CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME
Je Unis le Misocallo, et Je prends congé îles muses par la Telectodia.
Les dangers dont la Toscane était menacée augmentaient tous les jours. Déjà, depuis le mois de novembre 1798, les Français avaient fait la conquête de Lucques, et de là ils menaçaient continuellement Florence; de sorte que, dans les premiers jours de 99, son occupation paraissait inévitable. Je voulus donc mettre mes affaires en ordre et me préparer à tous les accidents qui pouvaient arriver. Depuis l'année d'auparavant , j'avais quitté le travail de Misnijnlh. l'our sauver cet ouvrage, qui m'était cher et qui m'intéressait sous tant de rapports, j'en lis faire jusqu'à div copies , et , en les euvoyant dans différents endroits , je fis en sorte qu'elles ne pussent ni s'égarer, ni se perdre , jusqu'au moment où les circonstances leur permettraient de paraître. N'ayant jamais dissimulé ma Iiaïne contre les faiseurs do républiques, je m'attendais à toutes sortes de violences de leur part; et le seul moyen que je trouvai de me les rendre supportables, ce fut de m'y préparer. Non provoqué , je resterais dans le silence ; si on me recherchait , je me montrerais en homme libre. Je fis en conséquence toutes les dispositions pour vivre pur, libre el respecté, ou pour mourir vengé s'il le fallait. Un des mol ils qui m'avaient déterminé à écrire ma vie , avait été d'em- ' ]ièirlkT qui. 1 d'imttrs ne l'eci'iiissi'nt plus mal que moi, SOUS !o rapport des faits qu'ils auraient pu altérer ou dénaturer. La même raison me décida à faire mon épitapue et celle de mon amie (1). Tout ce que ces deux épitaphes disent sur nous n'est
(i) Voie la fin de ce volume.
VIRILITÉ
que la vérité pure , dégagée de toute amplification fastueuse.
Une fois que j'eus ainsi pourvu à ma renommée, et que je t'eus au moins mise à l'abri de l'infamie, je voulus aussi m'occuper de mes travaux littéraires. Je corrigeai, je copiai ; je séparai ce qui était fini de ce qui ne l'était pas , et j'abandonnai tout ce qui ne convenait plus ni à mon Sge , ni aux résolutions que j'avais prises. Enfin, en accomplissant mes cinquante ans , je voulus quitter les Muses. Je recueillis en un volume soixante-dix sonnets, un chapitre et trente-neuf épigrammes , qu'on pouvait joindre à la première partie déjà imprimée à Kehl. Je fis encore une ode à la manière de Plndare, et pour me donner l'air un peu grec , je l'intitulai : Teleutodia. Après cela , je suspendis ma lyre, et je finis ainsi. Si j'ai l'ait ensuite quelques sonnets et quelques épigrammes, je ne les ai pas écrits , ou si je les ai écrits je ne les ai pas gardés , et je ne les reconnais plus comme miens. Il fallait finir une fois, finir à temps et sans y être forcé. Mes dix lustres , la position où je me trouvais , m'en fournissaient l'occasion la plus juste et la plus opportune : je la saisis, et je n'y pensai plus.
Je ne gardai de mes livres que ce qui m'était nécessaire, et j'encaissai tous les autres. Je les envoyai à une maison de campagne, afin qu'il ne m'arrivât pas de les perdre une seconde fois, par l'invasion des Français à Florence, qui survint le 25 mars 1799. Ce même jour, avant que les Français entrassent, mon amie et moi, nous nous en allâmes à la campagne, hors la porte San-Callo , près Montughi. Avant de partir, nous avions fait enlever tout ce que nous possédions dans notre maison, pour la laisser à la disposition des logements militaires.