‹ Memoires de Victor Alfieri ecrits par luimemeChapitre 53 sur 131 · CHAPITRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIÈME

Voyage en Àlaice. Je revois mon amie. Plans de trois nouvelles tragédies Mort de Gori.

Mes quatorze chevaux étaient arrivés quelques jours après moi à Sienne, où ils trouvèrent le quinzième, que j'avais recommandé aux soins de mon amie. C'était mon beau fauve, le Fidèle, celui même que j'avais souvent chargé, à Rome, du doux fardeau de mon amie, et qui pour cela même m'était plus cher que tous ses nouveaux camarades. L'oisiveté et les distractions où m'avaient jeté tous ces animaux , jointes à la tristesse profonde dont j'étais accablé, me taisaient tenter en vain de reprendre mes occupations littéraires. Je ne lis que peu de vers pendant une partie de juin et tout juillet que je restai à Sienne. J'achevai cependant le troisième chant de mon petit poème, auquel il ne manquait que très-peu de stances : et je commençai le quatrième et dernier. L'idée de cet ouvrage , auquel j'avais travaillé à tant de reprises, dans un si long intervalle de temps, toujours par morceaux , et sans aucun plan écrit, restait fixe dans ma tête. Tous mes soins se bornaient à ce qu'il ne fût pas long ; ee qu'il serait devenu, si je me fusse laissé aller aux épisodes dont j'aurais pu l'embellir. Je voulais cependant faire quelque chose d'original et'de piquant. Je sentais que son premier mérite devait être la brièveté. En conséquence, je n'avais d'abord projeté que trois chants ; mais la revue des conseillers m'ayant volé presque un chant entier, j'en fis quatre. Je ne suis pas sûr que toutes ces interruptions n'aient point influé sur l'ensemble du poëme, et qu'elles ne lui aient pas donné un air de pièces rapportées.

Pendant que j'essayais de continuer ce quatrième chant , je

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ne cessais d'écrire et de recevoir de longues lettres qui, peu à peu, augmentaient mes espérances et le désir de revoir mon amie. Cette possibilité devint si forte, qu'un jourje ne pus plus y tenir. Je ne dis qu'à Gori où j'allais ; et feignant une course à fenise, je pris la route de l'Allemagne le 4 août, jour, hélas ! du plus cruel souvenir pour moi! Pendant qu'ivre de joie, j'allais chercher l'autre moitié de moi-même , j'ignorais que c'était pour la dernière fois que j'embrassais un ami si cher et si rare ! Je croyais ne le quitter que pour six semaines et je le quittais pour l'éternité Je ne me ressouviens jamais de cet événement sans verser des larmes.

Me voici de nouveau sur les grands chemins. Je pris la charmante et poétique route de Pistole à Modène : je passai très-rapidement par Mantoue, Trente, Inapruch, et de là par la Souabe à Calmar, dans la haute Alsace, sur la rive gauche du Rhin. Tout près de cette ville , je trouvai enfin celle que je cherchais et demandais partout, et dont j'étais séparé depuis seize mois. Je fis ce voyage en douze jours et j'avais beau courir, il me semblait que je n'avançais pas. Pendant la route, la verve poétique me reprit; et cette puissance qui avait plus d'empire sur moi que moi-même m'inspirait jusqu'à trois ou quatre sonnets par jour. Je m'élançais avec transport sur les traces de mon amie , sur ce chemin qu'elle avait fait deux mois auparavant. Le cœur plein de joie , je nie tournai aux poésies badines : j'écrivis en chemin un chapitre h. Gori, où je lui donnais les instructions nécessaires sur les soins qu'il devait prendre de mes luen-aimés chevaux. C'était comme je l'ai déjà dit, ma troisième passion; je serais honteux, si j'avais dit la seconde : il est juste que les Muses passent avant Pégase.

Les vers de ce chapitre un peu long, que j'ai imprimé dans la suite parmi mes poésies , furent les premiers et presque les seuls que j'aie écrits dans le genre burlesque; quoique ce genre ne soit pas le mien , il me semble que j'en

vie d'alfibbi.

sens toutes les finesses. Mais il ne suffit pas de les sentir peur les rendre : j'ai fait comme j'ai pu. Arrivé le 16 août chez mon amie, j'y restai deux mois, qui passèrent comme un éclair. Je me retrouvai de nouveau tout entier d'âme, do cœur et de tète. Quinze jours n'étaient pas encore écoules, depuis que j'avais été rendu à la vie en la revoyant, que je recommençai à écrire des tragédies, auxquelles je n'avais pas pensé depuis deux ans. Après Saitl, j'avais quitté le cothurne, et j'étais fermement résolu à ne plus le reprendre. Mais, sans m'en apercevoir, je me trouvai , presque par force, avoir enfanté trois nouvelles tragédies à la fois : Agide, Sofonisba et Mitra. Les deux premières s'étaient présentées différentes fois à mon esprit, mais je les avais toujours chassées. Cette fois elles s'étaient si profondément fixées dans mon imagination, que je fus forcé d'en jeter l'esquisse sur le papier \ je croyais et j'espérais que je ne pourrais pas les développer. Je n'avais jamais pensé à Mirra ; sujet qui me paraissait même, comme tout autre amour intestueux, ne pouvoir taire une tragédie. Je venais de lire dans les métamorphoses d'Ovide le brûlant et divin discours de Mirra à sa nourrice. Elle m'avait fait fondre en larmes et , par un éclair subit, avait éveillé en moi l'idée d'une tragédie. II me semblait qu'elle deviendrait originale et très-touchante, si l'auteur pouvait la conduire de manière que les auditeurs découvrissent d'eux-mêmes et peu à peu toutes les horribles tempêtes qui bouleversent le cœur enflammé , mais pur, do Mirra, bien plus malheureuse que coupable; sans qu'elle indiquât et osât avouer à elle-même, et bien moins aux autres, une partie de son exécrable amour. Enfin , je sentis qu'il fallait qu'elle mit en action ce qu'elle ne fait que raconter dans Ovide, et qu'elle l'exécutât sans le dire. Je vis aussitôt la grande difficulté que je rencontrerais a faire durer cette fluctuation de l'âme de Mirra, si embarrassante à rendre pendant cinq actes entiers, sans chercher des incidents ailleurs. Cette difficulté, qui m'enflamma d'abord , et qui me servit d'aiguillon quaud je

V MILITÉ.

la développai, la versifiai, et même quand je la lis imprimer, je la reconnais encore actuellement, et je la crains. Je laisse aux autres à décider si je l'ai vaincue en tout, en partie, ou bien si j'y ai échoué.

Ces trois nouvelles productions tragiques rallumèrent en moi l'amour de la gloire, que je ne recherchais plus, que pour la partager avec celle qui m'était plus chère que moi-même. Je passais ainsi depuis un mois des jours heureux et occupés : jours qui n'étaient troubles que par l'amertume de l'idée que bientôt il fallait indisp ensablement nous séparer encore. Cependant, comme si ce malheur, auquel il était impossible d'échapper, n'eût pas suffi lui seul pour empoisonner les courts moments que je savourais, la cruelle destinée voulut m'en faire éprouver un nouveau, pour me vendre bien eher les consolations passagères qu'elle m'avait accordées. Desleltresde5/fîne m'apportèrent, dans l'espace d'une semaine, d'abord la nouvelle de la mort du frère cadet de Gori, et ensuite celle d'une grave maladie dont mon ami lui-même avait été atteint, et le courrier suivant m'annonça sa mort Si je ne me fusse pas trouvé avec mon amie, en recevant ce coup si rapide et si inattendu, j'ignore où m'aurait porté l'excès de ma juste et affreuse douleur. Mais quand on peut pleurer, et qu'on trouve quelqu'un qui partage vos larmes, elles ne sont plus si amères. Mon amie connaissait aussi et aimait beaucoup mon cher François Gori. L'année d'auparavant, après m'avoir accompagné à Gênes, il était retourné en Toscane, et de là avait été, exprès pour la connaître, jusqu'à Rome, où, pendant plusieurs mois, il l'avait beaucoup fréquentée. 11 ne l'avait pas quittée d'un jour, en l'accompagnant pour visiter les prodiges des beaux-arts, qu'il aimait avec transport et qu'il jugeait en connaisseur. Elle ne pleura donc pas seulement pour moi, mais pour elle-même. Elle connaissait par expérience tout ce qu'il valait. Ce malheur troubla le reste du court espace de temps que nous restâmes ensemble, et rendit celle seconde séparation

vis ii'alhi-.hi.

bienamère.Quandceterriblejour arriva, il fallut obéir au sort; je rentrai dans les ténèbres : je restai séparé de raoo amie, et sans savoir pour combien de temps encore, et privé d'un ami, avec la funeste certitude de l'être pour toujours. Chaque pas que je faisais sur cette même route qui naguère avait charmé ma douleur, la doublait à mon retour. Oppressé, accablé par les idées les plus tristes, je ne lis que quelques vers, et en pleurant continuellement jusqu'à Sienne, où je me rendis au commencement de novembre. Des amis de mon ami, qui m'aimaient comme je les aimais , c'est-à-dire à cause de lui , augmentèrent immodérément ma douleur par le trop de docilité qu'ils mirent à satisfaire le désir que j'avais de savoir toutes les particularités d'un si cruel événement. Je tremblais, j'évitais de les entendre, et cependant je courais les demander. Je ne retournai plus, comme chacun peut bien le croire, dans cette maison de larmes, que je n'ai plus eu la force de revoir. Eu revenant de Milan , l'année précédente , j'avais accepté un petit appartement, bien gai et bien solitaire, que mon ami m'avait offert dans la maison où nous vivionscomme Frères.

Le séjour de Sienne me devint alors insupportable sans mon ami Oori. Je voulus essayer d'affaiblir la douleur de sa perte, sans cependant rien perdre son souvenir, et je changeai de lieux et d'objets. J'allai, dans le mois do novembre, à Pise, résolu d'y passer l'hiver. J'attendais qu'une plus heureuse destinée me rendît àmoi-même, puisque privéde tout ce qui peut nourrir le cœur, je ne pouvais me regarder comme vivant.

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