CHAPITRE QUINZIÈME
Deuxième voyage en Alsace, où je me lite. Le* deux Beutus et I'Arel. Travail repris avec cliateor.
Mon amie était repartie de Bologne et avait pris, dans le mois d'avril, la route de Paris. Elle ne pouvait choisir un lieu plus convenable , pour s'y fixer, que la France , où elle avait des parents, des connaissances et des intérêts. Elle resta à Paris jusqu'à la fin d'août, et elle retourna en Alsace, dans la même maison de campagne où nous nous étions réunis l'année d'auparavant. Quanta moi, au commencemcntde septembre, je pris, avec le plaisir et l'empressement le plus vif, le chemin des Alpes tyroliennes. Mon ami que j'avais perdu à Sienne, mon amie qui abandonnait l'Italie, me déterminèrent à en sortir aussi. Quoique je ne voulusse pas, et qu'il ne fût point convenable alors de m'établir à demeure avec elle, je cherchais, cependant, à en être le moins éloigné que je pouvais, et surtout à n'avoir pas les Alpes entre nous. Je fis donc mettre en mouvement toute ma cavalerie, qui arriva, sans accident, un mois après moi en Alsace, où je réunis tout ce que je possédais, excepté mes livres, dont j'avais laissé à Rome la plus grande partie. Le bonheur qui fut le résultat de cette réunion ne dura que deux mois. Mon amie fut obligée d'aller passer l'hiver à Paris. J.e l'accompagnai jusqu'à Strasbourg, où je fus forcé de m'en séparer pou r la troisième fois. Elle continua sa route, et je m'en retournai à la maison de campagne. Quoique je fusse affligé, mon affliction, cependant, n'était pas celle que j'avais éprouvée dansdcs occasions semblables : j'étais plus près d'elle; je pouvais aller la voir sans obstacle et saus crainte de lui faire tort. J'avais enfin la certitude qu'elle viendrait me rejoindre
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l'été. Toutes ces espérances me mirent du baume dans le sang, et m'éclaircîrent tellement l'esprit, que je m'abandonnai de nouveau aux Muses. M'étant remisa faire des vers, je ne quittai plus mon petit poème que je ne l'eusse fini. Je dictai, je recorrigeai, je rassemblai les trois autres chants, que, comme je l'ai déjà dit, j'avais écrits en dix ans, et qui conservent quelque chose de décousu, défaut qui se trouve rarement parmi ceux dont mes productions fourmillent. J'avais à peine fini ce poëme que dans le nombre des lettres fréquentes et toujours désirées que mou amie m'écrivit, j'en reçus une où comme par nasard elle me disait avoir assisté à une représentation du Jlrutus de Voltaire, qui lui avait fait le plus grand plaisir. .Te l'avais vu jouer presque dix ans auparavant, et je ne m'en souvenais plus. Je me sentis subitement saisi par le plus vif mouvement de dépit et d'émulation , et je me dis en moimême : « Des Brutus! des Brutus d'un Voltaire! j'en ferai
■ des Brutus : et je les ferai tous les deux ! et le temps prou-
■ vera, si un tel sujet ne convient pas mieux à moi qu'à un n Français, né plébéien, et qui pendant soixante et dix ans
signa : Voltaire, gentilhomme ordinaire du roi. ■ Je ne dis pas autre chose ; et dans la réponse que je fis à mon amie, je ne lui en marquai pas un mot : mais à l'instant je conçus les deux Brutus, tels que je les ai exécutés après. De cette manière, je rompis la résolution que j'avais prise de ne plus faire de tragédie; et de douze elles sont arrivées à dix-neuf. Sur ce dernier Brutus je renouvelai à Apollon les serments les plus solennels que j'aie jamais faits: et certainement je ne romprai jamais ceux-là; j'en ai pour garants les années qui s'amoncèlent sur tna tête, et tant de choses dans un outre genre qui me restent à exécuter, si cependant j'ai la force et les moyens de les faire.
Je passai cinq ou six mois à la campagne, dans une effervescence de tête continuelle. A peine j'étais levé, que je commençais à écrire cinq ou six longues pages à mon amie; en-
, VIE d'alpieui.
suite je me mettais à mon travail, qui se prolongeait jusqu'à deux ou trois heures après midi. Enfin, je montais à cheval ou en calèche, et je me promenais pendant deux heures. Comme je ne faisais que penser continuellement, soit à un vers, soit , à un personnage, soit à autre chose pareille, je ne tirais aucun profit dn ces promenades; et au lieu de me distraire ou de me reposer l'esprit, elles me fatiguaient davantage. Cette manière de vivre me donna une forte attaque de goutte, qui, pour la première fois, me cloua dans mon lit, où je restai immobile et souffrant pendant plus de quinze jours. C'est ainsi que je mis une désagréable interruption à des travaux que j'avais entrepris avec tant de feu. Je vivais trop solitaire «trop occupé; et je n'aurais pu résister à ce train de vie sans mes chevaux, qui me forçaient à prendre l'air et à faire de l'exercice. Mais les distractions qu'ils me donnaient n'auraient pu me faire soutenir longtemps la perpétuelle tension des fibres de mon cerveau; et si la goutte, plus sage que moi, ne fût pas venue me donner du répit, j'aurais fini par devenir fou, ou par succomber faute de forces physiques , étant réduit à ne prendre que très-peu de nourriture et à dormir bien moins encore.