CHAPITRE SEIZIÈME
Voyage a Paris. Je prends avec Didot des arrangements pour l'impression de mes dix-neuf tragédies , et je retourne en Alsace. Je tombe dangereusement malade a la campagne, oiï l'ami Caluso était venu passer l'été avec nous.
Après un séjour, non interrompu, de quatorze mois en Alsace, je partis avec mon amie pour Paris. Ce pays, qui m'a toujours été désagréable , autant par lui-même que par mon caractère, devint alors un paradis pour moi : je l'habitais avec elle!... Incertain cependant si j'y resterais longtemps , j'avais laissé mes chers chevaux en Alsace, et je n'avais apporté avec moi que quelques livres et mes écrits. D'abord , le bruit et la mauvaise odeur de ce chaos , après une si longue demeure à la campagne, m'attristèrent. L'éloigncment où j'étais de la maison de mou amie , quoique convenu entre nous , et mille autres choses qui , dans cette Bahylone , me déplaisaient infiniment, me l'auraient fait quitter à l'instant , si j'avais vécu pour moi et par moi. Mais depuis longtemps il n'en était plus ainsi, et je tâchai de me plier tristement à la nécessité ; je tâchai aussi de tirer de ma position quelque avantage , et de la faire servir, s'il était possible, à m'apprendre quelque chose. Cependant , pour l'art des vers , il n'y a à Paris aucun homme de lettres qui connaisse à fond notre langue. Ainsi , pour cet objet , il n'y avait rien à faire. Quant à ce qui a rapport à l'art dramatique eu général , dans lequel les Français s'arrogent exclusivement le premier rang , comme les principes que leurs auteurs tragiques ont pratiqués n'ont pas été les miens, j'aurais eu besoin de trop de flegme pour m'entendre dicter magistralement des arrêts continuels , qui sont justes en grande
244 TIB d'âLFIEHI.
partie , mais qui oe sont jamais exécutés par ceux qui les donnent. Cependant , comme ma méthode était de ne jamais contredire , de ne jamais disputer, d'écouter beaucoup , et tout le monde , sans cependant croire presque jamais à personne , j'apprenais de ces parleurs l'art sublime de me taire.
Comme la totalité de mes tragédies me paraissait , à cette époque , mûre pour une impression générale , je me proposai de tirer au moins cet avantage de mon séjour à Paris, et d'en faire une édition belle, soignée et exacte , sans épargner ni frais , ni fatigues. Je m'arrangeai avec Didot l'aîné, homme très-instruit et passionné pour son art ; très-soigneux et connaissant assez la langue italienne. Je commençai à faire imprimer, dans le mois de mai 17S7, mon premier volume de tragédies : ce fut plutôt pour nous engager mutuellement , puisque j'étais décidé à partir dans le mois de juin pour l'Alsace, où je devais rester jusqu'à l'hiver, et qu'en conséquence l'impression ne pourrait pas se poursuivre, quoiqu'on prit les mesures pour me faire passer, toutes les semaines, les épreuves à corriger que je renvoyais à Paris. Ainsi, je me liai moi-même d'une double manière, pour retourner l'hiver dans ce pays, qui m'inspirait toujours la plus grande répugnance. Je voulus , pour cela que l'amour et la gloire m'y forçassent. Je laissai à Didot le manuscrit des discours préliminaires, et celui des trois premières tragédies, que je croyais stupidement alors réduites, limées et corrigées, autant qu'elles pouvaient l'être ; mais quand on commença l'impression, je m'aperçus combien je m'étais trompé.
L'amour de la tranquillité , l'aménité de ma maison de campagne , la société de mon amie , avec qui j'habitais ; mes livres , mes chevaux bien-aimés; tous ces objets étaient des stimulants bien forts pour me faire retourner en Alsace avec délices. A tout cela se joignit encore une autre raison qui doublait mon plaisir : l'ami Caluso m'avait fait espérer qu'il viendrait passer l'été avec nous. C'est le meilleur des hommes
YI11LITÉ. 2«
que j'aie connus, et le seul ami qui me restât depuis la mort de Gori. Quelques semaines après notre arrivée en Alsace , mon amie et moi nous partîmes exprès pour aller à la rencontre de l'ami jusqu'à Genève; de là nous retournâmes aveu lui. par la Suisse, à notre campagne près de Calmar, où je me trouvai avoir réuni tout ce que j'avais de plus cher au monde. Le premier discours que mon ami me tint roula , à ma grande surprise , sur des affaires domestiques. Il avait reçu de mon excellente mère une commission assez étrange , à cause de mon âge , de mes occupations et de ma façon de penser; c'était une proposition de mariage. Il me la fit en riant et je la refusai de même. Nous arrangeâmes une réponse à ma tendre mère, afin de nous excuser tous les deux.
Une fois que l'affaire du mariage fut ainsi terminée , nous épanchâmes , mon ami et moi , mutuellement nos cœurs , en parlant de ce que nous aimions le plus : les lettres. J'avais véritablement un besoin de causer sur mou art ; de parler italien et de choses italiennes :.privatious que j'éprouvais cruellement depuis deux ans , à mon grand détriment , surtout pour l'art des vers. Il est sûr que si les derniers hommes qui ont joui d'une si grande renommée en France ; si foliaire et Rousseau avaient dû errer pendant une longue partie de leur vie dans différents pays où leur laugue eût été ignorée , et où ils n'eussent trouvé personne avec qui la parler, ils n 'aurai en t certainement pas eu l'impertubabilité et. la constance obstinée d'écrire pour le simple amour de l'art , ou pour leur propre satisfaction, comme je faisais et comme j'ai continué de faire , forcé par la circonstance de vivre et de converser avec des barbares. ÏÏous pouvons , nous autres Maliens , appliquer sans crainte cette dénomination , pour tout ce qui a rapport à la littérature italienne, à toute l'Europe , et même à une grande partie de notre Italie : Suî tiescia. Quand il s'agit d'écrire par- 1 faitement en italien , et de tenter des vers dans lesquels ou. teouve l'art de Pétrarque et du Dante , peut-on demander
' 2i(i VIE D'ALFlERt.
combien il y a d'hommes, dans notre pays , qui sach'eut lire, goûter et sentir vivement ces divins auteurs ? Un sur mille , et même c'est beaucoup dire. Malgré cela, toujours ferme dans la conviction de ce qui est vrai et beau , je préfère ( et je profite de toutes les occasions qui se présentent pour le répéter) composer dans une langue presque morte et pour des peuples morts; j'aime mieux, dis-je, me voir enseveli, même avant de mourir, que d'écrire dans ces langues sourdes et muettes , en français et en anglais , quoique leurs canons et leurs armées les mettent à la mode. J'aime mieux dix vers italiens , pourvu qu'ils soient bien faits, même dans la certitude de les voir ignorés , non compris et méprisés pour le moment, que des vers français, anglais, ou dans tout autre jargon pareil, dont le mérite n'est que dans la puissance de ceux qui le parlent , dussent-ils me faire lire, applaudir et admirer partout. Il y a une bien grande différence entre faire résonner à ses propres oreilles une lyre noble et suave, même lorsque personne ne vous écoute , et souffler dans une vile cornemuse quand une tourbe entière d'auditeurs à grandes oreilles devrait vous donner les applaudissements les plus solennels.
Je reviens à mon ami , avec qui il (n'arrivait d'exhaler souvent ma bile par des discours pareils ; ce qui me faisait beaucoup de bien. Cependant, un bonheur aussi parfait et aussi nouveau pour moi, celui de couler mes jours entre deux êtres si chéris, et qui méritaient autant de l'Être, ne dura pas longtemps. Un accident, arrivé à mou ami, troubla notre, tranquillité. Un jour, que nous nous promenions ensemble à ' cheval, il tomba , et se démit le poignet. D'abord , je crus qu'il avait le bras cassé , et même quelque chose de pis : j'en fus extrêmement agite ; mais bientôt après je ne craignis plus pour lui seul. Le surlendemain, je fus attaqué par une dyssenterie violente, dont les progrès furent si rapides et si obstinés, qu'au quinzième jour je me trouvai à toute extrémité.
VIRILITÉ
Je n'avais cependant point de fièvre; mais j'émis si épuisé, je manquais tellement de chaleur naturelle, que les fomentations de vin aromatisé, qu'on me mettait sur l'estomac, pour rendre quelque activité à ers organes si affaiblis, quoique brûlantes au point que les domestiques en avaient les mains et moi la peau pelées, ne me paraissaient pas chaudes, et je me plaignais de leur extrême froideur. Il n'y avait plus de vie en moi, excepté dans ma tête, qui était affaiblie, mais très-nette. Mou mal se ralentit au bout de quinze jours, et diminua peu à peu, jusqu'au trentième. Dans six semaines j'en Fus quitte; mais j'étais devenu semblable à un squelette, et anéanti de manière que, pendant quatorze semaines, toutes les fois qu'on devait faire mon lit, on me prenait à quatre, pour me transporter dans un autre lit, jusqu'à ce que le premier fût prêt. Je crus véritablement que je n'en réchapperais pas. Je gémissais de mourir ; je ne pouvais quitter mon amie, mon ami, et cette gloire après laquelle je délirais depuis près de dix ans, et que je laissais naissante !
Il plut à la destinée de me sauver; et mes tragédies reçurent le fini que je pouvais leur donner. Je serais bien payé de tous mes soins si elles ne laissaient pas périr entièrement mon