‹ Mémoires de thérapeutique médico-chirurgicaleChapitre 24 sur 29 · CONSIDÉRÉ COMME DÉSINFECTANT ET COMME AGENT THERAPEUTIQUE · texte numérisé non relu

CONSIDÉRÉ COMME DÉSINFECTANT ET COMME AGENT THERAPEUTIQUE

Le sulfure de chaux peu utilise en hygiène, comme en thérapeutique, mérite cependant un rang distingué dans l’une et l’autre de ces branches importantes de la science médicale. Aussi je ne partagerai pas l’opinion de l’un de nos estimables auteurs de chimie médicale, M. le professeur Fée, qui dit que le sulfure de chaux est bien rarement employé, et ne mérite guère de l'être. L’expérience m’a prouvé le contraire et m’autorise à le préférer au sulfure de potasse et quelquefois au chlorure de chaux , comme agent thérapeutique et comme désinfectant.

Le soufre a de tout temps été considéré comme un médicament précieux, agissant spécialement sur le derme et les maladies de ce tissu ; sous ce rapport , son usage et sa réputation remontent à la plus haute antiquité. Déplus ses propriétés désinfectantes sont mises hors de doute par l’expérience, quels que soient les corps avec lesquels il est uni, et don*

il se dégage à l’état de gaz ou diversement combiné. Ainsi la déflagration de la poudre à canon, la combustion du soufre, celle de la houille, purifient l’air et paraissent souvent avoir neutralisé des miasmes délétères. J’ai purifié des salles infectées en y faisant brûler des traînées de soufre et de poudre à canon; quelques insectes nuisibles sont repoussés par les émanations sulfureuses. On trouve peu de cousins à Saint-Etienne, enForez, et ils sont très-rares à Londres. Ces insectes étaient si multipliés à Lyon , avant l’usage de la houille, que les cousinières étaient indispensables (1); on pourrait même avancer que cette cause de désinfection concourt à diminuer la fréquence des maladies épidémicjues. N’est-il pas permis de présumer que le choléra qui a sévi en Angleterre, aurait fait déplus grands ravages sans l’influence de ses émanations. Les renseignemens que j’ai pris auprès des médecins distingués de Londres , qui ont été témoins de cette épidémie , ont fortifié mon opinion sur cette influence. Cette maladie y a fait très-peu de ravages en comparaison de la nombreuse population et du régime incendiaire suivi par une assez grande partie du peuple. Il paraît certain que les ouvriers travaillant à l’aide de ce combustible , ont généralement évité les atteintes cholériques.

(1) L’usage général du charbon de terre à Lyon ne remonte qu’à l'époque de la construction du canal de Rive de Giers ; avant cette époque, la houille n’était employée que dans les usines et les fours à chaux ( aux environs de 1770).

La ville de Marseille était en proie aux ravages du choléra, le fléau destructeur menaçait la ville.de Lyon, les habitants du midi venaient en foule y chercher un asile ; ils y arrivaient avec l’effroi du danger auquel ils s’efforcaient d’échapper et îe cœur navré des pertes cruelles qu’ils venaient d’éprouver. Le deuil était dans toutes les familles. Cependant aucun cas de choléra ne se manifesta parmi eux (1); ne pourrait-on pas attribuer aux émanations sulfureuses qui s’élèvent de nos usines et de nos innombrables foyers , une partie du bon» heur que nous avons eu d’échapper aux horreurs de ce terrible fléau (2) pendant le règne de plusieurs épidémies qui ravagèrent l’Europe , surtout pendant celle qui parcourut la France dans le XVIIe siècle, et qui se manifesta à Lyon en 1628, épidémie qui avait les plus grands rapports avec le choléra? Le faubourg de Vaise, où se trouvaient un grand nombre de fours à chaux entretenus par la combustion du charbon de terre, fut préservé de

( i ) Il n’y a eu .à Lyon qu’un seul cas bien avéré de choléra à cette époque , et on peut le regarder comme importé, puisque M. F.... qui en fut victime, arrivait du midi oùil l’avait sans doute contracté.

(2) Les causes du mal réunies déterminent souvent des effets, que séparées, elles n’auraient pas produits ; il en est de même des causes du bien. Ainsi, à cette influence sulfureuse , il faut encore ajouter celle du Rhône grossi par la fonte des neiges , purifiant l’air par son cours rapide et fournissant aux habitants une eau pure et sanitaire, et cette belle et riche végétation qui entoure la ville , et fait l’ornement et la richesse de scs campagnes.

cette maladie et le souvenir s’en est perpétué avec l idée que le salut des habitants était dû à ces établissements. Je crois que cette cause est aussi probable, si elle ne l’est pas plus, que celle qui attribue à la situation géologique de Lyon la nonapparition du choléra , puisque cette même cause n’a pas empêché à un grand nombre d’épidémies de ravager cette ville , avant l’usage général du charbon de terre. J’ajouterai encore une preuve bien remarquable de cette influence sulfureuse. En 1564 et en 1630, la Savoie fut envahie par les épidémies qui ravageaient l’Europe (1). Le sénat se réfugia à Aix-les-Bains, ville soumise aux mêmes conditions morbides que les contrées voisines; il fit répandre les eaux thermales dans les rues , la ville fut, pour ainsi dire, constamment plongée dans une atmosphère de vapeur sulfureuse, et tous les habitants échappèrent aux horreurs de la contagion (2). Hoffman a avancé avec raison que la vapeur

(1) La dernière épidémie paraît être la même que celle qui se manifesta à Lyon en 1628, et qui avait les plus grandsrapportsavec le choléra asiatique par ses symptômes caractérisés par Tétât des voies digestives, les vomissements, les déjections, les crampes et la cyanose : ne pourrait-on pas attribuer la différence de ces diverses maladies à l’hygiène de ces temps? l’agriculture était dans l’enfance, la misère publique et la famine détérioraient la population pauvre à laquelle il ne restait plus, pour résister au fléau destructeur, que sa faiblesse et son désespoir.

(2) Thèse du docteur Despine , médecin des Eaux d’Aix , en Savoie. Histoire de la Chambre des comptes de Savoie.

EMANATIONS SULFUREUSES.

du charbon de terre purifie l’air, et il la croyait favorable au traitement des maladies de poitrine.

Il est donc permis de regarder les émanations sulfureuses de quelque corps qu elles s’exhalent, et de quelques manières qu elles soient combinées / comme très-salutaires, et jouissant à un très-liaut degré des propriétés désinfectantes (1 ). Il en est de même de l’action du soufre et de plusieurs de ses composés employés comme médicaments.

Les eaux minérales sulfureuses tiennent un rang distingué parmi les agents thérapeutiques : on ne peut révoquer en doute la médication qu’elles déterminent, et l’influence de cette médication sur différentes maladies. Elles agissent d’abord en stimu* lant l’immense surface de la peau , en activant ses fonctions , en augmentant sa chaleur, en imprimant aux innombrables bouches exhalantes et absorbantes qui s’y rencontrent, une modification vitale incontestable. Ces effets importants sont dus aux qualités physiques, aux propriétés chimiques de ces eaux minérales, et le soufre y est l’élément le plus actif. Aussi utilise-t-on avec un succès marqué cette médication dans les nombreuses maladies chroniques de la peau, et dans un grand nombre d’autres affections qui nécessitent une longue, constante et acti ve révulsion sur le derme, telles que les maladies cbroniquesdusystèmemusculaireetdes

(1) Cette opinion est aussi celle du savant docteur Mojon qui a bien voulu citer mon opinion dans son excellent me moire, surla nature du miasme producteur du choléra asiatique . jR arisj 1833.

articulations, du système lymphatique, de l’appareil digestif, et même de l’appareil respiratoire, lorsque les affections de ce dernier sont nëes sous l’influence des maladies cutanées ou de causes émanant de ce système, ou quand elles sont spécialement caractérisées parla prédominence lymphatique. Je pourrais citer plusieurs observations importantes à l’appui de cette assertion : j’ai envoyé aux eaux d’Aix en Savoie, des malades regardés comme phthisiques ( \ ), et qui ont été complètement guéris par la médication sulfuro-thermale, modifiée convenablement et étayée des autres secours de l’hygiène et de la thérapeutique. Tous mes honorables confrères, les médecins des eaux d’Aix, qui ont dirigé ces malades, pourraient attester les succès que j’ai obtenus de l’action de ces eaux dans le traitement de diverses maladies de poitrine.

Mais ces eaux thermales , quoique assez nombreuses en France, ne sont pas à la portée de toutes les fortunes et de toutes les positions sociales ; aussi a-t-on cherché à les remplacer par les eaux sulfureuses artificielles et spécialement par celles dans lesquelles on fait entrer le sulfure de potasse diversement combiné. Dans ces derniers temps, on a préconisé les bains faits avec le mélange hydrosulfureux du docteur Anglada. Les différents com-

(i) Je ferai remarquer qu’en me servant de cette expression , je ne l’admets pas dans son acception ordinaire , mais je pense que les altérations du poumon, même ses ulcérations, peuvent se guérir , se cicatriser comme celles des autres tissus, par des médications convenables.

SULFURE DE CHAUX

posés remplacent autant qu'il est possible les bains naturels , mais les premiers surtout. Le sulfure de potasse répand une odeur insupportable qui s’étend très loin et répugne à beaucoup de malades; de plus les eaux de ces bains déversées dans la voie publique, incommodent les habitants qui se révoltent contre les établissements où l’on emploie ce sulfure. Quant au second, il offre une partie des inconvénients que je viens de signaler, et de plus, son prix trop élevé ne permet pas d’en multiplier Fusage pour toutes les classes de la société. On peut en dire autant des composés où domine le sulfure de soude.

Le sulfure de chaux convenablement préparé , présente tous les avantages de ces divers composés, et n’offre pas les deux inconvénients que j’ai signalés : son odeur ne s’élève qu’à quelques pouces au-dessus de la surface de l’eau chaude dans laquelle il est dissout ; cette odeur est faible en comparaison de celle qu’exhale le sulfure de potasse , et son prix est si peu élevé qu’if n’augmente que très-peu celui d’un bain ordinaire (1).

Le sulfure de chaux est peu soluble dans l’eau , motif qui l’a fait repousser , et qui au contraire doit le faire préférer, car , quelle que soit sa dose, il ne saturera pas plus qu’il ne le faut le bain dans

(x)Le sulfure de chaux des pharmacies revient à peine à 1 franc 50 centimes la livre. L’extrait de saponaire et le sel marin , la colle de Flandre coûtent peu, et il ne faut qu’une à deux onces de ces substances réunies pour un bain.

SULFURE DE CHAUX

lequel on l’étend, tandis que le sulfure de potasse peut s’y dissoudre en quantité capable de produire l’inflammation du derme ou une absorption dangereuse. Le mélange que je propose , et qui est pour moi , comme pour plusieurs de mes confrères de Lyon , sanctionné par l’expérience, détermine sur la peau et sur l’organisme , les mêmes effets que tous les autres composés hydro-sulfureux. De plus il peut être employé dans toute espèce de baignoires, attaquant difficilement les métaux qui les composent. Enfin les eaux de ces bains qui se vident dans les ruisseaux n’infectent pas le voisinage , et ne sont plus un motif d’opposition comme ceux que l’on compose avec le sulfure de potasse.

Pour composer ces bains , j’ai réuni le sulfure de chaux avec un extrait végétal peu actif et d’un prix peu élevé , (l’extrait de saponaire, par exemple ) cet extrait favorise la combinaison des substances réunies et la dissolution du mélange dans l’eau ; j’y ajoute une fraction de sel marin, et , pour remplacer cette espèce de substance azotée , animalisée , que l’on trouve en assez grande abondance dans les eaux de Barèges et d’Àix en Savoie, j’y ajoute encore fréquemment une certaine quantité de colle de Flandre. Ce mélange est employé à la dose d’une demi-once à une once et demie pour chaque bain. Voici les formules de ce composé, tel que je le fais exécuter depuis long-temps dans ma pratique.

Sulfure de chaux. 4 onces

Hydrochlorate de soude. 1/2 once

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Extrait de saponaire ou tout autre.

Extrait abondant et d’un prix peu élevé. 1 à 2 gros.

Colle de Flandre. \ fl once.

Pulvérisez le sulfure, triturez avec l’extrait, ajoutez l’hydrochlorate, mélangez et ajoutez la colle de Flandre, que vous aurez primitivement fait dissoudre dans un peu d’eau chaude , renfermez dans un flacon de verre commun pour diviser ensuite en trois ou quatre bains ; ou bien divisez de suite en trois ou quatre flacons bouchés avec du liège.

Pour utiliser les propriétés désinfectantes du soufre , soit localement , soit comme modificateur des épidémies ou des maladies contagieuses , on peut, d’après les raisons que j’ai signalées (1 ), se servir, 1°de la combustion de la houille, quand on est à portée de s’en procurer; on pourra établir des feux de charbon de terre sur les places publiques, dans les cours, et multiplier les foyers dans les appartements ; 2° d’après les conseils et l’exemple d’Hippocrate, établir de grands feux et de plus y projeter du soufre pulvérisé et même imprégner les vêtements de ces vapeurs sulfureuses; 3° enfin les sulfures alkalins en solutions plus ou moins concentrées rempliront encore mieux cette indication. Parmi ces derniers, je signalerai principalement le sulfure de chaux moins soluble que

(i) Discours sur quelques parties de l’hygiène publique prononcé à l’Hôtel-Dieu de Lyon , en 1852, et imprimé par ordre de l’administration des hôpitaux.

SULFURB DE CHAUX.

les autres , d’un prix peu élevé , présentant une évaporation plus lente et d’une plus longue durée. On pourra en saturer les eaux d’arrosage que l’on répandra dans les lieux infectés ; réduit en poudre on l’étendra sur les surfaces humides , dans les ruisseaux des eaux ménagères et impures; là il se fera une sorte de combinaison chimique , il se dégagera lentement du gaz sulfureux , tandis que l’oxide de calcium formera avec les matières animales en décomposition une sorte de savonule, qui en neutralisera les pernicieux effets.

Ainsi , l’on pourra employer ce sulfure alkalin en le disséminant sur toutes les surfaces impures, dans les salles de malades, les prisons, etc., etc. On aura le double avantage d’obtenir la désinfection sans fatiguer la respiration , avantage que l’on ne peut obtenir des sulfures de potasse ou de soude. Ces propriétés du sulfure de chaux sont constatées par une longue expérience. Ainsi je les ai utilisées dans des salles infectées, dans les eaux de ruisseaux impurs, dans des appartements dont l’air était vicié, comme j’ai multiplié les expériences propres à me prouver leur influence thérapeutique. Sous ce dernier rapport ce sulfure alkalin offre encore des avantages nombreux; c’est un des modificateurs énergiques de quelques maladies de la peau; je l’emploie avec le plus grand succès, soit en lotion, soit en poudre dans le traitement de la teigne (1 )

(1) Il est inutile de dire que cet agent tliérapeu tique est toujours combiné avec d’autres moyens rationnels ; dans

SULFURE DE CHAUX

Mais c'est spécialement dans celui delà pour» riture d’hôpital que j’ai obtenu les plus heureux effets de l’usage de ce sulfure. Lors de la dernière invasion, après les divers combats qui ensanglantèrent les murs de Lyon, un grand nombre de blessés encombrèrent les salles de l’hospice de la Charité où j’étais chirurgien en chef; la pourriture d’hôpital s’empara de la plupart des plaies, je fis faire des lotions fréquentes de solutions de sulfure de chaux sur les surfaces malades ; j ’y ajoutai souvent le charbon de bois porphyrisé , je fis multiplier les évaporations sulfureuses dans mes salles de malades, et j’eus le bonheur de triompher de cette dangereuse complication , qui atteignait non seulement les plaies des amputés, mais même les plaies les plus simples (1).

Ainsi donc , je suis autorisé à signaler avec assurance les bienfaits des émanations sulfureuses,

l’état actuel de la science on ne se borne pas aux prétendus spécifiques, mais on modifie le traitement d’après les conditions de la maladie et celles dans lesquelles se trouve le malade.

(i) L’encombrement des malades, un état particulier de l’atmosphère concourent sans doute au développement de la pourriture d’hôpital. Cependant les malades qui m’étaient confiés, et il y en avait de toutes les nations , étaient on ne peut mieux soignés et ne manquaient de rien. Cette funeste complication des plaies est très-fréquente à Lyon; elle Test moins à Paris, encore moins en Angleterre; M. le docteur Lawrence, l’un des praticiens les plus distingués de Londres, m’a assuré n’avoir jamais vu cet accident redoutable, ni dans son hospice, ni dans sa nombreuse pratique.

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comme les propriétés hygiéniques et médicales du sulfure de calcium. Les effets qu’ils produisent sont aussi avantageux que leur usage est facile et peu onéreux , avantage digne de fixer l’attention des autorités et des administrateurs (1).

(i) J’emploie souvent comme désinfectant et comme agent thérapeutique un mélange de sulfure de chaux et de sel commun réduit en poudre. Sur dix parties de sulfure de chaux une partie de sel marin comme médicament , et 2 à 4 parties comme désinfectant. On conçoit facilement l’influence de ce mélange combiné avec les eaux infectées par des substances animales et végétales en décomposition.

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