‹ Memoires de Victor Alfieri ecrits par luimemeChapitre 66 sur 131 · CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME

Seconde invasion des Français en Toscane. Le général français vent me voir. Pal* qui dimloueun peu nos misères. Je fais le plan dJ six comédies en munie temps.

Enfoncé dans des éludes trop tard entreprises, je traînais mes jours, quand , le 15 octobre, les Frauçais s'en) parèrent de nouveau de la Toscane. Pour cette fois , je n'eus pas le tempsd'allerà la campagne. Au reste, j'étais parvenu, comme étranger, à me faire délivrer, par la commune de Florence, de l'embarras le plus ennuyeux et le plus oppressif, celui des logements militaires. Une fois à l'abri de cette crainte , qui était ce qu'il y avait de plus cruel pour moi , je me résignai à tout. Je m'enfermai cbez moi , et je ne sortis plus que pour me promener tous les matins pendant deux heures ; exercice qui m'était absolument nécessaire, et que je faisais toujours seul et dans les lieux les plus retirés.

Maïs si je fuyais les Français , les Français ne voulaient pas me fuir. Malheureusement pour moi , le général qui commandait à Florence aimait les lettres. Il voulut me connaître , et très-honnêtement passa plusieurs fois chez moi, sans me trouver. Je m'étais arrangé de manière à ce qu'on ne me trouvât jamais ; je ne voulus pas même lui rendre politesse pour politesse en lui faisant ma visite par billet. Quelques jours après , il envoya savoir verbalement l'heure à laquelle je serais chez moi. Quand je vis qu'il s'obstinait, je ue voulus pas confier à un domestique de place une réponse verbale , qui aurait pu être changée ou altérée , et j'écrivis sur un morceau de papier : « Victor Alfieri, pour éviter tout malentendu dans la « réponse qu'il donne au domestique de monsieur le général ,

L'I II JL'jd C/

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• la met par écrit. Si le général , en qualité de commandant de ■ Florence, lui ordonne de se présenter chezlui, Alfieri, qui « ne résiste jamais à l'autorité constituée, de telle manière » qu'elle le soit , s'y rendra sur-le-champ ; mais s'il ne s'agit « que d'une simple curiosité d'individu, Allieri, naturellement a très-sauvage, ne veut plus faire con naissance avec personne, « et prie monsieur le général de vouloir bien l'excuser. » Le général me répondit direct cm eut deux mots, par lesquels il nie disait : « Que mes ouvrages lui avaient donné l'envie de me n connaître; mais que, puisque cela me déplaisait, les choses " en resteraient là. m En effet , il me laissa tranquille , et je me trouvai délivré d'une entrevue qui aurait été gênante et pénible pour moi.

Sur ces entrefaites, le Piémont, déjà francisé, voulant singer eu tout ses maîtres , changea son Académie des sciences, ci-devant royale, en un Institut national, modelé sur celui de Paris, où l'on avait réuni les belles-lettres aux beauxarts. Il plut à ces messieurs (je no saurais les désigner, car mon ami Caluso s'était démis do la place de secrétaire de l'Académie) de me nommer membre de leur Institut, et de m'en instruire par une lettre qu'on m'adressa directement. Prévenu par l'abbé, je renvoyai la lettre sans l'ouvrir, en leur faisant dire de vive voix que je ne me souciais ni de leur agrégation , ni d'aucune autre ; que je ne voulais pas surtout entrer dans une compagnie d'où on avait exclu , avec l'impudence et la partialité la plus déboutée, trois hommes tels que le cardinal Gerdil, le comte ISatbo et le chevalier Morozzo, seulement parce qu'ils étaient trop royalistes.

Je n'ai jamais été et je ne suis pas royaliste ; mais on ne me doit pas confondre pour cela avec ces soi-disant démocrates. Ma république n'est pas la leur; ctjcdéclare que je suis et que je serai toujours, en tout, le contraire de ce qu'ils sont. La colère d'un affront pareil me rendit encore parjure ; et je (is, sur ce sujet , quatorze vers que j'envoyai à mon ami. Je n'en

VIE H'ALFIERI

irirdai point de copie, et je n'en garderai plus pour ceux quo l'indignation ou toute autre passion pourra m 'arracher.

Je n'avais pas eu tant de force dans le mois de septembre de l'année précédente, pour 1-ésiMiT à une nouvelle, ou pour mieux dire, à une ancienne et très-forte impulsion renouvelée, que j'éprouvai pendant plusieurs jours, et à laquelle enfin je fus obligé décéder. J'écrivis le plan de six comédies à la fois. J'avais toujours pensé à m'essayer dans celte carrière. Je m'étais décidé à en faire douze ; mais les contre-temps, les chagrins, et surtout l'étude desséchante d'une langue aussi abondante que la langue grecque , m'avait épuisé le cerveau ; et je croyais qu'il m'était désormais impossible de rion inventer. Ainsi , je n'y pensai plus. J'ignore comment il se fit que, dans le moment le plus triste de ma vie , celui où nous tombions dans un esclavage d'où il était impossible de sortir, dans un moment où je n'avais plus ni temps ni moyens pour exécuter ce que je voulais entreprendre, mon esprit se releva. Je me sentis tout à coup enflammé d'un feu créateur, et dans une de mes promenades, je conçus à la fois mes quatre premières comédies , qui , dans le fond , n'en forment qu'une ; car elles tendent au même but par des moyens différents. En rentrant chez moi , je les ébauchai, et le lendemain je voulus voir si je ne pourrais pas m'essayer dans un genre différent. Je fis le plan de deux autres, dont la première est tout à fait étrangère à l'Italie, et la seconde, la véritable comédie italienne actuelle. Je voulus, par cette dernière , prouver que je pouvais décrire les mœurs de nos jours. Mais comme les mœurs changent, celui qui veut que ses comédies restent, doit s'attacher à corriger les ridicules, non pas des hommes de tel ou tel pays , de telle ou telle époque , mais de l'homme en général ; sans cela , le sel de la comédie et le nom de l'auteur se perdront avec les hommes et les mœurs qu'iladéerits. Ainsi, j'ai essayé, dans ces six comédies, de donner trois genres divers. On peut adapter les quatres premières à tous les temps, h tous

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les lieu* , 5 toutes les mœurs; la cinquième est fantasque et poétique; la sixième est faite à la mauierc dont on barbouille actuellement toutes les comédies en Italie. Un en peut faire de semblables par douzaine; il suffit de salir ses pinceaux dans la boue qu'on a journellement sous les yeux Cependant, ce genre est bien trivial; il donne , à mou avis , pi:ti de plaisir, et n'est d'aucune utilité. Notre siècle, peu fertile en inventions , a voulu tirer la tragédie de la comédie , et a fait le drame qu'on pourrait appeler V Épopée des Grenouilles. Pour moi , qui ne m'attaelie qu'à la vérité , j'ai tiré , avec plus de vraisemblance , à ce que je crois , la comédie de la tragédie : cela me parait plus utile, plus amusant et plus vrai. On voit souvent des grands et des puissants qui font rire ; mais des bourgeois, comme des banquiers et des avocats , qui se font admirer, on en voit très-peu. Le cothurne va bien mal à des pieds fangeux. Quoi qu'il en soit, le temps m'apprendra si je dois conserves ces essais , ou si je dois les jeter au feu.

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