CHAPITRE VINGT ET UNIEME
Arrivés à Florence, nous filmes presque une année sans trouver uoe maison qui nous convint Cependant le plaisir d'entendre parler une langue si belle et si précieuse pour moi ; celui de rencontrer des gens qui m'entretenaient quelquefois do mes tragédies ; la satisfaction de les voir jouer fréquemment, quoique mal, réveillèrent en moi l'esprit littéraire, qui s'était presque éteint. J'écrivis un petit abrégé historique et satirique des affaires de France; et comme je me trouvai avoir fait un déluge de poésies, sonnets et épigrammes, sur ces événements jiouloureux autant que ridicules, je voulus donner un corps à tous ces morceaux éparpillés, et je destinai mon abrégé à servir de préface à un ouvrage qui devait porter le titre de Misogallo.
Quoique nous eussions perdu, mon amie et mot, une grande partie de nos biens, il nous en restait encore assez pour vivre décemment. Mon amour pour elle augmentait avec nos malheurs; et plus elle était poursuivie par le sort, plus elle me dé-
mon âme nouveau à je n'avais ]
à Caris, .le lui envoyai une. épigramme, par laquelle je les lui demandais. On trouve l'épigramme et la réponse dans une
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longue noie que j'ai placée à la lin du second morceau de prose du Misogallo. Quant à mes compositions, quoique après VstOel j'eusse conçu le plan de cinq autres tramélogédies, je fus
imamat ion affaissée; les dernières années, si précieuses, delà jeunesse , émoussées par les malheurs et par les fatigues de cinq ans d'impressions accablantes, avaient éteint en moi cette effervescence, cette forée et cette énergie si nécessaires pour un genre si e\lraord inaire. Dès que je sentis que je devais abandonner une idée qui m'avait été si chère, je me tournai vers les satires, dont je n'avais fait que la première, qui sert de prologue aux autres. Je m'étais assez exercé dans ce genre par les différents morceaux du Misogallo, et j'espérais pouvoir y réussir. J'écrivis la seconde et une partie de la troisième. Cependant trop distrait , mal logé et sans livres, le courage m'abandonna bientôt.
Toutes ces choses réunies me jetèrent dans un nouveau genre de fainéantise, le goût de jouer la tragédie. J'avais trouve , à Florence, quelques jeunes gens et une dame qui avaient du penchant, et infime du talent pour cet art. On apprit le Saûl, et on le joua, dans le printemps de 1793, dans une maison particulière, sans théâtre, devant très-peu de monde, et avec beaucoup de succès. A la fin de cette année, nous trouvâmes, près, du pont di Santa-Trinita, tine maison charmante, quoique petite, placée sur le Lttng' Jrno, du côté du midi. Nous nous, y établîmes dans le mois de novembre; j'y suis toujours, et vraisemblablement j'y mourrai, si le sort me laisse encore tranquille. L'air, la vue, les commodités de cette maison, me rendirent une grande partie de mes facultés intellectuelles et inventives, excepté pour les tramélogédies, auxquelles il m'a été im~ possible de m'elever. M etnnl livré au plaisir déjouer la tragédie, j'y perdis, dans le printemps de 1794, trois autres mois. INous donnâmes chez moi, d'abord le Sa&l, ensuite Brut us I er , et dans ces deux pièces, je jouai les principaux rôles. On me disait
VIRILITÉ
etîlme le semblait aussi, que je faisais beaucoup de progrès dons cet art difficile. Si j'avais eu un peu plus de jeunesse et moins de soucis, je m'y serais adonné entièrement. Toutes les fois que je jouais, je sentais augmenter en moi la capacité et la hardiesse ; j'entendais mieux la scène, je devenais tous les jours plus fort dans la gradation des tons, dans l'importante variété des mouvements qui servent à colorer la parole, et à sculpter, pour ainsi dire, le personnage. La troupe, exercée par moi, à ma manière, devenait aussi tous les jours meilleure. Je vis alors que si j'avais eu de l'argent, du temps et de la santé, j'aurais pu, en trois ou quatre ans, former une compagnie d'acteurs tragiques, sinon excellente, au moins tout a fait différente de celles qui, en Italie, prenuent un nom pareil. Elle aurait été au moins dirigée sur le chemin du vrai et du beau.
Cet amusement me fit laisser bien en arrière les occupations de cette année, et presque toutes celles de la suivante (1795 ), dans laquelle je fis l'histrion pour la dernière fois, .le jouai successivement les rôles de don Carlos et de Philippe, dans les deux tragédies de ce nom, et uueautre fois le Saut, qui était mon personnage favori. Ce dernier fut aussi joué, à fixe, par une compagnie d'amateurs, qui m'invita pour la fête tlel' Illumination. J'eus la puérile vanité d'y aller : j'y jouai encore une fois, qui fut la dernière, mou rôle chéri de SaUl ; et je mourus ainsi au théâtre, en roi.
Dans l'espace de deux années que j'étais resté en Toscane, j'avais racheté des livres. Je me trouvai avoir acquis peu à peu les auteurs Italiens que j'avais eu déjà : j'y ajoutai les classiques latins, et j'y joignis tous les classiques grecs des excellentes éditions gréco-latines, autant pour les avoir que pour en connaître au moins les noms.