DUMAS
Je le demande, y a-t-il rien là qui indique de mauvais rapports entre celui qui écrit la lettre et celui à qui elle est destinée? Ces billets envoyés pour les appartements du Palais-Royal, cette offre si gracieuse faite à Mm0 Samson, ces plaisanteries sur la qualité de mon vinaigre qui prouvent que l'auteur de Christine était souvent reçu à ma table, tout cela parait-il s'adresser à un homme dont on a à se plaindre? C'est sur ce ton amical que m'écrivait le jeune poëte qui, heureusement , n'avait pu s'entendre avec moi, mais dont, heureusement, j'ai conservé par hasard ce précieux autographe, regrettant beaucoup d'en avoir brûlé d'autres, tous plus affectueux les uns que les autres et qui, à eux seuls, eussent donné un démenti complet à l'auteur des mémoires. Malheureusement, quand on est jeune. on ne prévoit pas les ingratitudes. Cela dit, je continue mon récit.
M. Dumas m'apprit un jour que le duc d'Orléans prenait à lui le plus vif intérêt et paraissait fort disposé à dire en faveur de sa pièce quelques mots dont on pourrait se servir pour engager le comité à la mettre à l'étude. Le premier semainier portait.
chaque lundi, le répertoire aux membres de la famille royale. Lorsque mon tour arriva, je me rendis à Neuilly qu'habitait alors le duc d'Orléans, me préparant à recueillir, pour les reporter fidèlement au comité, les précieuses paroles qui devaient hâter la représentation de Christine sur la scène française. Dans la voiture qui m'avait amené se trouvaient Dumas et ma femme qui, s'intéressant comme moi au jeune poëte, était impatiente de connaître le résultat de mon entrevue avec son Altesse rovale. Je descendis de voiture à peu de distance du château vers lequel je me dirigeai pédestrement. On me dit qu'en ce momp.nt le prince se promenait dans le parc et qu'il ne tarderait pas à rentrer, car son déjeuner l'attendait. Je m'éloignais donc pour revenir plus tard, lorsqu'un domestique courut après moi. Le duc d'Orléans, de retour de sa promenade, n'avait pas voulu se mettre à table avant d'avoir reçu le semainier du Théâtre-Français. Il me fit le gracieux accueil auquel il m'avait habitué, parcourut des yeux le répertoire, s'informa de la situation du Théâtre-Français, dont je lui fis un tableau assez sombre, et comme il ne lui échappait pas un seul mot qui eût rapport à l'objet essentiel de ma visite, je crus devoir prendre l'initiative en lui disant que nous comptions, pour rétablir nos affaires, sur une tragédie intitulée : Christine à Fontainebleau, écritepar M. Alexandre Dumas, attaché à sa maison,
et que cet ouvrage paraissait destiné à un grand succès. Le prince répondit qu'en effet il avait entendu parler de ce jeune homme très avantageusement, puis il remit immédiatement la conversation sur le répertoire qu'il tenait toujours à la main. Je ne me tins pas cependant pour battu, et me mis de nouveau à faire des éloges de la pièce et de l'auteur; par trois fois je revins à la charge sans plus de bonheur, après quoi je crus devoir prendre congé du prince et je me dirigeai assez tristement vers ma voiture. Là je racontai ma fâcheuse déception et mon récit fut accueilli non moins tristement par mes deux auditeurs, car, je l'ai dit plus haut, ma femme partageait ma sympathie pour Dumas. Elle était séduite comme moi par son esprit, son talent, et par ces apparences de franchise et d'amitié auxquelles le cœur se laisse prendre aisément.
En attendant la représentation de sa tragédie, M. Dumas, dont on connaît la merveilleuse facilité, avait fait un autre ouvrage, Henri III et sa Cour. drame en cinq actes et en prose. Comme il s'était lié depuis peu avec Firmin, il en fit la lecture chez celui-ci à qui il destinait un des principaux personnages. Il n'y eut à cette lecture que Firmin et moi. Nous fûmes enchantés l'un et l'autre et encourageâmes beaucoup l'auteur à présenter sa pièce à notre théâtre où elle fut, en effet, reçue à l'unanimité. Menjaud avait accepté le rôle de
Joyeuse et Mme Menjaud celui du jeune page, mais Dumas offrit plus tard ce rôle à Mlle Despréaux qui devint Mme Allan, et Menjaud, blessé de ce procédé, refusa de jouer dans l'ouvrage. Un matin je rencontrai sous le vestibule de notre théâtre Firmin et M. Dumas, qui me contèrent ce fâcheux incident. Firmin me dit en me montrant le jeune poëte qui paraissait très découragé : « Il n'y a que toi qui puisses le tirer d'embarras : tu es bon garçon, charge-toi du rôle de Joyeuse. » L'auteur joignit ses instances à celles de Firmin. La proposition ne m'était pas agréable et je ne me souciais nullement du rôle de Joyeuse. Je n'avais joué jusque là que l'emploi des premiers comiques, qui ne se compose en général que de valets, et je craignais de n'avoir pas la noblesse nécessaire au personnage du favori de Henri III. En outre, il fallait jouer au bilboquet et, maladroit comme je me connaissais, je craignais de m'exposcr aux murmun.'S du public. Cependant mon amitié pour l'auteur l'emporta sur mes répugnances et mes frayeurs. Je cédai et ne demandai pas même que mon costume fût payé par le théâtre, ce que j'avais le droit d'exiger pour un rôle qui n'était pas de mon emploi, et, cette fois du moins, heureusement peut-être, il fut possible à M. Dumas de s'entendre avec M. Samson. Touché de mon procédé, il m'en témoigna une reconnaissance exagérée dans la
préface de Henri III. Cette pièce eut un immense succès.
L'auteur, pendant les répétitions de son drame, s'était montré d'une affabilité et d'une modestie qui lui avaient gagné tous les cœurs. Je me souviens entre autres qu'une fois, les comédiens n'étant pas d'accord entre eux sur un jeu de scène qu'il s'agissait de régler, allèrent chercher l'auteur qui causait ^aiment dans Ie fover. « Eh ! mes amis, leur dit-il, vous vous entendez mieux que moi à ces choses-là ; tout ce que vous ferez sera bien fait. »
C'est le même homme qui, plus tard, crut devoir se parer avec orgueil du titre de metteur en scène.
Mme Firmin, la femme du comédien qui joua Saint-Mégrin avec tant de chaleur et tant de succès, nous entendant vanter un jour la cordiale bonhomie et l'extrême modestie du jeune auteur de Henri III, s'écria : «Laissez-le arriver! il sera peutêtre un jour pire que les autres ! w Ces paroles excitèrent notre indignation. Peu d'années après, en nous les rappelant, nous faisions d'amères réflexions sur la mobilité humaine.
On sait quelle vogue eut Henri III. Mlle Mars produisit beaucoup d'effet dans le rôle de la duchesse de Guise, et Firmin dans celui de Saint- Mégrin.
Les employés du bureau de M. Dumas, pour
fêter son triomphe, lui offrirent un banquet. Comme il leur avait souvent parlé de moi comme d'un ami qui lui était tout dévoué, ils le prièrent de m'amener avec lui à ce repas. Je ne sais quelle cause me priva, à mon grand regret, d'être de ce dîner. A partir de ce moment, l'auteur de Henri fil ne mit plus les pieds chez moi et je me serais cru tout à fait oublié de lui, si, de loin en loin, quelques lignes malveillantes, dues à sa plumcdejournaliste, ne m'eussent prouvé le contraire. 11 l'a prouvé encore mieux dans ses Mémoires, par l'infidélité volontaire de ses souvenirs.