‹ Memoires de Victor Alfieri ecrits par luimemeChapitre 50 sur 131 · V1H1L1TÉ · texte numérisé non relu

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et futurs, qui , par quelques funestes circonstances, se trouvent ou se trouveront forcés à déshonorer lâchement et euxmêmes et leur art par des dédicaces mensongères. Enfin , pour que mes ennemis puissent dire, avec justice et vérité, que si je ne me suis point avili par ces bassesses , je ne l'ai dû qu'au bienfait du sort , qui ne me força jamais à être ou à paraître méprisable.

En avril 1783, le mari de mon amie tomba dangereusement malade à Florence. Son frère partit avec la plus grande précipitation , afin de le trouver encore en vie; mais le mal ayant disparu aussi rapidement qu'il était venu , il le trouva entièrement hors de danger. Pendant la convalescence qui dura environ quinze jours, les prêtres venus de Rome avec le frère , réunis à ceux qui avaient assisté le malade , décidèrent qu'il fallait absolument qu'on persuadât au premier qu'il ne devait plus supporter à Rome, dans sa propre maison, la conduite de sa belle-sœur. Je ne ferai certainement pas ici l'apologie de la vie ordinaire que mènent en général , à Rome et dans tout le reste de l'Italie , les femmes mariées. Je dirai seulement que la conduite de mon amie était, à mon égard, plutôt en deçà qu'au delà des usages les plus communs du pays. J'ajouterai aussi que les torts et les manières cruelles du mari n'étaient pas inventés à plaisir et étaient connus de tout le monde. Malgré tout cela , j'avouerai aussi , pour être juste et vrai , que le mari , le beau-frère et leurs prêtres avaient bien raison de ne pas approuver mes fréquentes visites, quoiqu'elles ne sortissent pas des bornes de l'honneur. Je suis fiché seulement que le zèle des prêtres , qui furent les véritables moteurs de toute cette intrigue, ne fût ni évangélique, ni exempt de fin secondaire; puisque beaucoup d'entre eux se chargeaient de faire l'apologie de notre conduite par leurs exemples. Dans tout ce qu'ils firent, ils ne furent certainement mus ni par la religion, ni par la vertu, mais seulement par la vengeance et par la ruse. A peine le beau-

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frère Tut-il retourné à Rome , qu'il fit dire à mon amie, par l'organe de ses prêtres , qu'il était indispensable ,* et eonvenu entre lui et son frère de faire cesser mes assiduités près d'elle, et qu'il ne les voulait pas supporter davantage. Ensuite eet homme impétueux et inconsidéré , comme s'il avait voulu traiter l'affaire avec plus de décence , en fit le plus grand vacarme dans toute la ville; il en parla à beaucoup de monde , et en adressa même des plaintes au pape. Le bruit se répandit alors que le saint-père m'avait fait insinuer ou ordonner de quitter Rome : ce qui n'était pas vrai, quoiqu'on eût pu Je faire avec la plus grande facilité, grâce à la liberté dont on jouît en Italie. Je me ressouvins pourtant que lorsque j'étais à l'académie, pour ne pas me laisser ôter ma perruque par

, force , je l'avais jetée moi-même ; ainsi je prévins l'affront , et je me déterminai à partir volontairement. Je m'adressai à cet elfet au ministre de Sardaigne, et je le priai d'informer le secrétaire d'État, qu'instruit de tous les bruits qui se répandaient et du scandale qui en était le résultat, je m'intéressais trop à l'honneur, à la réputation et à la tranquillité d'une femme aussi respectable , pour ne pas les faire cesser ; que j'avais, en conséquence, pris la résolution de m'éloigner pour quelque teaips , et que je partirais au commencement du mois prochain (mai 1783). Cette résolution spontanée et douloureuse plut au ministre et fut approuvée par le secrétaire d'État, par le papa et par tous ceux qui connaissaient la vérité. Ainsi, je me préparai à ce eruel départ. Ce qui me détermina encore à ceite démarche fut la vie horrible et malheureuse que je prévoyais devoir mener si je fusse resté à Rome sans pouvoir continuer à voir mon amie chez elle. Je l'aurais exposée à des chagrins et à des dégoûts sans flu si j'avais voulu la voir ailleurs avec une publicité affectée , ou si j'avais employé des moyens mystérieux , dangereux autant' qu'inutiles. Rester tous les deux à Rome sans nous voir était' pour moi un supplice si grand , que je regardais comme plus'

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supportable celui de m'éloigner d'elle , de son aveu, et d'atteudre une meilleure destinée.

Le 4 mai 1783, jour qui a été et qui sera toujours pour moi du plus amer souvenir, je quittai enfin l'amie sans laquelle le monde n'était rien pour moi. De toutes les époques où j'ai été obligé de me séparer d'elle, celle-ci a été la plus terrible; l'espérance de la revoir était bien incertaine.

Cet événement me troubla la tête pendant deux ans , et empêcha, retarda et gilta, sous tous les rapports, mes études. Pendant tout le temps que j'étais resté a Rome , ma vie avait été vraiment délicieuse. La villa Strozzi, qui est aux thermes de Dioctétien, m'avait procure une retraite charmante. J'y passais mes longues matinées à travailler sans sertir de chez moi. Je n'employais qu'une ou dcui heures a parcourir, a cheval, les immenses solitudes qui , dans les environs de Borne, invitent a réfléchir, h pleur» et a taire des vers. Je descendais le soir à la ville, et trouvant le repos , après I élude , prés de celle qui seule me faisait exister et travailler, je m'en retournais content dans ma sollilude , au plus tard à onze heures du soir. Il était impossible de trouver, daus l'enceinte d'une grande ville, un séjour plus pai, plus libre, plus champêtre, et plus convenable à mon humeur, à mon caractère et ù mes occupations. Je m'en souviendrai et le désirerai toute ma vie.

Laissant ainsi mon unique amie, mes livres, ma retraite, la paix et moi-même à Rome, je m'en éloignai comme un homme presque stupide et insensé. Je pris le chemin de tienne, où je pus pleurer librement dans le sein de mon ami. Je ne savais ni où j'allais, ni où j'irais, ni où je resterais, ni ce que je deviendrais. La conversation de cet homme incomparable fut un grand soulagement pour moi. Il était bon, compatissant et humain, malgré l'élévation et la force de son 3me. On ne connaît jamais le prix et l'utilité d'un véritable ami que dans la douleur. Je crois que sans celui-ci je serais devenu tout à fait fou. Quand il me vil dans cet état à faire pitié, quoiqu'il

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connût par expérience ce que c'était que la force et la vertu, it ne voulut cependant pas appliquer cruellement la sévère et froide raison au délire de mon imagination. En partageant ma douleur, il commença à l'adoucir. C'est un présent bien rare du ciel qu'un ami qui sache à la fois raisonner et sentir !

Toutes mes facultés intellectuelles étant ou affaiblies ou endormies, je n'eus plus d'autres occupations et d'autres pensées que d'écrire des lettres: j'écrivis vraiment des volumes pendant cette troisième absence, qui fut la plus longue. Je ne sais pas ce que j'écrivais : j'épanchais la douleur, l'amitié , l'amour, la colère, et toutes les affections dont mon cœur débordait, et qui avaient profondément blessé mon âme. La passion des lettres était éteinte en moi, au point que les différentes critiques bien mordantes de mes tragédies, qu'on m'avait adressées de Toscane pendant mes embarras de Rome, n'avaient pasplusiait d'impression surmoi que si elles ne m'eussent pas concerné. Quelquesunes étaient écrites avec sel et urbanité ; les autres étaient insipides et grossières ; plusieurs étaient signées, d'autres ne l'étaient pas : toutes se réunissaient à ne blâmer presque exclusivement que mon Style, qu'on traitait de três-dur, trê.s-obscur, et trèsextravagant, sans cependant m'indiquer ni comment, ni pourquoi, ni en quels endroits. Arrivé en Toscane, mon ami, pour me faire sortir de la pensée qui m'occupait uniquement, me lut, dans les journaux de Florence et de Pise, les extraits de toutes les critiques qu'on m'avait envoyées à Rome. Ce furent les premiers journaux littéraires, qui, dans une langue quelconque, me tombèrent sous les yeux. Alors seulement je pénétrai dans les secrets de cet art respectable qui loue ou blâme les ditférents livres avec le même discernement, le même goilt et la même équité, selon que le journaliste a été ou payé, ou flatté, ou oublié, ou méprisé par leurs auteurs. A la vérité, toutes ces critiques mercenaires ne me firent alors aucun effet ; mon âme était entièrement occupée d'une autre pensée. , Apres être resté trois semaines à Sienne, pendant lesquelles

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je ne vis et ne fréquentai que mon ami, la crainie de lut devenir trop importun, puisque je l'étais à moi-même , l'impossibilité de m'occuper, et l'impatience de changer de lieu, qui s'emparait de moi toutes les fois que l'ennui et l'oisiveté reparaissaient, tout cela me fit prendre la résolution de voyager encore. La fête de l'Ascension, que j'avais vue autrefois à Venise, approchait, et j'y allai. Je passai par Florence sans m'y arrêter. Te ne pouvais supporter la vue de ces lieux où j'avais été si heureux, etque je revoyais si malheureux et si triste. Le mouvement du cheval, la fatigue et les distractions du voyage me firent beaucoup de bien, au moins pour ma santé, que tant de chagrins avaient si fort altérée depuis trois mois. A Bologne, je quittai ma route pour aller à Havenne visiter le tombeau du Dante; et j'y passai un jour entier à rêver, prier et pleurer. Dans ce voyage de Sienne à P'ehise, je fis une grande quantité de vers remplis de la plus tendre passion ; je faisais presque tous les jours un ou plusieurs sonnets. Les idées se présentaient à mon imagination avec une extrême impétuosité, et je me sentais entraîné. A Venise, lorsque j'entendis publier letraité de paix par lequel l'Amérique avait stipulé sa liberté, j'écrivis la cinquième ode de l'Amérique libre, qui termina ce petit poème lyrique. De Denise je passai à Padoue; mais je ne manquai pas cette fois, comme les autres, de visiter à Arqua la maison et le tombeau de notre maître en amour, Pétrarque. J'y consacrai aussi un jour à la méditation et aux vers. A Padoue, je connus le célèbre Césarotti, dont les manières, la vivacité, la politesse, me firent autant de plaisir que la lecture de ses beaux vers A'Ossian. De Padoue je retournai à Bologne par Ferrare, pour y achever mon quatrième pèlerinage poétique, en visitant le tombeau et les manuscrits ■ de YArioste. J'avais vu à Rome, plusieurs fois, le mausolée du Taise, ainsique son berceau à Sorrento, où j'avais été exprès pendant mon dernier voyage à Naples. Ces quatre poètes étaient alors, sont et seront toujours pour moi, les premiers,

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et,j'ose le dire, les seuls de noire belle langue. Il me paraît qu'on trouve en eux tout ce que la poésie peut offrir , excepté le mécanisme des vers blancs du dialogue ; ces vers se font avec la matière qu'ils ont employée, mais en la façonnant d'une manière différente. Depuis seize ans que je les relis sans cesse, ils sont encore nouveaux pour moi : je les trouve toujours meilleurs danscc qu'ils un t d'excellent, et toujours, j'ose le dire, très-utiles dans ce qu'ils ont de mauvais. Je ne soutiendrai pas ici, avec un aveugle fanatisme, que tous les quatre n'aient, dans différents endroits , du médiocre et du détestable ; je dirai seulemeut qu'on peut tirer de précieuses leçons de leurs défauts. Cependant il faut entrer dans leurs intentions, et bien connaître leurs motifs; il faut non-seulement les comprendre et les goûter, mais les sentir.

De Bologne, toujours accablé d'une profonde tristesse, je m'en allai à Milan, et de là chez mon cher abbé de Catuso, qui était à la campagne avec ses neveux, dans son beau château de Masino, peu éloigné de ferceit . j'y restai ciuq à six jours. Alors, me trouvant tout près de Turin, je fus honteux de ne pas aller embrasser ma sœur. J'y allai ; j'y demeurai une seule nuit avec mon ami, et le lendemain nous retournâmes chez lui. J'avais, par ma donation, abandonné le pays d'une manière à faire croire que je ne voulais plus yderaeurer; je ne me souciais pas de m'y faire voir, surtout à la cour, après si peu de temps. Cefutlaraison de mon apparition et de ma disparition subites. Cette course si rapide, que beaucoup de monde pourra trouver bizarre, cessera de le paraître quand on en saura le motif. 11 y avait déjà six ans que je ne demeurais plus à Turin ; il me semblait que je n'y étais ni sûr, ni tranquille, ni libre, et je ne devais, je ne voulais, je ne pouvais y rester plus longtemps.

De Masslao, je retournai à Milan, où je passai tout le mois de juillet. C'est Ut que je vis très-souvent l'original auteur det Matlino, le véritable précurseur de la satire italienne. Je tâchai d'apprendre de ce célèhre et savant écrivain en quoi con-

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sistait le principal défaut de mon style tragique. Je le questionnais avec un véritable désir de m'instruire, et je ['écoutais avec la plus grande docilité. Le Parint me donna, avec beaucoup de bienveillance et de bonté, d'excellents conseils, peu importants à la vérité, sur différents points qui, tous ensemble, ne pouvaient constituer ce qu'on appelle le style, mais seulement quelques-unes de ses parties. Cependant, ni le Parint, ni le Cesarotti, ni d'autres hommes distingués, que je visitai et interrogeai, dans ce voyage en Lombardie, avec toute la ferveur et l'humilité d'un novice, n'ont jamais pu m'indiquer ce qui constituait les véritables défauts de mon style; défauts que je ne savais pas alors bien distinguer par moi-même, et que je n'ai vus et corrigés qu'après plusieurs années de travail et d'incertitude. A tout prendre cependant, mes tragédies avaient plus de succès au-delà des Apennins qu'en Toscane. Mon style même y a été blâmé avec moins d'anirhosité et plus de lumières. Il m'était arrivé la même chose à Rome et à ÏÏaples, parmi le peu de lecteurs que j'y avais trouvés. C'est donc un privilège ancien de lu seule Toscane, d'encourager de eelte manière les écrivains italiens qui font autre chose que des discours académiques, vides de sens, des cicalate.

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