‹ Memoires de Victor Alfieri ecrits par luimemeChapitre 54 sur 131 · CHAPITRE QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATORZIÈME

Séjour à Fisc. J'y écris le Panëcymquii de-Thajàh.

Sur ces entrefaites, mon amie, traversant les Alpes, était rentrée aussi en Italie, par la route de Turin. Elle passa à Gênes, et de là à ttologne, où elle arriva au mois de décembre, et où, sous prétexte de la saison trop avancée, elle se proposa de passer l'hiver. De cette manière, sans sortir des états du Pape, elle se dispensait de retourner à Rome, dans sa prison accoutumée.

Nous voilà donc, moi à Pise, et elle à Bologne, le seul Jpmnin entre nous, si près l'un de l'autre, et cependant séparés pendant cinq mois. C'était pour moi nue consolation et un martyre. J'en recevais des nouvelles tous les trois ou quatre jours , et pourtant je ne devais d'aucune manière tenter de la voir. Je craignais le caquetage des petites villes d'Italie, ou ceux qui sortent uu peu du vulgaire sont particulière ment observés par tous les oisifs et les médisants. Je passai donc à Pise ce long hiver, saus autre consolation que celles des lettres de mon amie, qui étaient très -fréquentes ; je perdais , à mon ordinaire, mon temps avec mes chevaux, et je ne faisais pas même usage du petit nombre de livres fidèles compagnons de tous mes voyages. Pressé par l'ennui, aux heures où je ne pouvais ni monter à cheval ni faire le cocher, je tâchais de lire de temps en temps quelque chose, surtout le matin, daus mon lit, en m'éveillant. Dansées demi-lectures, j'avais parcouru les Lettres de Pline le Jeune , et elles m'avaient beaucoup plu , autant par l'élégance du style que par la connaissance qu'elles donnent des mœurs romaines. Je trouvais aussi quel'auteur y développait une âme pure ot le caractère le plus beau et le plus 2:17

VIE d'alfikhi.

aimable. Cette lecture achevée, je commençai à lire le Panégyrique de Trajan, ouvrage que je ne connaissais que de réputation. Après en avoir lu quelques pages, ne retrouvant pas l'auteur des lettres, et moins encore le prétendu ami de Tacite, j'éprouvai un mouvement d'indignation. Je jetai sur-le-champ mon livre ; je me mis sur mon séant ; je pris la plume avec colère, et m'écriai à haute voix : « Mon cher Pline, si tu étais ■ véritablement l'ami, le rival et l'admirateur de Tacite, voici «> comme tu aurais dû parler à Trajan. » Et sans attendre ni réfléchir, j'écrivis de verve, comme un fou, tout ce qui venait au bout de ma plume; et je me trouvai avoir rempli quatre grandes pages de ma très-line écriture. Enfin, las et revenu de mon ivresse, quant à l'effusion de la quantité de mots que j'avais jetés sur le papier, je quittai la plume, et de toute la journée je n'y pensai plus. Le lendemain matin, je repris mon Pline, ou, pour mieux dire, ce Pline qui était si déchu à mes yeux depuis le jour précédent. Je voulus continuer de lire son Panégyrique : je n'en parcourus que quelques pages, avec les plus grands efforts; mais il me fut impossible de poursuivre. Je voulus relire alors ce morceau de panégyrique que j'avais écrit dans le délire : il me plut, il m'enflamma bien plus que la première fois , et d'une plaisanterie je lis ou je crus faire une chose très-sérieuse. Je distribuai mon sujet le mieux que je pus ; et sans perdre baleine , j'écrivais tous les matins , autant que le permettait ma vue, qui s'obscurcit après une couple d'heures d'un travail d'enthousiasme. J'y pensais pendant le reste de la journée, comme il m'arrive toujours, quand je ne sais quel pouvoir inconnu me donne cette fièvre d'enfanteinent et de composition. Je le trouvai achevé à la cinquième matinée, du 13 au 17 mars; et avec très-peu de changements, que la lime y porta, je l'imprimai.

Ce travail m'avait agité l'esprit et avait presque suspendu mes cruelles douleurs. Je me convainquis alors, par expérience, que, pour pouvoir supporter les peines dont mon âme

VIB1L1TÉ.

était oppressée, et en attendre le terme sans succomber, il me fallait faire des efforts et contraindre mon esprit à un travail quelconque. Maïs comme mon esprit , plus libre et plus indépendant que moi, ne veut jamais obéir, au point que, si avant de prendre ses ordres j'avais voulu faire un panégyrique do Trajan, il n'aurait pas réuni deux idées; pourle tromper en même temps que tromper ma douleur, je trouvai le moyen de me faire violence par quelque ouvrage de patience. Je repris le Saltuste, que j'avais traduit, dix ans auparavant, pour m'exercer ; je le fis recopier avec le texte latin en regard, et je me mis sérieusement à le corriger dans l'espoir d'en faire quelque chose. Mon âme, cependant, qui n'était pas susceptible d'une application continuelle et tranquille, ne put même poursuivre un travail aussi pacifique , et il avança peu. Je m'aperçus, au contraire, que dans le délire et l'effervescence d'un cœur préoccupé et malade, il est peut-être plutôt possible de concevoir et d'inventer un ouvrage court et plein de feu que de limer froidement ce qu'on a déjà fait. Quand on corrige, on pense aisément à autre chose. L'invention est une fièvre, et pendant son accès, on ne sent qu'elle. Je quittai en conséquence Salluste, que je remis à des temps plus heureux, et je continuai l'ouvrage Au Prince et des Ijetlrex, dont j'avais fait le plan, quelques années auparavant, à Florence. J'en écrivis tout le premier livre, et deux ou trois chapitres du se* rond.

Page 1