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CHAPITRE XIX

Mes- camarades au Palais-Royal. — Rabelais et le Philtre champenois. — Je rentre h la Comédie-Française. — Le baron Taylor.— Notre directeur Jouslin de la Salle, — Les Enfants d'Edouard. — Bertrand et Raton. — Je remplace mon chef d'emploi. — Tumulte. — Régnier me remplace à son tour. — Débuts de M"e Plessv. - M"e Mars.

Le théâtre du Palais-Royal, à sou ouverture, possédait eu acteurs connus, Lepeintre aîné, très aimé dupublic, et Déjazet dont le talent, déjà remarquable, devait grandir encore et resta toujours jeune en dépit des années. Je débutai dans une assez mauvaise pièce de Scribe et j'eus tort. Mon personnage était antipathique aux spectateurs et écrasé complètement par le rôle de Lepeintre. La pièce et moi nous ne réussîmes que médiocrement. Dans les huit mois que je passai au théâtre du Palais-Royal, je n'eus qu'un succès marquant. Ce fut dans Rabelais. Une petite pièce, appelée le Philtre champenois, réussit aussi beaucoup et j'y fus fort applaudi; quoique dans un rôle secondaire. Les personnages principaux avaient pour interprètes : Déjazet, charmante et par son jeu et par son chant,

et Paul, qui sortait alors du théâtre de la Gaité et alla depuis en Russie. Il est mort dernièrement à Meulan où il s'était retiré. C'était un excellent camarade et un excellent homme. Du reste je dois dire que tous les artistes qui composaient alors le personnel du Palais-Royal étaient debonnes natures. Lepeintre aîné, mort si malheureusement, méritait l'estime qu'il s'était acquise ; loyal et d'un heureux caractère, les relations avec lui étaient charmantes; Sainville,Paul, plus tardDerval,Lhéritier,Mégerau, notre souffleur, honnête et aimable homme que nous aimions beaucoup, tout cela formait une réunion de camarades vivant entre eux gaiment comme de bons et vrais amis. Je perdis mon procès; je m'y attendais et, au bout de huit mois, je rentrai au Théâtre- Français dont la situation ne s'était guère améliorée. Le commissaire royal, qui était alors mon ami, le baron Taylor, avait autorisé chaque sociétaire à donner une représentation à son bénéfice. Celle de Menjaud eut lieu le 15 janvier, jour anniversaire de la naissance de Molière. Il y fit jouer cette farce du grand poète appelée la Jalousie du Barbouillé, où je remplissais le principal rôle, et on y représenta la Fête de Molière que j'avais donnée à l'Odéon en 1825 et dans laquelle j'intercalai, pour la circonstance, une scène nouvelle qui réussit.

A propos du baron Taylor, qui se trouvait alors commissaire royal, depuis mon retour à Paris nous

ne nous étions jamais perdus de vue complètement. Nous fûmes donc enchantés de nous retrouver, car malgré l'absence nous étions restés très bons amis. Taylor fut toujours fidèle à nos souvenirs d'enfance et de jeunesse. Il se plaisait à recevoir ses anciens camarades et les recherchait même. Quelque position que la destinée nous ait faite à l'un et à l'autre, nos relations n'ont jamais été interrompues. Dès que je fus attaché au second Théâtre-Français, ce fut lui qui accourut chez moi, et toujours, dans toutes mes joies et dans toutes mes peines, je le trouvai. Il devint plus tard président des sociétés de peintres, de musiciens et d'artistes dramatiques, et là encore nous nous trouvâmes réunis. Plus tard enfin, quand il devint sénateur, je fus invité chez lui avec ma femme pour fêter sa nomination. Je me plais à lui rendre cette justice que les grandeurs ne le changèrent pas et qu'il demeura toujours pour moi un ami fidèle.

La Comédie-Française, après 1830, fut placée dans les attributions de M. Thiers, ministre du commerce et des travaux publics. Ce fut, de tous les ministres, celui qui fit davantage pour notre théâtre. Il commença par des témoignages de politesse auxquels les comédiens furent d'autant plus sensibles qu'ils étaient depuis quelques années en butte à de grossiers outrages ou à d'impertinents dédains. M. Thiers nous promit de demander pour nous une

subvention si nous consentions à nous donner un directeur-gérant. Nous lui proposâmes Jouslin de la Salle, qui était alors notre régisseur, et le ministre l'agréa.

Cette modification dans notre système administratif eut d'heureux résultats. Deux auteurs aimés, Casimir Delavigne et Scribe, nous ramenèrent la foule ; le premier avec les Enfants d'Edouard, le second avec Bertrand et Raton, dont la première représentation eut lieu le 14 novembre 1833, et fut un des plus heureux événements de ma carrière théâtrale.

Madame Menjaud, qui jouait le rôle d'Edouard dans la pièce de Delavigne, fut tout à fait remarquable, et Anaïs charmante dans celui de Richard. M11" Mars laissa beaucoup à désirer dans le rôle de la Reine : le dramatique lui manquait. Ligier, bien stylé par le poète, joua parfaitement lord Glocester. Il y avait dans la pièce des Enfants d'Edouard un personnage, sir Tyrrel, dont la distribution embarrassait l'auteur. Il hésitait, me dit-on avant la lecture, entre Joanny et moi. « Allez le voir, me conseilla un de nos bons amis, et vous le déciderez en votre faveur. » Je ne suivis pas ce conseil et restai fidèle à mon habitude de ne jamais solliciter un rôle, habitude qui, soit dit en passant, me fut plus d'une fois préjudiciable, attendu que tous les comédiens ne l'ont pas. Joanny obtint

le rôle sans l'avoir demandé, je dois le dire. Il y réussit, mais des maux de gorge fréquents le forçant souvent à interrompre son service, sur la demande de Casimir Delavigne, je me tins prêt à le remplacer au besoin. Le public m'accueillit fort bien, puis, un jour que j'étais malade à mon tour, ce fut Beauvallet qui me remplaça dans Tyrrel, et il y fut fort applaudi. Gomme il devait le jouer plusieurs fois, je désirai l'y voir, et, après avoir sincèrement mêlé mes applaudissements à ceux du public, je déclarai à l'administration que, trouvant mon camarade supérieur à moi dans ce rôle, je le lui abaudonnais entièrement ; et, en effet, je cessai dès lors de paraître dans l'ouvrage de Delavigne.

Revenons à Bertrand et Raton. On avait fermé la salle pour cause de réparations et j'en profitai pour aller avec mon fils, qui avait alors sept ans, voir des parents en Normandie. A peine y arrivais-je que ma femme m'écrivit de revenir à Paris. J'étais à ce moment assez découragé : mon chef d'emploi Monrose ne me laissant jouer que fort rarement dans l'ancien répertoire, je n'avais eu que quelques créations assez médiocres depuis mon entrée au théâtre de la rue Richelieu. Quand le rôle du comte de Rantzau me fut proposé, je dois dire que je ne l'acceptai qu'en tremblant. J'avais joué quelques personnages en frac bourgeois où l'on m'avait bien accueilli; mais de ces personnages à celui d'un

grand seigneur tel que le comte de Rantzau la

distance était grande. Je la franchis répondant avec bonheur et j'obtins un tel succès dès la première représentation que ce fut pour moi une de ces soirées qui comptent dans la vie d'un comédien. Le rùle de Bertrand fit faire un pas considérable à ma réputation et je dois dire que depuis cette époque, me sentant aimé du public, je pris confiance en moi et pus montrer enfin les qualités de comédien que ma grande timidité m'empêchait de mettre en lumière jusqu'à ce jour. C'était à Monrose que le personnage de Raton avait été confié, mais, pendant les répétitions de l'ouvrage, les comédiens, voyant que ce rôle ne convenait aucunement au genre de talent de leur camarade, avaient pensé que Monrose ne le garderait pas, et Jouslin, averti par eux, chargea secrètement Duparay de l'apprendre. En effet, après l'avoir joué deux fois, .Monrose se trouva indisposéet je dus mêmele remplacer dans le Barbier de Séville, annoncé pour le lendemain de la deuxième représentation de Bertrand et Raton ; mon nom fut donc substitué àceluide mon chef d'emploi. Cependant, quand je parus, des voix du parterre appelèrent Monrose sans qu'aucune protestation s'élevât en ma faveur. Voyant cela, je quittai la scène et m'en fus me déshabiller. Le commissaire de police monta dans ma loge, m'engageant à reparaître ; mais je n'y voulus absolument point consentir. « Puis-

qu'il ne s'est pas trouvé une seule personne pour prendre mon parti contre ceux qui me repoussaient, lui dis-je, j'en dois conclure "que le public tout entier est contre moi et je crois lui donner une preuve de déférence en ne reparaissant plus.)) Il y eut alors beaucoup de tapage dans la salle (à ce qu'on me dit, car ces bruits-là ne pouvaient arriver jusqu'à ma loge), et comme j'étais bien résolu à ne pas obéir aux voix en retard qui me rappelaient, Régnier, qui était alors un jeune comédien de grande espérance, vint de son chef expliquer et justifier mon refus de reparaître. Il rappela mon succès si récemment obtenu dans la comédie de Scribe (où lui-même, par parenthèse, s'était fait applaudir bien justement, je dois le dire, dans le rôle de Jean qu'il jouait avec une verve et un naturel charmants). Enfin il s'exprima en si bons termes et avec tant de chaleur que le calme commença à renaître. Il en profita pour s'offrir à me remplacer dans Figaro et la proposition fut acceptée. J'avais connu Régnier au théâtre du Palais-Roval où nous avions été engagés en même temps. 11 en sortit avant moi pour entrer au Théâtre-Français où je le retrouvai avec plaisir, et nous fumes liés pendant de longues années par une très étroite amitié. Il créa un peu plus tard aussi plusieurs rôles qui lui firent le plus grand honneur, entre autres Ballandard de la Camaraderie. Nature intelligente et active, il s'intéressait à l'his-

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toire de notre l'iéâtre et se plaisait à me faire causer sur tous le anciens comédiens.

11 y avait à cette époque rue de Lancry un petit théâtre où s'exerçaient dos amateurs et des élèves.

Ma chère petite Plessy (que mais appelions Sylvanie) y jouait. Elle n'avait ([ne treize ans alors et cependant, par ses jeunes attraits et sontalenl naissant, elle étail devenue la Mars de cette petite scène. Elle débuta au ThéàtrerFrançais en 1834 à quatorze ans et demi dans Jcnny de VHôtel garni et dans Emma de la Fille d'honneur \ et fut très applaudie dans ces deux rôles; elle le fut plus encore deux jours après dans la première représentation de Une Passion secrète, comédie en trois actes de Scribe, où Mllc Mars, chargée du rôle principal, n'obtint pas un de ces brillants succès dont elle avait l'habitude ; elle représentait une femme qui p>ueà laBourse, et son personnage n'était pas sympathique. Quant, à la débutante, elle fit, dès son apparition, la conquête de l'assemblée; sa voix était agréable, ses intonations justes et elle avait des mots pleins d'innocence et de gentillesse; seule, sa démarche avait un peu de gaucherie, mais ce défaut ajoutait peut-être à L'intérêt qu'inspirait cette enfant, car en témoignant de son inexpérience, il attestait son extrême jeunesse. Enfin la soirée fut excellente pour elle.

J'étais à cette époque dans les meilleurs termes

avec Mlle Mars qui, d'ordinaire très avare d'éloges, m'en avait adressé plusieurs fois ; un soir, entre autres, dans les Fausses Confidences où elle était si admirable, elle m'avait dit dans les coulisses, à propos de la scène du premier acte, que nous venions déjouer ensemble : « Vous avez été parfait. » De tels mots sortis d'une telle bouche ne s'oublient jamais, et lorsqu' après 1830 j'avais eu, ainsi que les autres sociétaires, une représentation à mon bénéfice, elle avait consenti àjouerBetty de la Jeunessede Henri V, rôle très jeune abandonné par elle depuis longtemps, ajoutant affectueusement : « C'est pour vous que je le fais ; je ne le ferais pas pour tout autre. » Je voulus donc profiter de mes bons rapports avec la célèbre artiste pour placer mon intéressante élève sous son patronage ; je lui demandai la permission d'aller la lui présenter et je la conduisis en effet chez Mlle Mars qui nous reçut fort bien et fut on ne peut plus aimable avec la jeune écolière. Nous revînmes de là enchantés ; elle m'avait dit que Sylvanie avait de la ressemblance avec Mmo Yolnys, et je m'étais gardé de la contredire, quoique je ne fusse nullement de son avis. On commença bientôt les répétitions d'une Passion .secrète. Ces premières répétitions ne sont que des lectures autour d'une table. Cependant Mllc Mars complimenta mon élève de la manière dont elle avait lu son rôle, puis elle me dit à part : «Je me suis trompée en vous

disant que la petite ressemblait à Mmc Volnys», et elle ajouta avec émotion : « C'est aune autre personne qu'elle ressemble.» Je ne savais ce qu'elle entendait par là lorsque Mme Menjaud m'expliqua qu'il s'agissait de la fille de MUe Mars, appelée Hippolyte, morte fort jeune, et qu'en effet il y avait quelque ressemblance entre ces deux jeunes filles. J'espérais que cette conformité d'âge et de visage inspirerait à la grande actrice une tendresse un peu maternelle pour ma petite protégée ; mais, au théâtre, l'amour-propre est le sentiment dominant, et les blessures faites à la vanité féminine ne se pardonnent jamais. Si MIlc Mars avait eu un germe de bienveillante affection pour la débutante, la première représentation de la pièce de Scribe l'étouffa subitement. Rien n'était plus curieux avant le lever du rideau que l'attitude des deux actrices : l'une, défiante d'elle-même et plus effrayée que rassurée par sa longue gloire dramatique qu'allait peut-être compromettre une bataille nouvelle, trahissait sa crainte par l'agitation de ses mouvements et une manière de parler un peu fiévreuse, se rapprochant sans cesse du miroir placé derrière le décor et l'interrogeant avec anxiété. L'autre, avec ses quatorze ans et demi, avec toute la fraîcheur de cet âge que le rouge ne parvenait pas à ternir, ignorant la crainte, ne la comprenait même pas, et, habituellement possédée d'une envie de rire dont bien

souvent elle ignorait la cause, était ce jour-là doublement joyeuse du succès qu'elle avait obtenu deux jours auparavant et de celui qu'elle espérait. Quel contraste entre ces deux femmes placées aux deux extrémités de la carrière ! Dès que Plessy aperçut Mlle Mars, elle courut gaiement à elle en lui tendant son front et celle-ci l'embrassa en lui demandant si elle avait peur. « Peur ? répondit naïvement la jeune fille; non, Madame, de quoi aurais-je peur?» et elle se remit à rire. « Voyez-vous la petite effrontée!» dit la célèbre comédienne avec un sourire un peu triste, et elle ajouta : «Ça lui viendra plus tard», tandis que la petite, toujours le sourire aux lèvres, avec un étonnement tout gentil : semblait se dire : « Pourquoi cela me viendrait-il plus tard ? »

La comédie terminée au milieu d'impressions diverses, le nom de l'auteur fut demandé et livré au public par moi, dont le personnage, peu intéressant dans la pièce, n'avait pas été accueilli avec une grande faveur. La toile s'était baissée de nouveau et l'on entendait retentir les cris : Mars!... Plessy !... Les premiers, poussés par la claque, partirent du parterre, les autres venaient de l'orchestre et du balcon. La petite, triomphante, me disait en me prenant la main comme pour m'engager à la conduire devant le public : :< On me demande, monsieur Samson, vous n'entendez donc pas? on me demande!» — «Tout à l'heure», lui répondis-

je, moi qui, connaissant les périls de la situation, avais envoyé chercher Mars dans sa loge. Elle arriva avec un air de mauvaise humeur que le sourire de convention n'essayait même pas de déguiser, et, comme pressée de se débarrasser d'une corvée, elle me tendit la main sans dire un mot ; je pris cette main silencieusement aussi, et, tenant de l'autre côté celle de la petite héroïne de la soirée, je fis relever le rideau et j'amenai les deux artistes sur le devant de la scène ; après quoi, Mars, conservant toujours son mutisme boudeur, me quitta et marcha vers sa loge d'un pas rapide. J'appris plus tard que le lendemain elle était venue, dans le cabinet du directeur, lui faire une effrovable scène en l'accusant de vouloir se servir de Mlle Plessv

pour la chasser de la Comédie-Française. Je ne répète pas tout ce que la colère lui inspira et qui me fut répété par Jouslin. Je ne dus pas être épargné par elle, bien certainement, car lorsque je la revis après la première de Une Passion secrète, elle détourna la tête et évita de me rendre mon salut. Je crus d'abord qu'elle ne m'avait pas vu, quoique ce fût invraisemblable ; mais la chose s'étant renouvelée plusieurs fois, il n'y eut plus moyen de douter de cette affectation d'impolitesse. Pour l'expliquer, on me conta que depuis les représentations de la nouvelle pièce, MUe Mars avait reçu deslettres anonymes pleines de grossières injures sur son âge et qu'elle

voulait bien me les attribuer. J'eus le tort, je l'avoue, de prendre trop à cœur ces propos auxquels je n'aurais dû attacher aucune importance. C'étaient de ces paroles sans valeur par lesquelles on soulage une colère qui ne sait où s'en prendre, et mon caractère bien connu repoussait assez (du moins je le crois) une si odieuse imputation pour que je ne dusse pas m'en préoccuper. Mais, me jugeant blessé dans mon honneur , je m'éloignai dès lors de MIla Mars sans jamais chercher à m'en rapprocher, malgré quelques avances détournées que* je reçus d'elle plus tard.

A propos de cette pièce de Une Passion secrète, il me revient en mémoire un petit fait qui s'y rattache. Un homme d'esprit, Goubaud, auteur anonyme de plusieurs ouvrages qui ont pleinement réussi au théâtre, assistait un jour à une des représentations de la pièce de Scribe. Il se trouvait à côté de ma femme qui le connaissait de vue sans être connue de lui. Gomme beaucoup d'autres, il n'admettait pas que la comédie pût s'enseigner; il ne croyait qu'à l'inspiration, et sachant que Sylvanie était mon élève, il semblait l'écouter avec une prévention défavorable, quoique je fusse pourtant dans les meilleurs termes avec lui. Cependant un moment arriva où il crut devoir se départir de sa sévérité, et, mêlant ses applaudissements à ceux des autres spectateurs, il s'écria : «Ah ! on voit bien que ceci ne

lui a pas été seriné ! » Or voici ce qui était arrivé justement pour le passage en question : à Tune des dernières répétitions, Scribe, en me faisant de grands éloges de la jeune artiste, avait ajouté: Il y a cependant un effet qu'elle manque et sur lequel j'avais compté. Je ne sais pas bien comment on devrait dire ce passage ; mais il faudrait le dire autrement.» — « Tenez ! lui dis-je, en répétant la phrase en question, cette inilexion vous convient elle? » — « Parfaitement ! c'est cela même que je voulais.» — «Eh bien! ne vous inquiétez pas: je vais emmener la petite chez moi, et lui entonner mon inilexion ; et demain vous serez content.)) Je fis ce que j'avais dit et après avoir conté ce petit incident à Mmc Samson, je commençai mon œuvre devant elle. Mais là où je croyais réussir sans peine, je rencontrai pour la première l'ois un peu de résistance dans cette voix d'ordinaire si docile , et ce ne fut qu'après bien des efforts qu'elle s'assimila enfin l'inflexion nouvelle qui fit dire à Goubaud : « On voit bien que celle-ci ne lui a pas été serinée ! » Tels sont en général les jugements du public sur notre art. Revenons à Mllc Mars.

Cette actrice, on l'a dit souvent, ne brillait ni par la douceur du caractère ni par l'égalité d'humeur. Aussi y avait-il de singulières habitudes dans son intérieur. Parmi sa société habituelle se trouvaient plusieurs dames reçues plus fréquemment et plus

intimement que les autres et qui se paraient dans le monde du titre de ses amies. Mais cet honneur était acheté par plus d'un désagrément , car la souveraine de cette petite cour, si aimable quand elle voulait l'être, ne le voulait pas toujours. Elle ne gâtait pas ses intimes et allait quelquefois si loin en fait de caprices, d'exigences et de hauteur, que le joug devenait insupportable et que la désertion se faisait peu à peu dans les rangs des amies opprimées. Au bout de quelques jours de solitude, Mars, ne pouvant plus la supporter, montait dans sa voiture et s'en allait, comme une humble solliciteuse, supplier chacune des habituées de sa maison de revenir à ce commun foyer, car elle tenait essentiellement à ce qu'il fût dit que les femmes du monde la voyaient. Elle déployait alors un luxe de séductions auxquelles le prestige de sa renommée ajoutait un charme et une puissance irrésistibles. Le cercle se reformait. Tout allait le mieux du monde pendant quelque temps, puis, un beau jour, un nouvel orage amenait une séparation nouvelle suivie d'une nouvelle réconciliation, et les choses allèrent ainsi, je crois, jusqu'à l'éternelle séparation.

Je renonçai avec un vif chagrin à cette idée qui m'avait tant souri de faire de la première comédienne de notre époque la tutrice dramatique de ma jolie petite écolièrc. Il y avait du reste ordi-

nairement dans la parole et dans les manières de Mllc Mars quelque chose de hautain et quelquefois d'aigre qui nous tenait à distance. Elle se plaisait à supposer que notre jalouse inimitié nous faisait désirer sa retraite. Or, soit dit en passant, la jalousie et l'envie sont peut-être, malgré ce qu'on en dit, moins communes au théâtre qu'on ne le pense. J'ai presque toujours vu les comédiens applaudir aux succès légitimes et aux renommées conquises par un véritable talent. Seulement ils se permettent de n'être pas toujours de l'avis du public et de l'autorité, et, en cela, ils ont plus d'une fois fait preuve de bon sens et d'indépendance. S'ils manquaient pour l'illustre artiste de cette sorte d'affection qui nait de la confraternité, ils avaient au contraire une espèce de culte pour cette enchanteresse, et ne demandaient qu'à l'aimer si elle avait voulu ; mais elle n'y tenait pas. On sait que Napoléon Ier disant un jour à un de ses aides de camp, M. de Narbonne : « On m'assure que votre mère ne m'aime pas », celui-ci lui répondit avec une ingénieuse franchise : « Il est vrai, sire : elle en est restée à l'admiration. » Eh bien ! c'est là aussi que le personnel du Théâtre- Français (artistes et employés) en était resté à l'égard de Mlle Mars. Je dois dire cependant, pour être juste, que la grande comédienne était meilleure qu'elle ne le paraissait, car j'ai su qu'elle secourait, sans en rien dire, quelques anciens artistes tombés

dans la misère. Mais quand on la priait de s'inscrire sur une liste de souscription, elle semblait affecter une certaine dureté de cœur et accompagnait généralement son refus d'un mot désobligeant pour la personne chargée de cette délicate mission. Aussi se souciait-on peu de la remplir auprès d'elle. Il est louable de cacher ses bienfaits ; mais doit-on, pour atteindre ce but, faire croire à son inhumanité? Quoi qu'il en soit, j'ai étéheureux d'apprendre plus tard les actes de bienfaisance de Mlle Mars et c'est avec plaisir que je les constate ici.

Rien ne pouvait décider l'illustre comédienne à quitter le théâtre, ni les avertissements de l'âge, ni les conseils de la raison. Cependant il fallut enfin qu'elle se résignât à cette soirée d'adieu si longtemps différée. Le matin de ce grand jour, en assemblée générale, je proposai à mes camarades d'entourer tous la grande artiste qui allait nous quitter, quand le public la rappellerait à la fin du spectacle. Un silence glacial accueillit ma proposition. Je ne me tins pas pour battu ; je dis que, dans de telles circonstances, les torts du caractère devaient être oubliés, que la question de talent devait tout dominer, que Mlle Mars ayant été une des plus belles doires de notre scène, il v allait de Thonneur de la Comédie-Française de ne pas se séparer d'elle sans lui donner un témoignage public d'admiration et de regret.' On se rendit à mes raisons

et le soir nous parûmes tous pour l'entourer. Elle n'eut pas même l'air de nous apercevoir et remonta dans sa loge sans avoir laissé paraître la moindre trace d'émotion.

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