‹ Memoires de Samson, de la Comedie-francaiseChapitre 39 sur 48 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

La Camaraderie. — Védel.— Alexandre Dumas et Mlle Ida.

— Première représentation de Caligula. — Le roi Louis- Philippe et les émeutes. — Monrose. — Sa fin. — Rachel.

— La Reine de Castille sautant à cloche pied. — Les débuts de Rachel. — Nos leçons. — Son portrait.

L'Ambitieux, comédie en cinq actes, de Scribe, avait suivi Bertrand et Raton. J'y jouais un rôle très important; mais ni moi ni la pièce, nous ne fûmes heureux cette fois ; plus tard, la Camaraderie, du même auteur, obtint un brillant succès. Le rôle du comte de Glaremont, qui me fut offert, tenait si peu de place dans l'ouvrage que Scribe me priait de le jouer seulement une dizaine de fois, après quoi Duparay devait m'y remplacer. J'acceptai ces conditions; mais mon rôle produisit un si grand effet, il me valut de tels applaudissements, en un mot il me fit tant d'honneur, que je ne pensai plus à le céder. Je fus, au contraire, heureux de le garder, car, jusqu'à la fin, j'y reçus toujours le môme accueil et la pièce mit beaucoup d'argent dans notre caisse. Régnier eut un grand succès dans le rôle de Ballandard où il déploya la plus grande verve.

A cette époque, Jouslin de la Salle fut révoqua de ses fonctions, à l'occasion d'une vente illicite de billets de faveur. 11 v avait, dans l'administration, une vacance à Laquelle il fallut pourvoir. C'était sur notre présentation que Jouslin avait été nommé par le ministre, et nous lui cherchions un remplaçant. Desmousseaux me parla de M. Yédel, notre caissier, estimé et aimé de tout le Théâtre- Français. Comme il surgissait de tous côtés des prétendants au sceptre de la direction, nous pensâmes qu'il était urgent de couper court à toutes les ambitions qui s'agitaient en présentant notre candidat à l'autorité. Les Sociétaires, réunis en assemblée générale, nommèrent donc M. Yédel à l'unanimité. Seulement , comme les pouvoirs mal définis de Jouslin de la Salle avaient donné lieu à des abus que nous voulions prévenir, nous convînmes, avec M. A'édel, d'arrêter, de concert avec lui, la limitation de ses pouvoirs, et il accepta d'avance toutes les conditions indiquées par nous. Pleins de confiance dans sa loyauté, nous ajournâmes jusqu'à l'époque de la solution ministérielle le travail que nous devions faire à ce sujet et qui ne se fit jamais; ce qui devint, par la suite, une cause de troubles dans le sein de notre Société.

Le ministre de l'intérieur, qui était alors M. Gasparin, nous fit des objections à propos du choix que

29 f MÉMOIRES

nous avions fait; mais, cependant, il finit par confirmer la nomination de M. Védel.

L'Odéon nous fut aussi donné par le ministre. Présent funeste! Nous y allions jouer devant des banquettes et des loges vides.

Un drame en cinq aetes et en vers, d'un auteur qui portait le nom de Dumas, fut représenté à ce théâtre. Il s'appelait le Camp des Croises. Sa chute fut éclatante; les décors et les frais de mise en scène nous créèrent un chapitre de dépenses considérables qu'aucune nouveauté fructueuse ne venait couvrir.

On avait foi dans l'autre Dumas qui. après avoir, dans des journaux, des préfaces, attaqué, raillé, ereinté ses anciens amis de la Comédie-Française, était revenu à eux avec un Cah'guiaàotki la mise en scène fut des plus coûteuses, quoi qu'on eût dû résistera certaines exigences de l'auteur qui. entre autres choses, voulait introduire des chevaux sur notre scène. Nous demanderdes chevaux, à nous, qui, dans notre indigence classique, pouvions à peine jouer à pied! Depuis Henri 111. M. Alexandre Dumas n'avait plus de rapports avec moi. sans que je susse pourquoi : mais il était resté l'ami de Régnier qui affirma au comité que l'auteur de Caligula déclarait renoncer à la prime de 5,000 francs accordée à quelques auteurs en renom, si le théâtre engageait M ° Ida. Je reçus alors de M. Dumas le billet sui-

DE SAMSON. 29i

vaut qu'il me lit l'honneur de m'adresser après la réception de Caligula :

« Mon cher Samson , Nous avons une grand'' -race à vousdemander, Ida et moi, et comme le plus hardi des deux, c'est moi qui porte la parole. Elle désire vivement vous avoir pour professeur : or, vous reste-t-il le temps et la volonté ? C'est ce que vous me direz en ami, je l'espère.

« Mille et mille compliments empressés.

« A. Dumas. »

Je ne m'abusai point sur ces leçons demandées. M. Alexandre Dumas qui, comme il a pris soin de le dire, forme si bien les pompiers à la déclamation théâtrale, ne se souciait guère de mes leçons pour la personne qui s'est appelée depuis Mmo Dumas. Sa petite lettre n'était qu'une tlatterie diplomatique ayant pour but de s'assurer maboule blanche pour rengagement sollicité. Je compris cette ruse assez grossière et déclinai l'honneur qu'on me voulait faire, m'excusanl sur le peu de temps que me laissaient mes occupations.

M11* Ida fut engagée, mais M. Alexandre Dumas n'en toucha pas moins la prime de 5,000 francs. La délibération du comité ne contenait pas la condition dont j'ai parlé. M. Loreaux, notre secrétaire, l'avait- omise volontairement, trouvant honteux

d'insérer une clause pareille. Il avait peut-être raison. « D'ailleurs, est-ce que la parole de M.Dumas n'est pas suffisante?» disait-il. Il avait encore raison : elle eût dû l'être

Il se passa à la première représentation de Caligula un fait qui n'avait aucun précédent dans l'histoire du théâtre. Des médailles furent vendues sous le vestibule, offrant d'un côté la tête de Caligula et de l'autre la date de cette représentation : on n'avait encore rien vu de pareil et peut-être cela ne se reverra-t-il jamais ; c'est pourquoi il est bon d'en consacrer le souvenir. Rien ne sert mieux à peindre une époque et un caractère.

Le public se montra sévère à la première représentation de Caligula. Mlle Ida avait une fort jolie tête sur un corps gros et court. Son embonpoint monstrueux nuisait à l'aisance de sa démarche ; elle tomba deux ou trois fois, ce qui ne contribua pas à soutenir l'ouvrage ; il y eut des rires et des murmures. Combien je m'applaudis alors de n'avoir pas donné à cette espérance de l'art tragique les leçons hypocritement sollicitées! On n'eût pas manqué de rejeter sur l'ignorance ou la méchanceté du professeur tous les défauts de l'actrice. Cette fois, du moins, il n'y eut pas moyen d'accuser l'école et la tradition (ces objets de l'implacable haine du vulgarisateur) des faux pas dramatiques de l'apprentie tragédienne.

DE SAMSON. li!)'

On sait que M. Alexandre Dumas, non contenl de se croire un grand metteur en scène, s'est proclamé aussi un habile maître de déclamation, disant : « Qu'on me donne un pompier, j'en ferai un comédien, et je n'ai jamais pu rien faire des élèves du Conservatoire. » On comprend qu'il ne parle des élèves que pour dénigrer les professeurs. Mais qu'ont à faire ici les pompiers .'

on ne s'attendait guère A voir pompiers en cette affaire.

Préférer, comme artistes dramatiques, messieurs les sapeurs-pompiers à des jeunes gens qu'on représente comme étant dénués de toute intelligence théâtrale, ce n'est pas en faire un grand éloge. II y a là pour cet honorable corps une intention épigrammatique qui ne me semble pas justifiée ; les pompiers ne sont pas aussi étrangers à l'art du comédien que le grand romancier dramaturge semble le croire. Obligés par leur service d'assister aux spectacles du soir et aux répétitions du matin, ils s'initient, sans le vouloir, aux mystères de l'art ; ils !<• voient sans cesse étudier et pratiquer; ils entendent les observations des auteurs, des acteurs, des régisseurs, des directeurs, sur l'exécution des rôles et sur la mise en scène; aussi il est évident que leur goûl doit être plus développé qu'on ne le pense. Voyez à quelles fâcheuses conséquences peut conduire la fougue d'une imagination poétique ! Pour le plaisir

de faire une pointe contre un malheureux comédien qui s'était pris d'une stupide affection pour l'auteur de Christine et de Henri II L et à qui Ton ne pouvait reprocher que de n'avoir pas été aussi utile qu'il eût voulu l'être, voilà la vérité altérée, les pompiers raillés et le Conservatoire conspué.

Je sais qu'il ne faut pas attacher trop d'importance aux fictions moqueuses ou injurieuses de M. Alexandre Dumas. A ceux qui s'avisent de s'en plaindre on a coutume de répondre : «Etes-vous fou de vous inquiéter des attaques de cette plume intempérante! qui est-ce qui croit aux caquets de ce grand enfant? personne, pas même lui : il a trop d'esprit pour cela ; du reste, il ne vous garde jamais rancune du mal (rU'il a dit de vous: à peine vientil d'écrire quelques lignes offensantes à votre sujet que, s'il vient à vous rencontrer, il arrive à vous, la figure riante et les bras ouverts, vous tendant une main prête à serrer la vôtre et vous criant, en prenant congé de vous : «Au revoir, cher ami. » Outre les lettres que j'ai citées, j'ai encore deux insignifiantes missives de l'auteur de Monte-Christo; par l'une, il me prie de passer au Théâtre-Français, où il aurait à me parler; l'autre me demande une audition pour une aspirante dramatique, et dans aucune on n'aperçoit la trace de cette espèce d'hostilité dont semble m'accuser l'illustre romancier: il ne peut même, sans trahir la vérité, me taxer de

froideur pour sos intérêts, car, comme je l'ai déjà dit, j'ai été un de ses plus chauds défenseurs el un de sos meilleurs appuis à son entrée dans la

rrière. Mais c'esl assez m'étendre là-dessus. Si je l'ai fait, c'esl que cette ingratitude, ayant été une des premières que j'aie rencontrées sur mon chemin, m'avait atteinl profondément. Depuis que je ne les compte plus, elles glissent sans laisser de trace dans ma vie.

La classe de déclamation fut rétablie au Conservatoire en 1836. Les premiers professeurs nommés furent Michelot, moi et Provost. Plus tard Beauvallet nous fut adjoint.

Je n'ai pas la prétention d'écrire la fin du règne de Louis-Philippe : une pareille tâche serait audessus de mes forces ; mais il me semble que j'en dois dire quelques mots. Pour en esquisser les commencements je suis forcé de retourner en arriére.

On sait qu'à peine monté sur le trône, le roi fut en butte aux attaques dos républicains et des carlistes. La presso était alors d'une violence qui rappelait relie de nos plus mauvais jours. Les ministres de Charles X avaient été enfermés au château de Vincennes. Une multitude, avide de vengeance, demandait leurs têtes; mais elles étaient protégées par cette partie saine de la nation qui abhorre les représailles sanglantes et les échafauds politiques. Le roi Louis-Philippe s'associait

à cette généreuse pensée avec d'autant plus d'ardeur qu'il fut toujours ennemi de la peine de mort. L'émeute s'agitait donc dans les rues, refoulée par la garde nationale qu'elle poursuivait de ses insultes. L'émeute fut pendant plusieurs années une des habitudes de la population parisienne. Le régicide lui succéda ; mais on le niait, et ces tentatives d'assassinat sur le roi n'étaient, disait-on, que de pures inventions de la police pour attirer l'intérêt sur la personne de Louis-Philippe et autoriser des restrictions à la liberté. Pourtant, devant l'horrible attentat de Fieschi, il n'y eut plus moyen de renouveler cette banale et stupide accusation.

Un éditeur de lithographies nouvelles semblait s'être chargé d'entretenir et d'exalter les passions politiques. Je ne sais quel artiste s'était avisé de remarquer la ressemblance qui existait entre la tête du roi et une poire. Cette découverte fit fortune et bientôt toutes les murailles de Paris et de la banlieue furent couvertes de poires esquissées au crayon ou au charbon, et qui excitaient au plus haut point l'hilarité des ennemis du gouvernement de Juillet. L'éditeur dont je parle fut un des premiers à exhiber aussi des poires de ce genre. Quelquefois on les re présentait coupées parle milieu, allusion charmante au sort futur que quelques-uns souhaitaient à la royauté nouvelle. Le général Bu^eaud, avant eu un duel au pistolet avec le député républicain Dulong.

l'avait tué, et le brave éditeur des gentillesses dont je parle s'était empressé de mettre à sa montre une lithographie où l'on voyait Bugeaud et Dulong armés chacun d'un pistolet et le roi Louis-Philippe, dans le fond désignant du doigt au général la poitrine du député. D'où il résultait pour les spectateurs la conviction que le roi avait été le principal auteur du meurtre. Malheur à ceux que de telles choses amusent! honte à ceux qui nous les osent offrir!

Monrose mourut en 1843, à l'âge de soixante ans. Il avait débuté à la Comédie-Française pendant les Cent-Jours avec beaucoup d'éclat. L'emploi des premiers comiques y était alors tenu par Thénard et Cartigny ; mais le nouvel acteur leur fut préféré dès le premier jour et,malgréles préoccupationspolitiquesde l'époque, ses débuts firentsensation.Lepublic ne se borna pas à l'applaudir; il accueillit avec défaveur ses deux concurrents, qu'il avait applaudis jusque là. Selon les anciens usages du Théâtre- Français, Monrose ne pouvait jouer les rôles de l'ancien répertoire qu'après eux et à leur refus; mais quand ils paraissaient, des murmures improbateurs se faisaient entendre et les spectateurs appelaient Monrose. Il fallut bien que la Comédie accordât au nouveau venu le droit de remplir à son tour les rôles dont ses anciens étaient en possession. Thénard se retira avant les vingt ans de service imposés à chaque sociétaire pour obtenir la pension,

Un mal de jambe fut la cause réelle ou feinte de sa retraite prématurée. Gartigny acheva son temps, mais son service fut peu actif à cause de longues et fréquentes maladies qui l'éloignèrent souvent du théâtre. Quant à Monrose, l'altération de ses facultés intellectuelles l'obligea à se retirer à Montmartre dans la maison du docteur Blanche, père du médecin de ce nom qui a un établissement du même genre à Passy-Paris. Au bout d'un an de traitement, le comédien remonta sur la scène, où les plus chaleureux applaudissements saluèrent sa rentrée. Sa verve était la même, mais cependant la maladie reparut bientôt et il dut renoncer définitivement au théâtre. C'était dans Figaro du Barbier de Séville que Monrose avait fait sa dernière rentrée et c'est dans ce rôle aussi qu'il fit ses adieux au public. Blanche disait que c'était le seul rôle qui fût resté tout entier dans sa mémoire, jadis imperturbable, mais qui, à la fin de sa carrière, le trahissait dans les autres personnages de son emploi.

Monrose était un fort honnête homme, bon mari et bon père ; si j'eus parfois à souffrir de ses procédés comme camarade, si son caractère irascible et fantasque rendit souvent ses rapports avec la société impossibles, cela tenait sans doute à la maladie hypocondriaque qui troubla son intelligence et le conduisit au tombeau. Souvent la mort d'un homme explique toute sa vie. "t*

Après sa retraite , Monrose quittait souvent la maison du docteur Blanche et venait s'asseoir à l'orchestre de notre théâtre, où il semblait prendre beaucoup d'intérêt au spectacle. La pièce fmie, il montait sur le théâtre et -venait nous complimenter.

Il fut, après sa mort, conduit au cimetière Montmartre. Quand son corps, déposé dans la tombe, eut reçu l'eau bénite, la plus grande partie des assistants se remettait en chemin vers Paris et je faisais comme eux. Mais un petit groupe accourut, blâmant le silence qui se faisait autour de ce cercueil; et on me pria de dire quelques mots d'éternel adieu à cet altiste qui avait compté vingt-huit ans de succès dans la vieille maison de Molière. N'étant nullement préparé à rien dire pour cette funèbre circonstance, car je m'y croyais appelé moins que tout autre, ayant eu avec Monrose de violentes altercations en vertu de cette loi du théâtre qui interdit l'amitié entre deux comédiens jouant le même emploi, je m'en défendis d'abord, mais bientôt je cédai et, retournant avec ceux qui m'entouraient vers le lieu delà sépulture de mon ancien camarade, je prononçai là quelques paroles qui furent trouvées convenables et vraies et dont on vint me féliciter.

Talma, mort en 1826, semblait avoir emporté

avec lui la tragédie classique. Les vieillards s'en affligeaient, mais leurs regrets n'étaient pas partagés par la génération nouvelle, qui ne souhaitait que la ruine du passé. Au moment où grondaient les tempêtes politiques, une révolution littéraire s'accomplissait. Ce qu'on a appelé les batailles à'Hernani passionnait tous les esprits, et le théâtre avait eu aussi son 1830. Corneille, Racine et Volitairen'étaient joués que de loin en loin, dans une salle déserte, et ces représentations solitaires ne servaient qu'à mieux constater l'indifférence publique pour ce genre qui, après deux siècles de triomphe et de gloire, se voyait relégué désormais dans le silence et la poudre des bibliothèques. Mais voilà qu'en 1838, douze ans après la perte de notre grand tragédien, un événement inattendu se produit; une réaction, qui étonne ceux mêmes par qui elle était souhaitée, ramène vers les grandes œuvres classiques une foule que ne peut plus contenir cette salle de la rue Richelieu, hier encore si dépeuplée. Déjà vous avez nommé la jeune et grande artiste à laquelle était dû ce miracle: c'était Rachel.

Cette jeune fille s'essayait depuis quelque temps dans la tragédie, sur un obscur théâtre bourgeois de la rue Saint-Martin où l'on donnait des représentations le dimanche à certaines heures de la journée. Le directeur en était Saint- Aulaire qui, .

quoique sociétaire de la Comédie-Française, n'y occupait qu'une modeste place. Il faisait répéter ses acteurs et leur donnait des billets que ceux-ci se chargeaient de placer contre argent. C'est ainsi que se formait la recette. Les spectacles où Rachel se montrait étaient les plus lucratifs ; aussi l'offraiton souvent aux habitants du quartier , et était-elle applaudie et fêtée par ce public populaire ; sa petite renommée avait franchi l'enceinte où elle préludait à de plus sérieux succès. Quelques uns de mes élèves, émerveillés de ses dispositions, m'en parlèrent et m'inspirèrent aussi le désir de la juger par moimême. J'allai l'entendre un jour qu'elle jouait dans le Don S anche de Corneille; j'avoue qu'elle m'étonna dans le personnage d'Isabelle, reine de Castille; je fus frappé du sentiment tragique qui se révélait en elle. Le feu sacré brûlait dans cette jeune et faible poitrine.' Elle était alors très petite, et cependant, chargée du personnage d'une reine, elle rapetissait, par son air de grandeur, les acteurs qui l'entouraient. C'étaient de grands garçons sans habitude du théâtre et dont son aisance faisait encore mieux ressortir la gaucherie. Quoique forcée par sa taille de lever la tète pour leur parler, la jeune artiste semblait leur parler de haut. Il y avait cependant çà et là, si je puis parler ainsi, des lacunes d'intelligence ; le rôle n'était pas parfaitement compris, sans aucun doute, mais partout on y sentait l'accent tragique ;

partout la vocation éclatait, et les belles destinées théâtrales de cette merveilleuse enfant se faisaient déjà pressentir. J'allai dans l'entr'acte sur le théâtre pour la féliciter. Elle avait revêtu alors un costume d'homme pour la comédie d'Andrieux, le Manteau, qui devait suivre : elle jouait en ce moment à je ne sais plus quel jeu où il fallait sauter à cloche-pied, et c'est dans cette attitude que je surpris l'ex-reine d'Espagne. Elle écouta mon compliment une jambe en l'air, me remercia avec beaucoup de gentillesse et reprit son exercice.

Quelque temps après, elle se présentait au Conservatoire où les professeurs rassemblés éprouvèrent en l'écoutant cette impression heureuse qu'elle était habituée à produire sur d'autres auditeurs moins compétents, mais elle quitta bientôt le Conservatoire pour le Gymnase. Elle y débuta dans une pièce appelée la Vendéenne dont elle remplissait le principal personnage, et réussit. Cependant le directeur reconnut bientôt que ses qualités n'étaient point appropriées au genre de son théâtre ; il lui conseilla de faire des études pour la Comédie- Française, et c'est alors que je la revis chez moi où elle était venue une première fois me faire ses adieux.

J'avais conservé d'elle un souvenir plein de regrets et fus très heureux de la revoir. Je devins son

professeur, et, huit mois après, elle débutait au Théâtre-Français dans les Horaces par le rôle de Camille1.

C'était dans la saison d'été, et il s'agissait d'un début tragique. Donc la jeune tragédienne dut débuter au milieu de la solitude habituelle. Il n'y avait de monde qu'à l'orchestre, où se trouvaient les abonnés et tous ceux qui jouissaient d'entrées gratuites, soithabituellement, soit accidentellement. Il faut ajouter à cette sorte de spectateurs les habitants perpétuels du foyer et des coulisses. Cette population peu nombreuse se compose, pour la plupart, des acteurs qui ne jouent pas et de quelques

1 Extrait d'un journal de Samson.

6 février 1S38.

J'ai fait engager par Védel M!le Rachel Félix : elle a 4,000 francs. Comme elle est d'une extrême ignorance, vu la pauvreté de ses parents, j'ai dit à son père de lui donner pour maîtresse de langue et d'histoire madame Bronzet, professeur de mes enfants, qui veut bien ne lui prendre que vingt francs par mois. Quant à moi, j'ai déclaré que je continuerais à lui donner mes leçons gratis.

En même temps que ces lignes, nous trouvons dans le même journal les notes suivantes que nous croyons devoir intéresser le public :

12 février 1838.

Nous avons/joué hier à l'Odéon le Barbier de Séville. Menjaud et moi avons été redemandés. Menjaud avait fort bien joué surtout la scène du soldat ivre, où il a beaucoup de grâce. Provost a de très bonnes choses clans Bartholo, encore un peu trop de jeunesse en quelques endroits.

amis du théâtre qui, n'ayant pas de travaux dans la soirée, viennent goûter derrière le rideau le plaisir de la causerie et du far niente.

Dans les trois premiers actes, le rôle de Camille n'offre rien de remarquable, excepté une scène entre elle et Julie. La jeune tragédienne fut écoutée avec intérêt. On remarqua la justesse de son débit, la netteté de son articulation et, dans son action comme dans sa parole, une noble simplicité à laquelle on n'était plus accoutumé. Au quatrième acte le succès fut éclatant, et, à la fin des imprécations, elle fut couverte d'applaudissements tels qu'on eût pu croire à la présence de 2,000 spectateurs. Elle rejoua le rôle plusieurs fois et le succès

Ses progrès sont visibles; sa voix surtout s'améliore beaucoup : il commence à en posséder le médium. J'ai été mécontent de mon couplet du premier acte; il est difficile. Au risque de manquer de vérité et d'avoir l'air de réciter une cbose apprise, on le débite avec rapidité, et, privé de cette rapidité, il peut manquer son effet. Si je jouais plus souvent le rôle, je tâcherais de trouver une manière qui pût concilier la vérité et l'effet: c'est toujours là le point important de l'art, de tous les arts.

23 février 1838.

A l'Odéon, la Mère coupable et le Légataire. J'ai obtenu un très grand succès dans Figaro et Crispin, que je n'avais pas joués depuis longtemps. Je n'ai pas été assez plaisant dans la Veuve du Légataire; foi encore à étudier le rôle de Figaro. Il m'a semblé, du reste, que je méritais en partie les applaudissements dont la jeunesse du quartier latin n'est

alla toujours en augmentant. La recette seule n'augmentait pas. L'enthousiasme suppléait au nombre. Son second début eut lieu dans Emilie de Cinna. Je me rappelle l'étonnement des spectateurs, je vois tous ces regards dirigés sur la jeune fille, toutes ces oreilles tendues pour mieux jouir de cette diction qui semblait si nouvelle et dont l'originalité consistait à être tout à la fois naturelle et grandiose. Hermione fut son troisième rôle de début, puis Eriphile, puis Amén aide deTancrède.. Toujours mêmes succès, mais succès sans retentissement, puisque toute la haute société parisienne était encore aux eaux et que le peu de journalistes restés à Paris, effrayés

pas assez avare et qu'elle distribue souvent sans discernement, ce qui leur ôte du prix.

25 février 1838.

Ce soir aux Français, Uamlet et le Bourgeois gentilhomme. Mlle Mars a eu le tort de jouer Lucile, qu'elle devrait abandonner à de plus jeunes actrices; le rôle n'offre d'ailleurs point de pâture à son talent. J'ai fait beaucoup d'effet dans Jourdain, mais je crains cependant de n'avoir pas bien joué : il me semble que j'ai manqué de gaîté. La cérémonie était honteuse; peu d'acteurs y figuraient. La recette a dépassé 4,000 francs.

27 février.

On donnait ce soir la Suite d'un bal et le Bourgeois. La recette a dépassé 5,000 francs. J'ai eu un grand succès dans Jourdain, que je crois avoir mieux joué ce soir.

Firmin, qui m'a vu le jouer, m'a fait de grands compliments qui m'ont beaucoup flatté, parce qu'il a vu Dugazon dans le rôle et que je le sais sincère.

par le mot tragédie, osaient à peine franchir le seuil du Théâtre-Français. Enfin le mois d'octobre arriva, le nombre des spectateurs s'accrut, et ce fut devant une salle splendide que ma jeune élève continua ses représentations. Oh! les magnifiques soirées! je ne les oublierai jamais, non plus que ces matinées consacrées à renseignement dramatique de ma merveilleuse écolière. Je les compte parmi les plus belles heures de ma vie. Quelle promptitude de perception! quelle justesse dans la note! Pensez que cette enfant ne savait rien; que je devais lui expliquer le caractère du personnage quelle représentait et lui faire un petit cours d'histoire, en quelque sorte, avant notre leçon de déclamation ; mais une fois qu'elle m'avait compris, elle entrait tout entière dans l'esprit du rôle. Rien n'était vague, rien livré au hasard. Nous notions tout ensemble.

6 mars 1838.

La ville de Paris fait construire une fontaine monumentale à l'angle des rues Traversiez et Saint-Honoré. Comme c'est en face de la maison où Molière est mort. Régnier a pense que cette fontaine pourrait être surmontée de la statue du grand homme; il a adressé, sur ce sujet, au préfet de la Seine, une lettre fort bien écrite qu'il m'a montrée. Le préfet lui a répondu fort obligeamment, l'a invité à venir et Ta très bien accueilli, ainsi que son projet. Régnier est venu au Comité d'administration avec ses deux lettres, disant qu'il priait la Comédie-Française de s'associer à ce projet. La séance a été curieuse. Le Comité, Taylor et Desmousseaux en tête, voulait que la Comédie s'emparât de l'affaire,

C'était une diseuse de premier ordre et digne, dès ses débuts, de servir de modèle. Car Mlle Mars qui, fille de Monvel, renommé par la vérité et la correction de son débit, était un juge excellent, vint, après avoir entendu Rachel, m'en faire les plus grands compliments et ajouta ceci : «Voilà comment la tragédie doit être dite : c'est ainsi que mon père la comprenait. »

La taille de Rachel était au-dessus de la movenne ; elle avait le front bombé, les yeux enfoncés et, sans être grands, très expressifs, le nez droit avec une légère courbe, cependant. Sa bouche, garnie de petites dents blanches et bien rangées, avait une expression railleuse et fière tout à la fois. Son cou était parfaitement attaché et sa tête, petite, au front bas, s'y reposait gracieusement. Elle était fort maigre mais s'habillait avec un art extrême qui faisait de cette maigreur presque une beauté. Sa démarche

qu' elle fût censée avoir conçu le projet du monument et qu'il ne fût pas fait mention de la lettre de Régnier. L'amour-propre de celui-ci s'est révolté; il demandait au contraire que les deux lettres fussent publiées dans les jours naux : comme ces deux lettres sont sa propriété, et que c'est bien lui qui a eu l'idée du monument, j'ai appuyé sa demande : c'est une satisfaction que la Comédie-Française ne doit pas lui enlever. Il a donc fait imprimer les lettres et Desmousseaux lui a dit qu'il serait désavoué de la Société et qu'autrefois il eût été réprimandé. Ce qu'il y a d'amusant, c'est le grand sérieux avec lequel Desmousseaux dit ces choses-là.

312 MÉMOIRES DE BAMSON.

et son geste étaient aisés, tous ses mouvements souples, enfin toute sa personne remplie de distinction. Elle avait, pour me servir d'ir d en

usage, des mains et des pieds de duchi sse. Sa voix, qui était un contralto, avait pou d'étendue, mais grâce à l'extrême justesse de son oreille, elle s\ D servait avec une extrême habileté et arrivait aux inflexions les plus fines et les plus délicat s. Quand elle commençait à parler, Bon organe avait un peu d'enrouemenl qui se dissipait bientôt.

Lorsqu'elle parut pour la première fois sur la scène français . - i taille n'avait pas encore reçu le développement qu'elle atteignit plus I ; il y avait dan- ses traits petits, dans ses yeui rapprochés une

rte do confusion, -'il est permis do s'exprimer ainsi, et (.11 la déclara laide Plus tard, "ii la déclara belle. Kilo n'était cependanl ni l'un ni l'autre tout a l'ail, mais tous deux, selon l'houro. le jour, l'expression qui dominait BOD visa. .

Gomment donner une idée do rot admirable talent à ceux qui no l'ont pas entendu? moi qui lui enseignai pendant tant d'années les secrets do l'art, je ne me dissimule pas l'impuissance de mes efforts pour essayer de la taire connaître. Los artsd'exécu- *ion ne laissent rien après la mort de ceux qui les ont exercés. Le talent du comédien entre au tombeau avec lui et les souvenirs qu'il a lai- - a ses admirateurs (souvenirs toujours imparfaits ) s'of-

facent peu à peu de la mémoire de chacun et meurent enfin avec la génération qui l'a aimé et applaudi. Je le sais. Mais faut-il qu'un éternel silence soit le partage de ces talents d'élite qui ont été l'honneur de leur époque et de leur pays? Il est juste qu'on en parle, ne dût-on en donner qu'une imparfaite idée, pour ne pas laisser périr leur mémoire.

Page 1