CLEOPATRE, ISMENE
Que faire?... Dieux justes!... Je ne vois aucun moyen de fuir l'horrible précipice. Pas une situation que je n'envisage dans ma pensée, si triste et honteuse qu'elle soit, et parmi tous les dangers qui me pressent, insensée! pas une que j'ose affronter ou éviter. Des doutes cruels déchirent mon âme , et sans me donner la mort, ils ne me laissent ni le repos, ni la vie. Je frémis d'horreur; l'honneur et l'empire ne sont pas le prix d'une affreuse trahison. Il me semble que je les ai perdus l'un et l'autre; et Antoine, oui, Antoine, souvent je le vois parmi les ombres , qui crie vengeance et m'entraîne avec lui. Voilà donc, ô remords, jusqu'où s'étend votre pouvoir!
232 VIE d'alfieri.
Non content d'avoir ennuyé le bon pèrePaciaudi pour lui arracher une censure démon second essai , j'allai encore en importuner beaucoup d'honnêtes
Si tu as piliéde toi-même,rcpnmc ces mouvemens d'un cœur désespéré; tu n'as d'autre crainte que de ne pas revoir ce fidèle amantî Tu ignoresencore s'il est vainqueur ou vaincu, s'il est ou s'il n'est plus
CLÉOPATBE.
Et s'il vivait encore, de quel front , de quel air oserais-je m'offrir à lui, après l'avoir trahi ? Quelle est donc cette majesté secrète de la vertu, qu'un coupable ne puisse soutenir même ses regards?
ISMENE
Non, reine, il n'est pas si coupable, le cœur qui éprouve encore de tels remords
CLÉOPATRE
Oh ! oui, je sens des remords, et la nuit, et le jour ; seule ou au milieu de vous, partout ils me poursuivent, et leur aspect funeste ne me laisse pas un seul moment de repos ; mais vainement ils crient. Ils ne serviront qu'à pousser mon Ame à de plus sombres résolutions. Ne sais-tu pas quel est mon cœur? Je roule dans mon âme mille noires pensées. Mais le doute cruel , pire que tous les maux, me défend toujours un choix, hélas! trop nécessaire.
ISMENE 1
Pourquoi, ô Cléopâtrel as-lu la première livré au souffle
' Ces interpellations d'Ismene, lieaucoup plus clignes d'un juge fiscal que de la confidente d'une reine, m'ont tant soit peu diverti et m'ont soulage', un me faisant vire, de l'ennui de recopier cela (A^.
VIE d'alfieri. 233
gens , entre autres le comte Augustin Tana. Nous étions du même âge, et il avait été page du roi, à l'époque où j'étais moi-même à l'académie. Notre
des vents les voiles de l'Egypte, lorsque tant de navires amis couvraient la mer d'Actiumî Et quand le monde attentif à la grande querelle ne savait encore à quel vainqueur se donner en proie, pourquoi cette fuite imprudente?
CLÉOPATRE
Ce n'est pas l'amour qui empoisonnait toutes mes heures. Je n'ai jamais cédé qu'à l'ambition de commander. J'ai essaye, et jamais en vain, de toutes les voies qui pouvaient me conduire avec gloire à ce haut faîte. Toute autre passion chez moi a été subordonnée à celle-ci, et celles d'aulrui sont venues en aide à la mienne. César, le premier, ceignit mon front superbe du grand diadème ; et alors ce ne fut pas à l'Egypte seule que je dictai des lois, tout ce que Rome avait asservi de contrées, et celui qui avait vaincu Rome, j'ai vu tout cela obéir un jour à mes ordres Mon cœur était le prix de cette illusirc couronne, et aucun ne l'a obtenu qui n'ait dû commencer par soumettre le monde. Ce trône à qui j'avais immolé depuis si long-temps la vertu, et l'honneur, et la foi, je n'ai pas voulu le laisser au hasard de l'événement et
au sort inégal des armes infidèles J'ai voulu le garder,
et je l'ai perdu par ma fuite Mon pied chancelle sur ce
trône aujourd'hui sans défense ; et pour désarmer le vainqueur ennemi, il ne me reste plus que mes larmes Douleur tardive; les larmes n'effacent pas une telle faute et ne font que me dégrader encore.
ISMENE
Reine, ta douleur réveille la pitié dans tous les cœurs ; mais la pitié, que peut-elle? Rentre en toi-même, essuie ces larmes et envisage d'un regard plus assure tous les mal-
éducation avait donc été à peu près la même ; mais lui , depuis sa sortie des pages , s'était constamment appliqué à l'étude des littératures italienne
heurs qui te menacent ; ne te soumets pas, une âme royale doit toujours se montrer supérieure à ses infortunes. Hâtetoi , mets en œuvre les moyens qui te paraîtront les meilleurs pour sauver ou du moins pour défendre ton empire.
CLÉOPATRE
Des moyens, je n'en vois aucun, tant que l'issue du grand combat est encore ignorée '; et je ne veux pas ajouter une faute nouvelle à celles que déjà j'ai commises, avant que l'événement ne me soit connu. J'ai laissé la mer inconstante d'Actium couverte de vaisseaux, d'armes et de soldats intrépides. Il y eut un jour où l'onde se vit teinte de la pourpre du sang, pour la honte et le malheur de Rome. L'armée qui avait Antoine à sa tête était la plus nombreuse et la plus aguerrie, et ses navires, élevantau-dessus des flots leurs rostres menaçans , semblaient railler de leurs masses imposantes les mesquines et frêles barques de notre fier ennemi. Oui, c'est la vérité; mais depuis long-temps Auguste avait dans son parti la fortune et les dieux, et qui les a pour ennemis, vainement les défie. Maintenant que la fortune est lasse d'Antoine, maintenant que les pensées d'Auguste sont encore un mystère, maintenant que, toute tremblante, je forme des vœux inutiles... et pour qui?... Dans le doute horrible où je suis de ma future destinée, seule en proie au délire, en proie à une douleur mortelle, que puis-je encore espérer? Tout me dit dans le cœur, que je suis vaincue, qu'il n'est aucun moyen d'échapper à la mort... à une mort infâme.
' Encore un vers faux, d'accent, et si lourd que six paires de Lœufs ne pourraient le traîner ; voilà pourtant ce que j'ai fait publiquement re'citer à ma première comparution sur la scène italienne (A^.
VIE d'alfieri. 235
et française , et il s'était formé le goût , surtout dans la haute critique, s'attachant à la philosophie, de préférence à la grammaire.
ISUENE.
Il n'est pas temps encore de renoncera tout espoir... Qui sait si la fortune n'aura pas tourné le dos à nos ennemis, ou si Auguste vainqueur, prenant pitié de tes larmes, ne te rendra pas tout ce que tu as reçu, un jour, et de César et d'Antoine?
CLÉÛPATRE.
Je pourrai nourrir mon cœur d'espérance, quand je verrai d'un côté le vainqueur, de l'autre le vaincu; mais tant que la fortune flotte incertaine entre les deux rivaux, il me faudra traioer dans une douleur vaine des jours tristes et affligés... Je pleurerai non de douleur seulement, mais encore de colère et de honte. Mais Biomède s'avance mou cœur palpite.