‹ Memoires de Victor Alfieri ecrits par luimemeChapitre 65 sur 131 · CHAPITRE VINGT-TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-TROISIÈME

Mes orcupallnns à la campagne. Les Fronçais quittent la Tusrane. Holre retour k Florence. J'éprouve une véritable ilouleur, en voyant Annoncer à l'aria la réimpression de tous mes ouvrages de Kehl, que Je n'avais Jamais publiés.

Je restai à la campagne avec mon amie et très-peu de domestiques ; et nous n'avions, elle et moi , d'autres occupations que les lettres. Elle sait assez Lien l'anglais et l'allemand ; elle possède parla item eut l'italieu et le français, et connaît à fond la littérature de ces nations. Elle n'ignore pas non plus tout ce qu'il y a d'essentiel dans la lit té rature ancienne, ayant lu les meilleures traductions qu'on trouve dans ces quatre langues, -le pouvais en conséquence parler de tant avec mon amie ; et content de cœur et d'esprit, je n'étais jamais pius heureux que quand nous vivions seuls, séparés du reste du monde. Kous vivions dans la solitude. Il n'y avait qu'un petit nombre de nos connaissances qui osât venir nous voir ; elles venaient rarement, pour ne pas donner des soupçons à ce mélange de tyrannie militaire et aroca&sière qui est de tous les monstres politiques le plus ridicule, le plus cruel et le plus insupportable. C'est un tigre guidé par un lapin.

J'étais si fortement occupé, quu j'avais j.resque oublié les dangers qui nous menaçaient. Ils n'étaient, pas petits; il était impossible de se les dissimuler, ou de se flatter d'y échapper : on les apercevait tous les jours davantage. Je craignais pour deux ; et malgré cette épine que j'avais au cœur, je remontais mon courage et je travaillais. On arrêtait continuellement, toujours arbitrairement, et la nuit. On avait pris, en qualité d'otages, des jeunes gens des premières familles de la ville; on

V MILITÉ.

les avait arrachés, au milieu du ta nuit, des bras de leurs femmes , expédiés à Litxmrne comme des esclaves , et embarqués pour les îles Sainte-Marguerite. Quoique étranger, j'avais à craindre un traitement pareil , et plus cruel encore. Comme chaque nuit pouvait être la dernière que j'avais à passer chez moi, j'avais pris tous mes arrangements pour ne pas me laisser surprendre, ni maltraiter. Déjà la mCrne liberté qui existait en France était proclamée à Florence, et tout ce qu'il y avait de plus lâche et de plus corrompu triomphait. Pour moi , je faisais des vers, je faisais du grec, et je consolais mon amie. Ce malheureux état de choses dura depuis le 25 mars jusqu'au 5 juillet, époque où les Français quittèrent Florence.

Accoutumés à la tranquillité de la campagne , nous voulûmes y passer eneoreun mois avaDt de retourner à Florence, et d'y rapporter nos meubles et nos livres. De retour à la ville, ce changement ne dérangea rien à mon système d'étude. Je continuai, au contraire, avec plus de goût et de ferveur.

Après la hataille de Nooi, je reçus une lettre du marquis de C***, d'Alexandrie , mon neveu, c'est-à-dire mari d'une fille de ma sœur. Je ne le connaissais pas personnellement, mais seulement de réputation. C'était un excellent officier, qui s'était distingué au service du roi de Sardaigne , son souverain , pendant ces cinq ou six ans de guerre. Il me mandait qu'ayant été blessé gravrment, et (ait prisonnier, il passait au service des Français, après l'expulsion du roi de Sardaigne, arrivée en janvier 1799.

Je raconterai ici, par incident, ce que j'ai oublié dédire jusqu'à ce moment. Avant l'invasion des Français , j'avais vu , à Florence, le roi de Sardaigne, et j'avais été lui préseuter mes hommages. C'était un double devoir pour moi ; il avait été mon rot, et il était malheureux. Il m'accueillit assez bien , et sa présence m'émut profondément. J'éprouvai ce que je n'avais jamais éprouvé , le désir de le servir. Je le voyais abandonné , et je sentais touto l'ineptie de ceux qui l'entouraient. Je lui

VIE D'ALFIERI

aurais offert mes services , si j'avais cru pouvoir lui être utile ; mais mes talents étaient nuls à cet égard et il était trop tard sous tous les rapports. Il alla en Sardaignc; et quand leschoses changèrent un peu, il en revint, et resta plusieurs mois à Florence al Poggki Impériale , les Autrichiens gardant la Toscane au nom du grand-duc. Mais alors, comme auparavant, mal conseillé, il ne lit rien de ce qu'il pouvait faire pour son avantage et celui du Piémont. Aussi , quand les choses empirèrent pour la seconde fois, il fut entièrement submergé. J'eus l'honneur de le revoir encore à son retour de Sardaigne ; et eomme il aniit des cspnMiiws, j'eus moins de regrets de no pouvoir lui être utile à rien.

A peine les victoires des alliés eurent recommencé à me redonner du calme, que j'éprouvai une douleur bien vive , à laquelle je m'attendais depuis longtemps. Il me tomba dans les maius un manifeste de Molint, libraire italien à Paris , par lequel il annonçait l'impression de tous mes ouvrages qu'il appelait ph itosop hiques, tant en prose qu'eu vers : il eu donnait les noms , et malheureusement j'y recounus tous ceux de Kehl , que je n'avais jamais publiés. Ce fut pour moi un coup de foudre qui m'altéra pendant plusieurs jours. Je ne m'étais certainement pas flatté que ceux qui m'avaient pris mes livres à Paris, laisseraient les ballots de l'édition entière de mes quatre ouvrages, Rime , E/ruria, Tirannidee Principe; mais comme il s'était passé tant d'années , j'espérais encore quelque répit. En 1793, voyant que je ne pouvais plus rien recouvrer de ce que j'avais perdu , j'avais fait insérer dans toutes les gazettes d'Italie un avis qui portait : *■ Que mes livres ayant « été pris, confisqués et vendus, je déclarais formellement • que je no reconnaissais plus comme miens que ceux indiqués « et déjà publiés par moi-même ; que je regardais les autres - comme altérés , supposés ou surpris. » Lorsqu'un 1799, je vis le manifeste de Molini; qui promettait la réimpression de mes ouvrages pour la prochaine année 1800, le meilleur

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moyen que j'aurais eu de me purger aux yeux des gens honnêtes et respectables, aurait été de faire un contre-manifeste. J'aurais pu dire que les livres qu'on voulait imprimer étaient à moi , expliquer la manière dont ils m'avaient été volés , et enfin publier, pour la justification entière de ma façon de penser, le Misogallo, qui certainement aurait suffi pour la faire connaître. Mais je n'étais pas libre, et je ne le suis pas; car j'habite l'Italie, car j'aime , et je crains plus pour les autres que pour moi. Ainsi je ne fis pas ce que j'aurais dû faire , et ce qui m'aurait fait échapper une fois pour toutes à cette tourbe infâme d'i-sdavus actuels , qui, ne pouvant plus se blanchir, se plaisent a noircir les autres , en feignant de les croire et de les compter parmi eux. Un des hommes qu'ils s'associent le plus volontiers, c'est moi , parce que j'ai parle do liberté. Mais mon Misogallo brisera bien les nœuds dont ils veulent m'enlaccr, et me justifiera même aux yeux des méchants et des sots , qui sont les seuls qui peu vent me confondre avec des gens prit-fils. Malheureusement ces deux classes forment les deux tiers et demi du monde. Ko pouvant pas faire ce que j'aurais dû, je fis au moins ce que je pus. Je fis insérer une seconde fois, dans les feuilles publiques d'Iialie, mon avis de 1793, eu y ajoutant , par postscriptum : « Qu'ayant su « qu'on publiait à Paris , sous mon nom , tous mes ouvrages, « tant en prose qu'en vers , je renouvelais la protestation que • j'avais faite six ans auparavant. »

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