‹ Mémoires de Vidocq (volume 2)Chapitre 17 sur 56 · CHAPITRE LVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LVII

Un prêtre doit être humain. — Le presbytère. — Les apprêts d'un galas. — Les dévotes. — La curiosité. — L'abbé Tatillon, ou le majordome. — Te Deum laudamus. — Regrets à la comète. — Une discrétion. — Mêlez-vous de vos rabats.

Adèle s'achemine vers la demeure du curé. Si on me rebute, pensait-elle, eh bien ! moi je ne me rebuterai pas, et si le sort s'acharne à me poursuivre, il ne sera pas dit que les torts sont de mon côté. Je tenterai toutes les voies du salut. Mais comment l'aborder ce curé'? Je ne fréquente pas les églises, il ne m'a jamais vue; peut-être va-t-il me réprimander. Au fait, il ne me mangera pas; c'est un prêtre, les prêtres doivent être humains, charitables; la religion leur commande d'accueillir tout le monde, et puis qu'est-ce que je demande'? une lettre, cela colite si peu d'écrire une lettre ! ISTon plutôt mourirque de m'adresser à ce méchant commissaire. Mourir ! c'est bien cruel à mon âge. Une fois je m'en suis senti la force, je ne l'aurai plus. Je raconterai tout au curé, toutes mes traverses, celles de mes amis, il saura tout depuis Pater jusqu'à Amen, et s'il a des entrailles, s'il est chrétien, il ne pourra s'empêcher de compatir à nos maux, et de nous accorder quelque secours.

Tout en s'abandonnant à ces réflexions, Adèle arrivé au presbytère, le concierge, près de qui elle s'informe si le pasteur est visible, lui indique au fond de la cour un pavillon. « Entrez-là, lui dit-il,

« VOUS y trouverez M. l'abbé », Adèle suit l'iadication ; et après avoir inutilement frappé, elle pousse la porte, et pénètre dans une vaste salle, où sur un buffet étincelant d'or et de vermeil, sont étalées toutes les délices du paradis terrestre. Des femmes s'agitent et circulent dans tous les sens : « Ça fera « mieux comme ci; ça fera mieux comme ça ! — Le « coup d'oeil est cliarmant ! — Cette crème est délice cieuse ! — Que dites-vous de mon buisson de « meringues «l Toutes ces femmes sont si aûairées, qu'elle s'avance d'abord sans en être aperçue.

« Eangez-vous donc, vous gênez le service. — « Allons, vous avez failli me faire briser le nogat. » Puis vient la question, « Que faites-vous ici? adressée « par une sœur de la Visitation.

« Que veut cette femme? » demande presque eu même temps une religieuse du Sacré-Cœur.

— « Madame désire quelque chose? » dit interrogativement une chanoinesse qui paraît présider à tous ces apprêts. « Demoiselle Marie, voyez un peu « ce que madame désire?

Demoiselle Marie s'approclie d'Adèle : « Que « souhaite madame?

— « Je souhaiterais avoir l'honneur de parler à monsieur le curé.

— « Mais si vous avez quelque chose de pressé « à lui dii'e, vous pouvez me le communiquer, « c'est comme si vous parliez à lui-même, je lui en « rendrai un fidèle compte; d'abord, est-ce pour « affaire du culte ou pom affaire personnelle?

— « J'aurais besoin de l'entretenir en particu- « lier. /

— « En particulier, ma chèie! oh! l'on ne parle « pas comme cela à M. le curé.

— « Faites-lui par écrit la demande d'une au- « dience, et s'il juge à propos de vous recevoir, il « vous répondra.

— « n me répondra, demain peut-être il ne sera « plus temps.

— « Si vous êtes si pressée, il me semble que « vous pouvez bien me confier le motif qui vous « amène.

— « Je ne puis le dire qu'à M. le curé.

— « Ah ! c'est différent, je ne veux pas le savoir : « si je vous fais cette question, c'est uniquement

« dans votre intérêt , vous avez des secrets,

« gardez-les madame, gardez-les; je suis bien bonne « de m'en occuper.

— « Puisque demoiselle Marie est la gouver- « nante de céans, dit une sœur du pot, qui avec des « fines herbes et des anchois s'amuse à dessiner sur « des assiettes les instruments de la passion, pource quoi lui faire un mystère de votre démarche?

— « Chacun a ses raisons, ma sœur.

— « Dieu nous garde de chercher à pénétrer les « vôtres, ma chère enfant, ce n'est pas la curiosité « qui nous guide; nous, être curieuses! ô doux « Jésus ! ce n'est pas notre défaut ; cependant « j'estime qu'il vaudrait mieux pour vous nous (( expliquer de suite.

— « Mais cessez de solliciter madame, crie ironi- « quement la chanoinesse; elle n'est pas obligée de « s'ouvrir à vous...

— « Oh ! je vois ce que c'est, reprend demoiselle « Marie, c'est encore quelque caimandeuse ^, il en « pleut ici, on ne voit que de ça ; on dirait qu'il n'y « a qu'à se baisser et en prendre...; les aumônes, les « aumônes, elles' ne sont pas déjà si abondantes; « jamais nous n'avons été plus obérées : et puis nous « avons nos pauvres...

— « Mais ne vous démanchez donc pas mal à

1 Orthographe défectueuse de quémandeuse, mendiante, solliciteuse, importxme.

« propos, vous ignorez ce que je veux, et ce n'est « pas à vous que je prétends m'adresser.

— « Voyez-vous l'insolente !

— « Le cœur haut et la fortune basse, observe la « cbanoinesse; elles sont toutes comme cela.

— « On doit être humble quand on n'est pas « riche, remarque la sœur de la Visitation.

— « Personne n'est plus charitable que moi, « af&rme la sœur du Sacré-Cœur; mais j'aime que « l'on soit soumis : ah ! c'est bien joli la soumission î « si madame nous avait fait part de ce qu'elle veut. « nous nous serions peut-être fait un plaisir de lui « prêter notre appui. »

Au même instant, cet état-major de gouvernantes, de servantes, de béguines, de chanoinesses et de dévotes de tout âge et de toutes les couleurs entoure la solliciteuse. — Dites-nous. — Confiez-nou^, — Exposez-nous, lui crie-t-on; et cent autres interpellations volantes plus ou moins impératives viennent simultanément l'assaillir. — « Quand vous vous « mettrez après moi comme des happechairs, s'écrie « Adèle qui ne sait plus à qui répondre, je n'ai rien « à démêler avec vous. »

Tandis qu'elle fait ainsi tête à l'orage, l'atmosphère se remplit des parfums les plus suaves. O l'agréable odeur ! elle s'exhale du fin mouchoir de batiste que déploie un jeune abbé frais et gaillard, qui arrive un bougeoir à la main et en s'essuyant le front. « Pancrace, faites attention où vous posez « les pieds », recommande ce majordome à un gros garçon dont le bras et la hanche sont également meurtris du poids d'une quarantaine de bouteilles mijaculeusement entassées dans un panier.

— « Prenez garde, ajoute l'abbé, il y a un pas.... (( c'est ça; ah ! voilà notre Chambertin qui est sauve, « ce n'est pas sans pe^'ie. n'est-ce pas sommeUier? « Te Deutn laudamus.

— « Monsiem* Ta-bbé, où Tavez-vous pris? dece mande demoiselle Marie, c'est du caveau du foudi

— « Oui, du caveau de la comète.

— « A la bonne lieiu-e.

« Savez-vous qu'il diminue à force d'en boire; ah;! « s'il plaisait au Seigneur nous envoyer encore un « astre. » Il se redresse comme oiï'usqué par l'aspect d'un visage étranger, en considérant Adèle. « Je ne « connais pas madame?

— « Madame voudrait voir M. le curé.

— « Monsieur le cui'é; ah ! il a bien d'autres chiens « à fouetter... (à Adèle) ; vous ne pouviez, madame, « prendre plus mal votre temps, M. le curé ne sera « pas libre de toute la journée...; nous avons à « dîner MM. de la Fabrique et les Pères de la ]\Iis- « sion, et vous sentez que lorsqu'on est en galas « (avec un air aimable), on sait bien quand on com- « mence, mais on ne sait jamais quand ça finira...; « au sm'plus, que voidez-vous à M. le curé? êtes- « vous ime de ses ouailles?

— « Je ne sais pas, monsieiu-.

— « Et qui le saura si ce n'est vous? Diantre, « diantre..., oui, oui, (il bredouille), ah ! je vois, je « vois, ce n'est qu'à lui que vous en avez...; aussi « bien je n'am'ais pas le loisii* de vous entendre, j'ai « de la besogne par-dessus les yeux... ; je ne vous con- « seillerai pas de repasser à l'issue de l'office, M. le « curé sera fatigué, il sera bien aise de se jeter un « moment sm' son lit, ensuite il faudra se mettre à « table...; non, réflexion faite, écrivez -lui.

— « C'est ce que nous avons dit à madame », observe mademoiselle Marie.

— « Ou bien, reprend l'abbé, il est encore un « moyen...

— « Eh ! l'abbé, s'écrie la gouvernante, mêlez - « vous de vos rabats... Votre moyeu : pensez-vous « que je ne l'aurais pas indiqué? tout aussi bien que

« VOUS, si j 'avais voiilu! Mais,vous savez comme mon - « sieur est content, quand on va le trouver à la sacristie. — « A la sacristie », murmure tout bas Adèle, pour qui ce mot est un trait de lumière. Et sur-lechamp, faisant une révérence qu'on ne lui rend pas. elle prend son essor, et court à l'église.

CHAPITEE LVIII

Le sacristain. — Demoiselle Marie, ou le mot de passe. — Les deux curés ou le parallèle. — L'ancien et le nouveau. — Charité bien ordonnée. — La représentation. — Les registres de l'état civil. — Tableau d'une profonde misère. — Personne ne meurt de faim. — La nîalédiction. — Une confession générale. — Toujours la grande figure. — Impertinente allusion. — he baptême et l'enterrement. — Le comédien charitable.

Déjà elle est sous les voûtes du sanctuaire. Elle cherche la sacristie. •« Derrière le chœur, à gauche. « vous verrez l'inscription en lettres d'or, lui dit un « donneur d'eau bénite. »

Adèle lit, « c'est ici, » elle entre.

« Dites-donc, dites-donc, où allez -vous si vite? « crie en l'arrêtant par sa jupe un homme qu'une « ample robe noire et la calotte dont son chef est « couvert désignent comme un des serviteurs du « temple : est-ce pour un baptême, poui- un mariage, « pour un enterrement, poui' des messes, pour le « Saint- Viatique? Il y a la sonnette des Sacrements.

— « Monsieur le curé.

— « De la part de qui?

— « De la part de demoiselle Marie?

— « De demoiselle Marie; soyez la bien venue. « ma chère dame... Vous aUez le voir, monsieui' le

« curé...; mais, poiu- le moment, il est encore in « potitificaUbns ^, et il vous faudi'a attendre qu'il soit « déshabillé. Prenez la peine de vous asseoir..., « là-bas, sur le banc, auprès de la croisée : entendez - « vous? il est au vestiaire, vous le guetterez sortir..., « et alors vous lui défilerez votre chapelet... Ah ! « c'est un bien digne homme, que M. le curé !

— « Vous me mettez du baume dans le sang.

— « Et généreux, et compatissant. Bienhem^eux « ceux qui vivent autour de lui ! La paroisse lui « doit beaucoup. D'abord, il a fait redorer le tabei- « nacle et la grille du chœur... Vingt mille francs, « qu'on a dépensés pom' cela; ensuite, nous sommes « plus largement rétribués que sous son prédéces- « seur. Pour celui-là. Dieu veuille avoir son âme ! Il « avait toujom's à ses trousses un tas de pauvres, « de fainéants, de rien qui vaille; pour leurs beaux « yeux, il nous mettait à la portion congrue. Il nous « aurait mis à la paille... Et lui-même, il se refusait « tout, on n'est pas bom-reau de sa personne à ce « point; le dernier des maçons vivait mieux que lui. « S'il avait osé, je crois que, ponr leur fah'e plaisir, « il se serait volontiers laissé tout nu et les manches « pareilles : charité bien ordonnée commence par « soi-même et par ses proches. D'ailleurs le chef de « la paroisse doit avoir de la représentation; eh « bien ! il avait l'air d'un grigou ; une soutane râpée, « un vieux chapeau, des siu'plis pleins de reprises... « On lui aurait mis un liard dans la main, on n'en « am'ait pas donné un de toute sa défroque, et il « était chien avec nous, comme si les premiers pau- « vres n'étaient pas dans l'église : c'est tout dire^ « c'était un janséniste ^ : il était question de l'élever

1 Dans l'exercice de sou pontificat; revêtu des ornemen s sacerdotaux avec lesquels il officie.

2 Janséniste, partisan de la doctrine de Jansénius sur la grâce ; ce mot a ici le sens de rigoriste impitoyable.

MÉMOIRES DE ViDOCQ, t. II. 23

3ft8 MÉMOIRES

« à répiscopat; jo plains le diocèse qui Taurait eu; « une fluxion de poitrine, qu'il a attrapée en allant, « pendant une nuit d'hiver, porter l'Extrême-Onc- « tion à un malade. Ta envoyé o yatres ^.. Allez, « il n'a pas été regTetté...; mais maintenant ça va « bien, et ça ne peut manquer d'aUer de mieux en « mieux. Quand nous aurons un tabernacle en or, « et je n'en désespère pas, nous avons déjà le soleil, « tout le monde s'en sentira, moi comme les autres. « Il n'y a que cette maudite chambre qui nous trace casse... Sans elle, je vous réponds que nous serions « bientôt au-dessus de nos alïaii'es.

— « Eh quoi ! vous avez trop de loyer"?

— « Non, non, ce n'est pas ça. Je m'entends... « A l'aide de Dieu et de la Congrégation ^, nous vien- « drons à bout de nous en débarrasser. Mais vous « êtes femme, et ceci est au-dessus de votre portée... « Puisque vous venez de la cure, vous n'ignorez pas « qu'on y prépare un. festin splendide... Ces mes- « sieuis se rassemblent, ce n'est pas pour des prunes, « j'en suis sûr, il vont délibérer, c'est pour piendre « une décision... Il y a quelque chose qui se mitonne, « j'en mettrais ma main au feu. Que le Saint-Esprit « leur prête ses lumières; ils n'en ont pas besoin, « je le sais, mais ça ne nuit pas... Ah ! tandis que « nous sommes à causer, voici justement M. le curé; « si je n'avais pas fait attention, il allait vous échap- « per... Dépêchez-vous, dépêchez -vous, c'est cette « mine rougeaude, ce bel homme qui a le gros veu- « tre. Quel embonpoint !... Il représente, celui-là, au « moins, je ne vous ai pas trompé. Allez, il s'appro- « che du bureau des naissances... Ah ! c'est qu'il va « apposer son seing sm les registres de l'état civil : « c'est là encore un vol qu'on nous a fait. Ne le

1 Ad patres, vers ses aïeux, aller ad patres, mourir.

2 La Congrégation des Jésuites, qui alors dirigeait toute la politique et toute l'administration.

« dérangez pas; mais, dès qu'il aura fini, vous ne « risquerez rien de Taborder. Vous verrez comme il « est affable, quand on lui revient.

— « Puissé-je lui revenir ! « soupira Adèle en se séparant du sacristain ; et pour être à même de parler au curé aussitôt qu'il déposera la plume, eUe va se placer derrière le fauteuil où il est assis. Après avoir paraphé quelques feuillets, le pasteur se retourne, et laissant tomber sur Adèle l'un de ces regards étudiés, dans lesquels le sentiment de l'importunité se cache sous un faux semblant de bienveillance. « Vous avez quelque chose à me dire*? » lui demande-t-il de ce ton douceieux, dont l'apprentissage se fait à Saint-Acheul ^

— « Oui, monsiem' le curé.

— <f Et qu'avez -vous à me dire?

— « Vous voyez devant vous une misérable « femme qui ne sait plus oii donner de la tête; mais « ce qui me chagrine le plus, c'est que je ne suis pas « seule, nous sommes quatre. Oui, monsieur le « curé, quatre, trois femmes et un homme..., tous « malheureux comme les pierres... Pas une miette « de pain à nous mettre sous la dent... Pas la plus « petite loque à vendre ou à engager. . . Que ne pouvez- « vous pénétrer dans notre taudis? vous en frémi - « riez... Enfin, vous êtes à même d'en juger, vous « avez l'échantillon sous les yeux; il gèle à pierre « fendre, et par le froid qu'il fait je n'ai que cette « simple robe de cotonnade, encore s'en va-t-elle « en lambeaux, et vous voyez que je marche sui- « la chrétienneté 2.

— « Oui. malheureusement, je vois ça, mais que

1 Saint-Acheui. petite ville de Picardie dout rétablissement de jésuites fut, avec celui de Moutrougc, un des plus fameux centres d'activité de la fameuse Congrégation sous Louis XVllI et Charles X.

2 Marcher sur la chrétienté, marcher sur sa propre chair de chrétien; aller nu-pieds.

« voulez -VOUS que j'y fasse? Les apôtres aussi « allaient nu -pieds.

— « Au nom de Dieu, monsieur le curé, ne nous « abandonnez pas. Si vous refusez de nous donner « assistance c'en est fait de nous.

— « En voilà encore une; ils s'imaginent tous « que nous roulons sur l'or et sui' l'argent, à voir « comme ils tirent sur nous à boulets rouges, viai- « ment, on croirait que nous battons monnaie... Xous « sommes obsédés, accablés, assommés, nous aurions « les revenus de Lafitte^, ce ne serait pas pis... Il « y a le comité de bienfaisance, que ne vous adressez- « vous au comité?

— « Ah ! monsieur, le comité, quand on mem't « de faim !

— « Contes que tout cela : personne ne meurt de « faim à Paris.

— (( Juste cieH il est donc un état plus affreux « que la misère ! la misère, à laquelle on ne croit « pas.

— « Je ne révoque pas en doute ce que vous me « racontez de votre situation, mais à l'impossible nul « n'est tenu. D'ailleurs, quels sont vos titres aux « libéralités des fidèles? J'en suis le dispensateur, « il est vi'ai, mais je leur dois compte des aumônes « que je fais.... Par qui m'êtes-vous amenée? appro- « chez -vous des sacrements? quel est votre direc- « teur"? »

(Adèle baisse la vue et se tait).

« Vous vous taisez; je ne le vois que trop, vous « êtes une impie, une athée, ime hérétique, une « incrédule. »

(Elle veut parler, des sanglots étouffent sa voix).

« Qu'avez-vous à répondre, ame damnée? Ce

1 Laffitte (Jacques) 1767-1844, célèbre banquier français, fut miiiisrte des finances sous Louis-Philippe.

« n'est pas pour vous que la manne toiabera du « ciel... »

(Adèle se prosternant à ses genoux et les embrassant). « Monsieui', mon père, je suis une grande « pécheresse... Je mérite tous vos reproches... J'ai « oublié mes devoirs de religion... Oh ! je suis bien « coupable.

— (f Relevez-vous, vous êtes dévouée à Satan, « cest moi qui vous le dis.

— c( Ali ! pardonnez-moi, je feiai tout ce que vous « m'ordonnerez, je me soumettrai à toutes les péni- « tences.

— (c n est bien temps : vous demandez à vous (( réconcilier avec le Seigneur parce que vous avez « besoin de lui; le Seigneur vous repousse, il vous « maudit.

— « Je prierai tant que je l'appaiserai.

— « Oui, priez -le, offrez -lui vos afflictions; expiez, « par un repentir de tous les instants, Tindiiïérence cf dans laquelle vous avez vécu, mais aussi longce temps que vous serez indigne, n'espérez rien ici.

— « O malheur ! malheur !

— « Vous êtes grande, forte, bien constituée, que « ne travaillez -vous"?

— « Que je travaille ! On m'évite, on me fuit, « on m'expulse de partout. Oh ! vous avez raiscii: d<? « le dh'e ! nous sommes maudits ; la malédiction nous « suit en tous lieux; que ne puis-je recommencer « ma vie ! la coquetterie ne me tenterait plus. Quand « on est jeune, que l'on ne prévoit guère tout ce qui « en résulte ! Mieux eût valu pour moi me rompre « le cou, que d'avoù' écouté la sorcière qui me « détoui'na de chez mes parents ! Elle m'amorçait « avec des chiUons, la magicienne ! et moi qui croyais « qu'elle voulait mon bien ! C'est elle qui est cause « de tout; c'est elle qui m'a plongée dans l'abyme; a sans elle, jamais je n'aurais connu les mouchards.

« Je n'aurais pas (de sa main elle se couvre les yeux). . . « Mon père et ma mère, hélas ! en sont morts de « chagrin ! Et moi, leur fille, le confesserai-je, au « lieu de me corriger, j'ai mis le comble à mon incon- '( duite ! Oh ! j'en ai été cruellement punie, je le suis « encore; et pourtant j'ai passé seize ans de ma vie « à Saint-Lazare ! Oui, monsieur, seize ans.

— « Eh quoi ! une sentence vous a flétrie ! reti- « rez-vous de moi, infâme ! vous me faites hor- (c leur !...

— « Vous me chassez, vous me traitez comme la « dernière des dernières ; il n'est donc pas vrai que c( le Sauveur ait pris Madeleine en pitié? il n'est donc « pas vrai qu'il ait pardonné à la femme adultère? (( il n'y a donc pas eu de saint Vincent de Paule? il « nous trompait donc, l'aumônier de la prison, quand « il disait que la miséricorde de Dieu est inépui- « sable? non, il ne nous trompait pas; elle n'a pas « menti cette bouche si pure de laquelle il ne sortait « que des paroles de consolation ! Grand saint Vince cent de Paule, vous dont il nous entretenait si « souvent; vous qui, pour convertir les malfaiteurs, « vous attachiez à leur chaîne; vous dont il imitait '( toutes les vertus, intercédez pour moi... Que « n'êtes -vous encore sur cette terre ! vous seriez « touché de mes larmes, vous ne me rebuteriez pas !

— « Saint Vincent ferait comme il l'entendrait, « moi je fais comme je puis, et je ne puis rien. Je « vous le réitère, je ne puis rien; c'est fâcheux poui' « vous. Mais vous me comprenez : ainsi ne m'impor- « tu nez pas davantage. »

— (Se relevant). « Écoutez-moi, monsieur le curé, « je vous en conjure.

— « C'est inutile.

— ■ « Un mot, un seul mot.

— « Cette femme est insupportable!... Eh bien ! « quel est ce mot? Ne me faites pas languii"; vous

« le voyez, on vient me chercher » (Il se tourne vers « la porte, et faisant de la tête plusieurs inclinations accompagnées de ce sourire plein d'aménité, qui, sur une physionomie exercée, peut se marier à une expression contraire, il imprime à sa main un aimable balancement), « Une minute, mon cher nargiiil- « lier, l'aiïaire expédiée, je vous suis, »

Adèle est encore une fois saisie à l'apparition de la grande figure; car le marguillier est aussi le commissaire de bienfaisance : sa langue s'est attachée à son palais ; le curé la presse de parler,

— « Est-ce pour aujourd'hui"?

— « Je suis sans pain !.,. » est, au milieu des sanglots et des pleurs, tout ce qu'elle parvient à faire entendre,

— « Encore la même chanson ! vous me l'avez « déjà dit ; au reste, si vous voulez qu'on s'intéresse « à vous, commencez par faire votre paix avec le « ciel. Tâchez d'obtenir la rémission de vos péchés; « faites une confession générale, et apportez-nous « un billet qui atteste que vous avez rempli ces actes « de catholicité; enfin donnez-nous des marques écla- « tantes de votre repentir; pleirrez sur vos erreurs; « abhorrez vos crimes ; gémissez ! gétuissez ! purifiez- « vous; déposez la souillure de vos égarements; « accusez-vous de toutes vos turpitudes,

— « Eh ! monsieur, comptez-vous pour rien « l'aveu en quelque sorte public qu'elle vient d'en « faire? » interrompt un des spectateurs de cette scène, qui, s'aprochant d'Adèle, lui glisse dans la main une pièce de monnaie : « O Dieu ! s'écrie-t-il,

Lasoiate ogn'esperanza voi ch'entrate ! ! ! ^

« Est-ce à la porte de ton temple qu'on devra lire « cette enseigne de l'enfer?

1 Phrase célèbre que, dans sa Divine ComédM, le Dante place sur une des portes de l'Enfer, ce qui signifie • >< Vous qui entrez, laissez ici toute

Le curé lance à rinterrupteur un regard foudroyant ; puis se tournant vers l'un des desservants qui sont auprès de lui : « Avez -vous entendu ce qu'il « a marmoté en latin...'? c'est sans doute quelce qu'impertinente allusion prise dés saintes écri- « tures.

— « Je vous demande pa,rdon, c'est un vers du « Dante, qui veut dire : vous qui entrez ici, renoncez « à tout espoir.

— « C'est une insulte; il est bien audacieux de « venir jusque dans le saint des saints, faire la cen- « sure de nos actions : quel est donc ce monsieur ? »

En réponse à cette question, le bedaud, qui a été admis en tiers dans le coloque, présente un carré de papier... le curé lit : « artiste dramatique...', ah! « cela ne m'étonne plus, un comédien, un saltim- « banque, un... On ne peut i^as refuser le baptême « à son enfant...; quanta lui, j'aurai ma revanche... « je l'attends..., à son enterrement. »

En fulminant à demi-voix cette excommunication, le curé prend le bras du marguillier; ils s'éclipsent tous deux, et le même carosse les emporte avec leurs anathèmes.

Adèle, dans la stupéfaction de tout ce qu'elle a vu et entendu reste immobile...

(c Allons, ne perdez pas courage, lui dit le comé- « dien, essuyez vos larmes; il y a de bons prêtres et « de bonnes âmes..., vous en trouverez; et puis, la « Providence est grande, vous avez aujourd'hui de « quoi manger...

— « Ah ! monsieur, sans vous.

— « Ne parlons pas de cela, allez déjeiiner, voilà « l'essentiel, allez... (A part gesticulant et mar- « chant à grand pas). Abominable préjugé ! pauvre

espérance. » U y est souvent fait allusion en littérature et dans le langage coiu'ant, parmi les gens instruits.

(c femme ! je regrette presque de ne l'avoir pas prise « pour marraine. »

Les amis d'Adèle soupiraient après son retour; elle entre en leur jetant une pièce de vingt francs : « Tenez les autres.

— « Un jaunet !

— « Ah ! oui, c'est un brave homme qui me l'a « donné, un comédien.

— « Un comédien !

— « Je vous conterai ça ; en attendant il faut aller « à la provision...; oh ! mes amis, le commissaire de « bienfaisance, le curé, les dévots, les dévotes, quelle « engeance ! quelle engeance ! ce n'est rien que de « le dire. Il faut bien nous ménager au moins, et « faire vie qui dure, car ce n'est pas à la cure qu'on « nous en donnera quand nous n'en aurons plus. « Nous allons d'abord prendre un morceau à la garce gotte, simplement pour ne pas mourù', une tête « de mouton et la soupe au cliou; voilà la carte, « entendez -vous? après ça nous verrons à nous « retourner. »

Ce repas si modeste fut bientôt terminé; on se rendit ensuite à la halle, où l'on acheta deux sacs de pommes de terre et quelques autres légumes...; quinze ft-ancs furent dépensés; mais en restant sur son appétit, on avait des vivres i)our près d'un mois.

Page 1