‹ Memoires de Victor Alfieri ecrits par luimemeChapitre 21 sur 131 · CHAPITRE SECOND · texte numérisé non relu

CHAPITRE SECOND

Continuation îles voyages. Je m'affranchis Je mon gouverneur.

L'hiver approchait, et je pressais sans cesse notre gouverneur de partir pour Napies, où nous comptions passer tout le carnaval. Nous voyagcAmes par des voiturius; les chemins de Rame à Napies étaient presque impraticables, et mon valet de chambre Elie s' étant cassé un bras en tombant de cheval près de Jtadicojanî, nous l'avions reçu dans notre voiture, où il avait beaucoup souffert des cahots. Il montra dans cet accident infiniment de présence d'esprit et une véritable force d'âme ; il se releva tout seul, conduisit son cheval par la bride jusqu'à Hadicofanl, éloigné de plus d'un mille. Là, tandis qu'on cherchait un chirurgien, il lit ouvrir la manche de son habit, et, après avoir visité lui-même son bras, qu'il trouva cassé, le donna à tenir, et de l'autre main il se le remit parfaitement. Le chirurgien arriva en même temps que nous, et trouva l'opération si bien faite selon les règles de l'art, qu'il ne lit autre chose que d'y adapter des ligatures ; et nous pûmes repartir en moins d'une heure, en plaçant le blessé dans la voiture, où il souffrait beaucoup sans jamais se plaindre. Arrivés à Aquapendente, le timon se trouva rompu : nous fûmes tous fort embarrassés, maîtres et valets, et nous ne savions que faire. Le seul Élia, son bras en éebarpe, trois heures après qu'il se l'était cassé, se donna tant de mouvements, déploya tant d'activité, que le timon fut bientôt raccommodé, et qu'il ail» jusqu'à Napies sans autre accident

J'ai pris plaisir à donner ces détails sur une aventure qui fait connaître un homme d'un courage et d'une présence d'esprit au-dessus de son état. J'aime surtout à louer et admirer ces

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qualités simples et naturelles. Malheur aux mauvais go uvcrnements qui les négligent, les craignent ou les étouffent!

Nous arrivâmes à Naples le second jour de Noël, par un temps de printemps. L'entrée de Capo-di-China par les Éludes et la rue de Tolède me présenta cette ville, si gaie et si peuplée, sous un aspect qui restera toujours présent à ma mémoire. Mais on nous obligea d'aller loger à une mauvaise hôtellerie, située dans la ruelle la plus sombre et la plus sale de la ville, parce que toutes les bonnes auberges étaient pleines. Cette contrariété empoisonnait mon séjour dans cette charmante la ville. La position gaie ou triste d'une maison a toujours eu la plus irrésistible influence sur mon faible cerveau, jusqu'à l'âge le plus avancé.

Peu de jours après, je fus présenté dans différentes maisons par le ministre de Sardaigne : le carnaval me parut plus brillant et plus agréable que tout ce que j'avais vu à Turin dans ce genre, tant par les spectacles publics que par la quantité de fêtes particulières et par la variété des divertissements. Cependant, au milieu de ces nouveaux et contiuuels tourbillons, jouissant d'une liberté entière, ayant de l'argent en suffisance, âgé de dix-huit ans et d'une figure prévenante, je trouvais partout la satiété, l'ennui et même la douleur. Mon plus grand plaisir était d'aller à l'Opéra- Bouffon; mais cette musique si gaie et si agréable laissait dans mon 3me une longue et profonde mélancolie. Mille idées plus funestes et plus lugubres les unes que les autres venaient assaillir mon esprit; je m'y plaisais, et j'allais les alimenter en me promenant seul sur les plages bruyantes de Chiaja et de l'ortici. J'avais fait connaissance avec . plusieurs jeunes gentilshommes napolitains, mais je n'étais devenu l'ami d'aucun. Mon naturel bourru m'empêchait de faire les avances ; et comme j'en portais l'empreinte sur mon visage, personne no me recherchait. Il en était de même avec les femmes; j'avais un penchant très-vif pour elles, mais je n'aurais voulu plaire qu'à celles qui étaient

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remplies de pudcûr et de modestie, et cependant je ne plaisais qu'aux effrontées : ainsi mon cœur demeurait toujours vide. Outre cela, l'ardente passion que j'avais toujours pour les voyages ultramontaias me faisait fuir avec soin les chaînes de l'amour. A cette époque, je me sauvai donc de tous ses pièges, .le voltigeais toute la journée dans ces petits cabriolets si légers pour voir tout ce qu'il y avait de curieux , mais je ne voyais rien, ne me connaissant à rien. Je courais d'un lieu à un autre, parce que je ne me lassais jamais de courir et que le repos m'était insupportable.

Introduit à la cour, quoique le roi Ferdinand IV ne fût alors âgé que de quinze à seize ans, je lui trouvai une entière ressemblance de maintien avec les trois autres souverains que j'avais déjà vus: mon excellent roi, Charles-Emmanuel, déjà presque vieux; le duc de Modène, gouverneur de Milan; et le grand-duc de Toscane Léopold, fort jeune encore, Depuis lors j'ai compris clairement que tous les princes ensemble n'avaient qu'un même visage et que toutes les cours n'étaient qu'une même anti-chambre. Pendant mon séjour à Kaplcs, je recommençai à intriguer de nouveau , par le moyen du ministre de Sardaigue, pour obtenir de la cour de Turin la permission de quitter mon gouverneur et de continuer mon voyage tout seul. Bien que, mesjeunes compagnons et moi, nous vécussions dans une parfaite harmonie et que le gouverneur ne nous causât jamais aucun déplaisir, cependant, comme il fallait toujours se concerter pour le choix des auberges, et que notre vieux mentor était toujours irrésolu, changeant et temporiseur, une pareille sujétion m'était insupportable. Il fallut donc me résoudre à prier notre ministre d'écrire en ma faveur à Turin, de rendre témoignage de ma bonne conduite et d'assurer que j'étais vraiment en état de me conduire par moi-même et de voyager seul. L'affaire réussit, à ma grande satisfaction, et j'en eus une vive reconnaissance pour le ministre, qui, prenant à moi beaucoup d'intérêt, fut le premier

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à me mettre en tête de m'adonner à l'étude de la politique pour entrer dans la carrière diplomatique. Cette idée me plut infiniment; il me sembla alors que de toutes les servitudes celle-là était la moins dure : mes idées s'y dirigèrent pendant quelque temps, sans faire cependant aucune étude qui y eût rapport. Je n'en dis mot à personne, et je me contentai seulement d'avoir une conduite régulière et décente, qui aurait pu me mener à tout, et qui était peut-Être au-dessus de mon 3ge. En quoi mon naturel me servait mieux encore que ma volonté. J'ai eu toujours une certaine gravité de mecurs et de manières (sans charlatanisme cependant), et j'ai mis de l'ordre dans le désordre même. Presque toutes les fois que j'ai commis des fautes , je l'ai fait avec connaissance de cause.

Jusqu'ici j'avais vécu entièrement inconnu à moi-même. Je ne me croyais capable de rien au monde, je n'avais aucun penchant décidé, excepté pour la mélancolie; ne trouvant jamais de repos ni de tranquillité, je ne savais jamais ce que je désirais. J'obéissais aveuglément a mon naturel, que je connaissais superficiellement, mais que je n'étudiais pas davantage. Plusieurs années après je me suis aperçu que mon malheur venait seulement du besoin ou plutôt de la nécessité d'avoir le cœur rempli d'un véritable amour et la tête occupée de quelque noble travail. Quand l'une de ces ressources me manquait, j'étais incapable de tout, ennuyé, rassasié et chagrin au delà de toute expression.

Le carnaval fini , pour faire usage de ma nouvelle et entière indépendance, je voulus absolument partir seul pour Rome , notre vieux mentor, qui attendait , à ce qu'il disait , des lettres de Flandre , ne voulant fixer aucune époque pour notre départ. Moi, impatient de quitter Naples et de revoir Rome, ou, pour parler plus vrai , très-impatient de me trouver seul et maître de moi-même sur un grand chemin éloigné de plus de

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trois cents milles de ma prison natale, je ne voulus pas différer davantage , et je quittai mes compagnons, Je fis très-bien, cor ils restèrent à Haples tout le mois d'avril , et ne se trouvèrent pas à Venise pour la solennité de l'Ascension, que je voulais voir.

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