CHAPITRE VINGTIÈME
Fuite de Paris. Nous traversons U Flandre et l'Allemagne, et nous nous fiions k Florence.
Après avoir employé presque deux mois à chercher et à meubler une nouvelle maison, nous y entrâmes. Elle était trèsbelle et très-commode. On espérait tous les jours voir arriver un ordre de choses supportable ; mais plus souvent on en désespérait. Dans cet état de fluctuation continuelle , mon amie et moi, comme tous ceux qui étaient alors à Paris, nous traînions tristement notre vie. J'avais fait venir de Rome, presque deux ans auparavant, tous les livres que j'y avais laissés en 1783, et qui, réunis à ceux achetés à Paris et dans mon Voyage d'Angleterre et de Hollande , me formèrent une collection assez considérable. Je possédais abondamment, sous ce rapport, tout ce qui était nécessaire à mon étroite sphère littéraire. Entre mes livres et ma compagno chérie , je trouvais toutes les consolations domestiques. Il ne me manquait que l'espérance de voir durer un état si heureux.
Pendant ce dernier séjour à Paris, et dans- celui que j'y avais fait précédemment, je ne voulus jamais ni fréquenter ni connaître seulement de vue aucun de ces innombrables faiseurs de fausse liberté ; j'éprouvais pour eux la plus invincible répugnance et le plus profond mépris. Au moment où j'écris, depuis quatorze ans que celte farce tragique dure, je peux me vanter d'Être pur de langue, d'oreille et même d'yeux , n'ayant jamais ni vu , ni entendu, ni entretenu aucun de ces Français esclaves qui régnent, ni aucun de ces esclaves
Du I l .'-J L'y
VIMLITÉ.
qui servent, Au mois de mars de cette année, je reçus des lettres de ma mère, qui furent les derisières. Elle y exprimait, avec la tendresse la plus vive et la plus chrétienne, son inquiétude de me voir, à ce qu'elle disait, « dans un pays où il y a tant de troubles, où l'exercice de la religion catholique n'est plus libre, et où l'on s'attend à de nouveaux désordres et à de nouveaux malheurs. ■> Elle n'avait quetrop raison, etsa prophétie s'accomplit bientôt; mais quand je pris le chemin de l'Italie, cette digne et respectable femme n'existait plus. Elle quitta ce monde le 23 avril 1732, âgée de soixante et dix ans accomplis.
On avait déclaré la guerre à l'empereur , guerre qui devint si funeste. Dans le mois de juin , on tenta de détruire ce qui seul restait de la royauté, c'est-à-dire le nom. La conjuration ayant échoué le 20 juin , les choses traînèrent jusqu'au fameux dix août , ou elle éclata de nouveau. Il ne sera pas hors de propos de transcrire ici les détails que j'en donnai à l'abbé de Caluso , dans une lettre que je lui écrivis le 14 du même mois :
Lettre de l'Auteur à Vabbé de Caluso.
h Paris, le 14 août 17»ï.
« Mon cher ami,
■ La conjuration qu'on ourdissait depuis si longtemps vient enfin d'éclater. Dans la nuit de jeudi dernier, du 9 au 10 courant, le faubourg Saint-Antoine et le faubourg Saint- Marceau commencèrent à se réunir et à prendre les armes; toute la ville et les gardes nationales même les imitèrent, et parurent en ordre de bataillo avec drapeaux et canons. Celte multitude arriva, entre quatre et cinq heures du matin, au château des Tuileries, qui n'était défendu que par six à sept cents Suisses et autant de gardes nationales , dont la plus grande partie n'é-
2IÏ2 VIE D'ALFIEBl.
tait pas sûre. Dans l'intérieur du château, il n'y avait qu'environ trois cents gentilshommes dévoués au roi. Il aurait été très-facile de se défendre, si on eût fait de véritables dispositions, et si, au lieu d'attendre le peuple, on fût allé à sa rencontre. Il faut ajouter que ces mêmes canonnière qui étaient de garde au cliflteau, et qui se trouvaient mêlés avec les Suisses et les gardes nationales, étaient des traîtres; ce que l'on savait déjà, et ce que les événements ont confirmé. Avec un autre roi, on aurait pu mourir généreuse m cul, et donner mi exemple mémorable. Mois avec un autre roi les choses ne seraient point arrivée? ;iu point mi elles ciaient. Ce urinée, ne manqua pas d'un certain calme de résignation, qu'on pourrait appeler courage dans un martyr, mais non dans un roi qui doit mourir plutôt que de se laisser avilir. Au moment où il s'attendait d'être attaqué, il lui arriva un message de la perfide Assemblée, et un autre delà Municipalité, plus perlide encore. Ils portaient qu'il était impossible dans ce tumulte de garantir la personne royale, et ou l'invitait, lut et toute sa famille, à se jeter (Ions les bras de l'Assemblée, puisque la communication du château au Manège était encore libre par le jardin des Tuileries. Le roi, qui, au commencement, avait paru vouloir se laisser défendra par ses gentilshommes, changea tout à coup, accepta l'invitation, et passa avec sa famille et quelques personnes de sa cour dans le sein de l'Assemblée. Je le laisse là , où je le retrouverai sous peu, et je retourne au cbiteau. Les Suisses, vraiment fidèles ; les gardes nationales, en partie douteuses, en partie traîtres et toutes lâches ; les braves gentilshommes, prêts à mourir aux pieds du roi dans l'intérieur, tous étaient restés enfermés comme dans une cage. Aussitôt que le roi fut sorti avec une forte escorte de gardes nationales, on ferma toutes les grilles qui du palais mènent au jardin. Ici il est difficile de savoir lesquels ont fait feu les premiers, ou de la multitude assaillante, ou des Suisses. Il est probable que ceuK-ci, qui étaient en bien plus petit nombre, ou dans une très -mauvaise
VIRILITÉ
position, n'ont pas été les premiers. Quoi qu'il en soit, le feu commença, et les Suisses, ayant pointé !e canon contre laporte investie, et presque forcée, firent des salves si meurtrières , que tous ces lâches s'enfuirent. Il paraît (juc si les Suisses et les trois cents gentilshommes lussent sortis pour les poursuivre ils auraient vaincu, ou péri d'une manière qui les aurait couverts de gloire. Le manque de chef et d'ordre ruina tout. Les fugitifs, épouvantés et eu désordre rencontrèrent le corps de cavalerie qu'on appelle ici Gendarmerie nationale, et qui n'est qu'un ramas d'anciens gardes-françaises, de domestiques et cochers sans condition, et d'autre canaille semblable. Ceux-ci, au lieu d'être pour le roi, furent contre. Ils encouragèrent le peuple , et le ramenèrent à l'attaque- Sur ces entrefaites , les gardes nationales , qui étaient restées avec ces Suisses voyant revenir le peuple en force, se tournèrent contre eux , ces malheureux, pris entre deux feux, furent mis en déroute, et s'enfuyant de tous côtés sans ordre , périrent presque tous. Le carnage qu'on en fit dura tout ce jour et le suivant. On les cherchait partout, on les immolait partout; dans les rues, dans les maisons, et jusque dans les endroits les plus cachés, toujours trente contre un, suivant la louable coutume de cette canaille. Une partie dos gentilshommes, restés dans l'intérieur, descendit dans les cours , combattit et mourut avec les Suisses. Une autre partie parvint il briser les grilles qui donnent dans le jardin ; et fuyant de toutes parts, mêlée avec ces braves étrangers, se sauva, ou trouva la mort, comme il arrive toujours dans de semblables événements. Le château envahi ne fut pourtant pas pillé; mais tout ce qui s'y trouva fut gâté et dispersé. Le peuple tua beaucoup de voleurs, et il crut par là légitimer sou agression. En tout, le vol est le seul des sept péchés capitaux qui ne soit pas porté en triomphe ici ; les autres n'ont fait que changer de nom, et servent de base au système actuel. Je vais vous dire en deux mots la raison de ce tumulte. Les séditieux, voyant qu'ils n'avaient pas la majorité pour vo-
2B4 VIE DALFIEBI.
ter la déchéance du roi, qu'ils désiraient, ont Tait ameuter ce peuple-machine, pour achever sa ruine et celle des autres. Le roi est resté pendant tout le jour à l'Assemblée ; lui et sa famille n'ont eu pour se reposer, pendant la nuit, que trois cellules dans le couvent des Feuillants, qui est à côté du Manège. Ils y sont encore, et manquent de chemises, de bas et de tout. Ils sont nourris par le restaurateur, et n'ont qu'un domestique pour deux. Le peu de gentilshommes qui les avaient accompagnés, et qui les ont servis pendant le premier et le second jour, ont été chassés hier. Enfin, les traitements qu'ils éprouvent sont tels, que la mort serait un bienfait pour eux. La constitution, née pourrie, est morte et ensevelie. L'Assemblée a cumulé tous les pouvoirs, à ce qu'elle dit, provisoirement, et je le crois; mais elle les perdra d'une manière Lien différente qu'elle ne le pense. On a convoqué une Convention pour le 20 septembre ; etc. »
Après cet événement je n'eus d'autre pensée que de sauver mon amie des dangers qui nous menaçaient. Je ne différai pas d'un jour, et le L2 tous nos préparatifs étaient déjà faits. I] nous restait cependant mie grande difficulté à vaincre : celle d'obtenir des passeports, pour sortir de Paris et du royaume. Je remuai ciel et terre pendant deux ou trois jours , et enfin, le 15, nous les obtînmes comme étrangers, moi de l'envoyé de Venise, et mon amie de celui de Danemark, seuls ministres restés auprès de Louis XVI, qui depuis longtemps n'était plus qu'un fantôme de roi. Nous eûmes bien plus de peine à obtenir de notre section du Mont-Blanc d'autres passe-ports. 11 en fallait un pour chaque individu, maîtres , valets , femmes de chambre, où l'on trouvait détaillé le signalement de chacun : taille, cheveux, âge, sexe, et que sais-je? Munis de toutes ces patentes d'esclaves , nous fixâmes notre départ pour le lundi 20 août; mais comme tout était prêt, un juste pressentiment nous le fît avancer de deux jours , et nous partîmes le samedi 1S, dans l'après-dlnée.
VIRILITÉ. 20
Nous étions à peine arrivés à la barrière Blanche, l'issue la plus voisine pour prendre la route do Saint-Denis à Calais , où nous allions, afin de sortir le plus tùt possible do ce malheureux pays, que nous trouvâmes trois ou quatre gardes nationales avec un officier. Après avoir vu nos passe-ports, ils se disposaient à ouvrir les barreaux de cette immense prison, quand nous vîmes déboucher d'un mauvais cabaret qui était à côté de la barrière une trentaine de bourreaux et de canailles. Ils étaient tous ivres, furieux et décolletés. Quand ils virent nos deux voitures chargées de malles , do vaches, et une suite de deux femmes de service et trois domestiques, ils commencèrent à crier que tous les riches voulaient quitter Paris, emporter leurs trésors,' et les laisser dans la misère et dans le malheur. Il s'engagea une altercation entre le petit nombre des gardes et lo grand nombre de ces coquins ; ceux-là pour nous Taire sortir, ceux-ci pour nous retenir. Je sautai hors de la voiture , au milieu de cette tourbe, et muni de mes sept passe-ports , je commençai à me débattre, à crier, à faire plus de tapage qu'eux-mêmes ; seul moyen avec lequel on vient toujours à bout des Français. Ils lisaient les uns après les autres, ou faisaient lire par ceux qui savaient lire, les descriptions des ligures. Furieux, écumant de rage, je ne connus point ou je méprisai le danger qui nous menaçait dans cet instant. Je leur ôtai des mains trois fois mon passe-port , et je criai bien haut : « Voyez, écoutez ; mon nom est Allîeri ; je suis « Italien et non Français : grand, maigre, pale, cheveux roux; « regardez-moi, voyez bien si c'est moi. J'ai un passe-port, il « est en règle ; je le tiens de ceux qui peuvent le donner; je « veux passer, et, pardieu ! je passerai. » Tout ce vacarme dura une demi-heure. Je montrai bonne contenance, et c'est ce qui nous sauva. Pendant ce temps il s'était attroupé beaucoup de monde autour de nos deux carrosses. II y en avait qui criaient : Il faut mettre le feu aux voitures; d'autres : Il faut les lapider; la plus grande parue : Ce sont des nobles et des ri-
2C6 VIB D'ALFIEBI.
clies ; ils fuient , il faut les mener à l'Hôtel de ville pour en faire justice. Enfin, le faible secours de ces quatre gardes nationales, qui de temps en temps disaient quelques mots en noire faveur ; le tapage que je faisais avec ma voix de Stentor, mon passe-port à la main; et surtout la demi-heure pendant laquelle on fut obligé de se débattre, tout cela lassa messinges-Zigres, et leur résistanee se ralentit. Les gardes nie tirent signe de remonter dans !a voiture, où j'avais laissé mon amie, on peut imaginer en quel état ! Je remontai ; les postillons se jetèrent sur leurs chevaux ; on ouvrit la barrière, et nous sortîmes au grand galop, accompagnés par les sifflets, les insultes et les malédictions de celte canaille. Ce fut un bonheur pour nous que l'avis de ceux qui voulaient nous ramener à l'Hôtel de ville ne prévalût pas. Arrivant dans ce grand appareil de deux voitures très- chargées, au milieu de cette populace, avec la marque de fugitifs, nous courions les plus grands risques. Une fois amenés devant ces scélérats de [a municipalité, nous étions sûrs de ne plus partir : on nous envoyait dans les prisons, et le 2 septembre, c'est-à-dire, quinze jours après, e'en était fait de nous, comme de tant d'autres honnêtes gens qui furent massacrés. Échappés à un enfer pareil, nous arrivâmes en deux jours et demi à Calais, en montrant plus de quarante fois nos passe-ports. J'ai su, par la suite, que uous étions les premiers étrangers sortis de Paris et du royaume , après la catastrophe du 10 août. A toutes les municipalités où il fallait présenter nos passe-ports , tous ceux qui les lisaient restaient pétrifiés au premier coup d'œil qu'ils y jetaient. Tous étaient imprimés au nom du roi, qu'on avait effacé ensuite. On était mal ou peu informé de ce qui était arrivé ; et l'on tremblait.
Voilà sous quels auspices je suis enfin sorti de France, avec l'espoir et la ferme résolution de n'y plus remettre les pieds. Arrivés à Calais, nous n'éprouvâmes aucune difficulté pour continuer notre voyage par Gravdines, jusqu'aux frontières
V1R1LITK. 2(17
do Flandre. Sous préférâmes ne pas nous embarquer, et nons rendre, sans perdre de temps, à Florence. Nous avions pris ia direction de Calais, parce que, la paix continuant avec l'Angleterre, il était plus facile d'y passer qu'en Flandre, où l'on faisait vivement la guerre, Arrivés à Bruxelles, mon amie voulut se remettre uu peu de la peur qu'elle avait éprouvée, et resta un mois àla campagne, aveesa sœur et sou respectable beau-rrère. Là nous reçûmes des lettres des domestiques que nous avions laissés à Paris. Ils nous mandaient qne ce même lundi 20 août, fixé pour noire départ, qu'heureusement j'avais avancé, notre section, qui nous avait donné des passe-ports, était venue (il est impossible d'imaginer une stupidité et une folie pareilles) pour arrêter mon amie et la conduire en prison. Ses crimes, nu les sait ; elle était noble, riche et irréprochable. Potir moi, qui ai toujours valu moins qu'elle, je n'étais pas encore digne d'un tel honneur. Comme ils ne nous avaient pas trouvés, ils avaient confisqué nos chevaux, nos meubles, nos livres, tout ce que nous possédions, et séquestré nos revenus, en nous déclarant émigrés. Nous sûmes par la suite la catastrophe et les horreurs du 2 septembre, et nous rendîmes grâces â Dieu de nous avoir sauvés.
Quand nous apprîmes que le ciel s'obscurcissait tous les jours davantage, en France; quand nous sûmes que la soi-disant république était établie par la terreur et dans le sang, nous regardâmes comme gagné le peu que nous avions sauvé et que nous possédions partout ailleurs. Nous primes le chemin de l'Italie le premier octobre. Nous passâmes par Aix-la- Chapelle, Francfort, Augsbourg et Inspruek; nous arrivâmes aux Alpes, que nous traversâmes gaiement; et nous crûmes renaître en nous retrouvant dans notre beau pays. Le plaisir d'être sorti d'une prison, de fouler avec mon amie le même chemin que j'avais fait tant de fois pour aller la voir; la satisfaction de pouvoir librement être avec elle, et de reprendre, sous ses auspices, mes chères études, me rendirent la tran-
VIE d'ALFIEBI.
quillité, et me calmèrent l'âme au point que, ma verve poétique se ranimant, je fis une grande quantité de vers. Nous arrivâmes eoQn, le 3 novembre, à Florence, que nous n'avons plus quittée. Là , le pays et le trésor de la langue me dédommagèrent de tant de pertes que je venais de faire en France.