IIS MÉMOIRES
Je constate avec plaisir la vogue de ces deux jeunes gens, car ils ont toujours eu du succès. A cette époque, ils se ressemblaient à s'y méprendre. Hippolyte nous faisait rire quelquefois avec ses imitations de Grassot ; Anatole, plus sérieux, dirait des romances sentimentales en mettant la main dans son gilet et en regardant le plafond avec des regards inspirés.
VU
Il ne fallait jamais s'aviser de réclamer contre le menu.
Clémence ne supportait pas ces choses-là.
Un jour, Reynard, qui était alors au théâtre Beaumarchais, osa faire cette observation :
— Dis donc, Clémence, tu n'aimes donc pas la moutarde ?
— Pourquoi ça ?
— Parce que tu n'en mets jamais sur la table.
— Ah ! s'écria Clémence, il te faut de la moutarde à présent? Pourquoi pas tout de suite des truffes?
Le lendemain Reynard revint.
Mais il attendit en vain son potage.
Il interpella Clémence, qui lui répondit :
— C'est pas assez bon pour toi, mon fiston. Faut que tu ailles à la Maison-d'Or ou au restaurant du Cirque.
— Ah ! mais. . . ah ! mais !
— Il n'y a pas diahlmais; fais-moi le plaisir de décamper plus vite que ça et ne reviens jamais.
— Ah ! tu refuses ?
— Absolument.
— Eh bien, nous allons bien voir !
Reynard disparut.
Il* MÉMOIRES
Sur le boulevard il rencontra un garde municipal, et alla droit à lui.
— Hé! bonjour, mon brave, vous ne me reconnaissez pas?
— Attendez, non!... si... non!
— M. Reynard, du théâtre Beaumarchais. Ça va bien depuis que nous ne nous sommes vus?... moi aussi, merci.. . Avez-vous dîné?
— Non, j'allais dîner chez moi.
— Voulez-vous me faire le plaisir de dîner avec moi ?
—Ah ! monsieur Reynard, vous êtes bien bon.
— Je vous en prie.
— Soit, mais où vais-je vous trouver ?
— Mais nous y allons tout de suite.
~— C'est que je voulais rentrer...
— Pourquoi faire ?
— Dam ! pour me mettre en bourgeois.
— Ne vous en avisez pas, s'écria Reynard ! Et il passa son bras sous celui du militaire.
Reynard remonta chez Clémence.
DE T H fi RÉ SA 119
— Eh bien, me voilà, dit-il, veux-tu me donner à dîner ?
— Jamais.
— Eh bien, nous allons voir.
— Entrez donc, mon ami, dit le comédien au garde municipal, qui était resté à la porte.
À la vue de l'autorité, les traits de Clémence se décomposèrent.
— N'est-ce pas, mon ami, dit Reynard au soldat, nous dînerons ici tous les deux ?
— Tous les densse, assurément.
— Et avec de la moutarde encore.
— Oui, avec de la moutarde, sabre de bois ! dit le garde municipal d'un Ion qui ne souffrait pas de réplique.
Reynard et son invité vinrent s'asseoir à ta table.
Clémence était aux petits soins !
Au dessert, Reynard lui dit :
— Écoute bien, Clémence : la première fois qu'il n'y aura pas de moutarde sur la table, je le ramène.
Et se tournant vers le municipal, qui ne se doutait pas du rôle qu'on lui faisait jouer, il ajouta :
— N'est-ce pas, mon brave, vous reviendrez?
— Assurément! lit le soldat, autant de foisse qu'il vous sera agréable.
Depuis ce jour, Clémence ne manquait jamais de donner de la moutarde.