cru devoir acheter son appui, il l'inscrivit parmi ses victimes, et lui fit cette insolente guerre dont il avait l'habitude. Il attaqua d'abord en lui l'ancien comédien , puis le directeur, l'auteur, l'académicien, et enfin, l'homme. Picard ne fit rien pour le désarmer, et ne se vengea de lui que par un nouveau service qu'il lui rendit, service très désintéressé, car il savait, par expérience, que la reconnaissance était sans aucun pouvoir sur cette àme stoïque. L'écrivain en question avait, avant d'être arrivé à la fortune, un modeste emploi dans un ministère ; le ministre, qui estimait fort notre directeur, lui dit un jour : « Monsieur Picard, je suis indigné des articles injurieux que ce X... écrit chaque jour contre vous. Je n'aime pas à renvoyer les gens. Cependant je mets son sort entre vos mains. Un mot de vous et je le destitue. » Picard pria le ministre de ne pas lui faire perdre son emploi, et cela fut fait. C'est Roger, de l'Académie française, qui raconta ce fait un jour au comité de lecture de l'Odéon, en reprochant vivement à son confrère ce qu'il appelait un acte de faiblesse, et celui-ci répondit : « Que voulez-vous? je n'ai de ma vie pu me résoudre à faire perdre à qui que ce

soit son pain de tous les jours. » Roger n'avait pas tort d'accuser de faiblesse notre bon directeur. C'est aussi le reproche que je me permettais de lui adresser, car il m'avait autorisé à lui dire mon avis sur toute chose ; il avait souvent la bonté de venir chez moi me parler des affaires du théâtre, et me témoignait une estime et une confiance qui m'embarrassaient parfois quand je songeais à la distance que mettait entre nous, son âge et sa position littéraire. J'allais le voir souvent aussi le matin, à l'heure de sa barbe, et il m'invitait presque toujours à déjeuner. Mme Picard se joignait à son mari pour me retenir, car je dois dire qu'elle semblait avoir pour moi une bonne amitié. Les lundis il y avait place à la table du directeur pour le semainier qui venait faire avec lui le répertoire de la semaine. Quand c'était mon tour, je n'avais garde de me dérober à cette agréable obligation. J'avais pour Picard un tendre attachement que redoublaient encore les injustes attaques dont il était l'objet. Cet excellent homme, vaincu enfin par les haines implacables qui ne lui laissaient aucune trêve, me fit venir un jour dans son cabinet, et me raconta, avec une pénible émotion, le découragement qui s'emparait de lui : « Que dois-je faire ? me dit-il, je sais que vous m'aimez, et je suivrai votre conseil, sûr qu'il sera sincère et désintéressé». — «Monsieur, lui répondis -je, vous me jugez bien et je vous en

remercie. Il serait de mon intérêt que vous restassiez directeur ; mais votre repos m'est cher, et je souffre de le voir troubler pour tant d'odieuses attaques. Pour y mettre fin, abandonnez cette direction qui ne vous offre, au dehors, que des inimitiés, au dedans que des ingratitudes.» Je disais vrai, car parmi les acteurs qui, tous, étaient plus ou moins ses obligés, deux ou trois à peine partageaient les sentiments que Picard m'inspirait à si juste titre, et sa retraite n'excita parmi eux qu'un honteux sentiment de joie.

Picard, comme je l'ai déjà dit, avait été comédien dans sa jeunesse. Il avait à trente-sept ans quitté cette profession qu'il aimait, pour entrer à l'Académie française. C'était sa première femme qui, disait-on, l'avait engagé à solliciter les honneurs du fauteuil ; mais plus d'une fois il s'en était repenti. Il fut nommé, presque en même temps, administrateur du théâtre de l'Opéra, situé alors sur la place Louvois, à côté du théâtre où il avait été si souvent applaudi, comme auteur et comme acteur. Ce fut là le plus beau temps de sa vie, et il composa à cette époque ses meilleures comédies. Aimé du public, membre de l'Académie, pourvu d'une place honorable qui lui assurait l'aisance, et lui laissait assez de loisir pour écrire de nouvelles comédies, il semblait qu'il dût se trouver heureux, et cependant, ce fut là qu'il ressentit un

mal inconnu de lui jusqu'à ce jour, l'ennui. ci Quand je me rendais à mon cabinet d'administrateur, me disait-il, il me semblait marcher au supplice; je me rappelais mes répétitions si gaies du théâtre Louvois, et je soupirais. » Il y avait une séance par an, consacrée à la fixation du budget des dépenses, et Picard en était le président. Il m'a souvent conté comment tout s'v passait. Il y avait là, d'ordinaire, Gardel, maître de ballets à l'Opéra, où il avait eu longtemps des succès comme danseur. Il faisait, depuis, représenter à ce théâtre des ballets pantomimes, empruntés, pour la plupart, à la mythologie , dans lesquels Mme Gardel, sa femme, jouait toujours les principaux rôles. (Elle était d'une maigreur trop remarquable/) Auprès de lui siégeait Gourtin qui, je crois, était l'administrateur comptable, et dont la femme tenait aussi à l'Opéra un certain rang dans la danse. Ces deux messieurs avaient les formes les plus graves et les plus cérémonieuses. Or, quand on arrivait à la question de savoir si Mme Gardel devait être conservée aux mêmes appointements, M. Courtin se levait, et déclarait d'un ton solennel qu'il ne pouvait s'élever un doute sur les services rendus par Mme Gardel au théâtre de POpéra, et qu'il était de l'honneur de l'Académie impériale de musique de ne rien retrancher aux émoluments d'une artiste aussi distinguée. Il se rassevait alors en saluant Gardel,

DE SAMS0N. 21 1

qui lui rendait son salut, accompagné du plus gracieux sourire. Bientôt venait le tour de Mme Courtin. C'était alors à Gardel de se lever, et de reproduire, en faveur de cette dame , les mêmes arguments et les mêmes éloges que Courtin venait d'employer en l'honneur de Mme Gardel. Picard baissait la tête en signe d'adhésion après chaque discours, et c'est ainsi que le vote se formulait.

Il arriva une fois quelque chose d'assez plaisant. L'Empereur devant venir le soir à l'Opéra, avait fait connaître son désir de se retirer de bonne heure et Picard avait alors supprimé dans le spectacle un pas de deux dansé par Albert et Mme Delisle ; on lui avait assuré que le pas durait plus de dix minutes, ce qui dépassait le temps accordé par Sa Majesté impériale. Mais les deux Majestés de la danse ne pouvaient consentir à cette éclipse de leur gloire. Or, le matin du jour en question, ils entrent tous deux en costume de danse dans le cabinet du directeur. Mme Deiisle va droit à Picard et, sans dire un seul mot, met la main dans le gousset de son gilet, en tire sa montre et la lui met entre les mains en lui faisant signe de regarder l'heure. Albert, muet comme elle, la prend par la main et les voilà tous deux, sans danser, figurant avec les pieds le pas en question. Quand ils ont fini, Picard remet sa montre dans sa poche et dit: «C'est juste. Une dure que dix minutes. Le pas sera dansé. » Il le fut en effet

à la satisfaction du moderne César et des deux étoiles de l'art chorégraphique.

Picard souffrait avec peine qu'on le comparât à Dancourt, auquel il avait raison de se croire supérieur; une idée le tourmentait : c'était de s'élever au dessus du genre où il avait si complètement réussi; il tenait à justifier son entrée à l'Institut par une gloire plus littéraire, plus haute. Il chercha un sujet remarquable par sa portée philosophique et voulut montrer sur la scène un homme qui, ayant fait ses preuves de probité et de désintéressement , vante son infaillibilité au moment même où, vaincu par des circonstances fatales, il cherche à transiger avec les sévères devoirs de l'honneur. Cette comédie devait s'appeler Les Capitulations de conscience , titre qui semblait promettre une grande œuvre dramatique où l'auteur des Marionnettes et des Ricochets fouillerait plus avant dans les replis du cœur humain. Ses forces le trahirent; il échoua et fut obligé de revenir au genre dont il ne devait plus sortir désormais et dans lequel il fut toujours si heureux. On ne peut refuser à Picard l'esprit d'observation, lagaîté la plus franche, delà verve, l'entente de la scène et l'originalité. Qualités et défauts, tout est bien à lui dans ses pièces. Il a eu le tort d'écrire parfois en vers; il en convenait et y renonça. Quant à sa prose, si on n'y trouve ni la concision mordante de Le Sage, ni la brillante causticité de Beaumar-

chais, si quelquefois elle est un peu verbeuse, elle est du moins toujours vive, naturelle et abondante en mots piquants où les caractères se révèlent. Cet auteur s'est attaché surtout à peindre la classe bourgeoise et il me semble que nul n'y a mieux réussi que lui. Le Collatéral, la Petite Ville, les Ricochets, les Marionnettes. M. Musard, les Deux Philibert, les Voisins, la Vieille Tante, VA IcadedeMolorido. sont des ouvrages remarquables. Picard fait rire, chose devenue assez rare, etpresque toujours sa plume fronde un travers et donne une leçon sans en avoir l'air. C'est là surtout, à mon avis, que doit tendre l'auteur comique. Quand il eut abandonné la direction de l'Odéon, il s'adjoignit souvent Mazères et Empis comme collaborateurs. Il fit entre autres V Agiotage avec Empis et les Trois Quartiers avec Mazères. Cette dernière pièce eut un grand succès de vogue à la Comédie-Française. Mais je m'arrête, car je m'aperçois que mon amitié pour Picard m'entraîne à écrire sur lui une véritable notice biographique. Quittons donc cet excellent homme pour revenir au second Théâtre-Français.

LeVoyage à Dieppe, pièce de Waflard etFulgence, aui avait été reçue sous la direction de Picard, ne fut jouée que lorsque Gentil fut appelé à le remplacer. Gentil était l'ami et le collaborateur habituel de Désaugiers. Je ne crois pas qu'il ait laissé une pièce de lui seul ; aussi, après la mort du

joyeux chansonnier, fit-on courir ce mot dont on a depuis fait usage si souvent : « Désaugiers est mort, Gentil est enterré. » Pour en revenir au Voyage à Dieppe, l'ouvrage eut un succès complet de rire et d'argent. Je me rappelle un curieux incident delà première représentation. On jouait avant la nouveauté Rodogune, dont le rôle était rempli par une actrice que la jeunesse du quartier latin n'avait pas accoutumée aux témoignages de sa bienveillance. Dès qu'elle paraissait, les murmures se faisaient entendre et souvent les sifflets venaient s'y joindre. Elle manquait de beauté, et les formes arrondies surtout se faisaient, vainement désirer en elle. Les artifices* au moyen desquels l'artiste s'efforçait d'y suppléer furent mis à découvert dans cette soirée par un mouvement fatal à l'infortunée tragédienne. Dans le moment où Gléopàtre est en proie aux souffrances causées par le poison qu'elle vient '1 ■ boire, Rodogune la regarde et s'écrie en s'adressant à Antiochus :

Seigneur, voyez ses yeux Déjà tout égarés, troubles et furieux.

Cette affreuse sueur qui couvre sou visage, Cette gorge qui s'enfle...

Or. à ce moment, la tunique de Mlle H.... rattachée par une agrafe sur son épaule, en descendit tout à coup, dérangée par un geste tropvéhément,

et laissa voir, au lieu d'une gorge qui s'enfle, une surface entièrement plane. Un rire universel retentit dans toute la salle. Cependant c'est à Cléopàtreetnon à Rodogune que s'adressaitl'hémistiche malencontreux, mais le public, las de s'ennuyer, saisit avidement cette occasion de se distraire et la pièce finit au milieu d'un éclat de rire. Les auteurs du Voyage à Z?/e/;^e qu'étonnait l'immense succès de ce petit ouvrage, prétendaient qu'il fallait l'attribuer à la représentation àeBodoguneet au désir éprouvé par les spectateurs de se divertir un peu après deux mortelles heures d'ennui, et ce fut bientôt, à chaque nouveauté, à qui demanderait Rodogune ou une autre tragédie aussi mal jouée pour précéder la pièce nouvelle.

Donc le Voyage à Dieppe nous procura des dividendes, chose rare, comme je l'ai dit, parmi nous, et grâce à des bals masqués que nous donnâmes à notre théâtre pendant le carnaval, et qui furent très suivis, nous eûmes un hiver excellent; mais là s'arrêta notre prospérité et, notre vaste salle redevint bientôt un désert. Gentil abandonna la direction ; je ne sais si ce fut de son plein gré, ou s'il eut à subir la volonté ministérielle; quoi qu'il en soit, il fut remplacé par un. M. Gimmel, dont le nom inconnu dans les lettres, ne l'était pas moins dans les théâtres et dans l'administration. Nous étions placés alors sous la haute protection du marquis de Lau-

riston, ancien serviteur de Napoléon Ier, devenu, sous la Restauration, maréchal de France et ministre de la maison du roi. Nous eûmes, à cette époque, un succès moins fructueux que celui du Voyage à Dieppe, mais fort honorable, avec une comédie en cinq actes et en vers, intitulée Luxe et Indigence, dont Dépagny était l'auteur; j'y représentais un valet fourbe et audacieux et j'avais au cinquième acte un récit qui enleva le dénoûment. M. de Lauriston, qui assistait au spectacle, me fit faire tous ses compliments; on trouva qu'il y avait unprogrès sensible dans mon exécution. Duvicquet, qui rédigeait alors le feuilleton du Journal des Débats, parut enchanté de moi ; plusieurs personnes qui étaient près de lui, pendant cette représentation, me l'affirmèrent, et chacun de me dire : « Vous allez avoir un bel éloge demain dans son article. » Le jour où l'article en question devait paraître, je cours au café Voltaire. Là, je m'empare avidement du journal et, laissant cette fois la politique de côté, mes regards parcourent rapidement le feuilleton; tous les acteurs y étaient loués, et, sur moi, pas un mot : « C'est qu'il m'a fait une place à part dans le corps de l'article probablement, me dis-je à moimême, j'ai mal lu. » Et me voilà reprenant tout le compte rendu avec une application fébrile depuis la première ligne jusqu'à la dernière. 0 déception cruelle ! je n'étais pas même nommé, et de tous, je me

trouvais le seul dont il ne parlât point. D'où venait cette omission volontaire? Je ne devais rapprendre que bien plus tard. On avait représenté, à l'Odéon, une petite pièce intitulée Apollon II, dans laquelle j'avais joué un rôle de journaliste, et Duvicquet n'entendait pas raison sur cet article. Il s'était déjà abstenu de parler dans les Débats d'une comédie en cinq actes, de Delaville, intitulée le Folliculaire, et il me garda rancune longtemps de ce qu'il regardait comme une injure personnelle. On lui avait dit, en outre, que j'avais collaboré à l'ouvrage (ce qui était faux) ; mais ce sont là de ces services d'amis qui m'ont été souvent rendus dans le but charitable de me susciter des inimitiés dont j'ignorais la source. Pauvres artistes! voilà l'impartialité que nous trouvons la plupart du temps chez nos juges!

Ce fut à ce moment, je crois, que M. Gimmel me proposa des fonctions qui eussent consisté à diriger, à notre théâtre, toutes les répétitions, non seulement des ouvrages nouveaux, mais encore de ceux de l'ancien répertoire. Ce n'était pas une régie, c'était une sorte de professorat qui m'était offerte. Cette proposition honorable servait mes intérêts, à ce que m'assurait M. Gimmel, puisqu'aux 10,000 francs de traitement annuel que je touchais comme acteur, il devait être ajouté des appointements dont j'aurais lieu d'être satisfait, me disait-

il. On n'attendait que mon acceptation pour en fixer le chiffre; je n"hésitai pas à répondre par un refus. J'embrassai d'un coup d'oeil les fatigues de ce nouvel emploi, le temps qu'il m'enlèverait pour l'étude de mes rôles, la jalousie qu'une telle position éveillerait parmi mes camarades et les luttes perpétuelles auxquelles m'exposerait l'amour-propre des comédiens, non moins chatouilleux que celui des gens de lettres, et je laissai de côté mes intérêts, leur préférant mon repos.

Page 1