‹ Memoires de Victor Alfieri ecrits par luimemeChapitre 52 sur 131 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

Court séjour il Turin. J'asslsie à une représentation de la Vimihie.

Je goûtai à Turin quelques plaisirs, mais j'y trouvai bien plus de chagrins. C'est une douce chose, sans doute, que de revoir les amis de sa première jeunesse , les premiers lieux qu'on a connus, les arbres, les pierres même , enfin tous ces objets, sources de dos premières idées et de nos premiers penchants ! Mais combien il fut dur pour moi, eu rencontrant les compagnons de mon adolescence, de les voir m 'éviter du plus loin qu'ils m'apercevaient ; et lorsque, surpris par ma présence, ils ne pouvaient le faire, me saluer à peine d'un air glacé ou détourner la tête ! Bien loin de leur avoir fait du mal, je les avais toujours traités avec amitié et cordialité. Cela me lit beaucoup de peine, etm'en aurait fait encore davantage, si quelques-uns de ceux qui avaient encore de la bienveillance pour moi ne m'avaient averti que les uns me traitaient ainsi parce que j'avais écrit des tragédies, les autres parce que j'avais beaucoup voyagé , les autres parce que j'étais revenu dans le pays avec une si grande quantité de chevaux, et mille autres petitesses pareilles; petitesses dignes et très-dignes d'excuse aux yeux de celui qui connaît l'homme parce qu'il s'est examiné impartialement lui-même, mais petitesses qu'on doit éviter, autant qu'il est possible, en s'exilaht du pays où l'on est né, quand on ne veut pas faire ce que les autres font, ou faire ce qu'ils ne font pas, surtout si ce pays est petit et les habitants oisifs, et si l'on a eu le malheur de les blesser involontairement, en tentant de se mettre au-dessus d'eux d'une manière quelconque.

VIBILITÉ.

Il me fallut essuyer, à Turin, une bien plus rude épreuve ; ce fut la nécessité indispensable de nie présenter au roi. Il ne pouvait pas me regarder de bon œil, parce que je l'avais renié tacitement en quittant ses États. Cependant, les usages du pays et la position même où je me trouvais m'obligeaient d'aller lui faire ma cour, si je ne voulais être accusé d'insolence et d'extravagance. A peine élais-je arrivé à Turin, que mon excellent beau-frère, alors premier gentilhomme de la chambre, m'aborda d'un air inquiet, pour savoir si je me présenterais ou non à la cour. Je le tranquillisai à l'instant et je le consolai en l'assurant que c'était mon intention. Il insista sur le jour, et je ne voulus pasdiflérer. Le lendemain, j'allai chez le ministre. Mon beau-frère m'avait prévenu que le gouvernement était pour moi dans les meilleures dispositions possibles; que je serais reçu à merveille, et que l'on avait même envie de m'employer. Cette faveur, à laquelle je ne m'attendais pas, et que certainement je n'avais pas méritée , me fit trembler ; mais l'avis me servit beaucoup, autant pour la contenance que j'avais à garder que pour les discours que j'avais à tenir ; et jo me préparai à ne me laisser ni engager, ni prendre. Je dis donc au ministre, qu'en passant par Turin, je croyais qu'il était de mon devoir de lui faire ma visite, et de le prier de vouloir bien me présenter au roi, dans le seul but d'offrir mon respectueux hommage à Sa Majesté. Le ministre m'accueillit de la manière la plus Haïteuse : d'abord il me laissa entrevoir et finit par me dire ouvertement que le roi aurait de la satisfactionàme voir fixé dans ma patrie ; qu'il agréerait volontiers mes services ; que je pourrais me faire distinguer, et mille autres bagatelles pareilles. Je tranchai sur le champ dans le vif; et, sans détour, je lui répondis : « Que je retournerais en Toscane pour y continuer mes études et l'impression de mes ouvrages ; que j'avais trente-cinq ans, Age auquel on ne change plus de système; que j'avais consacré ma vie aux lettres, et que je la passerais à les cultiver. ■> Il me répliqua que le métier d'auteur était une bonne et belle

VIE D'AILIER!.

chose, mais qu'il y avait des occupations plus grandes et plus importantes dont j'étais digne. Te !e remerciai très-poliment, et je persistai dans la négative. .T'eus même la modération et la générosité de ne pas donner à ce brave et honnête homme la mortification inutile qu'il aurait cependant méritée : je ne voulus pas lui faire entendre que leur diplomatie et leurs dépêches me paraissaient et étaient certainement pour moi moins importantes que mes tragédies ou même celle des autres. Mais il est impossible de ramener cette espèce de gens : ils ne peuvent et ne doivent pas se convertir.

Je me contentai de refuser. Le ministre ne manqua pas probablement d'instruire le roi de. ma résistance ; de sorte que le lendemain, quand je me présentai devant Sa Majesté, elle ne m'en dit pas un mot, et m'accueillit avec cette affabilité et cette politesse qui lui étaient naturelles. C'était Victor- A médéc III, fils de Charles-Emmanuel, sous le règne duquel je suis né. Quoique je n'aime point les rois en général, et surtout les despotes, je dois dire ici que la race de ces princes, à tout prendre, était excellente, surtout si on la compare à celles qui occupent actuellement les trônes de l'Europe. J'éprouvais, dans le fond de mon cœur, plutôt de l'attachement que de l'aversion pour eux. Ce roi, ainsi que son prédécesseur , était plein de bonnes intentions, sa conduite était sage et exemplaire; en un mot, il faisait pins de bien que de mal au pays. Quand on pense, cependant, que lè bien et le mal que les rois peuvent faire dépendent absolument de leur volonté, il faut frémir et fuir. Cest ce que je fis (1).

Pendant mon séjour à Turin , il m'arriva d'asister, sans que

El) Ce «eul passage révèle tout ce qu'inspirait de crainte à l'auteur le pouvoir absolu. Celte crninle excessive est le Irait dominant de son caractère et sou plus puissant ««sort dramatique. Aussi, ptiur achever de peindre Allier! el pour nieHri' a prolil tes diTiiières pages de ce volume y publions-nous la tragédie dont il va parler. Firiiinie, qui est à coup sur ■en meilleur ouvrage. (Note rfei libraire) éditeurs).

V] El LIT É. 229 j'en eusse une grande envie, à une représentation publique de ma Virginie. Elle fut donnée sur le même théâtre où, neuf ans auparavant, on avait joué Cléopâtre, avec des acteurs à peu près aussi habiles. ■Un de mes amis de l'Académie avait tout disposé pour cette représentation, avant mou arrivée, dont il n'était pas prévenu. Il me demanda de former un peu les acteurs, comme j'avais déjà fait pour Cléopâtre. Moi* dont les moyens et surtout l'orgueil étaient augmentés, je refusai de m'y prêter. Je connaissais notre parterre et surtout nos acteurs. Je ne voulus en conséquence devenir, d'aucune manière, complice de leur incapacité ; elle m'était démontrée .avant même de les avoir entendus : je savais qu'il faudrait commencer par l'impossible, c'est-à-dire par leur apprendre à parler et à prononcer L'Italien au lieu du Vénitien; à faire en sorte que les rôles fussent débités par eux, et non par le souffleur ; qu'il faudrait enfin leur faire comprendre ( car sentir eut été trop exiger) ce qu'ils doivent faire passer dans l'Ame de leurs auditeurs. On voit par là que mon refus n'était pas si déraisonnable et mon orgueil pas trop déplacé. Je laissai à mon ami la faculté de faire ce qu'il voudrait , et je promis seulement d'assister à la représentation. J'y allai, en effet, et je me convainquis que tant que je vivrais, je ne pourrais , dans aucun théâtre d'Italie , recueillir ni louanges, ni blâme. Virginie obtint la même attention et le même succès qu'avait obtenu Cléopâtre. Elle fut demandée pour la soirée suivante, comme celle-ci l'avait été. Mais , comme on peut le penser, je.n'assistai pas à cette seconde représentation. Depuis ce moment comtneuça à se dissiper cette illusion de gloire qui tous les jours se dissipe davantage. Néanmoins, je serai constant dans la résolution que j'ai prise, de tenter encore, pendant une dizaine ou une quinzaine d'années, quelques ouvrages nouveaux, dans deux ou trois genres différents. J'y mettrai tous les soins dont je serai capable : j'aurai, au moins, en mourant, la consolation intime d'avoir satisfait à moi-même et à mon art, autant qu'il

VIE D'ALFIEBI.

dépendait de moi. Quant au jugement de mes contemporains, dans l'état où se trouve la critique en Italie, on ne peut espérer ni louange ni blâme. Je n'appelle pas louange celle qui ne distingue poiut, et qui , en ne donnant pas les motifs qui la déterminent, ne saurait encourager l'auteur : je n'appelle pas non plus blâme lu censure qui n'enseigne pas à faire mieux.

Je souffris, à la première représentation de Virginie, des angoisses bien plus cruelles que celles que j'éprouvai lorsqu'on joua Cléapâtre, mais pour des raisons bien différentes. Je ne veux pas les exposer ici avec plus d'étendue ; elles se dévoileront d'elles-mêmes à ceux qui ont l'amour et l'orgueil de l'art ; et elles seront incompréhensibles pour ceux qui en sont dépourvus.

En quittant Turin , je restai trois jours à Asti près de mon excellente et respectable mère. Nous nous séparâmes en versant un torrent de larmes : nous avions, tous les deux, le pressentiment de ne plus nous revoir.

A peine sorti des États du roi de Sardaigne, il me sembla que je respirais plus à mon aise , tant pesaient sur moi les restes de ce joug natal, quoique je l'eusse déjà brisé. Tant que j'y demeurai, toutes les fois que je fusobligéde me rencontrer avec ceux qui avaient de l'influence dans le gouvernement du pays, je me regardai plutôt comme un affranchi que comme un homme libre. Je me souvenais toujours de ce beau mot de Pompée quand il descendit en Egypte et se mit dans la puissance d'un PhoHn : Qui entre dans la maison du tyran, devient esclave s'il ne l'était déjà. Ainsi celui qui rentre par oisiveté, ou par plaisir, dans la prison qu'il avait quittée, mérite bien, tant qu'il y a des geôliers, de s'y voir retenu lorsqu'il veut en sortir.

En m'approchant de Modène, les nouvelles que je recevais de mou amie me remplissaient tour à tour de douleur et d'espérance, et me tenaient toujours dans la plus grande incertitude. Les dernières que je reçus à Plaisance m'annoncèrent

V1HIMTÈ.

qu'elle était enlin libre, et qu'elle quittait Rome : ce qui me transportait de joie , puisque Rome était la seule ville où je ne pouvais la voir. D'ud autre côté, la décence, avec ses chaînes de plomb, m'empêchait de la suivre. Après bien des difficultés, après bien des sacrifices d'intérêt qu'elle avait été obligée de faire à son mari, elle avait obtenu enfin du beau-frère et du pape la permission d'aller en Suisse aux eaux de Baden. Sa santé était tout à fait altérée, par tant de chagrins qu'elle avait éprouvés. Au mois de juin 1784 elle était partie de Rome, et longeant les eûtes de l'Adriatique , par Bologne , Mantoue et Trente, elle avait pris la route du Tyroi; dans le même temps qu'en quittant Tarin par Plaisance, Modène et Pistoie, je m'en retournais à Sienne. L'idée que j'étais si près d'elle, et que cependant sous peu nous serions encore bien éloignés l'un de l'autre, m'enchantait et me désolait en même temps. J'aurais pu envoyer, par la droite, ma voiture et mes domestiques en Toscane ; et prendre la poste, pour traverser le pays et aller la joindre. Au moins je l'aurais vue ! Je désirais, je craignais, j'espérais , je voulais, je ne voulais pas : anxiétés qui ne sont connues que de ceux qui aiment comme j'aimais. Le devoir l'emporta enfin ; mon amour pour elle et le soin de sa réputation furent plus forts que tout le reste ; enrageant toujours, toujours pleurant, je ne quittai pas la grande route , et gémissant sous le poids de cette douloureuse victoire , j'arrivai à Sienne après dix mois de voyage. Je trouvai dans mon ami Gori les consolations qui m'étaient si nécessaires pour traîner encore ma misérable vie et pour lasser l'espérance.

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