CHAPITRE XVII
Mort de Louis XVIII. — Mot de M. de Dreux-Brézé. — Avènement de Charles X. — Alexandre Dumas et Christine. — Ma visite au duc d'Orléans. — Lecture de Henri III. — Je crée Joyeuse.
Deux ans avant la mort de Talma, Louis XVIII avait rendu le dernier soupir et j'étais allé, dans la plaine de Saint-Denis, assister à ses funérailles. C'est depuis Louis XV, le seul monarque français dont le corps ait été déposé dans l'abbaye de Saint-Denis. On prétendait que M. de Dreux-Brézé, chargé, comme maître des cérémonies, de l'ordonnance du convoi royal, ayant omis quelque détail d'étiquette essentiel, avait reçu de Charles X des observations auxquelles il aurait répondu : « Sire, c'est la première cérémonie de ce genre dont je me vois chargé; Votre Majesté peut être persuadée que la prochaine fois, elle n'aura aucun reproche à m'adresser. » Ce sont là de ces historiettes qui courent Paris, que chacun redit et auxquelles personne ne croit.
Louis XVIII mort, Charles X était monté sur le trône, salué par toutes les espérances qu'un change-
ment de règne fait naître. On savait cependant qu'il n'y avait pas à compter sur le libéralisme du nouveau souverain, qui passait au contraire pour le chef occulte du parti rétrograde ; mais il succédait à un prince infirme qui ne pouvait aller qu'en voiture ; lui, montait à cheval, ce qui a toujours été regardé comme une des principales conditions de la royauté ; il avait l'air affable et des façons chevaleresques ; son premier acte fut de supprimer la censure et il acheva de gagner les cœurs par des mots gracieux dont il avait la grande habitude. Je le vis sur les boulevards, se rendant à Notre-Dame. Le duc de Bourbon marchait en tête du cortège; on le prit pour Charles X et on le salua des cris de : Vive le roi ! auxquels il répondit par une pantomime indiquant que ces témoignages d'affection prématurée ne devaient pas s'adresser à lui.
La mort de Talma avait porté un coup fatal au Théâtre-Français. Quoique Mlle Mars fût toujours le soutien et l'honneur de la scène comique, les recettes étaient loin d'être brillantes. Un jour notre comité de lecture se réunit pour entendre l'œuvre d'un employé de la maison du duc d'Orléans. L'auteur, qui paraissait fort jeune, s'appelait M. Alexandre Dumas. Il était fils du général Dumas , marquis de la Paillerie , homme de couleur né à Saint-Domingue et qui avait conquis tous ses grades sur le champ de bataille. La figure du poète,
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ses cheveux crépus, sa façon de parler, tout trahissait en lui l'origine mulâtre. Il venait nous lire une tragédie intitulée Christine à Fontainebleau. (Dans ce temps-là, il était timide.) Il lut mal son œuvre mais il la fit comprendre et je ne tardai pas à être frappé du sentiment dramatique et du talent d'exécution qui se révélaient dès les premières scènes. Je me rapprochai du lecteur à qui je prêtai jusqu'au bout l'attention la plus sympathique. Quand M. Dumas se fut retiré dans le cabinet du directeur pour y attendre son jugement, je m'aperçus que mes collègues étaient loin de partager mes impressions favorables : on attaqua la pièce; je la défendis mais je ne pus obtenir une réception complète, et il fut décidé qu'après corrections faites, une seconde lecture de Christine aurait lieu. Quand on rapporta cette décision à M. Alexandre Dumas, il demanda s'il ne pourrait s'entendre avec un membre du comité pour les corrections demandées, et, sur la réponse affirmative, il me désigna comme celui avec lequel il lui serait agréable d'entrer en rapport à cause de la très bienveillante attention que je lui acais prêtée comme auditeur. Ce furent là ses paroles, et c'est ainsi que commencèrent mes relations avec l'infatigable et heureux vulgarisateur. ( C'est le nom qu'il s'est donné depuis peu.) Il vint chez moi et ce fut avec une grande sincérité que je lui prodiguai les éloges et les encouragements. Je l'assurai
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qu'au moyen de légères modifications que je lui indiquai, son ouvrage serait reçu, et c'est ce qui arriva en effet. Il ne connaissait pas M110 Mars et désirait cependant lui offrir le rôle de Christine. Un matin je le présentai à la célèbre actrice, qui le reçut fort bien.
Un de nos plus illustres écrivains, doué de trop d'imagination, a donné de ces faits bien simples que je viens de raconter, une relation qui ne pèche que par un point, l'exactitude. Selon lui, Christine a été reçue avec acclamation, mais (remarquez ce mais qui est assez curieux) il était d'usage à la Comédie-Française, à une époque qu'il est impossible de préciser, de ne recevoir les premiers ouvrages d'un auteur encore inconnu, qu'à la condition de le soumettre à l'approbation particulière d'un membre du comité. En conséquence, on désigna M. Samson pour s'entendre avec l'auteur de Christine. Heureusement il l'ut impossible à M. Dumas de s'entendre avec l'acteur. Pourquoi?... L'adverbe heureusement le fait assez comprendre. Sans doute parce que M. Samson demandait des changements qui eussent compromis l'œuvre en question. Voilà ce que j'ai lu dans unlivre qui eut un immense succès bien mérité par l'esprit d'invention qui éclate à chaque page en traits spirituels et brillants. Quoique ce livre ait été écrit depuis longtemps, les loisirs me manquant pour lire les nouveautés, je ne le
connaissais pas, et c'est tout dernièrement qu'il me tomba sous les yeux et que j'eus le plaisir d'y admirer les inventions biographiques dont l'auteur l'a semé.
Pour revenir à la vérité , la seconde lecture de l'ouvrage de M. Dumas fut suivie d'une réception unanime. Mais, vers la même époque, on avait reçu une autre Christine dont l'auteur venait de mourir. Le fils, appuyé par plusieurs membres influents du comité d'administration , demandait la représentation de l'œuvre paternelle. Je défendis encore là les intérêts dé M. Alexandre Dumas, ce que prouve évidemment le billet suivant que je reçus de lui. Il n'est pas daté, mais il est facile de voir qu'il a été écrit après la lecture de Christine et antérieurement à celle de Henri III :
« Je vous envoie, mon cher Samson, des billets pour le Palais-Royal.
« Je serai à mon bureau, rue St -Honoré n° 216, de une heure à trois heures. Si vous ne pouvez pas conduire Madame, je me mets à vos ordres.
((Vous avez été bien bon avec moi hier pour toutes ces affaires de comité. Gela ne m'étonne pas, mais je vous remercie toujours.
« Veuillez remettre au petit bonhommela recette du fameux vinaigre; je compte sur les droits de Christine pour en faire une feuillette.
« Joignez-y, je vous prie, les deux volumes sur cette aimable reine; je crois les avoir laissés chez vous.
« A vous, tout à vous.