CHAPITRE XV
Mort de Mme Perrin. — Son agonie. — Romieu. — Ma première pièce : La Belle-Mère et le Gendre. — Son dénouement. — Me.s adieux au public du quartier Latin,
En arrivant à Paris, nous avions demeuré rue Grébillon ; mais depuis, nous occupions un appartement rue de Vaugirard, derrière J'Odéon, dans une maison, maintenant démolie, où se lisait sur une plaque noire : « Henri- Louis Lekain est mort dans « cette maison, le 8 février 1778. » Il y mourut, dans l'année 1822, une personne appartenant comme lui au théâtre, beaucoup moins célèbre que le grand tragédien, oubliée aujourd'hui de tous, si ce n'est de quelques hommes de mon âge, et qui, cependant, sous la Restauration, avait été, pendant quelques années, au nombre des brillantes étoiles du monde dramatique : c'est deMme Perrin que je veux parler. La pauvre femme, par suite de sa faiblesse croissante, s'était vue obligée de quitterle Gymnase, et après avoir vainement demandé sa guérison à des remèdes de toutes sortes, aux eaux, au changement de climat, un jour, sans nous en avoir prévenus, elle
descendit chez nous ; elle venait se réfugier auprès de ma femme qu'elle regardait, avec raison, comme sa meilleure amie. Hélas! son séjour dans notre maison fut de courte durée ; la mort ne tarda pas à venir nous la prendre. J'assistai à ses derniers moments, après avoirpris le soin d'éloigner ma femme que ses sanglots suffoquaient. Je n'avais vu encore mourir que ma mère qui s'était doucement éteinte; mais il n'en fut pas ainsi de notre pauvre amie ; elle eut une effroyable agonie à laquelle j'eus le douloureux courage d'assister, car je ne voulais pas me séparer d'elle tant que le dernier souffle ne se serait pas exhalé. Je n'oublierai jamais cet affreux spectacle ; la vie et la mort semblaient lutter Tune contre l'autre pour se disputer cette créature si jeune et si belle; des secousses terribles soulevaient ce corps frêle qui retombait brisé; j'entendais avec effroi le râle funèbre, entrecoupé de sinistres hoquets. Sans connaissance et déjà morte intellectuellement, la pauvre créature retrouvait de temps à autre une force surnaturelle pour repousser ce principe de destruction qui l'envahissait de toutes parts, et ses bras semblaient vouloir éloigner cette mort implacable qui s'avançait pour la saisir. C'était vraiment quelque chose d'effrayant que cette longue convulsion avec ses bruits lugubres; enfin, elle retomba pour ne plus se relever. Je coupai sur son front une boucle de ses beaux cheveux et je la
portai à ma femme en me jetant dans ses bras. Nous restâmes longtemps à pleurer cette jeune femme dont la vie si courte avait été remplie par le succès et la souffrance. Douleurs physiques et morales, rien ne lui avait été épargné ; sans doute elle avait payé son tribut à la fragilité humaine , mais son cœur, foncièrement honnête, n'avait pu supporter une déchéance morale; cela avait hâté les progrès de sa maladie et la tuait à vingt-deux ans. Qui aurait le courage d'accuser cette courte existence à laquelle une mère avait manqué et qui fut privée de guide dans cette périlleuse carrière du théâtre? Son àme noble et grande était capable des plus généreux dévouements; elle avait le sens droit, un amour passionné pour l'art, une grande intelligence dramatique que chaque jour développait. Une chose remarquable et que je n'ai vue qu'en elle, c'était, je ne dirai pas l'ignorance de sa beauté, mais un dédain complet pour cet avantage dont les autres femmes sont, en général, si vaines; elle n'aimait pas qu'on lui en parlât. Autant elle était sensible aux éloges adressés à l'actrice, autant elle s'irritait de ceux qui ne s'adressaient qu'à la femme. «. Il parait, disait-elle avec dépit, que je suis sans aucun talent puisqu'on ne me parle jamais que de ma figure. » Mme Perrin avait horreur du mensonge et de la dissimulation; elle préférait se nuire à elle-même par un excès de franchise que de trahir
jamais la vérité. Ce n'est certes pas là un caractère vulgaire, et peut-être une autre destinée aurait été due à cette femme qui a laissé dans ma maison deux amis toujours fidèles à son souvenir.
Le second Théâtre-Français continuait à changer d'administrateur. A Picard avait succédé Gentil, à Gentil, Gimmel, à Gimmel, Frédéric du Petit Méré, auteur de quelques mélodrames, Frédéric Bernard qu'il ne fautpas confondre avec Eric-Bernard, qui fut d'abord mon camarade au Conservatoire, puis à l'Odéon , devint plus tard directeur du Panthéon, etfut attaché au théâtre de Saint-Pétersbourg, d'où il revint mourir en France, avec une pension du gouvernement russe. Le Bernard dont je veux parler avait été directeur en province, où il tenait l'emploi des basses tailles dans l'opéra, des pères nobles dans la comédie et le drame et, au besoin, des rois dans la tragédie. Le privilège accordé à Bernard lui donnait le droit de joindre au répertoire de l'Odéon les opéras-comiques tombés dans le domaine public et les opéras étrangers traduits en français. Le théâtre fut fermé pendant quelque temps, et Scribe composa pour sa réouverture un prologue intitulé : les Trois Genres, qui fit grand plaisir; il y avait placé, comme spécimen des trois genres auxquels le théâtre allait être consacré, des scènes inédites de tragédie, de comédie et d'opéra. La scène de tragédie était de Pichot, l'auteur de
Léonidas; la scène de comédie était de Dupaty, et la scène d'opéra de lui, Scribe, et de Boïeldieu; c'est pour cette scène que Boïeldieu composa l'air : Ah! quel //fais?)' d'être soldat! qu'il plaça plus tard dans la Dame blanche. En l'entendant chanter par notre directeur, on ne se serait jamais douté du succès qu'il devait obtenir un jour. Scribo y mit d'autres paroles, car je me rappelle que l'air chanté par Bernard commençait ainsi : La belle chose qu'un tournoi/ A mon avis, la musique s'adaptait mieux aux paroles pour lesquelles elle avait d'abord été composée.
La nouvelle combinaison ramena le public à l'Odéoii. On y donna les opéras de Rossini, traduits en français par Castil-Blaze, tels que : le Barbier de Séville, la Pie voleuse, etc.. Ce qui surtout fit entrer beaucoup d'argent dans notre caisse, ce fut Robin des bois, de Weber. Je dois dire pourtant que la première représentation n'en tut pas heureuse. Bernard, qui avait mis dans cette œuvre ses plus belles espérances, refit une nouvelle distribution des rôles; l'exécution fut trouvée meilleure et le succès alla toujours en grandissant.
C'est à l'Odéon que j'ai connu Pvomieu, que l'on nommait l'homme le plus gai de France. Fort jeune alors, il s'était lié avec plusieurs acteurs de notre théâtre où il venait à peu près tous les soirs; il montait à ma loge où nous causions et riions à qui
mieux mieux; car, sans mériter la glorieuse réputation du plus gai des Français, je n'étais rien moins que mélancolique et fournissais ma bonne part de folles plaisanteries. Romieu m'accompagnait , au sortir de ma loge, jusque chez moi, où il restait à souper et couchait même assez souvent. Provost était de nos parties, et c'est, je crois, le temps de ma vie où j'ai montré le plus d'entrain et de joyeuse verve. De temps en temps, nous nous réunissions tous trois pour diner chez Pinson, et, au dessert, nous élaborions quelques contes erotiques que nous récitions le lendemain, sotte voce, au foyer ou dans les coulisses de TOdéon.
Ma liaison avec Romieu cessa quand je débutai au Théâtre-Français. Il devint, à cette époque, l'ami de Yéron, qui était à la tête d'un de nos premiers j ournaux. C'est dans ce journal que le titre de Y Homme le plus gai de France fut décerné à Romieu par le célèbre docteur qui, lui, ne s'était pas encore intitulé le Bourgeois de Paris, Romieu était, en effet, à cette époque, un homme de beaucoup d'esprit et d'une gaité irrésistible et intarissable. Le seul esprit qu'il n'ait pas eu, c'est celui de reconnaître ses anciens amis quand la fortune lui a souri. Sous Louis-Philippe, il devint préfet de laDordogne, et fut nommé chef de division des théâtres sous Napoléon III. Il fit quelques comédies et deux brochures politiques qui le classèrent parmi les dévoués officiels de
l'empire. Il a laissé plus de souvenirs comme esprit plaisant que comme écrivain et administrateur; il mourut après avoir perdu son fils.
Cependant, on parlait de mon engagement au Théâtre-Français; Michelot m'écrivit, à ce sujet, et m'assura que le comité me serait très favorable ; mais il ne fallait pas espérer les 10,000 francs queje recevais à l'Odéon; je ne pouvais compter que sur un traitement de 4,000 francs, et la différence était trop forte pour que je m'y résignasse; car j'étais alors père de quatre enfants, et il m'avait fallu, en comblant un arriéré de dettes, augmenter le passif de notre budget des frais indispensables pour l'établissement d'un ménage plus convenable que celui dont nous avions dû nous contenter jusque-là. Michelot, cependant, me pressait d'accepter, me disant qu'une position qui assurait mon avenir méritait bien quelques sacrifices présents. Je fus invité à passer au Théâtre-Français. Des sociétaires qui composaient le comité, je ne me rappelle que trois : Mllc Duchesnois, MM. Damas et Michelot. Ils me parurent très favorablement prévenus pour moi ; mais comme ils ne pouvaient dépasser le chiffre de 4,000 francs, on me fit entrevoir mon admission comme sociétaire au bout d'un an d'exercice. Je pris congé d'eux sans avoir rien conclu, mais très convaincu, dorénavant, de la bienveillance des membres du eomité en ma faveur.
J'écrivis, en 1824, pour le 15 janvier, jour anniversaire de la naissance de Molière, une petite pièce en un acte et en vers, qui se composait de scènes épisodiques. Je voulais mettre mon premier essai dramatique sous la protection du grand maître de la scène comique. Lorsque j'eus finis mon opuscule, je n'osai le lire devant le comité de l'Odéon sans m'ètre assuré d'abord de quelques approbations qui eussent de la valeur. Je le lus donc d'abord à M. Alfred de Wailly, alors professeur de rhétorique au collège Henri IV, qui devint depuis proviseur du même collège, et est aujourd'hui recteur à l'université de Bordeaux. J'étais alors très lié avec lui. Après la lecture de ma pièce, de Wailly m'encouragea beaucoup à la présenter à l'Odéon. Pourtant, avant de hasarder cette démarche, je voulus encore prendre l'avis de Picard, j'allai donc chez lui et lui remis mon manuscrit qu'il me promit de lire immédiatement, me donnant rendez-vous pour le lendemain. Je n'eus garder d'y manquer comme on le pense bien, mais je tremblais en montant l'escalier, redoutant pour mon œuvre un arrêt de mort. Arrivé à la porte , j e restai quelques minutes avant de tirer le fatal cordon de sonnette; enfin je pris une résolution héroïque et frémis de mon courage en entendant bientôt retentir des pas qui se dirigeaient vers la porte. C'était Picard lui même qui venait m'ouvrir et m'aborda joyeusement en me citant un vers de
ma pièce. Gela me parut d'un bon augure et il ajouta aussitôt : «Votre pièce est charmante, je lui prédis beaucoup de succès ». Avec quel transport je le remerciai! « Maintenant, me dit-il, écoutez-moi. Votre pièce est en vers et Andrieux se connaît à cela mieux que moi. Il vous donnera peut-être quelques bons avis, mais je suis sûr que cela lui plaira ». Je suivis le conseil de Picard et priai Andrieux de vouloir bien lire la Fête de Molière (c'était le titre de mon coup d'essai ). Quand je retournai chez lui, j'en reçus l'accueille plus aimable. Après m'avoir fait de grands compliments sur l'ouvrage, il ajouta : « On voit que vous avez de bonnes études. » Alors je lui racontai à quoi ces bonnes études s'étaient bornées. Il me regarda avec un étonnement qui flatta mon amour-propre et me dit : «Vous êtes bien organisé.» Je sortis là dessus plus orgueilleux qu'un triomphateur romain.
Ma petite pièce eut en effet un succès unanime au comité de lecture, composé d'Andrieux, de Raymond, d'Auger, de Droz et de Loraux, qui en était alors le secrétaire ; ils me prédirent un succès auquel je dus croire d'autant plus que j'étais un des comédiens les plus applaudis du public de l'Odéon. Cependant, depuis quelque temps, le parterre de ce théâtre était agité par de fréquents orages qui ne laissaient pas de me donner quelque inquiétude. La jeunesse du quartier avait déclaré la guerre
aux claqueurs, dont notre directeur Bernard leur avait promis l'expulsion; je ne sais pas dans quel but ce môme directeur avait imaginé de faire délivrer aux spectateurs payants des cartes qui leur servaient de contremarques quand ils sortaient dans les entr'actes ; il avait de cette façon, sans le vouloir, donné une arme très-dangereuse aux adversaires de cette claque proscrite par la jeunesse, mais ménagée par la direction comme une alliée puissante. L'Odéon venait de donner une tragédie en trois actes qui, après avoir occasionné beaucoup de bruit au parterre, était tombée, malgré l'appui de ses soutiens intéressés. L'un des deux auteurs de cette œuvre infortunée était comédien; on reçut donc assez mal la nouvelle d'une pièce ayant encore pour père un autre comédien et l'on se promit une expédition terrible contre les optimistes bruyants de notre salle.
Donc le 15 janvier 1825, j'étais sur le théâtre pendant l'entr'acte qui précédait l'exhibition de mon opuscule, dans lequel je jouais, et j'entendis des rumeurs de mauvais augure; je regardai par les ouvertures pratiquées dans le rideau et j'aperçus des jeunes gens, montés sur les banquettes, qui semblaient apostropher avec une certaine violence les personnes assises. Voici ce qui se passait ; pour reconnaître les spectateurs non payants que l'on considérait comme faisant partie de la claque, les
étudiants criaient : « La carte au chapeau ! » et chacun d'eux, en effet, portait à son chapeau cette glorieuse marque d'indépendance. Or, d'autres cris de : « A la porte ! » s'élevaient naturellement contre ceux qui ne pouvaient pas l'arborer; de là, querelles, tapage, bruit effroyable. J'avais dans le parterre quelques amis et des parents que l'absence de la carte au chapeau exposa à des interpellations et même à des injures contre lesquelles ils se révoltèrent. Ils dirent que l'auteur avait toujours usé du droit de donner quelques places gratuites à sa famille et à ses connaissances, qu'ils étaient au parterre et qu'on ne les en chasserait point. On avait, selon l'usage, commencé par la dispute, on en vint à la discussion, les plus fougueux finirent par se calmer devant les bonnes raisons qui leur étaient données et enfin, le silence avant été rétabli, ma pièce fut jouée au milieu d'applaudissements unanimes.
En 1825, les négociations entamées se renouèrent entre la Comédie-Française et moi. Les conditions arrêtées furent celles-ci : le théâtre de la rue Richelieu me donnait comme toujours 4,000 francs, auxquels se. joignaient certains bénéfices d'usage, tels que ce qu'on appelait le feu de Molière, qui consistait en une allocation de deux francs chaque fois que l'on jouait, plus un jeton de six francs pour l'assemblée du répertoire ( et il y en avait
quatre par semaine); plus, le ministère de la maison du roi m'assurait un traitement de 4,000 francs. C'était donc, à peu de chose près, la môme position financière pour moi qu'à TOdéon; un avantage encore plus grand, consistait dans mon admission comme sociétaire, promise pour l'année suivante. Telles furent les conditions de l'engagement que je signai et qui devait commencer le 1er avril 1826.
Encouragé par Picard, qui me poussait à écrire, j'allai bientôt lui soumettre l'idée et le plan d'une nouvelle comédie qui m'avait été inspirée par quelques tracasseries de famille ; ma pièce devait s'appeler la Belle -M ère et le Gendre. Picard approuva le plan et je me mis immédiatement à l'œuvre. Cependant le dénouement me tourmentait ; je ne pouvais le trouver; il fallait, pour la tranquillité du ménage, que la belle-mère quittât la maison; mais le tableau d'une mère chassée par ses enfants eut été odieux. J'avais mis dans l'ouvrage un personnage appelé Duchemin, dont l' humeur impassible contraste avec le caractère remuant et acariâtre de la belle-mère. Picard me conseillait, comme dénouement, le mariage de ces deux individus, quittant l'habitation commune pour aller vivre chez eux. Cette idée me souriait peu, mais faute d'autre à lui substituer, je l'adoptai. La pièce fut donc faite dans ces conditions et obtint un
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grand succès devant le comité de lecture du second Théâtre-Français. Auger, qui exerçait alors les fonctions de secrétaire perpétuel de l'Académie française, m'écrivit la lettre la plus flatteuse en m'invitant à venir faire dans son salon de l'Institut une lecture de mon œuvre ; l'auditoire qui se trouvait là ne fut pas moins gracieux que le comité, et le dénouement passa sans soulever aucune objection; moi seul, je m'obstinais à en être mécontent et je finis par faire passer mes doutes dans l'esprit de Picard, qui me dit un jour : « Je conviens que la fin de cette pièce offre peut-être des dangers, et qu'un autre dénouement serait préférable, mais je n'en trouve pas; je vous conseille de porter la pièce à Scribe ; c'est un esprit fécond en ressources; allez le consulter.» Gomme toujours, je suivis le conseil de cet excellent homme, dont la modestie me semblait peu commune (l'esprit actuel n'abonde pas, je crois, en auteurs disposés à reconnaître la supériorité d'un confrère).
Perlet était alors au Gvmnase dont il faisait les beaux jours ; lié naturellement avec le vaudevilliste célèbre qui était la providence de son théâtre, il l'invita àdiner pour entendre ma pièce. Scribe mit beaucoup d'empressement à lui être agréable et écouta ma lecture très attentivement. Puis, après avoir commencé par me complimenter, donnant tout à coup carrière à son imagination toujours en
travail d'enfantement, il improvisa sur ma pièce une pièce toute nouvelle ; après quoi, revenant à la mienne et au dénouement dont elle avait besoin, il ne repoussa pas celui que je devais à Picard, posant en principe qu'on pouvait tout faire adopter au public, seulement que le secret consistait dans Fart des préparations. « Il faudrait, par exemple, me ditil, que Duchemin eût un procès. Son humeur tranquille et pacifique le rend peu propre aux démarches que nécessitent les luttes judiciaires, tandis qu'au contraire, loin d'effrayer Mme Dorfeuil, un procès donne un aliment à l'activité de son esprit, et elle offre au vieillard de se charger pour lui de tous les embarras et soucis de cette affaire. De cette façon, vous amèneriez le spectateur à ne pas trop s'effaroucher d'un mariage auquel le bonhomme devrait un peu de cerepos quiluiest sieher.» Je travaillai sur ce nouveau plan quoique, à vrai dire, il ne me semblât pas beaucoup plus heureux que le premier, et j'attendis le moment où la direction de l'Odéon mettrait ma comédie à l'étude. La pièce fut distribuée de cette iaçon : le rôle de la belle-mère fut confié à M'10 Milen. sœur de Minette, dont le jeu original, quoique uniforme, avait fait longtemps les délices du Vaudeville. Mlle Milen, qui manquait de beauté, ne manquait ni d'esprit ni de talent. Elle tenait l'emploi des soubrettes, et malgré es aver tissements de l'acre et les conseils de Picard,
elle reculait devant celui des caractères, nom assez improprement donné aux rùlcsde femmes arrivées à l'automne ou à l'hiver de la vie. Je dois dire cependant qu'elle ne fit aucune difficulté pour accepter mon rôle et qu'elle le joua avec amitié et talent. Seulement on eût pu peut-être lui désirer un meilleur ton. Je n'eus qu'à me louer de tous mes acteurs. Provost s'acquitta parfaitement du rôle de Gérard; celui de Darcv fut très convenablement tenu par un acteur nommé Félix Huart, qui mourut fort jeune; mais les applaudissements les plus chaleureux furent pour Duparay, qui déploya dans le personnage de l'oncle Duchemin une bonhomie pleine d'un comique irrésistible. Il ne pouvait dire un mot ni faire un mouvement sans provoquer le rire. Je n'avais pas osé assister à la première représentation de ma pièce qui eut lieu le 23 avril 1826. Tandis qu'on la jouait, je me promenais hors barrières, parcourant les champs d'un pas fébrile, me répétant tout bas chaque scène à moi-même, m'arrêtant aux endroits qui me semblaient devoir provoquer les applaudissements, n'osant m'appesantir sur ceux qui me paraissaient dangereux. Enfin, après une longue excursion, je rentrai chez moi tout trempé et tout crotté, car la pluie n'avait cessé de tomber pendant toute ma promenade, sans que je la sentisse. Ma femme n'était pas encore revenue du théâtre. Après l'avoir attendue avec une impatience extrême,
j'allais me mettre au lit pour me calmer un peu, quand la sonnette retentit avec un bruit qui me sembla présager un succès. « Si ma pièce n'avait pas réussi, on sonnerait avec timidité », me disais-je. Ma femme, qui revenait presque en courant, suivie d'une de ses amies, se jeta dans mes bras en criant : « Succès! succès!» On peut se figurer ma joie à cette bonne nouvelle! « Et le dénouement?» me hàtai-je dédire. « Ecoute, me réponditelle. Les deux premiers actes de ta pièce ont fait grand plaisir. La fin du second surtout a été couverte d'applaudissements et le troisième a bien marché jusqu'au moment où l'on a vu arriver le projet de mariage entre la belle-mère et l'oncle. Alors le public a paru mécontent. Il y a eu des murmures et même quelques sifflets, mais quand la toile a été baissée, les applaudissements ont reparu, et c'est au milieu des plus bruyants témoignages de satisfaction que le nom de l'auteur a été prononcé. Les spectateurs te criaient: «Donneznous un autre dénouement, et votre succès sera complet ! » Ma figure se rembrunit à ce récit, a Un autre dénouement ? répétais-je; s'ils croient que c'est aisé!... Enfin je ne puis pas me plaindre du public, puisque je suis de son avis et que j'ai condamné depuis longtemps ce qu'il désapprouve. » J'allai au théâtre où l'on me confirma tout ce que ma femme m'avait rapporté. Les préparations conseillées par
Scribe ne m'avaient donc servi de rien. Je songeai alors à les abréger, trouvant maladroit d'arrêter longtemps l'attention du public sur une chose dangereuse. La deuxième représentation offrit la pièce raccourcie de toutes les coupures que j'avais faites aux endroits mal accueillis. Pendant cette seconde représentation, je jouais au Théâtre- Français et j'attendais avec une impatience qu'on peut concevoir des nouvelles de l'Odéon. Hélas! ma pauvre pièce avait eu le même sort qu'à la première représentation ! Grand succès jusqu'au dénouement. « Il faut absolument le changer», me répétait ma femme. Je ne demandais pas mieux, mais comment? Voilà l'éternelle question que je me posais sans parvenir à la résoudre. Je rentrai assez triste au logis, me mis au lit, dormis peu et m'éveillai de très bonne heure, cherchant toujours mon introuvable dénouement. Je me mis machinalement à redire à voix basse la première scène de l'ouvrage entre le gendre et son ami Gérard, où Darcy raconte comme quoi sa belle-mère était partie en voyage :
Pour voir un sien cousin sans femme, sans enfants, Succombant sous le poids de ses maux et des ans, Qui, pour mourir content, avec impatience Dans le fond de l'Auvergne attendait sa présence.
Il ajoutait :
Il l'a vue, il est mort.
A ce vers, je m'arrête et me dis : « Voilà mon
dénouement! je le tiens. Au lieu de faire mourir le cousin, rendons-lui la santé et amenons Mme Dorfeuil à quitter d'elle-même la maison et à retourner auprès de son parent pour l'épouser. De cette façon, le public n'aura plus à gémir sur le martyre conjugal de l'oncle Duchemin auquel il s'intéresse. Quant au vieux cousin de province qui sera la victime de Mme Dorfeuil, peu importe au spectateur le sort futur de ce personnage qu'il ne connaît pas. Voilà donc les enfants délivrés de leur mère, celleci avant un asile naturel chez le nouveau mari qu'elle prend; tout va pour le mieux.» Là-dessus j'éveillai ma femme en lui disant : « Enfin ! je suis sauvé : j'ai mon dénouement! »
Dans la matinée, Alfred de Waillv vint chez moi. Il avait esquissé un dénouement qu'il me montra; son frère Gustave, qui fut, après 1830, secrétaire de M. de Montalivet, accourut bientôt à son tour pour me soumettre quelques idées relatives à cette fin de pièce qui préoccupait non seulement mes amis, mais des personnes qui m'étaient tout à fait inconnues. Je reçus, à ce sujet, des lettres assez curieuses et, un matin, une visite plus curieuse, que je devais toujours à ce malheureux dénouement. Un monsieur se fit annoncer chez moi, m'en apportant un qui, selon lui, était excellent : «J'ai bien compris, me dit-il, que la présence de la belle-mère était une cause de trouble incessant dans le ménage, et j'ai
trouvé un moyen delà faire disparaître. » Mon attention s'éveilla. — h «Quelestce moven, monsieur? » — aMon Dieu ! il est bien simple ; mais vous le savez ? les choses les plus simples sont souvent les meilleures...» — « Sans doute.» — «Eh bien ! il ne s'agit que d'enfermer tout bonnement la belle-mère dans sa chambre à double tour. » — «Mais, monsieur, elle ne pourra vivre renfermée dans sa chambre perpétuellement. Elle fera du bruit pour qu'on lui ouvre » — «On ne lui ouvrira pas, voilà tout, et comme on ne la reverra plus, la pièce finira au milieu des appaudissements. Je vous garantis le succès. » Je trouvai qu'avec un esprit de cette force toute discussion était inutile. Je remerciai donc bien humblement ce monsieur de son ingénieux expédient et de son extrême obligeance. — «Il n'y a pas de quoi, me répondit-il ; j'ai trouvé cela sans me donner de peine » . Je le regardai alors avec une admiration dont il ne parut pas trop confus et nous nous séparâmes là-dessus.
Quant aux deux messieurs de Wailly, ce fut bien sincèrement que je les remerciai de la preuve d'amitié qu'ils me donnaient. Nous discutâmes un peu les idées qu'il m'apportaient, mais, enfin, ils donnèrent la préférence à la mienne. — « Ce n'est pas tout, m'écriai-je. La pièce a été jouée hier. C'est aujourd'hui dimanche. Je voudrais que les changements que nous venons d'adopter fussent faits assez
rapidement pour que la Belle-Mère soit donnée mardi; car vous savez qu'une pièce arrêtée est aussitôt oubliée. « Mes deux amis m'offrirent de m'aider ; nous partageâmes entre nous la besogne, et le jour même tout fut terminé. Le lendemain je lisais mes corrections aux acteurs qui me promirent de les savoir pour le jour suivant, ce qu'ils firent. Ils les répétèrent avec moi deux ou trois fois dans la matinée avec tout le zèle d'excellents camarades, et, le mardi soir, n'entendirenl plus enfin que de nombreux et bruyants applaudissements.
J'avais fait mes adieux au public de l'Odéon dans les deux Anglais et les deux ménages ; je fus rappelé à grands cris après la deuxième pièce, quoiqu'il fût défendu aux acteurs de reparaitre après avoir joué. C'était, je crois, dans les premiers temps de la Restauration qu'un arrêté du préfet de police avait prononcé cette interdiction. A une représentation où jouaient Mlle Mars et Fleury, le parterre les ayant redemandés tous deux à la fin du spectacle, Fleury, ennemi de tout ce qui dérogeait aux vieux usages, ne voulut pas descendre de sa loge quoiqu'il eût quelquefois consenti à le faire, mais toujours à contre-cœur. Ce soir-là il fut inflexible. Un groupe déjeunes gens qui. cependant, demeurait dans la salle, continuant à appeler à graudscris Fleury et Mars, on se vit obligé de les faire sortir de force; mais ils attendirent les artistes à la porte du
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théâtre, et quand Mars sortit pour rejoindre sa voiture, ils l'assaillirent de mots injurieux. Ce fut à la suite de ce scandale que parut l'arrêté de police qui défendait aux acteurs de reparaître ; le public s'abstenait donc depuis de toutes ces démonstrations; mais la jeunesse du quartier latin voulut, le soir de mon départ, donner à ses sympathies une expression plus accentuée et faire relever la toile pour me saluer une dernière fois de ses applaudissements. Quant à moi, malgré les cris qui m'appelaient, docile aux prescriptions de l'autorité, je remontais à ma loge, quand je vis notre directeur s'avancer vers moi: « Eh bien ! Samson,me dit-il à haute voix, pourquoi donc ne reparaissez-vous pas? » — «Et l'arrêté de la préfecture?» — «Il est bien question décela un jour comme celui-ci! Je prends tout sur moi » ; et il donna l'ordre de lever le rideau. J'entrai en scène avec une grande émotion et mon cœur ne battait pas moins que toutes les mains de cette chère jeunesse dont je me séparais avec un regret véritable.