M 1': MOIRES
Ils m'envient ma popularité, mes succès, l'argent que je gagne, que sais-je?
Ils ne savent pas, les malheureux, que j'ai chèrement payé tout cela, et que j'ai acheté chaque heure de calme et de joie par des journées entières de misère et de désespoir.
A la fin du mois, quand j'avais épuisé ma petite bourse, Clêiiience nie Faisait généralement crédit jusqu'au commencement du mois âuivaht, quoiqu'elle eût contre moi une antipathie qu'elle ne cachait d'ailleurs pas.
Un soir, j'arrivai comme d'habitude à l'heure du dîner.
C'était vers la fin du mois,.. 11 ne me restait plus d'argent depuis plusieurs jours, et je n'avais mangé qu'un petit pain... le matin, à neuf heures.
Jugez de mon appétit!
Au moment où j'allais itie meltre à lable, Clémence m'aborda brusquement :
— Que viens-tu faire là?
— Parbleu ! je viens dîner.
— Du tout, du tout ! cria Clémence ; tu me dois déjà neuf francs, et c'est bien assez pour toi.
Je rougis de honte et de colère.
J'allais me lever et sortir, quand une main serra la mienne, et une voix douce et sympathique murmura à mon oreille :
— Payez cette femme sur-le-champ!
Je regardai mon voisin.
C'était Dumaine... l'excellent artiste de la Gaîté.
J'hésitai un instant... puis j'acceptai; et; tendant à Clémence les dix francs que Dumaine venait de me donner :
— Payez-vous, lui dis-je.
A la vue de l'argent, Clémence se radoucit ; elle voulut s'excuser, mais déjà Dumaine était debout.
— Pas un mot! dit-il à Clémence. Tu vions
de faire un affront à cette pauvre Thérésa, tu vas être punie!
Et, s'adressant à nos camarades, Dumaine ajouta :
— Mes amis, il s'est passé un fait scandaleux.. . on a outragé une pauvre fille dans sa misère. Mettons le restaurant en interdit pour quinze jours. Que ceux qui ont du cœur me suivent... Je connais un petit bouchon à Belleville où l'on n'est pas mal du tout. Allons-y !
— Bravo, Dumaine! s'écria la joyeuse bande.
Et nous allâmes dîner à Belleville.
Le repas fut fort gai.
Moi seule je restai triste et je ne mangeai pas ; la noble conduite de mes camarades ne put effacer le souvenir du sanglant affront que je venais de subir.
Je n'ai jamais rendu les dix francs à Dumaine ; il est des choses qu'on ne peut restituer sans froisser une nature délicate.
Aujourd'hui que je puis braver le courroux des créanciers farouches, aujourd'hui que j'ai
de gros appointements, chaque fois qu'un pauvre artiste s'adresse à moi, qu'un nécessiteux quelconque invoque ma charité, je lui fais l'aumône en me disant à part moi :
— Ce sont les dix francs de Dumaine.
Je ne sais pas au juste combien m'ont coûté, jusqu'à ce jour, les dix francs de Dumaine, et cependant je suis toujours sa débitrice. Mais je connais Dumaine et son cœur, et il aime mieux cette re£titution-là qu'une autre.