CHAPITRE ONZIÈME
Troisième voyage fait en Angleterre, seulement pour y acheter des cl levai li.
Dans le courant d'octobre 1783, je quittai Sienne, où j'étais, et par Pise et t.erici, j'allai à Gènes. Mon ami Gorl m'accompagna jusque dans celle deruière ville, où nous reslilmes deux ou trois jours. De là il retourna en Toscaoe, et je m'embarquai pour Antibes. Ce trajet, que je fis en dix-huit heures, avec fa plus grande rapidité, ne fut pas sans danger. Nous passâmes la nuit entière dans la crainte ; la felouque était trèspetite, et ma voiture lui faisait perdre l'équilibre; la mer était haute et le vent violent : bref, je passai de mauvais moments. A peine débarqué, je partis pour Aix, où je ne m'arrêtai pas. Aussitôt que je l'usa Avignon, j'allai visiter la magique solitude de Fattcluse. La Sorgue reçut en abondance des larmes brûlantes, que mon cœur seul me Taisait verser, et qui n'étaient ni imitativesnt feintes. En allant et en revenant de Faucluse à Avignon, je fis quatre sonnets; ce jour fut pour moi l'un des plus heureux et des plus tristes de ma vie. Eu partant d'Avignon, je voulus voir la fameuse Chartreuse de Grenoble; et toujours abîmé dans la plus profonde mélancolie, j'arrivai à Paris.
Cet immense cloaque fit sur moi, cette troisième fois, le Ditèiuu cTfot que les deux premières; colère et peine. Quoique je . fusse recommandé à des hommes de lettres de toutes les espèces, je n'y restai qu'un mois, qui me parut un siècle. Je me préparai dans le mois de décembre à passer en Angleterre. Les gens de lettres, en France, sont presque tous étrangers à notre littérature italienne; leurs connaissances se bornent à comprendre Métastase, four moi, je n'entendais rien, et je
VIHtLITË. 221 ue voulais rien entendre à leur littérature. Ainsi, il mêlait impossible de me mêler à leurs entretiens : j'enrageais cependant en me i -même de m'être mis de nouveau dans la nécessité de parler et d'écouter leur jargon nasal et anli~tascan. Je bâtai, en conséquence, le moment démon départ. Le fanatisme delà semaine était alors les ballons aérostatiques. Je vis deux des t premières et des plus heureuses expériences ; l'une par l'air raréfié, et l'autre pa r l'air inflammable. Chacun des deux ballons, eu s'élevât», était chargé de deux personnes. Spectacle majestueux et surprenant ; sujet plus poétique qu'historique ; découverte qu'on pourra appeler sublime aussitôt qu'on aura trouvé le moyen de la rendre utile. Des que j'arrivai à Londres, je commençai i acheter des chevaux ; d'abord un pour la course ; ensuite deux de selle , et puis un autre encore, et puis six de voiture. J'eus le malheur de perdre plusieurs poulains successivement; mais à mesure qu'il en mourait un, j'en rachetais deux. Cette passion, vraiment excesssive, qui était restée assoupie peudanl six ans, irritée par les privations, s'était rallumée. Je me roidissais contre les obstacles, et quand je vis que de dix chevaux que j'avais achetés, cinq étaient morts, j'en fis monter le nombre à quatorze ; comme j'avais fait quatorze tragédies, tandis que je n'en voulais faire que douze. Celles-ci m'épuisèreot l'esprit, ceux-là la bourse. Mais les distractions que cette quantité de chevaux me procura, me rendirent la santé, et avec elle le courage de travailler à de nouvelles tragédies et à de nouveaux ouvrages. Je ne regrette donc pas tout l'argent que je dépensai, puisque je rachetai avec lui la force et la vivacité, qui languissaient toujours quand j'étais à pied. Je Gsd'autant mieux de le dépenser, que je l'avais comptant. Depuis la donation, j'avais vécu, les trois premières années, d'une manière presque sordide, et les trois dernières, décemment et avec modération. Je me trouvais alors une forte somme, que j'avais économisée, produit de mes rentes viagères de France, qui étaient restées intactes. J'en consumai une
VIE d'alfibri.
grande partie à acheter et à faire transporter eu Italie mes quatorze amis. Leur entretien, pendant cinq ans, absorba le reste. Une fois sortis de leur tle, ils ne voulurent plus mourir ; et moi, qui m'y étais attaché, je n'en voulus pas vendre un seul. Environné de mes chevaux, l'âme toujours brisée par l'absence de celle dont la pensée était pour moi le seul ressort de toute noble et grande action, je ne fréquentais et je ne recherchais plus personne. Je restais ou avec mes chevaux, ou à écrire lettre sur lettre. Je passai ainsi quatre mois à Londres, et je ne pensai pas plus à mes tragédies que si elles n'avaient pas existé. Quelquefois seulement le rapport bizarre que je trouvais entre leur nombre et celui de mes chevaux, se présentait à mon esprit. Je me disais en riant : « Tu as gagné un cheval par « chaque tragédie; » faisant ainsi allusion aux chevaux que nous donnaient, à coups de fouet , nos pédagogues , lorsque nous faisions à l'école une mauvaise composition (1).
Je vécus ainsi, pendant plusieurs mois, dans la plus lâche oisiveté, négligeant jusqu'à mes poètes favoris. Ma verve était si stérile, que pendant tout mon séjour a Londres je ne fis qu'un seul sonnet, et deux en parlant. Accompagné de ma nombreuse caravaue, j'arrivai à Calais, et de là à Paris-, et ensuite, par Lyon et Turin, je me rendis à Sienne. Ce voyage, que j'ai écrit en trois lignes, fut une chose bien difficile à exécuter avec la grande quantité de chevaux que je menais. J'éprouvais tous les jours, et à chaque pas, des embarras, des dégoûts qui m'empoisonnaient tout le plaisir que j'aurais pu tirer de ma cavalerie. L'un toussait, l'autre ne voulait pas manger; celui-ci devenait boiteux, les jambes de celui-là s'enflaient. C'était une suite continuelle de désastres, dont j'étais le premier martyr. Dans le passage de Douvres , il fallut les voir placés comme
(il Eu iiu idii I un enfant qui est en classe comme! ([iiekpie faute,
l« uiaUre le. (ail i rendre par un (le ses camarades, uni le rliarse sur son tins, en lui tenant fortement les mains ; et dans celle posture, tm lui dunne des coups (le louet. On appelle cela donner un cheval.
VIRILITE
un troupeau de moutons mis en guise de test au fond du navire, fatigués, sales au point qu'on ne pouvait plus distinguer la couleur dorée de leur superbe poil bai. Arrivé à Calais, avant de les débarquer, il fallut encore voir leur dos servir de pont à de grossiers matelots, qui marchaient sur eux, comme si ce n'eût pas été des corps vivants, mais une simple continuation de planehes. Enfin, jl fallut les voir tirer en l'air par une corde, les quatres jambes pendantes, et de là descendre dans la mer, parce que la marée ne permettait au bâtiment d'aborder que le matin suivant. De sorte que si nous n'avions pas débarqué ainsi le soir, il aurait fallu les laisser toute la huit dans une posture aussi incommode. Enfin, il est impossible de dire tout ce que je souffris. Cependant, ma sollicitude et ma prévoyance furent si grandes; les soins que je leur donnai, et dont je ne me reposais sur personne, furent si obstinés et si assidus, que, malgré tous les dangers, toutes les vicissitudes, je les menai à terre sains et saufs, sans aucune infortune et aucune incommoditésérieuse.
J'avouerai que, dans ma passion, j'avais placé en cu\ une vanité aussi sotte qu'extravagante. Quand à .-î miens t à Paris, h Lt/on, à Turin et ailleurs, les connaisseurs trouvaient nies chevaux beaux, j'en étais tout fier, comme si je les avais faits moi-même. L'entreprise cependant la plus difficile et la plus héroïque pour moi, fut le passage des Alpes, entre lanslebourg et la Nova/aise. Peus la plus grande peine à faire suivre la caravane, et à garantir des animaux si gros et si pesants, des dangers dont ils étaient menacés parmi les précipices d'une route aussi périlleuse que difficile. Le lecteur me pardonnera ces détails, et le plaisir que je prends à lui décrire mes efforts et mes succès. Ceux à qui ils déplairont les passeront; et ceux gui les liront, jugeront si je ne savais pas mieux ordonner la marche de mes quatorze chevaux, dans ces Thermopiles, que les cinq actes d'une tragédie.
Mes ebevaux, grâce à leur jeunesse, à mes soins paternels-
ut au peu de fatigue qu'ils avaient enduré, étaient remplis de feu et de vivacité ; les conduire par ces montées et descentes, était infiniment scabreux. Je pris donc à Lansleboarr/ autant d'hommes que j'avais de chevaux ; de sorte que chaque cheval avait son conducteur, qui le tenait très -court par la bride : ils étaient attachés à la queue les uns des autres ; et de trois en trois, j'avais placé un de mes palefreniers, qui, sur un mulet, surveillait les trois chevaux qui le précédaient et qu'il dirigeait. Au milieu du cortège était le maréchal-ferrant de Lanslebourg, avec clous, marteau, fers et bottes postiches, pour porter un prompt secours aux pieds de ceux qui pouvaient se déferrer ; ce qui était le plus à craindre, à cause des grosses pierres qui roulaient sous leurs pas. Moi, en qualité de chef, et commandant de l'éxpéditiou, je marchais le dernier, monté sur Frontln, le plus petit et le plus léger de mes chevaux. J'avais à mes côtés deux guides, piétons très-agiles, que j'envoyais au centre, à la tète, à la queue, pour porter mes ordres. Nous arrivâmes de cette manière, très -heureusement, au sommet Au mont Cents ; mais quand nous fûmes pour descendre en Italie, je redoutai la vivacité de mes chevaux, et le mouvement plus accéléré que leur imprimait la descente. Je changeai de place ; je descendis de cheval ; je me mis à la tête, à pied. Pour retarder davantage la marche, j'avais mis sur le front de la colonne les chevaux les plus pesants et les moius fougueux; mes aides de camp couraient en avant, en arrière, pour les tenir toujours à la distance indispensa h le les uns des autres. Malgré toutes ces attentions, plusieurs eurent des pieds déferrés ; mais les dispositions qu'on avait prises étaient si savantes , que le maréchal pouvait leur porter, avec la plus grande promptitude, tous les secours nécessaires, et qu'ils arrivèrent en très-bon état à la Xovalaise, et sans qu'un seul hoitàt. Toutes ces balivernes seront un recueil de haute importance pour quiconque- aurait à passer, avec beaucoup de chevaux, les Alpes ou d'autres montagnes. Pour moi, après avoir dirigé si habilement ce passage,
VIRILITÉ 225 je me regardais a peu près comme Àunibal, qui n'avait fait autre chose que de passer un peu plus au midi, avec ses esclaves et ses éléphants. Mais si son entreprise lui coûta beaucoup de vinaigre, la mienne me coûta beaucoup de vin ; car toutes mes 'troupes, mes guides, maréchaux -ferrants, palefreniers, aides de camp, en burent à discrétion.
La tète pleine de toutes les frivolités au milieu desquelles mes chevaux me faisaient vivre, et vide de toute idée utile et louable, j'arrivai, sept ans après mon expatriation, à Turin, où je restai environ trois semaines. Ma cavalerie commençait à m'ennuyer. Je la lis reposer sept à huit jours, et je l'expédiai vers la Toscane, où je comptais aller la joindre. Je voulus respirer aussi de tant d'ennui, de fatigues et de puérilités, si peu convenables à un poète tragique de trente-cinq ans. Malgré toutes ces distractions, le mouvement, l'interruption totale de toute espèce d'études, avaient fait infiniment de bien à ma santé. Je me trouvai rajeuni de corps, et malheureusement je me trouvais aussi trop jeune de tète. Mes coursiers m'avaient reconduit, à grands pas, à mon ignorance primitive ; mon esprit était de nouveau si rouillé, que je croyais impossible de rien inventeret de rien écrire.