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CHAPITRE XVIII

Je suis nommé professeur suppléant au Conservatoire. — Mlle Plessy. — Première représentation A'Hernani. — Révolution de 1830. — Notre misère. — Je quitte la Comédie-Française pour le Palais-Royal.

J'avais été nommé professeur suppléant au Conservatoire en 1828. La lettre qui m'annonçait ma nomination se terminait par ces mots : « Je vous annonce avec plaisir que vos fonctions sont gratuites.» Je dois dire que cette nouvelle ne me fit pas tout le plaisir qu'elle avait procuré à celui qui me l'apprenait, mais néanmoins je remplis avec zèle mes fonctions qui, malgré mon titre de suppléant, étaient des fonctions à jour fixe. Une fois, à peine arrivé à ma classe, je fus entouré par plusieurs élèves qui m'apprirent qu'au dernier examen auquel je n'avais pu assister, on avait admis une petite fille qui avait enchanté le jury: ils me la montrèrent et je vis une charmante enfant dont je compris l'admission avant de l'avoir entendue. Elle avait à peine neuf ans : c'était, selon moi, commencer trop tôt des études théâtrales. Mais il v avait dans sa

physionomie une naïveté si gracieuse, si intelligente, tant de promesses de talent (qu'elle a tenues, du reste, car je parle de Mme Arnould Plessy, qui était alors la petite Sylvanie), que je l'invitai à me répéter quelque chose, et elle me dit une scène de Ylphigénie de Racine dans laquelle elle s'était fait entendre. Son organe, qui n'était pas encore formé, ne pouvait être ce qu'il est devenu depuis, c'est-à-dire une des plus belles voix de femme qui aient été entendues sur la scène, réunissant la force à la douceuret parcourant tous les tons avec une grande souplesse. Elle avait la voix de son âge, et ses qualités n'étaient encore que des espérances qui se sont toutes réalisées. Quand la nouvelle écolière eut fini sa scène, je lui dis qu'elle avait des dispositions, mais qu'elle était beaucoup trop jeune pour étudier des rôles tels que celui iïlphigénie et que je lui conseillais, moi, d'apprendre tout bonnement des fables de Lafontaine. Elle se trouva profondément humiliée de ce que je me permettais de la traiter en enfant et je ne conquis pas ses sympathies ce jour-là. Je crois même qu'elle n'apprit pas les fables du bonhomme et trouva toujours un prétexte pour se soustraire à la honte publique que je lui infligeais. Cet état de choses ne dura pas longtemps, car la classe de déclamation fut supprimée.

Mes trois filles étaient chez moi. Je n'avais pas

voulu les mettre en pension et, aidé de quelques professeurs, c'était moi qui faisais leur éducation. L'aînée avait pour professeur un nommé M. Milon, excellent homme dont je n'avais qu'âme louer sous tous les rapports. Un jour, tout en conversant, il m'apprit qu'il donnait des leçons à une petite demoiselle très remarquable par sa figure et son intelligence précoce ; son père, M. Plessy, avait exercé en province, avec beaucoup de succès, la profession de comédien (j'en ai souvent entendu parler depuis comme d'un homme plein de probité et d'honneur). Il était mort laissant avec sa veuve l'enfant en question. La mère et la fille étaient venues se fixer à Paris, avaient été trouver Lafon, qui était un des amis de M. Plessy, et l'acteur tragique avait fait entrer l'enfant au Conservatoire ; mais la classe de déclamation n'existant plus, et Lafon n'ayant pas de temps à consacrer à la pauvre petite, elle se désolait de ne pouvoir continuer ses études dramatiques. Le temps avait apparemment cicatrisé les blessures que j'avais faites à son amourpropre en la soumettant au régime des fables, car le brave M. Milon m'assura qu'elle avait gardé de moi un très bon souvenir et désirait venir me parler. Ma réponse fut favorable et je reçus bientôt la visite de la mère et de la fille. Ce fut ainsi que je devins le professeur de cette artiste qui tient un rang si émincnt à la Comédie-Française et qui y continue ces

traditions de noblesse et de distinction transmises par Contai à cette adorable Mars qu'on appelait le diamant de notre première scène. Ma femme et moi, nous nous primes bientôt d'amitié pour cette enfant si digne d'intérêt; elle se logea dans notre quartier et venait prendre ses leçons chez moi trois fois par semaine. Mes filles se lièrent avec elle et il n'y eut plus bientôt de bonne fête chez nous s'il y manquait Sylvanie (c'est le nom dont on appelle encore Mme Arnould dans notre famille dont elle est restée la bonne et fidèle amie).

J'avais été reçu sociétaire en 1827, mais la faveur publique abandonnait notre théâtre. Une nouvelle école littéraire s'était élevée, et la presse, dans les mains de ses nouveaux adeptes, battait en brèche la Comédie-Française. Son passé, son présent, ses auteurs, ses acteurs, rien n'échappait à l'épigramme et parfois à l'outrage. Les classiques effrayés voyaient les rangs de leurs adversaires se grossir chaque jour de tous les jeunes esprits qui naissaient à la vie et aux combats littéraires. C'étaient de jeunes conscrits s'élançant avec audace contre une armée dont la vieillesse et. la mort éclaircissaient les rangs si nombreux jadis. Hugo était le chef autour duquel se ralliait La jeunesse. Ce fut dans ces circonstances que la Lecture iïHemani l'ut demandée. AlUX auditeurs ordinaires, c'est-à-dire aux sociétaires membres du comité, se joignirent d'autres

auditeurs invités par le poète, parmi lesquels figuraient, entre autres, MM. Yillemain et Alexandre Dumas.

La salle était pleine, et ce fut pendant toute la lecture un enthousiasme perpétuel que je ne partageais pas tout à fait, je dois le confesser. Je trouvais cet ouvrage un mélange de grandes beautés et d'énormités; il y avait certains vers que je ne pouvais croire acceptables. Cependant toutes les bouches offraient un sourire admiratif. On sentait que tous les illustres personnages renfermés dans cette étroite enceinte étaient venus avec l'idée d'accomplir une haute mission révolutionnaire en imposant à l'art des doctrines toutes nouvelles et une complète- transformation. La terreur planait sur la partie classique de l'auditoire : la réception ne pouvait être douteuse. Corneille avait négligé ces salutaires précautions lorsqu'il lut le Cid ; il réussit pourtant. Ce qu'il y a de curieux, c'est que la tragédie classique fut censurée par l'Académie et que l'œuvre romantique fut patronnée par quelques-uns de ses membres.

Les rôles furent créés ainsi : Dona Sol par MUc Mars, Charles-Quint par Michelot, Hernani par Firmin, Ruy-Gomez par Joanny. Quant à moi, je remplissais un personnage très subalterne, ce qui me permettait, quand j'étais en scène, d'observer les physionomies et les incidents de la salle.

La première représentation àjHernani fut une véritable bataille littéraire. Le parti romantique y était en grande majorité et le peu de classiques épars dans la salle se sentaient sous la surveillance sévère des amis de Fauteur, dont les frénétiques applaudissements et les bruyantes acclamations avaient tous les caractères de la fureur. Mmc Hugo eut une ovation dans sa loge.

Toutes les représentations à'Hemani ne ressemblèrent pas à la première : il y eut de véritables batailles où les sifflets classiques protestaient en de certains moments contre les applaudissements romantiques. C'étaient alors des cris, des buées, des tempêtes terribles dans la salle, et ces démonstrations fréquentes allongeaient beaucoup la durée du spectacle. Miclielot était si souvent interrompu dans le monologue de Gbarles - Quint qu'il se voyait contraint à s'arrêter tout à fait, ne pouvant plus lutter contre les bruits de natures si diverses qui couvraient sa voix, et qu'il lui arriva de supprimer quelquefois, sans que le public s'en aperçût, les passages où la tempête avait coutume d'éclater. Rien de tout ce que je pourrais dire ne saurait donner une idée des agitations de la salle à cette époque de crise littéraire qui était aussi le temps des agitations politiques précédant une crise sociale.

J'ai dit que l'avènement de Gbarles X au trône

avait fait naître des espérances qu'il s'était hâté de détruire. Son impopularité croissait de jour en jour. Plusieurs lois proposées par le ministère Villèle et qui semblaient destinées à préparer le retour d'idées et d'institutions que le pays repoussait, avaient irrité L'opinion publique; le licenciement de la garde nationale n'était pas propre à l'apaiser. Des hommes qui, jusque-là, avaient été les fidèles serviteurs de la branche aînée do? Bourbons, commençaient à blâmer eux-mêmes des tendances par trop réactionnaires; de toute part on se sentait entraîné vers une révolution souhaitée par les uns, redoutée par les autres, mais devenue inévitable. La création du ministère Polignac acheva le divorce de la nation el de la royauté; en vain, comptant sur. cette gloire qui semble un des premiers besoins de la France, le gouvernement crut s'appuyer sur la conquête de l'Algérie ; la conquête de la liberté était alors la seule qui préoccupât le pays, et c'était sur les événements de l'intérieur que tous les regards se tournaient avec une fiévreuse anxiété.

Je n'ai pas dessein de raconter ici les sanglantes circonstances qui placèrent le duc d'Orléans sur Le troue de France abdiquépar Charles X. Elles étaient prévues, et je fus au nombre de ceux qui saluèrent avec amour la dynastie nouvelle ; j'aimais la liberté et j'avais foi dans les sentiments libéraux du prin<

appelé à nous gouverner. Cependant, par suite de ces événements politiques, le Théâtre-Français eut de bien mauvais jours à traverser; son passif était considérable et il s'élevait une grave question à ce sujet : à qui, du Théâtre-Français ou du gouvernement, incombait l'obligation de le payer? Dans les bureaux du ministère, on nous déclarait responsables de nos dettes. Nous, au contraire, nous prétendions que l'immixtion incessante du pouvoir dans toutes nos affaires, le besoin de sa sanction, qui donnait seule de la valeur à nos actes, tout cela constituait pour le ministère une responsabilité à laquelle il eût été tout à la fois injuste et inhumain de chercher à se soustraire. Il nous semblait d'ailleurs qu'il y avait là une question de bonne foi qui devait dominer toutes les autres; avions-nous cru, en entrant au Théâtre-Français, que nous entrions dans une société commerciale qui pouvait nous créer des dettes et nous conduire à la misère ? Non. Le décret de Moscou n'avait rien statué à cet égard, il est vrai, mais l'Empereur eût toujours couvert les comédiens français de sa puissante protection. On sait quel intérêt lui inspira de tout temps le théâtre de Molière; il avait, en cela, suivi les traditions de Louis XIY qui, comme on le sait, avait autrefois payé les dettes des comédiens ordinaires du roi.

Notre position était grave. Le nouveau gouvernement, entouré d'inimitiés acharnées, d'amitiés fort

intéressées, d'ambitions menaçantes, voyant à tous moments surgir quelque émeute, trop occupé par conséquent de ses affaires pour songer aux nôtres, nous laissait sans secours et sans espoir. Qu' allionsnous devenir? Il l'ignorait ainsi que nous. Les nouveaux occupants du ministère, pleins de préventions contre les anciennes formes administratives de notre théâtre, voulaient qu'on supprimât la Société et qu'elle fût remplacée par une direction particulière, agissant à ses risques et périls ; mais nous avions un passif considérable dont la liquidation était pleine de difficultés; il fallait beaucoup d'argent pour l'entreprendre et le gouvernement n'était guère plus riche que nous. La misère dans le présent avec l'incertitude de l'avenir, telle était notre position. J'étais entré à la Comédie-Française dans de bonnes conditions. Je n'avais plus les dix mille francs que me donnait l'Odéon, mais j'en devais toucher 8,000 dont 4,000 payés par la maison du roi. Devenu sociétaire, la moitié du traitement fixe s'était convertie en une fraction de part, dont les mauvaises affaires du théâtre avaient fait une fiction. Quant à l'autre moitié de mes appointements, elle avait disparu avec la maison du roi. Il me restait donc seulement ma place de professeur au Conservatoire dont les appointements étaient alors de quinze cents francs; mais la classe de déclamation, enbutte chaque jour à de violentes attaques, ne tarda pas

à être supprimée et ma démission me fut signifiée. Qu'on juge de ma position ! Gomment faire vivre ma femme et quatre enfants? C'est alors que M. Dormcuil, acteur et régisseur du théâtre du Gymnase, obtint le privilège de l'ancien théâtre Montansier au Palais-Royal. Il me fit faire des propositions auxquelles je résistai longtemps ; mais ma situation empirant chaque jour, me voyant à bout de ressources, au risque d'avoir un procès que je savais bien devoir perdre, je dus accepter l'engagement offert pour donner du pain à mes enfants.

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