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CHAPITRE HUITIEME

Suite du précédent. — La conversation chez Clémence. — Febvre et son violon. — Schey et Rachel. — Les mésaventures de Schey. — Un comique qui joue la comédie. — Succès à la ville et au théâtre. — Noailles et Alexandre Dumas. — Un prince auvergnat. — Une visite chez M. Billion. — La dixième muse. — Un créancier terrible. — Les dix francs de Dumaine. — Les intérêts d'une bonne action. — Un créancier que je ne payerai jamais. — On verra pourquoi.

Quelques mots encore sur la table d'hôte de Clémence. Je n'ai pas dit tout ce que j'en sais.

Le ton général de la conversation était assez dégagé. C'étaient des réunions d'artistes, où chaque convive apportait sa part de gaieté-

m MÉMOIRES

Febvre , qui joue maintenant les premiers rôles au Vaudeville, commençait alors sa carrière; il ne gagnait pas encore les gros appointements d'aujourd'hui et il venait modestement dîner avec noué à trente sous!

Au dessert, il jouait quelquefois du violon, car il est bon musicien.

Schey, le gai comique du boulevard, faisait, lui aussi, partie de notre table.

Il commençait déjà à se faire une réputation , et certes personne ne se douterait que cet excentrique comédien a commencé par jouer du Racine et du Corneille.

Schey a, pendant plusieurs années, voyagé avec l'illustre Rachel.

Lui et un autre acteur du Châtelet, M. Noailles, étaient les deux étoiles de la troupe ambulante de la grande tragédienne.

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Schey nous racontait volontiers ses mésaventures.

Il n'avait pas beaucoup de dispositions pour la tragédie.

Généralement, quand il entrait en scène, coiffé du casque antique, une bordée de sifflets l'accueillait.

Alors Schey disait à son camarade Noailles :

— Le parterre est mécontent, remontons la scène.

Et ils allaient causer dans le fond.

Quand l'orage avait cessé de gronder, Schey et Noailles revenaient vers la rampe.

Nouveaux sifflets.

— Nous n'avons pas assez remonté, disait Schey.

Puis, après le spectacle, les deux tragédiens s'en allaient souper dans quelque restaurant de la ville.

Ils y entendaient des dialogues de ce genre : premier bourgeois. — Si cet animal de Schey

joue encore une fois Palyeucte, il faudra lui jeter des pommes cuites.

deuxième bourgeois. — Ce qui m'étonne, c'est que la police tolère de pareilles représentations!

Qn voit que nos deux artistes retrouvaient au cabaret le succès du théâtre.

Ils avalaient leur honte et leur souper ! comme dirait M. Commerson du Tintamarre.

Aujourd'hui, les deux tragédiens se sont fait des positions plus dignes de leur talent.

Scheyjoue les comiques au théâtre de la Porte- Saint-Martin.

Noailles monte à cheval dans les pièces militaires du Cirque.

Noailles n'a pas eu de chances. Ce garçon serait allé loin sans son accent auvergnat.

C'est Alexandre Dumas qui a inventé Noailles.

Le grand romancier s'intéressait à ce brave garçon, il lui confia le rôle d'Hamlel.

Il eut quelque succès.

Et cependant l'opinion générale s'étonnait de voir un prince auvergnat héritier du trône de Danemark.

Plus tard, Noailles fut engagé à l'Odéon.

il se fit une réputation au quartier latin.., connu y joueur de billard-

Un soir, au milieu du quatrième acte de je ne sais plus quelle tragédie, un spectateur cria :

— -Hé! Noailles! Assez de classique! Viens-tu faire trente carambolages au café Tournon?

Noailles s'avança vers la rampe, et répondit :

— Messieurs! à présent la tragédie! plus tard lebillird!

Aujourd'hui, Noailles joue les adjudants chez M. Ifostein, et il n'a pas de rival pour dire :

—•Général! on voit d'ici les avant-postes de l'année ennemie...

J'ai déjà dit qu'à cette époque j'étais à la Porte-Saint-Martin, où je jouais le drame.

Chez Clémence, je chantais quelquefois au dessert. Un comédien du Cirque m'engagea à changer de théâtre, à chercher un engagement chez M. Billion, son directeur, qui faisait répéter alors une nouvelle féerie.

Cette proposition me sourit beaucoup, car, dans une féerie, j'espérais trouver l'occasion de chanter quelques couplets.

Le lendemain, j'allai au théâtre du Cirque.

On me présenta à M. Billion, et c'est à moi qu'il fit ce mot des muses à jamais célèbre. Rapportons-le pour ceux des lecteurs qui l'ignorent.

— Vous savez chanter? me demanda le directeur.

— Un peu !

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— Eh bien, vous jouerez l'une des neuf Muses!

— Mais, monsieur le directeur, fit le régisseur, vous n'y songez pas, les neuf Muses sont distribuées.

— Qu'est-ce que cela fait? s'écria le directeur fantaisiste, nous aurons une dixième muse; d'ailleurs, ça garnira bien plus la scène.

L'auteur ne voulut jamais consentir à ajouter une dixième muse à sa collection, et l'affaire n'eut pas de suites.

Je restai àla Porte-Saint-Martin , et je continuai à dîner chez Clémence.

Ici se place un incident qui mérite d'être raconté, et dont le souvenir me trouble et m'émeut encore aujourd'hui.

Depuis que je suis devenue, à tort ou à raison, une célébrité, j'ai vu bien de mes anciens amis se changer en ennemis.

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