‹ Memoires de Victor Alfieri ecrits par luimemeChapitre 124 sur 131 · EXAMEN DE VIRGINIE · texte numérisé non relu

EXAMEN DE VIRGINIE

Un tyran devient éperdùment amoureux de la ûlle d'un plébéien. Après avoir tenté vainement tous les moyens de la séduire, il emploie pour s'en emparer une ruse infâme, pendant que le père combat pour la défense de l'État. Celui-ci, instruit à temps du malheur de sa fille, arrive, s'efforce de lasoustraire à l'homme puissant dont elle est aimée. Voyant enfin que ses réclamations sont inutiles, qu'elle va être livrée au déshonneur, il l'immole plutôt que de souffrir qu'elle vive dans l'infamie. Voilà un événement qui peut arriver dans tons les pays, sous tous les gouvernements. Les sentiments qui animent l'homme en société, quelles que soient ses mœurs et ses lois, suffisent pour le rendre vraisemblable. C'est donc à tort que tous les historiens, et après eux tous les poètes qui ont traité le sujet de Virginie, ont regardé cet acte de désespoir d'un père qui tue sa fille comme un acte de patriotisme comparable à ceux de Timoléon, qui fait égorger son frère, de Bru tus le consul , qui condamne ses deux fils, et de l'autre Brutus, qui,

MA EXAMEFI DE VIHGIMB.

selon quelques historiens, assassine son père en assassinant César. Avec la même légèreté qui préside aux jugements que l'on porte sur les motifs des actions deshommes, on a jugé le trait par son résultat, qui fut une révolution, et l'on n'a pas réfléchi sur sa cause, presque indépendante de la politique.

Plusieurs poêles tragiques ont traité le sujet de Virginie; presque tousontéchoué. Campistron n'a oublié que d'introduire Virginius dans son drame. M. de Laharpe a conservé le coloris romain ; -sa pièce est fortement écrite , et renferme de belles tirades ; elle a obtenu du succès, et a été remise deux fois au théâtre. Cependant, la conspiration des sénateurs qui a fourni une scène fort belle au premier acte, et que l'on oublie ensuite depuis le commencement du second jusqu'à la lin du cinquième, ne produit pas assez d'effet.

Je ne parlerai pas d'une Virginie imprimée de M. Leblanc. 11 a fait d'Appius un Lovelace, de Virginie une Clarisse. Il a, je crois, eu raison de ne pas risquer son roman au théâtre. Enfin, M. Doigny a fait jouer une Virginie en trois actes, au commencement de la révolution.

Alfieri a mieux réussi que les poètes français. Il regardait le sujet de Virginie comme le plus noble, le plus sublime, le plus terrible, le plus touchant, le plus facile à traiter. M. de Laharpe, au contraire, pensait que ce sujet était aride , presque impra-

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ticable, et qu'il n'offrait qu'un dénoûment superbe. La manière de voir différente de ces doux postes a dû influer sur leurs ouvrages. Voila peutêtre pourquoi M. de Laharpe a obtenu moins de succès qu'Allieri.

Le premier acte de l'auteur italien est bien dessiné; son exposition est très-heureuse et se fait naturellement. L'action s'engage même si fortement dans les deux premiers actes, que l'auteur est obligé de fiùblir un peu au troisième. Alfieri pense que sa pièce n'a point de quatrième acte, et que des vers en tiennent la place. Cependant, la scène entre Appius et Virginius est belle; elle avance l'action, puisqu'elle instruit Virginius des intentions d'Appius.

Dans le cinquième acte de la tragédie de M. de Laharpe on voit avec peine Virginie égorgée aux yeux de son amant, qui ne peut la sauver ni même la défendre.

Alfieri en faisant périr Icilius au commencement de son cinquième acte a évité cet écueil. Virginie, qui vient de voir massacrer son amant sous ses yeux, ne désire, ne peut plus désirer que la mort; elle l'appelle à grands cris; elle n'a plus rien qui l'attache à la vie; il ne lui reste plus aucun espoir de bonheur. Virginius en lui plongeant le fer dans le sein termine ses maux, et la soustrait à l'infamie. Sa mort émeut le spectateur, mais ne lui

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