CHAPITRE XY
Mes débuts à la Comédie-Française. — Un dîner chez Mlle Bourgouin.— Mort deTalma.— Larive.— Une leçon de Mole.
Je débutai à la Comédie-Française sans éclat, je n'ai jamais été l'homme des débuts : j'étais trop poltron, et il m'a toujours fallu un assez long temps pour me familiariser avec mon public.
Je fis mon premier début dans Figaro du Barbier de Sévtlle, le second dans les Fausses Confidences , le troisième dans Amphytrion, le quatrième dans la Mère .coupable et le Joueur. C'était Périer qui jouait Valère ; je l'avais connu à l'Odéon et le retrouvais au Théâtre-Français. C'était, selon moi, un acteur médiocre, mais le public l'aimait beaucoup. Il avait des qualités physiques, une certaine aisance qui n'était pas toujours de fort bon goût, de l'audace et une intelligence fort contestable jointe à une ignorance crasse. Jouant au Théâtre-Français le rôle de l'abbé de l'Epée, celui-ci raconte qu'un sourd-muet errant dans Paris lui a été amené, que, dépourvu de tous renseignements sur lui et voulant le rendre à sa famille, il lui fit
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parcourir les différents quartiers de Paris en observant les impressions que l'enfant recevait des personnes et ces objets qui s'offraient à ses regards. « Un jour, poursuit-il, je vis mon jeune élève témoigner une agitation extraordinaire et verser même des larmes en rencontrant le convoi d'un magistrat. Interrogé sur la cause de son trouble : «C'est que je me rappelle, me dit-il par signes, avoir suivi un convoi semblable.» A ce : «je me rappelle, me dit-il par signes», Périer prenait toujours la voix la plus enfantine qu'il pût trouver.
De même qu'à la fin de la pièce, à ces mots de l'abbé de l'Epée : « Et quand je quitterai cette dépouille mortelle », il ne manquait jamais de prendre son habit et de l'indiquer au public comme dépouille mortelle.
J'ai déjà parlé du rédacteur en chef d'un journal des théâtres qui était la terreur des coulisses. Comme je ne m'étais pas incliné devant son pouvoir, il m'avait poursuivi de ses insolentes attaques pendant tout le temps démon séjour à l'Odéon. J'ai dit qu'il donnait quelques dîners chez lui, mais il en recevait beaucoup plus chez les autres. Peu de temps après mon entrée au Théâtre-Français, je fus invité à dîner chez M11- Bourgouin, sociétaire, d'un talent médiocre, mais d'une beauté remarquable. Quelques jours après, un habitué de notre foyer vint me trouver de la part de mon am-
phitryon féminin, m'exprimant tous ses regrets à l'occasion d'un convive qui devait se trouver au dîner projeté et dont la présence me serait peutêtre désagréable ; il s'agissait de l'individu en question. Mlle Bourgouin me faisait dire qu'elle avait oublié l'invitation qu'elle lui avait faite et était au désespoir de cet oubli. Je compris tout de suite que le dîner avait été arrangé au contraire pour me faire trouver avec la personne dont je ne dirai pas le nom, mais que tout le monde nommera pour moi, et qu'on voulait négocier entre nous des relations qui me conduisissent d'abord à l'abonnement et, plus tard, à mieux encore. Je répondis que si j'étais loin de rechercher la présence de ce monsieur, je saurais du moins la subir avec calme, et que je désirais que Mlle Bourgouin ne changeât rien, pour moi, au programme arrêté. Le jour venu, je me rendis à l'allée des Veuves, où était la demeure de la charmante sociétaire de la rue Richelieu. Quand je lui eus présenté mes hommages, je rejoignis dans le jardin quelques-uns des convives qui y étaient déjà réunis. Bientôt l'homme arriva avec sa femme et l'on se dirigea vers la salle à manger. Voici, je crois, quels étaient les convives : M. le comte Torreno, ancien ministre espagnol, exilé politique, avec lequel la maîtresse du logis avait d'intimes relations; Duvicquet, rédacteur du Journal des Débats ; Evariste Dumoulin, rédacteur du
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Constitutionnel; Lafon, qui avait été mon professeur au Conservatoire ; l'habitué du foyer qui avait servi d'intermédiaire entre ma jolie camarade et moi; deux ou trois jeunes gens parmi lesquels un qui s'appelait M. de Goisy, puis enfin le véritable et honteux héros du banquet, accompagné de sa femme, à la droite de laquelle on me plaça et pour qui j'eus, je dois le dire, tous les égards commandés parles convenances. Le diner terminé, on descendit au jardin pour y prendre le café. C'était le moment ménagé pour la fameuse réconciliation. Le diner avait été excellent, le Champagne avait largement coulé, les convives se trouvaient dans un jardin délicieux, le café était servi, les liqueurs attendaient. Dans ces moments-là, l'humeur est gaie et bienveillante, la parole aimable ; on avait compté là-dessus; un mot de moi en cet instant, une main tendue avec une affectueuse hypocrisie, peut-être même un sourire mielleux seulement eussent suffi à désarmer mon insulteur. Qui sait? on s'était peutêtre attendu à nous voir nous jeter dans les bras l'un de l'autre!... Je privai la société de cet attendrissant spectacle.
Tout en causant, j'achevais de prendre mon café quand je me vis tout à coup entouré d'un groupe composé de Mlle Bourgouin, de Lafon et des jeunes gens dont j'ai parlé; mon estimable adversaire et sa femme n'étaient plus là et je ne sais ce qu'était
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devenu le reste delà société. Qui commença l'attaque? je l'ai oublié, mais enfin une personne me dit : « Allons, monsieur Samson, ne voulez-vous pas vous réconcilier avec M. X...? » J'affectai de ne pas prendre la chose au sérieux. — « Sommes-nous donc brouillés ? répondis-je, et à quel propos ?... je crois ne lui avoir fait aucun mal.» Lafon me dit alors: « Voyons! ne plaisante pas; que diable î il est fort désagréable d'être dans une poêle à frire. » — « Qu'importe! répliquai-je, si on ne s'aperçoit pas que l'on frit ? » Les jeunes gens ne parurent pas satisfaits du ton que j'avais pris. Ils s'étaient entretenus avec X... et l'un d'eux me dit que ce monsieur se plaignait de moi, prétendant qu'en entrant dans le jardin, il m'avait salué deux fois sans que je l'eusse honoré d'un coup de chapeau. — « S'il m'a salué deux fois, leur dis-je, c'est un salut de trop, la politesse n'en exigeant qu'un. Quant à moi, je suis sur de m'ètre découvert devant lui, et cela, je l'ai fait par égard pour la maîtresse de la maison, car, partout ailleurs, je ne croirais pas devoir le saluer; mais dans une maison tierce, je salue tout le monde. Ce serait à ce monsieur à faire les premiers pas et non à moi, puisque, sans provocation aucune de ma part, il a parlé de moi en termes offensants. Je comprends et respecte les droits de la critique; je ne me révolterai jamais contre ses sévérités, mais
M. X... n'aspire même pas au titre de critique, il fait une spéculation à laquelle il ne me convient pas de me prêter; il injurie pour amener, par la terreur, les gens de théâtre à contribuer à son bien-être; je refuse, moi, d'être au nombre de ses contribuables et de m'humilier bassement devant un homme qui m'outrage sans raison. » Un des jeunes gens, tenant apparemment beaucoup à ma conversion, me porta cette botte : « Monsieur Samson, vous avez certainement beaucoup de talent (ceci était dit du ton d'un homme qui est loin d'en être certain), mais vous ne pensez pas en avoir plus que Mllc Mars et M. Talma, je suppose !» — « Non, Monsieur, répondis-je froidement. » — « Eh bien ! M. Talma et MUe Mars sont les abonnés de M. X..., le reçoivent chez eux et ont avec lui des relations dont ils ne se croient pas déshonorés. » Il perçait un peu d'impertinence dans le langage et le ton de mon interlocuteur ; je n'eus pas l'air de m'en apercevoir : — «Monsieur, répondis-je simplement, je serais trop heureux si, dans ce qui touche à l'art, je pouvais suivre les exemples de M. Talma et de Mllc Mars et marcher, même de très loin, sur leurs traces; mais ceci n'est pas une question d'art, et pour ce qui est de ma manière d'agir comme homme, je ne prends avis que de ma conscience. » J'accentuai ces dernières paroles fortement, en jetant sur la société qui m'entourait un de ces regards
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qui veuient dire : «Vos observations me fatiguent, laissez-moi en paix. »
Il se fit un silence. Mllc Bourgouin le rompit très gentiment en disant : « Ne tourmentez plus Monsieur Samson ; il est maître d'agir comme bon lui semble et je serais fâchée qu'il eût à se plaindre de notre importunité.» — «Je vous remercie, mademoiselle, repris-je; si j'avais cédé, ce n'eût été que pour vous, assurément, qui désiriez par là servir mes intérêts, mais, plus tard, je vous enaurais voulu de m'avoir fait agir autrement que je ne croyais devoir le faire. Vous ne voudriez pas me condamner à vous en vouloir?» Elle sourit en me tendant la main, et comme je jouais c3. soir-là dans une petite pièce qui terminait le spectacle, elle donna l'ordre d'atteler et mit gracieusement sa voiture à ma disposition. Je pris donc congé de ceux qui étaient là sans revoir M. X..., qui attendait probablement à l'écart l'issue de la négociation.
Ce fut dans cette même année 1826; que Talma mourut. 11 était malade depuis quelque temps, et comme son état commençait à donner des craintes, un soir que je venais d'entrer en scène avec Gran ville, une voix demanda de ses nouvelles; d'autres répétèrent cette demande ; Granville fit une réponse assez rassurante qui fut accueillie par des bravos, et, depuis cejour, le public fut instruit chaque soir de l'état sanitaire de l'illustre tra-
gédien. Sa mort fit une profonde sensation. Il avait 63 ans, dont 39 passés au Théâtre-Français. Son talent semblait grandir encore dans les dernières années de sa vie. Il fut alors dans Sy lia plus admirable qu'il ne l'avait jamais été. Il portait dans ce rôle une perruque qui lui donnait avec Napoléon une étonnante ressemblance ; aussi ceux que l'immense vogue de l'acteur et de la tragédie irritaient ne faisaient-ils que répéter : a Succès de perruque !» Je ne nie pas que cet accessoire n'ait eu sur la recette une notable influence et n'ait excité une immense curiosité, tant sur ceux qui, ayant connu l'Empereur, étaient heureux de retrouver son image, que sur ceux qui, au contraire, ne l'ayant jamais vu, cherchaient à s'en former une idée. Mais certes, il y avait autre chose qu'un succès de perruque dans la savante composition du rôle, dans l'attitude, le regard et l'accent tranquillement terrible du sanguinaire dictateur. Jamais la vérité ne fut portée si loin sur la scène tragique, j'entends la vérité noble, la seule dont Talma fit usage ; jamais plus de goût ne fut uni à plus de profondeur. Et quelle puissance de moyens ! Quelle netteté d'articulation ! Quelle riche variété de tons et d'inflexions quand le barbare prescripteur, las de ses crimes et de son impunité, venait à la tribune apporter son insolente abdication ! Cette tribune était placée vers le fond du
théâtre, et le public ne perdait pas une seule syllabe de cette longue harangue prononcée avec une chaleur exempte d'emportement et de cris.
Sa dernière création, Charles VI, de Delaville,le montra sous un aspect nouveau. Jamais le côté pathétique de son talent ne s'était révélé d'une manière aussi saillante et n'avait autant remué les cœurs. Il est certain que Talma était encore en progrès et peut-être n'avait-il pas dit son derniermot. C'est à ce moment que la mort vint le frapper.
J'assistai à son enterrement : toute la population de Paris était dans les rues, les uns pour suivre son convoi, les autres pour le voir passer. Son corps ne fut point présenté à l'église et le cercueil alla de la maison mortuaire au Père-Lachaise. Quand il y fut arrivé, des jeunes gens le prirent sur leurs épaules pour le porter au lieu de la sépulture ; mais, ayant suivi un chemin opposé à celui qu'ils devaient prendre, ils furent obligés de revenir sur leurs pas. Il y eut alors quelques moments de désordre et de confusion dans cette foule , parmi ces groupes qui marchaient en sens contraire, et on était horriblement pressé. La chaleur, avec cela, était extrême; je revins chez moi accablé de fatigue et brisé par les impressions pénibles de cette funèbre journée.
Talma avait débuté en 1787, à la Comédie- Française, qui occupait alors la salle de l'Odéon,
deux fois incendiée; il avait été d'abord élève de l'école des Menus-Plaisirs qui avait dans ce temps pour professeurs Préville, Mole, Fleury, Dugazon et Dazincourt. On lit son nom sur les registres de cette école, qui font aujourd'hui partie des archives du Conservatoire.
Quand la révolution éclata, Talma en adopta les principes, mais sans en approuver les excès. Ce fut le Charles IX de 'Ghénier qui mit en lumière son talent déjà remarquable, mais que la pratique, jointe à une constante étude de son art, devait porter à un si haut degré. Si les leçons de l'école lui furent utiles, les exemples et les conseils de Monvel ne contribuèrent pas moins à ses progrès. Monvel avait reçu de la nature toutes les qualités morales qui appellent un homme au théâtre et tous les défauts physiques qui doivent l'en éloigner. Doué d'une profonde sensibilité ainsi que de l'intelligence la plus vaste et la plus fine, il était applaudi à côté de Mole, auquel on le trouvait supérieur dans la tragédie. Quand Lekain mourut, Monvel et Molô se crurent appelés à lui succéder, mais ils durent tous deux renoncer à cet espoir devant les brillants succès de Larive, qui resta seul en possession des premiers rôles tragiques. Larive, aux avantages de la figure et de la taille, joignait un organe d'une puissance et d'un charme extrêmes. J'ai entendu dire par Talma que sa voix avait le
timbre d'une cloche. « C'était, ajoutait-il, une voix à faire des révolutions. »
Mole avait contracté dans la comédie des habitudes tout à fait déplacées pour les personnages tragiques; quant à Monvel, indépendamment des désavantages physiques que j'ai signalés, il manquait de la force nécessaire à cet emploi. Sa voix était grêle ; il perdit de bonne heure ses dents et, soit que la conformation de sa mâchoire "s'y opposât, soit que l'art dentaire ne fut point aussi avancé qu'il l'est aujourd'hui, il ne les remplaça pas par des dents artificielles et articulait avec les lèvres seulement. A l'époque des débuts de Talma, il était en Suède, et revint à Paris en 1789. Talma n'a cessé de proclamer les services immenses que Monvel lui avait rendus tant par ses avis que par ses exemples.
Talma fut le plus grand théoricien de l'art dramatique ; il en possédait tous les secrets, connaissait le registre de sa voix, savait la conduire et risquait les inflexions les plus hardies, les plus familières, sur qu'aucune fausse note, qu'aucune intonation ridicule ne viendrait nuire à la pureté et à la noblesse de sa diction. C'était de Mole qu'il avait appris le grand art de bien poser sa voix, et je l'ai souvent entendu conter, à l'appui de cela, l'anecdote suivante : « J'étais tout jeune, disait-il, et venais d'entrer au Théâtre-Français comme pensionnaire. J'exerçais mon art avec zèle et même avec ardeur, On
m'avait chargé du rôle de Saint-Albin dans le Père de Famille. Or, dans la scène où Saint-Albin apprend de son oncle, qui s'oppose à son mariage avec une jeune fille pauvre en lui déclarant qu'il le déshéritera, qu'il n'a pour vivre que 1,500 livres de rentes, le jeune amoureux s'écrie avec une joie délirante : « J'ai 1,500 livres de rentes!...» et à toutes les objections de l'oncle, il répond toujours avec une exaltation croissante : «J'ai 1,500 livres de rentes!... » J'avais joué cette scène avec tout le feu, avec toute l'impétuosité de mon âge et n'avais produit aucun effet. Tout en sueur, accablé de fatigue, je rentrais désolé dans la coulisse, quand j'aperçus Mole qui m'avait écouté attentivement. — «Tu as fait là de belle besogne! me dit-il; regarde dans quel état te voilà ! Tu n'as pas longtemps à jouer la comédie si tu continues à la jouer ainsi; et pour quel résultat?... tu le vois... Sais-tu pourquoi tu as laissé le public si froid?... parce que ta voix, constamment placée dans les notes élevées, n'est pas un seul instant redescendue dans le médium. Que tu lances dans le haut : «J'ai 1,500 livres de rente !» bien, mais tu dois ensuite revenir à un ton plus grave lorsque tu dis : « Je travaillerai, elle sera vêtue, nourrie, je n'ai besoin de personne !» — « Écoutemoi, malheureux!» reprend l'oncle ; et Saint-Albin doit jeter encore avec plus de force ces mots : «J'ai 1,500 livres de rente !» — «Mais, insensé... « — « Je
sais bien que le monde me blâmera, mais que m'importe ? Sophie sera avec moi » . Et alors, avec la plus grande passion, écrie toi encore une fois avec plus de force que jamais : — « J'ai 1,500 livres de rente- — C'est avec ces ombres et ces oppositions que tu arriveras à l'effet. J'écoutai avec docilité tout ce que me dit Mole, ajoutait le grand tragédien, surtout ce qui concernait le médium de la voix. J'ai dû a cela lamoitié de mon talent et j'en fais aujourd'hui une <les bases de mon enseignement, base plus solide que cette inspiration si vanter.
C'était un beau temps que celui où de telles leçons se donnaient dans les coulisses; mais aussi. quel maître et quel disciple! l'un s'appelait Mole, que Lekain surnommait l'enchanteur; l'autre portail un nom encore obscur qui devait bientôt devenir un des plus illustres de la scène tragique.