CHAPITRE XXXV
Un habitué de la Petite-Chaise. — Je ne suis pas trop calé. — Une chambre à dévaliser. — Les oranges du père Masson. — Le tas de pierres. — Il ne faut pas se compromettre. — L"n déménagement noctvime. — Le voleur bon enfant. — Chacun son goût. — Ma première visite à Bicêtre. — A bas Vidocq ! — Superbe discoLirs. — Il y a de quoi frémir. — L'orage s'apaise. — On ne me tuera pas.
Souvent les voleui'S tombaient sons ma coupe à l'instant où je m'y attendais le moins : on eût dit que leur mauvais génie les poussait à venir me trouver. Ceux qui se jetaient ainsi dans la gueule du loup étaient, il faut en convenir, terriblement chanceux, ou diablement stupides. A voir avec quelle facilité la plupart d'entre eux s'abandonnaient, j'étais toujours étonné qu'ils eussent choisi une jjrofession dans laquelle, jpour écarter les périls, tant de précautions sont nécessaires : quelques-uns étaient d'une bonhomie telle, que je regardais prescfue comme miraculeuse l'impunité dont ils avaient joui jusqu'au moment où ils m'avaient rencontré pour leurs péchés. Il est incroyable que des individus, créés exprès pour donner dans tous les panneaux, aient attendu ma venue à la police pour se faii'e prendre. Avant moi, la police était donc faite en dépit du bon sens, ou bien encore, j'étais favorisé par de singuliers hasards; dans tous les cas, il est, comme on dit, des hasards qui valent du neuf : on en jugera par le récit suivant.
Un jour vers la brune, vêtu en ouvrier des pori:s, j'étais assis sur le parapet du quai de Gèvres, lorsque je vis venir à moi un individu que je reconnus pour être un des habitués de la Petite Chaise et du Bon Puits, deux cabarets fort renom mes parmi les voleurs.
— « Bon soir, Jean Louis, me dit cet individu en « m'accostanfc.
— (( Bon soir, mon garçon.
— « Que diable fais-tu là? t'as l'air triste à coquer le taffe (à faire peur).
— « Que veux-tu, mon homme? quand on cane « la p égrène (crève de faim), on rigole pas (on ne rit « pas).
— « Caner la pégrène! c'est un peu fort, toi qui « passe pour un ami (voleur).
— « C'est pourtant comme ça.
— a Allons, viens que nous butions une chopine « chez Niguenac; j'ai encore Ymgt Jacques (sous), il « faut les tortiller (manger). »
Il m'emmène chez le marchand de vin, demande une cJiolette (un demi-litre), me laisse seul un instant, et revient avec deux livres de pommes de terre : « Tiens, me dit-il, en les déposant toutes fumantes « sur la table, en voilà des goujons péchés à coups de « pioche dans la plaine des Sablons, ils ne sont pas « frits ceux-là.
— « C'est des oranges, si tu demandais du sel
— « De la morgane ^ ! mon fils, ça coûte pas cher. » n se fait apporter de la morgane, et bien qu'une
heure auparavant j'eusse fait un excellent dîner chez Martin, je tombai sur les pommes de terre, et les dévorai comme si je n'eusse pas mangé de deux jours.
« C'est affaire à toi, me dit-il, comme tu joue des « dominos (des dents), à te voir, on croirait que tu « morilles (mords) dans de la crignole (viande).
« Eh ! mon dieu, tout ce qui passe par la gargoine (c (bouche) empUt le heauge (ventre).
— « Je sais bien, je sais bien. »
Les bouchées se succédaient avec une prodigieuse
1 Morgane, plat de pommes de terre.
rapidité; je ne faisais que tordre et avaler; je ne conçois pas comment je n'en fus pas étouffé, mon estomac n'avait jamais été plus complaisant. Enfin je suis venu à bout de ma ration : ce repas terminé, mon camarade m'oiïre une chique, et me parle en ces termes :
« Foi d'ami, et comme je m'appelle Ilasson, qui « est le nom de mon père et du sien, je t'ai toujours « regardé comme un bon enfant; je sais que t'as « eu de grands malheurs, on me l'a dit, mais le « diable n'est pas toujours à la porte d'un pauvre « homme, et si tu veux, je puis te faire gagner « quelque chose.
— « Ça ne serait pas sans faute, car je suis panne, « dieu merci ! ni peu ni trop.
— c( Mais assez... Je le vois, je le vois (il regarde « mes habits, qui sont passablement déguenillés); « ça s'apperçoit que pour le quart-d'heure tu n'es « pas heureux.
— « Oh ! oui; j'ai fièrement besoin de me recaler.
— « En ce cas, viens avec moi, je suis maître d'une « cambriole (je puis ouvrir une chambre), que je « rincerai (dévaliserai) ce soir.
— « Conte-moi donc ça, car pour entrer dans « l'affaire, il faut que je la connaisse.
— « Que t'es sinve (simple), c'est pas nécessaire « pour faire le gaffe (pom' guetter.)
— « Oh ! si ce n'est que ça, je suis ton homme, « seulement tu peux bien me diie en deux mots...
— « Ne t'inquiète pas, te dis-je, mon plan est « tiré, c'est de l'argent sûr; la foiirgatte (receleuse) ft est à deux pas. Sitôt servi, sitôt hloqui (sitôt volé, « sitôt vendu), il y a gras, je t'en fais bon.
— « Il y a gras? Eh bien ! marchons. »
Masson me conduit sur le boulevart Saint-Denis, que nous longeons jusqu'à un gros tas de pierres. Là, il s'arrête, regarde autour de lui pour s'assurer que
personne ne nous observe, puis s'étani; approché du tas, il dérange quelques moellons, plonge son bras dans la cavité qu'ils formaient, et en ramène un trousseau de clefs. « J'ai maintenant toutes les herbes de la Saint-Jean, me dit-il », et nous X)renons ensemble le chemin de la Halle au Blé. Parvenus dans le pourtour, il m'indique à peu de distance, et presque en face du corps -de-garde, une maison dans laquelle il doit s'introduire. « A présent, mon ami. « ajoute-t-il, ne vas pas plus loin, attends-moi et «ouvre l'œil, je vais voir si la barque est décarée « (si la femme qui occupe la chambre est sortie). »
Masson ouvre la porte de l'allée, mais il ne l'a pas plutôt refermée sur lui, que je cours au poste où, m'étant fait reconnaître du chef, je l'avertis à la hâte qu'un vol est au moment de se commettre, et qu'il n'y a pas de temps à perdre, si l'on veut saisir le voleur nanti des objets qu'il emporte. L'avis donné je me retire et retourne à l'endroit ou Masson m'avait laissé. A peine y suis-je, quelqu'un s'avance vers moi : « Est-ce toi Jean-Louis!
— « Oui, c'est moi, répondis-je, en exprimant « mon étonnement de ce qu'il revenait les mains « vides.
— « iS^e m'en parle pas ! un diable de voisin qui « est arrivé sur le carré m'a dérangé dans mon opé- « ration; mais ce qui est différé n'est pas perdu. « Minute, minute ! laisse bouillir le mouton, tu « verras tout à l'heure; il ne faut pas se compro- « mettre. »
Bientôt il me quitte de nouveau, et ne tarde pas à reparaître chargé d'un énorme paquet, sous le poids duquel il semble s'affaiser. Il passe devant moi sans dii'e mot; je le suis; et marchant en serie-files, deux hommes de garde, armés seulement de leui- baïonnette, l'observent en faisant le moins de bruit possible.
Il importait de savoir où il allait déposer son fardeau : il entra rue du Four, chez une marchande (la Tête-de-Mm-t), où il ne resta que peu de temps. « C'était lom-d, me dit-il en sortant, et pourtant « j'ai encore un bon voyage à faire. »
Je le laisse agir ; il remonte dans la chambre dont il effectuait le déménagement : dis minutes à peine se sont écoulées, il redescend portant sur sa tête un lit complet, matelas, coussins, diaps et couverture. Il n'avait pas eu le temps de le défaire ; aussi sur le point de franchir le seuil, gêné par la porte qui était trop étroite, et ne voulant pas lâcher sa proie, faillitil tomber à la renverse; mais U reprit promptement son équilibre, se mit en marche et me fit signe de l'accompagner. Au détour de la rue, il se rapproche de moi et me dit à voix basse :
— « Je crois que j'y retournerai mie troisième fois, « si tu veux tu monteras avec moi, tu m'aideras à « décrocher les rideaux du lit et les grands de la « croisée.
— « C'est entendu, lui répondis -je, quand on « couche sur la plume de la Beauce (la paille), des « rideaux, c'est du luxe.
— « Oui, c'est du lusque, reprit-il, en souriant; « par ainsi, assez causé, ne vas pas plus loin, je te « prendrai en repassant. »
Masson poursuit son chemin, mais à deux pas delà l'on nous arrête l'un et l'autre. Conduits d'abord au corps -de -garde et ensuite chez le commissaire, nous sommes interrogés.
— « Vous ête.s deux, dit l'officier public à Masson « (me désignant), quel est cet homme? Sans doute « un voleur comme toi.
— « Quel est cet homme? Est-ce que je le sais? « demandez-lui ce qu'il est; quand je l'ainai vu « encore une fois et puis celle-là, ça fera deux.
— « Vous ne me direz pas que vous n'êtes pas
« de connivence, puisque l'on vous a rencontrés « ensemble.
— « Il n'y a pas de connivence, mon respectable « commissaire : il allait d'un côté, je venais par « l'autre, voilà tout à coup quand il passe à fleur de « moi, je sens quelque chose qui me glisse, c'était « un auryer (oreiller). Je lui dis comme ça : je crois « qu'il va prendre un billet de parterre, ça serait de « le relever, il le relève : là dessus la garde est arrivée, « on nous a yaumé tous les deux; c'est ce qui fait « que je suis devant vous, et que je veux mourir si « ce n'est pas la pure vérité. Demandez -lui plutôt. »
La fable était assez bien trouvée, je n'eus garde de démentir Masson, j'abondai au contraire dans son sens; enfin le commissaire parut convaincu. « Avez-vous des papiers? me dit-il ». J'exhibe un permis de séjour, qui est jugé fort en règle, et mou renvoi est aussitôt prononcé. Une satisfaction bien marquée se peignit dans les traits de Masson, lors- (ju'il entendit ces mots : Allez vous coucher, qui m'étaient adressés : c'était la formule de ma mise en liberté, et il en était si joyeux, qu'il fallait être aveugle pour ne pas s'en apercevoir.
On tenait le voleur, il ne s'agissait plus que de saisir la receleuse avant qu'elle eût fait disparaître les objets déposés chez elle : la perquisition eut heu immédiatement, et surprise au miheu de témoignages matériels dont l'évidence l'accablait, la Têtede-Mort fut enlevée à son commerce au moment oii elle s'y attendait le moins.
Masson fut conduit au dépôt de la préfecture. Le lendemain, suivant un usage établi de temps immémorial, parmi les voleurs, lorsqu'un de leurs collaborateurs est enflacqué, je lui envoyai une miche ronde de quatre livres, un jambonneau et un petit écu. On me rapporta qu'il avait été sensible à cette attention, mais il ne soupçonnait pas encore que
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celui qui lui faisait tenir le denier de la confraternité, était la cause de sa mésaventure. Ce fut seulement à la Force qu'il apprit, que Jean-Louis et Vidocq étaient le même individu : alors il imagina un singulier moyen de défense : il prétendit que j'étais Fauteui" du vol dont il était accusé, et qu'ayant eu besoin de lui pour le transport des effets, j'étais allé le clierclier; mais ce conte longuement développé devant la cour, ne fit pas fortune, Masson eut beau se prévaloir de son innocence, il fut condamné à la réclusion.
Peu de temps après j'assistais au départ de la chaîne. Masson, qui ne m'avait pas vu depuis son arrestation, m'aperçoit à travers la grille.
— « Hé bien ! me dit-il, vous voilà monsieur « Jean Louis; c'est pourtant vous qui m'avez « embaUé. Ah ! si j'avais su que vous étiez Vidocq, « je vous en aurais payé des oranges!
— u Tu m'en veux donc bien, n'est-ce pas toi « qui m'as proposé de t'accompagner"?
— « C'est vrai, mais vous ne m'avez pas dit que « vous étiez raille (mouchard).
— u Si je te l'avais dit, j'aui'ais trahi mon devoir, « et ça ne t'aurait pas empêché de rincer la cam- « hriole, tu aui'ais seulement remis la partie.
— « Vous n'en êtes pas moins un fichu coquin. « Moi qui étais de si bon cœur ! Tenez, j'aimerais « mieux rester ici tant que l'ame me battra dans le « corps, que d'être libre comme vous et de m 'avoir « déshonoré.
— « Chacun son goût.
— " llest joli, votre goût !... un mouchard ! c'est-ti « pas beau?
— « C'est toujours aussi beau que de voler; d'ail- « leiirs, sans uous que deviendraient les honuêtes « gens?
A ces mots, il partit d'un grand éclat de rire. « Les
MÉMOIRES DE Vidocq, t. 11. 5
« honnêtes gens ! répéta-t-il, tiens, tu me fais rire « que je n'en ai pas Tenvie (l'expression dont il se « servit, était un peu moins congrue). Les honnêtes « gens ! ce qui deviendraient?., tais-toi donc, ça « ne t'inquiète guère; quand t'étais au pré, tu chan- « tais autrement.
— « Il y reviendra, dit un des condamnés qui « nous écoutaient.
— « Lui ! s'écria Masson, on n'en voudrait pas : « à la bonne heure un brave garçon ! ça peut aller « partout. »
Toutes les fois que l'exercice de mes fonctions m'appelait à Bicêtre, j'étais sûi^ qu'il me faudrait essuyer des reproches de la nature de ceux qui me furent adressés par Masson. Earement j'entrais en discussion avec le prisonnier qui m'apostrophait; cependant je ne dédaignais pas toujours de lui répondre, dans la crainte qu'il ne lui vint à l'idée, non que je le méprisais, mais que j'avais peur de lui. Eu me trouvant en présencç de quelques centaines de malfaiteurs qui avaient tous plus ou moins à se plaindre de moi, puisque tous m'avaient passé par les mains ou par celles de mes agents, on sent qu'il m'était indispensable de montrer de la fermeté; mais cette fermeté ne me fut jamais plus nécessaire que le jour où je parus pour la première fois au milieu de cette horrible population.
Je ne fus pas plutôt l'agent principal de la pohce de sûreté, que, jaloux de remphr convenablement la tâche qui m'était confiée, je m'occupai sérieusement d'acquérir toutes les notions dont je pensais avoir besoin pour mon état. Il me parut utile de classer dans ma mémoire, autant que possible, les signalements de tous les individus qui avaient été repris de justice. J'étais ainsi plus apte à les reconnaître, si jamais ils venaient à s'évader, et à l'expiration de leur peine, il me devenait plus facile d'exercta- à
leur égard la sm'veillance qui m'était i^rescrite. Je sollicitai donc de 31. Henry Tautorisatiou de me rendre à Bicêtre avec mes auxiliaires, afin d'examiner pendant l'opération du ferrement, et les condamnés de Paris et ceux de province, qui d'ordinaire venaient prendre le collier avec eux. M. Henry me fit de nombreuses observations pom' me détour- ner d'une démarche dont les avantages ne lui semblaient pas aussi bien démontrés que l'imminence du danger auquel j'allais m'exposer. "
« Je suis informé, me dit -il, que les détenus ont « comploté de vous faire un mauvais parti. Si vous « vous présentez au départ de la chaîne, vous leiu? « offrez une occasion qu'ils attendent depuis longce temps ; et ma foi ! quelque précaution que l'on « prenne, je ne réponds pas de vous. » Je remerciai ce chef de l'intérêt qu'il me témoignait, mais en même temps j'insistai pom' qu'il m'accordât l'objet de ma demande, et il se décida enfin à me donner l'ordre qu'il m'importait d'obtenii-.
Le jour fixé pour le ferrement, je me transporte à Bicêtre, avec quelques-uns de mes agents. J'entre dans la coui% soudain des hurlements affreux se font entendre, des cris : à bas les moucliards! à bas le brigand! à bas Yidocq! partent de toutes les croisées, 011 les prisonniers, montés sur les épaules les uns des autres et la face collée contre les barreaux, sont rassemblés en groupe. Je fis quelques pas, les vociférations redoublent: de toutes parts l'air retentit d'invectives et de menaces de mort, proférées avec l'accent de la fureur : c'était un spectacle vraiment infernal que celui de ces visages de cannibales, sur lesquels se manifestaient par d'horribles contractions la soif du sang et le désir de la vengeance. H se faisait dans toute la maison un vacarme épouvantable; je ne pus me défendre d'une impression de terreur, je me reprochais mon imprudence, et peu
s'en fallut que je ne prisse le parti de battre en retraite; mais tout à coup je sens renaître mon courage. « Eh quoi ! me dis-je, tu n'as pas tremblé lors- « que tu attaquais ces scélérats dans leurs repaires; « ils sont ici sous les verrou x; et leur A'oix t'effraie ! « allons, dussions -nous périr, faisons tête à l'orage, « et qu'ils ne puissent pas croire t'avoir intimidé ! » Ce retour à une résolution plus conforme à l'opinion que je devais donner de moi, fut assez prompt pour ne pas laisser le temps de remarquer ma faiblesse : bientôt j'ai recouvré toute mon énergie; ne redoutant plus rien, je promène fièrement mes regards sur toutes les croisées, je m'approche même de celles du rez-de-chaussée. A ce moment, les prisonniers éprouvent un nouvel accès de rage; ce ne sont plus des hommes, ce sont des bêtes féroces qui rugissent; c'est une agitation, un bruit, on eût dit que Bicêtre allait s'arracher de ses fondements et que les murs de ses cabanons allaient s'entr'ouvrir. Au milieu de ce brouhaha, je fais signe que je veux parler; un morne silence succède à la tempête, on écoute : « Tas de canailles, m'écriai-je, que vous sert « de brailler? C'est quand je vous ai emballés qu'il « fallait, non pas crier, mais vous défendre. En « serez-vous plus gras, pour m'avoir dit des injures? « Vous me traitez de mouchard, eh bien ! oui, je « suis mouchard, mais vous l'êtes aussi, puisqu'il « n'est pas un seul d'entre vous qui ne soit venu « olïrir de me vendre ses camarades, dans l'espoir « d'obtenir une impunité que je ne puis ni ne veux « accorder. Je vous ai livrés à la justice parce que « vous étiez coupables. — Je ne vous ai pas épar- « gnés, je le sais; quel motif aurais-je eu de garder « des ménagements? Y a-t-il ici quelqu'un que j'aie « connu libre et qui puisse me reprocher d'avoir « jamais travaillé avec lui? Et puis, lors même que « j'aurais été voleur, dites-moi ce que cela prouve-
« rait, sinon que je suis plus adi^oit ou plus heureux « que vous, puisque je n'ai jamais été pris marron. « — Je défie le plus malin de montrer un écrou qui « constate que j'aie été accusé de vol ou d'escroque- « rie. Il ne s'agit pas d'aller cherclier midi à qua- « torze lieures, opposez-moi un fait, un seul fait, et « je m'avoue plus coquin que vous tous. — Est-ce « le métier que vous désapprouvez"? que ceux qui « me blâment le plus sous ce rapport me répondent « franchement, ne leur arrive-t-il pas cent fois le jour « de désirer être à ma place? »
Cette harangue pendant laquelle on ne m'interrompit pas fut couverte de huées. Bientôt les vociférations et les rugissements recommencèrent; mais je n'éprouvais plus qu'un seul sentiment, celui de l'indignation : transporté de colère, je devins d'une audace presque au-dessus de mes forces. On annonce que les condamnés vont être amenés dans la cour des fers : je vais me poster sur leur passage, au moment oii ils se présentent à l'appel, et résolu à vendre chèrement ma vie, j'attends là qu'ils osent accomplir leurs menaces. Je l'avoue, intérieurement je désirais que l'un d'eux tentât de porter la main sur moi, tant m'animait le désir de la vengeance. Malheirr à qui m'eût provoqué ! mais aucun de ces misérables ne fit le moindre mouvement, et j'en fus quitte pour essuyer de foudroyants regards, auxquels je ripostai avec cette assurance qui déconcerte un ennemi. L'appel terminé, un bourdonnement sourd est le prélude d'un nouveau tumulte : on vomit des imprécations contre moi, qu'il vienne donc ! il reste à la porte, répètent les condamnés en accollant à mon nom les épithètes les plus grossières. Poussé à bout par cette espèce de défi injurieux, j'entre avec un de mes agents, et me voilà au milieu de deux cents brigands, la plupart arrêtés par moi : allons, amis! courage! leui* criaient des cabanons où
ils étaient enfermés les condamnés à la réclusion, cernez le gros cochon, tuez-le, qu'il n'en soit plus parlé.
C'était le cas ou jamais de payer de front : « Allons, messieurs, dis-je aux forçats, tuez-le, on « dira qu'il est venu au monde comme ça. Vous « voyez qu'on vous donne de bons conseils: essayez.» Je ne sais qu'elle révolution s'opéra alors dans leur esprit, mais plus je me trouvais en quelque sorte à leur discrétion, plus ils paraissaient s'appaiser. Vers la fin du ferrement, ces hommes, qui avaient juré de m'exterminer, s'étaient tellement radoucis que plusieurs d'entr'eux me prièrent de leur rendre quel ques légers services. Ils n'eurent pas à se repentir d'avoir compté sur mon obligeance, et le lendemain, à l'heure du départ, après m'avoir adressé leurs remercîments, ils me firent des adieux pleins de cordialité. Tous étaient changés du noir au blanc ; les plus mutins de la veille étaient devenus souples, respectueux, du moins dans l'apparence, et presque rampants.
Cette expérience fut pour moi une leçon dont je n'ai jamais perdu le souvenir : eUe me démontra qu'avec des gens de cette trempe, on est toujours fort quand on déploie de la fermeté : pour les tenir éterneUement en respect, il suffit de leur en avoir imx)Osé une seule fois. A partir de cette époque, je ne laissai plus passer un départ de la chaîne sans aUer voir ferrer les condamnés; et, sauf quelques exceptions, il ne m 'arriva plus d'être insulté. Les condamnés s'étaient accoutumés à me voir, si je ne fusse pas venu, il semblait qu'il leur eût manqué quelque chose; et en eiïet presque tous avaient des commissions à me donner. Au moment oii ils tombaient sous l'empire de la mort civile, j'étais, poui ainsi dire, leur exécuteur testamentaii^e. Chez le plus petit nombre, les ressentiments n'étaient pas effacés, mais rancune de voleur ne dui-e pas. Pendant
dix-lluit ans que j'ai fait la guerre aux grinches, petits ou grands, j'ai été souvent menacé; bien des forçats renommés pour leur intrépidité, ont fait le serment de m'assassiner aussitôt qu'ils seraient libres, tous ont été parjures et cous le seront. Veuton savoir pourquoi? C'est que la première, la seule affaire pour un voleur, c'est de voler ; celle-là l'occupe exclusivement. S'il ne peut faire autrement, il me tuera pour avoir ma bourse, ceci est du métier; il me tuera pour" anéantir^ im témoignage qui le perdrait, le métier le permet encore; il me tuera pour échapper au châtiment; mais quand le châtiment est subi, à quoi bon? Les voleurs n'assassinent pas à leur temps perdu.
CHAPITEE XXXVI
L'utilité d\m bon estomac. — L'occxirence suspecte. — La procession des ballots. — Les Hii'ondelles de la Grève. — La commodité d'vm fiacre. — Les fredaines de ces messieurs. — Le garçon de chantier. — Il n'y a plus de fiât du tout. — Madame Bras ou la marchande scrupuleuse. — Annette ou la bonne fenmie. — On ne mange pas toujours. — Le premier qui fut roi. — Vidocq enfoncé, pièce nouvelle, dont le dernier acte se passe au corps-de-garde. — Je joue le rôle de Vidocq. — Représentation à mon bénéfice. — Applaudissements unanimes. — La pomme rouge. — Le Grand casuel. — L'inspection des papiers. — Je fais évader un -^-oleiu-. — Le vétéran qui prend vui potage. — L'auteur du Pied-dc-Mouton. — Les bas et les madras accusateurs. — - J'ai perdvi ma pièce de cinq francs. — Le soufflet et le marchand de vin. — Je suis arrêté. — La ronde du commissaire. — Ma déUvrance. — La chute du bandeau. — Vidocq Vcnfonceur reconnu danj Vidocq l'enfoncé. — Souhaitez-vou,? un bon conseil? — Gare à la caboche !
Une nuit dont j'avais passé la moitié dans les mauvais lieux de la Halle, espérant y rencontrer
quelques voleurs, qui, dans un accès de cette bonhomie C[ue produisent deux ou trois coups de paff ^ versés à propos, se laisseraient tirer la carotte - sur leurs affaires ijassées, présentes et futures, je me retirais assez mécontent d'avoir, au détriment de mon estomac, avalé en pm'e perte bon nombre de petits veii'es de cet esprit mitigé, auquel le vitriol donne du montant, lorsque, tout près du coin de la rue des Coutures-Saint-Gervais, j'aperçus plusieurs individus blottis dans des embrasures de portes. A la lueur des réverbères, je ne tardai pas à distinguer auprès d'eux des paquets dont on s'efforçait de dissimuler le volume, mais dont la blancheur indiscrète ne pouvait manquer d'attirer les regards. Des paquets à cette heure, et des hommes qui cherchent l'abri d'une embrasm-e, au moment oîi il ne tombe pas une goutte d'eau ; il ne f aUait pas une forte dose de perspicacité pour trouver, dans un tel concours de circonstances, tout ce qui caractérise une occurence suspecte. J'en conclus que les hommes sont des voleurs, et les paquets le butin qu'ils viennent de faire. « C'est bon, me dis-je, ne faisons mine de rien, suivons le cortège quand il se mettra en marche, et s'il passe devant un corps de garde, enfoncé!... dans le cas contraire, je les mène coucher chez eux, je prends leur numéro, et je leur envoie la police, )> Je file en conséquence mon nœud, sans paraître m'inquiéter de ce que je laisse derrière moi; à peine ai-je fait dix pas, l'on m'appelle : Jean-Louis! c'est la voix d'un nommé Richelot que j'avais souvent rencontré dans des réunions de voleurs : je m'arrête.
« Eh! bon soir, Richelot, lui dis-je; que diable
1 Paff. Eau-de-vie.
rÇS Tirer les carottes & ici le même sens qu'aujourd'hui nous accordonâ à l'expreâsion : tirer les vers du nez, e'tst-à-dire arraclitr des confidences, provoquer des aveux.
« fais-tu à cette heure dans ce quartier? Es-tu c seul? Comme tu as Tair effrayé !
— « On le serait à moins, je viens de manquer « d'être enflaqtié sur le boulevard du Temple.
— « Enflaqué ! et pourquoi?
— (( Pourquoi ! tiens, avance, vois-tu les amis et « les baluchons (ballots)!
— « Tu m'en dii'as tant ! si vous êtes f argués de « camelotte grinchie... (si vous êtes chargés de mar- « chandise volée.)
Je m'approche, soudain toute la bande se lève, et dès qu'ils sont debout, je reconnais Lapierre, Commery, Lenoir et Dubuisson; tous quatre s'empressent de me faire bon accueil et de me tendre la main de l'amitié.
« CoMMERY. Va, nous l'avons échappé belle, j'en « ai encore le palpitant (le cœur) qui bat la générale; « pose ta main là-dessus, sens-tu comme il fait tic- « tac?
« 3Ioi. Ce n'est rien.
« Lapieree. Oh ! c'est que nous avons eu la « moresgue (la peur) d'une fière force : je sais bien « que quand je m'ai senti les verds ^ au dos le treffe « me faisait trente et un.
« Dubuisson. Et par-dessus le marché, les hiron- « délies de la Grève - que nous nous sommes rendus « nez à nez avec leiu-s chevaux, au détour, presque « en face de la Gaîté.
« Moi. Que vous êtes niolles (bêtes) ! Il fallait « faire gaffer un roulant pour y planquer les paccins « (il fallait faire stationner un fiacre, afin d'y placer « les paquets). Vous n'êtes que des pégriots (mauvais « voleui's).
« EiCHELOT. Pégriots tant que tu voudras; mais
1 Fantassins de la garde de Paris, dont l'uniforme était vert. {Note de Vidocq.)
2 Dragons de Paris. {Note de Vidocq.)
« nous n'avons pas de roulant, et il faut se tirer de « là, c'est pour ça que nous nous sommes jetés dam « les petites rues,
« Moi. Et oii allez-vous maintenant? Si je puis « vous être utile à quelque chose...
« EiCHELOT. Si tu veux marcher en ëclaireur et (( venir avec nous jusque dans la rue Saint-Sébas- « tien, où nous allons déposer ces fredaines, tu auras « ton fade (ta part).
« Moi. Avec plaisir, les amis.
« RiCHELOT. En ce cas, passe devant, et allume ■<( si tu remouclies la sime ou la patraque (et regarde « si tu vois des bourgeois ou la patrouille). »
Aussitôt Richelot et ses compagnons se saisissent des paquets, et je me porte eu avant. Le trajet fut heureux, nous arrivâmes sans encombre à la porte de la maison; chacun de nous se déchausse pour faire moins de bruit en montant. Nous voici sur le paUer du troisième : on nous attendait ; une porte .s'ouvre doucement et nous entrons dans une vaste chambre faiblement éclairée, dont le locataire, que je reconnais, est un garçon de chantier qui avait déjà été repris de justice : bien qu'il ne me connaisse pas, ma présence parait l'inquiéter, et pendant qu'il aide à cacher les paquets sous le lit, je crois remarquer qu'il adresse à voix basse une question, dont la réponse hautement articulée me dévoile la teneur.
« RiCHELOT. C'est Jean-Louis, un bon enfant; sois « tranquille, il est franc.
« Le locataire. Tant mieux ! il y a aujom'd'hui « tant de railles et de cuisiniers, qu'il n'y a plus de « fiât du tout.
« Lapierre. Calme! calme! j'en réponds comme « de moi, c'est un ami et un français.
« Le locataire. Puisque c'est comme ça, je m'en « rapporte. Là-dessus, buvons la goutte. » (Il monte sur un espèce de tabouret, et passant son bras sur la
corniche cVime vieille armoire, il en ramène une vessie pleine). « La v'ia l'enflée, c'est de l'eau d'affe « (eau-de-vie), elle est toute moitehique ^, celle-là ! « c'est moi qui l'ai entolée (entrée); aUons, Jean- « Louis, à toi l'entame.
« Moi. Volontieis (je verse dans un genieu verd, « et je bois). C'est fichu! elle est bonne; ça fait du « bien par oii ça passe; à ton tour- Lapierre, rince- « toi le gosier.
Le genieu et la vessie passent de main en main, et quand chacun s'est suffisamment abreuvé, nous nous jetons sur le Ut en travers, jusqu'au lendemain. Au petit jour, on entend dans la rue le cri d'unramoneur (ou sait que dans Paris, les savoyai'ds sont les coqs des quartiers déserts).
« EiCHELOT (secouant son voisin). Eh ! Lapierre, • « allons-nous chez la fourgatte (receleuse)?
« Lapierke. Laisse-moi dormir.
« EiCHELOT. Voyons, bouge-toi donc.
« LAPrEBRE. Vas-y seul, ou emmène Lenoir.
« RiCHELOT. Viens plutôt, toi, qui lui as déjà « bloqui (vendu), c'est plus sûr.
« Lapierre. F.... -moi la paix, j'ai trop sommeil.
« Moi. Eh mon dieu ! que vous êtes féniants ! je « vais y aller, moi, si vous voulez m'indiquer sa « demeure.
« RiCHELOT. Tu as raison, Jean-Louis, mais la « fourgatte ne t'a pas encore vu, elle ne veut fourguer « (receler) qu'à nous. Puisque tu te proposes, nous « irons ensemble f
« Moi. Oui, à nous deux, ça fera qu'une autre fois '< elle connaîtra ma frimousse. »
Nous partons. La fourgatte restait rue de Bretagne, uo 14, dans la maison d'un charcutier, qui vraisem-
1 Mouchique a, ici, le sens de bon, fameux. Cependant on a la tournure mouckique à la section, signifiant mal noté dans le quartier.
blablement était le propriétaire. Eichelot entre dans la boutique, et s'informe si madame Bras est chez elle; oui, lui répond -on et après avoir enfilé l'allée, nous gi'impons l'escalier jusqu'au troisième. Madame Brasn'est pas sortie, mais elle tientà rhonneur,et ne veut absolument rien recevoir dans le jour. « Au « moins, lui dit Eichelot, si vous ne pouvez pas « prendre à présent la marchandise, donnez-nous un « à-compte : allez, c'est du bon butin, et puis vous « savez que nous sommes honnêtes.
— « C'est vrai, mais pour vos beaux yeux je ne « puis pas me compromettre; revenez ce soir, la nuit « tous chats sont gris, j) Eichelot la prit par tous les bouts pour lui arracher quelques pièces, mais elle fut inexorable, et nous nous retirâmes sans avoir rien obtenu. Mon compagnon pestait, jurait, tempêtait; il fallait l'entendre.
« Eh ! lui dis -je, ne croirait-on pas que tout est « peidu? pourquoi te chagriner? Qui refuse muse : si « elle ne veut pas, un autre voudra; viens avec moi « chez ma fourgatte, je suis sûr qu'elle nous prêtera a quatre ou cinq iunes de cinq balles (pièces de cinq « francs). »
Nous nous rendons rue Neuve-Saint-François, oxi j'avais mon domicile. D'un coup de sifflet, je me fais entendre d'Annette ; elle descend rapidement, et vient nous rejoindre au coin de la vieille rue du Temple.
— « Bonjour, madame.
— « Bonjour, Jean-Louis.
— « Tenez, si vous étiez bonne enfant, vous me « prêteriez vingt fi'ancs, et ce soir je vous les rendrais.
— « Oui, ce soir ! si vous avez gagné quelque « chose, vous irez à la Courtille.
— « Non, je vous assure que je serai exact.
— « C'est-il bien vrai? je ne veux pas vous refu- « ser, venez avec moi, tandis que votre camarade ira
« VOUS attendre an cabaret du coiu de la rue de « l'Oseille.
Seul avec Aiinette, je lui donnai mes instructions, et lorsque je fus certain ciuelle m'avait bien compris, j'allai rejoindre Eichelot au cabaret : « voilà a lui dis-je en lui montrant les vingt francs, ce qui « s'appelle une larque, et une bonne I
— « Parbleu ! il n'y a qu'à lui hloquir les paeins ^
— « Est-ce qu'elle en voudrait 1 Elle ne fourgue « que de la blanquette, des bogues et de-s broquilles « (elle n'achète que de l'argenterie, des montres et « des bijoux.)
— « C'est dommage, car c'est une bonne b,.., « c'est comme ça qu'il m'en faudrait une. »
Après avoir vidé notre cbopine, nous nous mimes en route pour regagner le logis, où nous rentrâmes avec une oie normande de première taille et une assiette assortie à la Lyonnaise. Je mis en même temps l'argent en évidence, et comme il était destiné à nous ravitailler, notre hôte alla nous chercher douze litres de vin et trois pains de quatre livres. Xous avions si bon appétit que toutes ces provisions ne firent en quelque sorte que paraître et disparaître. La vessie ou l'enflée d'eau d'aff, fut pressée jusqu'à la dernière goutte. Notre réfection prise, on parla de procéder à l'ouverture des paquets; ils contenaient du linge magnifique, des draps, des chemises d'une finesse extrême, des robes garnies de superbes mahnes brodées, des cravattes, des bas, etc. ; tous ces objets étaient encore mouillés. Les voleurs me racontèrent qu'ils avaient fait cette capture dans une des plus belles maisons de la rue de l'Échiquier, où ils s'étaient introduits par une croisée, dont ils avaient brisé les barreaux de fer.
L'inventaire terminé, j'ouvris l'avis do faire divers
1 Bîoquir les paeins, confier, vendre les riquets.
lots, afin de ne pas tout vendre dans le même endroit. J'insinuai qu'on leur donnerait autant pour chaque moitié que pour la totalité, et qu'il valait mieux deux fois qu'une. Les camarades se rangèrent de mon opinion, et l'on fit deux parts du butin. Maintenant il s'agissait d'opérer le placement : ils étaient déjà sûrs de la vente d'un lot, mais il leur fallait un acquéreur pour le surplus : un marchand d'habits, nommé la Pomme- Rouge, restant rue de la Juiverie, fut l'individu que je leur indiquai. Depuis longtemps il m'était signalé comme achetant du premier venu. H se présentait une occasion de le mettre à répreuve, je ne voulais pas la laisser échapper; car s'il succombait, le résultat de mes combinaisons était bien plus beau, puisqu'au lieu d'un receleur, j'en faisais arrêter deux, et que je faisais ainsi d'une pierre trois coups.
n fut convenu qu'on ferait des offres à mon homme, mais on ne pouvait rien tenter avant la nuit, et jusque là il y avait de quoi s'ennuyer mortellement. Que dire? parmi les voleurs, le commun des martyrs n'a pas assez de ressources dans l'esprit pour se tenir compagnie plus d'un quait d'heure. Que faire! les grinches ne font rien, quand ils ne travaillent pas, et quand ils travaillant, ils ne font rien. Cependant il faut tuer le temps, nous avons encore quelqu'argent devant nous, on vote du vin par acclamation, et nous voilà de nouveau occupés de fêter Bacchus ^ Les fils de Mercure - boivent sec et dru; mais l'on ne peut pas toujours boire. Si encore les buveurs étaient comme le tonneau des Danaïdes, ouverts par un bout et défonces par l'autre, le dégoût ne proviendrait pas de plénitude 1 Malheureiisement chacun a sa capacité, et quand.
1 Bacchus, dieu du vin; fêter Bacchus, boire copieusement.
2 Les fils de Mercure, les voleurs. Mercure étant chez les anciens Grecs le dieu du commerce et des voleurs.
entre la vessie et le cerveau, le fleuve dont l'embouchure est trop petite remonte vers sa source, il n'y a. pas à dire mon bel ami, si l'on veut éviter le débordement, il faut chômer; c'est ce que firent nos compagnons. Comme ils pensaient avoir besoin de leur tête pour un peu plus tard, et que déjà un épais brouillard s'amoncelait sous la voûte osseuse qui couvre le souverain régulateur de nos actions, afin de ne pas perdre la boussole, ils cessèrent insensiblement de faire de leur bouche un entonnoir, et ne l'ouvrirent plus que poui' jaboter. De quoi s'enti'etenaient-ils? La conversation qu'ils eussent été très embarrassés d'alimenter autrement roulait sur. les camarades qui étaient au pré, sur ceux qui étaient en gerhement (en jugement). Ils parlaient aussi des railles (mouchards).
« A propos de railles, dit le garçon de chantier, « vous n'êtes pas sans avoir entendu parler d'un « fameux coquin, qui s'est iait cuisinier (mouchard), « Vidocq; le connaissez-vous, vous autres?
« Tous ENSEiMBLE (je fais chorus). Oui, oui, de a nom simplement.
« Di^uissoN. Je crois bein qu'on en parle ! On « dit qu'il vient du pré (bagne), où il était gerbe à « 24 longes (condamné à 24 ans).
«. Le garçon de chantier. Tu n'y es pas, couillé « (nigaud) ! Ce Vidocq est un grinche, qui était pire « qu'à moque (à vie), à cause de ses évasions. Il est « sorti parce qu'il a promis de faire servir l'zamis. Ce « n'est que pour ça qu'on le tient z'à Paris. C'est « z'un malin; quand il veut faire ejiflaqué z'un « pègre, il tâche pour se faire ami z'avec lui, et « sitôt qu'il est z'ami, il lui reiile des objets grin- « cMs dans ses poches, efc puis tout est dit; z'ou « bein il l'emmène su z'une affaire, pour qu'il « soit servi inarron. C'est lui qui a z'emhallé Bailli, « Jacquet et Jlartinot. Oh mon Dieu oui ! c'est
« lui; que je vous conte comme il les Sb étourdis.
— « Ensemble (je fais encore chorus). Étourdis, « que c'est bien dit !
— « Le gauçon de chantier. Étant z'à boiro « avec un autre brigand comme lui, vous savez bien, « le faubourien Eiboulet, l'homme à Manon.
— « Enseiele. Manon la Blonde?
— « Le garçon de chantier. C'est çà, juste. On « parle de chose et d'autre. Vidocq dit comme ça « qu'il vient du pré, qu'il voudi-ait trouver des amis « pour goupiner. Les autres coupent dans le pont « (donnent dans le panneau). Ils les entortille si bien « qu'il les mène su zune aûaii'e, rue du Grand-Zur- « leur. C'était censé qu'il ferait le gaffe. Le gaffe « pour la raille (pour la police), car sitôt f argués, « sitôt marrons. On les emmène tous, et pendant ce « temps-là le gueusard décare (se sauve) avec son « camarade. Ainsi voilà comme il s'y prend pour « faii'e tomber les bons enfants. C'est lui qui a fait « huter (guillotiner) tous les chauffeurs, dont il était « le premier en tête. »
Chaque fois que le narrateur s'iuteiTompait, nous nous raûYaichissions d'un coup de vin. Lapierre profitant dune de ces poses, prend la parole.
— « Qu'est-ce qu'il nous embête? Il paile comme « mon C...hien (dans la langue de ces messieurs, ces « deux mots embêter et chien ont des synonymes, « qu'ils employèrent, mais je m'abstiens de les rap- « porter); il veut jaspiner. Crois-tu que ça nous « amuse? moi, je veux m'amuser.
— « Le garçon de chantier. Que don que tu « veux faire toi? s'il y avait des brèmes (cartes), on « pourrait flouer (jouer).
— « Lapierre. Ah ! ce que je veux faire, je veux « jouer la mislocq (la comédie).
— « Le garçon de chantier. Allons, Monsieur « Tarma ! (Talma.)
— « Lapieree. Est-ce que je peux jouer seul?
— K EiCHELOT. Nous t'aiderons, mais quelle pièce?
— a DuBUissoN. La pièce de César, tu sais bieu « ous qu'il y en a z'un qui dit; le premier qui fut « roi fut z'un sorda zlieureux.
— « Lapieree. C'est pas tout ça, il faut jouer la « pièce de Vidocq enfoncé après avoir vendu ses « frères comme Joseph. »
Je ne savais trop que penser de cette singulière boutade; cependant, sans me déconcerter, je m'écriai tout-à-coup, c'est moi qui ferai Vidocq. On dit qu'il est gros, ça fera ma balle (ça me convient).
— « T'es gros, me dit Lenoir, mais il est bien plus gros encore.
— « C'est égal, observa Lapierre, Jean-Louis « n'est pas trop mal comme ça; va, il pèse son poids.
— « Allons, il ne faut pas tant de beurre pour « un quarteron, se prit à dire Eiclielot en transpor- « tant une table dans un des coins de la chambre. « Toi, Jean-Louis, et toi, Lapierre, i3lantez-vous « là; Lenoir, Dubuisson et Etienne, ainsi s'appelait « le garçon de chantier, vont se mettre à l'autre « bout : ils feront l'z'amis, et moi, z'en face sur le « pieu (lit), ous que je fais public.
— « Quoi que c'est public*? reprend Etienne.
— (( Eh oui ! le monde, si t'entends mieux. Est-il « bûche, le garçon de chantier?
— « Je suis t'un spectateur.
— « Et non ! fichu bête, c'est moi. T'es un ami ; « à ton posse, v'ia le spectaque qui va commencer. «
Nous sommes censés dans une guinguette de la Courtille : chacun cause de son côté, je me lève, et sous prétexte de demander du tabac, je lie conversation avec les amis de l'autre table, je lance quelques mots d'argot, on voit que j'entrave (que je suis au fait de la langue), on me fait un sonrire d'intelligence que je rends, et il devient constant que nous
sommes geus de même métier. Dès lois arrivent les politesses d'usage, c'est un verre de plus qu'il faut. Je déplore la dureté des temps. Je me plains de ne pouvoir goupmer : on me plaint, on se plaint. Nous entrons dans la période de l'attendrissement et de la pitié ; je maudis la raille (la police), on la maudit aussi; je peste contre le quart deuil (le commissaire) de mon quartier qui ne m'a pas à la honne (qui ne m'aime pas), les amis se regardent, ils délibèrent des yeux et se consultent sur l'opportunité ou les inconvénients de mon affiliation... On me prend la main, on me la presse, je rends; il est convenu qu'on peut compter sur moi. Ensuite vient la proposition... Le rôle que je joue est, à quelques variantes près, celui que je jouerai incessamment... Seulement je charge un peu, en mettant des objets volés dans la poche des amis... Alors se fait entendre une salve générale d'applaudissements, accompagnés de gros éclats de rire... Bien tapé! bien tapé! s'écrient à la fois les acteurs et le témoin de cette scène.
— « Bien tapé, je ne dis pas non, reprit Richelot, « mais v'ià le Bourguignon (le soleil) qui baisse, il « est temps de Uoquir (vendre), la pièce s'achèvera « dans le roulant (flacre), ou bien en revenant de « fourguer. Je vais en chercher un, c'est-il votre « sentiment, les autres?
— « Oui, oui, partons. »
Le drame était en bon train, nous approchions de la péripétie, mais elle devait être toute autre que ces messiem's ne l'avaient prévu, car le dénouement ne devait nullement répondre au titre de la pièce. Nous montâmes tous en voiture, et nous ordonnâmes au cocher d'arrêter au coin de la rue de Bretagne et de celle de Touraiue. Le nommé Bras, l'un des recélem's restait à quatre pas. Dubuisson, Oommery et Lenoir mirent pied à terre, emportant avec eux la partie de marchandises qu'on était convenu de lui
vendre. Pendant qu'ils étaient à. conclure le marché, je vis, eu mettant la tête à la portière, qu'Annette avait parfaitement rempli mes intentions. Des inspecteurs que j'aperçus les uns stationnant le nez en l'air comme i)Oiu' chercher un numéro, d'autres se promenant de long en large, en manière de désœuvrés, ne rôdaient sans doute dans ces environs que parce qu'ils y avaient été appostés.
Après dix minutes d'attente, nous fûmes rejoints par les camarades qui étaient allés chez Bras; ils avaient retiré 125 francs d'objets qui valaient au moins six fois plus ; n'importe, on tenait les noyaux et on n'était pas mécoatent d'avoir réalisé, tant on était pressé de jouir.
H nous restait les paquets que nous avions réservés pour la Pomme-Rouge. Parvenus rue de la Juiverie, Richelot me dit : « ah ça ! c'est toi qui vas ( hloquir, tu connais le fourgat.
— « Ça ne serait pas le plan, lui répondis -je, je « lui dois de l'argent, et nous sommes brouillés. »
Je ne devais rien à la Pomm^-Rov^e, mais nous nous étions vus, et il savait bien que j'étais Vidocq; il aurait donc été imprudent de me montrer : je laissai les amis arranger les affaires, et à leur retour, comme l'apparition d'Annette dans le voisinage de la boutique, me donnait la certitude que la police était en mesure d'agir, je fis la motion de congédier le fiacre et d'aller souper dans le cabaret du Crranà- CasueL sur le quai Pelletier, au coin de la rue Planche-Mibray.
Depuis la visite chez la Pomme-Rouge, nous étions riches de quatre-vingts francs de plus, ainsi la somme à notre disposition était assez considérable pour que nous pussions tailler en plein drap, sans crainte de nous trouver à court; mais nous n'eûmes pas le loisir de nous mettre eu dépense : à peine avons -nous soufflé dans nos verres, que la garde entre, et? après
elle une kirieUe d'inspecteurs : il fallait voir comme à Taspect des vétérans et des mouchards tous les visages s'alongèrent, ce ne fut qu'un cri : novi sommes servis.... L'officier de paix Thibault nous invite à exhiber nos papiers; les uns n'en ont pas, d'autres ne sont pas en règle, je suis du nombre de ces derniers. « Allons ! commande l'officier de paix, assurez-vous de tous ces gaillards-là, ce qui est boE à prendre est bon à rendre. » On nous attache deus à deux, et l'on nous emmène chez le commissaire Lapierre était accouplé avec moi. « As-tu de bonnes « jambes? lui dis-je tout bas. — Oui, me répond-il. i et quand nous sommes à hauteur de la rue de h Tannerie, tirant un couteau que j'avais caché danf ma manche, je coupe la corde. « Courage ! Lapierie « courage ! m'écriai-je. » D'un coup de coude dam la poitrine, je renverse le vétéran qui me tenait sous le bras; peut-être était-ce le même qui depuis es1 devenu la pâture de l'ours Martin; que ce fût lui oi non, je m'esquive, et en deux enjambées je suis dan: une petite ruelle qui conduit à la Seine. Lapierrt me suit, et nous parvenons ensemble à gagner h quai des Ormes.
On avait perdu notre trace, j'étais enchanté <1( m'être sauvé, sans avoii'eté obligé de me faire recon naître. Lapierre ne l'était pas moins que moi, ca: n'ayant pas encore eu le temps de la réflexion, i était loin de me supposer une arrière-pensée; cepen dant, si j'avais favorisé son évasion, c'était dan; l'espoh" de m'introduire sous ses aupices dans quel qu'autre association de volem-s. En fuyant avec lui j'éloignais les soupçons que ses compagnons et lui même auraient pu concevoir à mon sujet, et je le: maintenais dans la bonne opinion qu'ils avaient di moi. De la sorte, j'espérais me ménager de nouvelle: découvertes : puisque j'étais agent secret, il étai de mon devoii' de me h'ûler le moins possible.
Lapieire était libre, mais je le gardais à vue, et j'étais prêt à le livrer du moment qu'il ne me serait plus utUe.
Xous allâmes toujours courant jusque sur le port de l'hôpital, où nous étant enfln arrêtés, nous entrâmes dans un cabaret pour reprendre haleine et nous reposer. J'y fis venir une chopine afin de nous remettre les sens : « Hein ! dis-je, à Lapierre, en « v'ià une fière de suée,
— (( Oh ! oui, elle est dure à avaler celle-là.
— « Et encore plus à digérer, n'est-ce pas"? — • « On ne m'ôtera pas de l'idée...
— « Quoi?
— « Tiens, buvons. »
Il n'eut pas plutôt vidé son verre, qu'il devint de plus en plus pensif, « non, non, reprit-il, on ne me « l'ôtera pas de l'idée.
— « Ah ça, voyons, explique-toi.
— « Et quand je m'expliquerais.
— « Tu as raison; vas, tu ferais bien mieux ae « retirer les bas que tu as à tes pieds, et la cravatte « qui est à ton cou. «
Lapierre était à peu près dans la même tenue que le célèbre auteur du pied de mouton, lorsque, poui' descendre dans le jardin du Palais-Eoyal, il n'avait d'autre chaussure que les bas à jours et les souhers de satin blanc de sa maîtresse. Comme il me semblait apercevoir dans les yeux de l'ami ce point noir de la méfiance, qui, si l'on n'y prend garde, grandit avec tant de rapidité, j'étais bien aise de lui donner une de ces marques d'intérêt, dont l'effet est de rassurer un esprit ombrageux : tel était mon but, en lui conseillant de retrancher de sa toilette quelques objets de peu de valeur, que, pendant la revue du butin, ses associés et lui avaient immédiatement appliqués à leur usage. « Que veux-tu que j'en fasse, « me 4it Lapierre?
— (( On les jette à l'eau.
— « Pas si béte ! des bas de soie tout neufs, et un « madras qui n'est pas encore ourlé.
— (( Belles foutaises !
— « Tu planches (tu veux rire), mon homme-. « jette donc les tiens. »
Je lui fais observer que je n'avais rien sur moi qui pût me compromettre, « tu es comme les lièvres. « ajoutai-je, tu perds la mémoire en courant, ne te « souviens -tu pas qu'il n'y a pas eu de cravatte pour « moi, et avec des mollets de cette taille (je relevais « mon pantalon), ne veux -tu pas que j'aille mettre a des bas de femme? Bon pour vous autres qui irez (( au paradis en joie.
— « Nous sommes montés sur des flûtes, que tu « veux dire? (en même temps s'étant déchaussé, il « tournait et retournait les bas qu'il enveloppa dans « le madras), »
Les voleurs sont tout à la fois avares et prodigues : il sentait la nécessité de faire disparaître ces pièces de conviction, mais le cœur lui saignait de s'en défaire sans aucun profit pour lui. Ce qui est le produit du vol est souvent si chèrement payé, que le sacrifice en est toujours pénible.
Lapierre, voulut à toute force, vendi-e les bas et le madras; nous allâmes ensemble rue de la Bûcherie. les offrir à un marchand qui nous en donna quarantecinq sous. Lapierre paraissait avoir pris son parti sm- la catastrophe du Orancl-Casuel; cependant il était contiaint dans ses manières, et si je jugeais bien de ce qui se passait à son intérieur, malgré mes efforts pour me réhabiliter dans son opinion, je lui étais terriblement suspect. De semblables dispositions n'étaient guère favorables à mes projets; persuadé dès lors qu'il ne me restait qu'à en finir avec lui le plus promptement possible, je dis à Lapierre: « Si tu veux, nous irons souper à la place Maubert.
— « Je le veux bien, me répondit-il. »
Je remmène aux Deuœ-Frères, où je demande du vin, des côtelettes de porc frais et du fromage. A onze hernies, nous étions encore attablés; tout le monde se retii'e, et Ton nous apporte notre compte, qui se monte à quatre francs cinquante centimes. Aussitôt je me fouille, (( Ma 'pièce de cinq francs! ma « pièce de cinq francs! oii est-elle? » Je m'en informe à toutes mes poches, je me tâte de la tête aux pieds ; « Mon dieu ! je Taurai perdue en courant ; cberclie, « Lapierre, ne l'aurais-tu pas!
— « Non, je n'ai que mes quarante-cinq sous « et pas un f avec.
— « Donne toujours, je vais tâcher d'arranger ça « avec les parents de la fille. » J'offre au cabaretier deux francs cinc(uante centimes, en promettant de lui apporter le surplus le lendemain ; mais il n'entend pas de cette oreille-là. « Ah ! vous croyez, dit-il, c^u'il « n'y à qu'à venir s'empift'rer ici et me payer ensuite « en monnaie de singe.
— '( Mais, lui fls-je observer, c'est un accident « , qui peut arriver au plus honnête homme.
— « Contes que tout cela ! Quand on est désar- « genté on se le brosse, ou l'on prend un litre, et « l'on ne va pas se taper un souper à l'œil (à crédit).
— « Ne vous fâchez pas, mon brave; si cela acco- « modait les épinards, à la bonne heure.
— (( Allons ! pas tant de raisons, payez-moi, ou « je vais envoyer chercher la gai'de.
— t( La garde ! tiens, voilà pour elle et pour toi, «lui dis-je, eu accompagant ces paroles d'un geste « de mépris fort usité parmi les gens du peuple.
— « Ah, gredin ! ce n'est pas assez d'emporter « ma marchandise, s'écrie-t-il en me mettant son « poing sous le nez. — Ne frappe pas, répliquai-je à
« l'apostrophe, ne frappe pas, ou » Il s'avance,
et de main de maître, je liu applique un soufflet.
Pour le coup, c'était une rixe; Lapierre prévoit qae cela va devenir du vilain, il juge qu'il est temps de jouer des fuseaux; mais au moment où il se dispose à gagner plus au pied qu'à la toise, sauf à moi à me débarbouiller comme je pourrais, le garçon le saisit à la gorge en criant au voleur!
Le poste était à deux pas, le.s soldats accoui'ent, et, pour la seconde fois de la journée, nous voici placés entre deux rangées de ces chandelles de Maubeuge 1, dont la mèche sent la poudre à canon. Mon camarade essaya de démontrer au caporal qu'il n'y avait pas de sa faute, mais l'ancien ne se laissa pas fléchir", et l'on nous enferma au violon : dès lors, Lapierre devient taciturne et triste comme im père de La Trappe; il ne desserre plus les dents; enfin, vers les deux heures du matin, le commissaire fait sa ronde, il demande qu'on lui présente les personnes arrêtées, Lapierre paraît le premier, on lui dit qu'il sortira s'il consent à payer. On m'appelle à mon tour; j'entre dans le cabinet, je reconnais 31. Legoix, il me reconnaît également ; en deux mots je lui expUque ce dont il s'agit, je lui indique l'endroit où ont été vendus les bas et la cravatte, et tandis qu'il se hâte d'aller saisir ces objets indispensables pour faire condamner Lapierre, je retourne auprès de ce dernier. H n'était plus silencieux. « Le bandeau « est tombé, me dit -il, je vois ce qu'il en est, c'est « fait à la main.
— (c C'est bien ! tu joues ton rôle, mais moi je te « parlerai plus franchement. Oui, c'est fait à la « main, et si tu veux que je te le dise, je crois que « c'est toi qui nous a fait emballer.
— « Non, mon ami, ce n'est pas moi; j'ignore qui, « mais je te soupçonne plus que qui que ce soit. »
1 ChandeUes de Maaheugc. fusils. Maubeuge, ville du Nonl de la France, sur la Sambre, avait alors une fabrique d'armes de guerre, qui fut supprimée en 1835.
A ces mots, je me fâche, il s'emporte; aux menaces succèdent les voies de fait, nous nous battons et Ton nous sépare. Dès que nous ne sommes lîlus ensemble, je retrouve ma pièce de cent sous, et comme le cabaretier n'avait pas porté en compte le soufflet qu'il avait reçu, elle me suffit non-seulement pour satisfaire à toutes ses réclamations, mais encore pour olfrLr à messieurs du cori)s-de-garde, je ne dirai pa? le coup de l'étrier, mais cette petite goutte de la délivi-ance que le péquin paie volontiers. Ce tribut acquitté, il n'y avait plus de motif de me retenir : je filai sans faire mes adieux à Lapierre, qui était bien recommandé, et le lendemain je sus que le succès le plus complet avait couronné mon œu^Te : les deux époux Bras et la Pomme- Rouge avaient été sm'pris au milieu des preuves matérielles de l'infâme trafic auquel ils se livraient; on avait saisi sur les voleurs les effets qu'ils avaient immédiat emenb appliqués à lem' usage, et ils avaient été contraints d'avouer... Lapierre seul avait tenté la voie de la dénégation; mais confronté au marcliand de la rue de la Bûcherie, il finit par reconnaître l'homme, les bas et le madras accusateurs. Toute la bande, voleurs et receleurs, fut écrouéeàla Force, dans l'expectative du jugement : là ils ne tardèrent pas à apprendre que le camarade qui avait joué le personnage de Vidocq enfoncé, était Vidocq l'enfonceur. Grande fut la surprise; comme ils durent s'en vouloir de s'être enferrés d'eux-mêmes avec un comédien de mon espèce ! L'arrêt confirmé, tous furent duigés sur le bagne, La veille de lem* départ, j'étais présent lorsqu'on leur passa le fatal coUier, En me voyant, ils ne purent s'empêcher de sourire.
« Contemple ton ouvrage, me dit Lapierre; te « voilà content, gredin !
— ■ « Je n'ai du moins aucun reproche à me faire, « ce n'est pas moi qui vous ai recommandé de voler
« Ne m'avez-vous pas appelé? Pourquoi être si « confiants? Quand on fait un métier icomme le « vôtre, il faut un peu mieux se tenir sur ses gardes.
— « C'est égal, dit Commery, t'as beau en coquer « (dénoncer) tu rabattras au pré (tu retourneras aux « galères).
— « En attendant, bon voyage ! Retenez ma « place, et si jamais vous revenez à Fantm ^ (Paris), « ne vous laissez plus prendre au traquenard. »
Après cette riposte, ils se mirent à converser entre eux :
« Il se f... encore de nous, disait Eichelot: c'est « bon, je lui garde un chien de ma chienne.
— « Pour ton honneur, ne parle pas, lui répliqua « le garçon de chantier, c'est toi qui l'as amené. « Puisque tu le connaissais, tu devais savoir qu'il « était à la manque (capable de trahir).
— « Eh oui ! c'est Richelot qui nous vaut ça, « soupira la Pomme-Eouge, sous le marteau, dont « le coup déjà lancé faillit lui rompre la tête.
— « Ne bouge donc pas, recommanda avec bru- « tahté le serrurier de l'établissement. Toujours « est-il, reprit le receleur, que c'est lui qui a vendu « la calebasse, et que sans lui...
— « Te tiendras-tu, mâtin? gare à la caboche! » Ces mots fm'ent les derniers que j'entendis; mais
eu m'éloignaut, je vis, à certains gestes, que le colloque s'animait de plus en plus. Que se disaientils? je n'en sais rien.
1 Pantin, pour Paris, à cause du voisinage, ejt encore enaployô par les voleurs. On dit également Pantruche. Au temps de Vidocq on désiunait plTu? particulièrement, dans les prisons ou les bagnes, sous le nom de I'antinoi.<, le voleur de Paris, condamné à Paris même.
CHAPITEE XXXVII
Allons à Saint-Cloiid. — L'aspirant mouchard. — Le système des diversions, ou les trompeuses amorces. — Une visite matinale. — Le désordre d'une chambre à coucher. — Singulières remarques. — Néant au rapport. — Ce sont d'honnêtes gens dans le faubourg Saint-Marceau. — Les pattes du dindon. — Prenez garde à vos souUers. — Sacrifice au dieu des ventrus, Deiis est in nohis. — La langue de monsieur Judas. — Le nectar du policien. — ExpUcation du mot Traiffe. — Les deux maîtresses. — L'homme qui s'arrête lui-même. — Le contentement donne des ailes. — Le nouvel Epictète. — Un monologue. — - L'incrédulité désespérante.
— Métamorphose d'iui tilbury en philosophes. — La tradition. — La maîtresse d'iui prince russe. — • Le pain de munition et les sorbets de Tortoni. — La mère Bariole. — Le vieux sérail ou l'enfer d'une femme entretenue. — Les com*tisanes et les chevaux de fiacre. — L'amie de tout le monde.
— L'invnlnérable. — Le tableau des Sabines. — L'Arche sainte. — La tire-lire. — Infandum regina jubés... — • Haine aux épaulettes. — Ah ! petit fourier ! - — Les bons sentiments.
— L'étrange religion. — ■ Le billet de loterie et la châsse de Sainte-Geneviève. — Il n'est pas de petite économie. — Exemple de fidéUté remarquable. — Pénélope. — Le serment des filles. — Je te connais, beau masque. — Voyage dans Paris. — Louisonla blagueuse. — Nécessité n'a pas de loi. — Le monstre. — LTne fiuie. — Devoir cruel. — Emihe au violon. — Retour chez la Bariole. — La petite bouteille des amis. — Le trépied de la Sj'bille. — Philémon et Baucis. — Joséphine Real ou les fruits d'une bonne éducation. — Réflexions philosophiques sur la concorde et sur la mort. — Trois arrestations. — Un traître puni. — Un trait pom* la nouvelle Morale en action. — Une mise en liberté. — Réponse aux critiques.
Dans l'été de 1812, iin voleur de profession, nommé Hotot, qui aspirait depuis long-temps à se faire réintégrer dans l'emploi d'agent secret, qu'il avait exercé avant mon admission dans la police, vint m'offrir ses services pour la fête de Saint-Cloud. On sait que c'est l'une des plus brillantes des envi-
rons de Paris, et que, vu Tafflueuce. les filous ne manquent jamais de s'y rendre en grand nombre. Nous étions au vendredi, lorsque Hotot fut amené chez moi par un camarade. Sa démarche me parut d'autant plus extraordinaire, que précédemment j'avais donné sur son compte des renseignements par suite desquels il avait été traduit devant la Cour d'assises. Peut-être ne cherchait -il à se rapprocher de moi que pour être plus à portée de me jouer quelque mauvais tour : telle fut ma première pensée; toutefois je lui fis bon accueil, et lui témoignai même ma satisfaction de ce qu'il n'avait pas douté de ma volonté de lui être utile. Je mis tant de sincérité apparente dans mes protestations de bienveillance à son égard, qu'il lui fut impossible de ne pas laisser pénétrer ses intentions; un changement subit qui s'opéra dans sa physionomie me convainquit tout d'un coup Cfu'en acceptant sa proposition, je favorisais des projets dont il n'avait pas l'envie de me faire confidence. Je vis qu'il s'applaudissait intérieurement de m'avoir pris pour dupe. Quoi qu'il en soit, je feignis d'avoir en lui la plus grande confiance, et il fut convenu entre nous que le surlendemain dimanche, il irait à deux hernies se poster aux environs du bassin principal, afin de nous signaler des voleurs de sa connaissance qui, m'avait-il dit, viendraient travailler dans cet endroit.
Le jour fixé, je me rendis à Saint-Cloud avec les deux seids agents qui fussent alors sous mes ordres. En arrivant au lieu désigné, je cherche Hotot, je me promène en long, en large; j'examine de tous les côtés, point d'Hotot ; enfin, après une heure et demie d'attente, perdant patience, je détache un de mes estafiers dans la grande allée, en lui recommandant d'explorer la foule, afin de tâcher d'y découvrir notre auxiliaire, dont l'inexactitude m'était tout aussi suspecte que le zèle.
L'estafier cherche une heure entière; las de parcourir dans tous les sens le jardin et le parc, ilrevient, et m'annonce qu'il n'a pu rencontrer Hotot. Un instant après, je vois accourir ce dernier, il est tout en nage : « Vous ne savez pas, nous dit-il, je viens « d'amorcer six grinches, mais ils vous ont aperçus, « et ils ont décampé; c'est fâcheux, car ils mordaient^ « mais ce qui est dilïéré n'est pas perdu, je les rejoin- « drai une autre fois. »
J'eus l'air de prendre ce conte pour argent comptant, et Hotot fut bien persuadé que je ne révoquais pas en doute sa véracité. Nous passâmes ensemble la plus grande partie de la journée, et ne nous quittâmes que vers le soir. Alors j'entrai au poste de la gendarmerie, où les officiers de paix m'apprirent que plusieurs montres avaient été volées, dans une direction toute opposée à celle dans laquelle, d'après les indications d'Hotot, s'était exercée notre surveillance. Il me fut démontré, dès lors, qu'il nous avait attirés sur un point, afin de pouvoir manœuvrer plus à son aise sur un autre. C'est une vieille ruse qui rentre dans la tactique des diversions et des faux avis donnés par des voleurs pour n'avoir pas à craindre la police.
Hotot, à qui je me gardai bien de faire le moindre reproche, imagina que j'étais complètement sa dupe; mais si je ne disais rien, je n'en pensais pas moins, et tout en lui faisant amitié de plus en plus, tandis qu'il méditait de réitérer l'espièglerie de Saint-Cloud, je me réservais de l'enfoncer à la première occasion. Kotre liaison étant en bon train, elle se présenta plutôt que je n'aurais osé l'espérer.
Un matin, en revenant avec Gaffré du faubourg Saint-Marceau, oii nous avions passé la nuit, il me prit la fantaisie de faire, à l'improviste, une visite à l'ami Hotot. Nous n'étions pas loin de la rue Saint- Pierre-aux- Bœufs, où il demeurait. Je propose à
mon camarade de veille d'y venii' avec moi, il consent à m 'accompagner; nous montons chez Hotot, je frappe, il ouvre, et paraît surpris de nous voir. « Quel miracle ! à cette heure,
— « Cela t'étonne, lui dis-je, nous venons te « payer la goutte.
— « Si c'est ça, soyez les bien-venus. » En même temps, il se renfonce dans son lit. « Où est-elle cette « goutte!
— « Gaiïré va nous faire le plaisir d'aller la cher- « cher. » Je fouille dans ma poche, et comme Gaffré, en sa qualité de Juif, était moins avare de ses pa^ que de son argent, il se charge volontiers de la commission, et descend. Pendant son absence, je remarquai que Hotot avait l'air fatigué d'un homme qui s'est couché plus tard ou plus matin que de coutume, la chambre était en outre dans cet état de désordre qui tient à une circonstance extraordinaire; ses vêtements, plutôt jetés qu'ils n'avaient été posés, semblaient avoir reçu une averse; ses souliers étaient couverts d'une boue blaneJiâtre et encore humide. Pour ne pas conclui-e de tous ces indices que Hotot venait de rentrer, il eût fallu ne pas être Vidocq. Pour le moment, je ne th'ai pas d'autre conséquence; mais bientôt mon esprit se promène de conjectures en conjectures, et je conçois des soupçons que je me garde bien d'exprimer; je ne veux pas même être curieux, c'est-à-dire, indiscret, et, de crainte d'inquiéter notre ami, je ne lui adresse pas la moindre question. Nous parlons de la pluie et du beau temps, mais plus du beau temps que de la pluie, et quand il ne nous reste plus rien à boire, nous nous retirons.
Une fois dehors, je ne pus m'empêcher de communiquer à Gaftré les remarques que j'avais faites: « Ou je me trompe fort, lui dis-je, t>u il a découche; « il y avait quelqu'expédition en l'aii". »
— u Je le crois, car ses habits sont encore moiiil- « lés, et puis ses escarpins sont -ils crottés ! Oh ! il « n'a pas marché dans la poussière. »
Hotot ne songeait guères que nous nous entretenions de lui, cependant les oreilles durent lui corner. Où est-il allé? qu'a-t-il fait? nous demandions -nous l'un à l'autre; peut-être est-il affilié à quelq^ue lande. Gaffré n'était pas moins intrigué de moi, et il s'en fallait que les suppositions qui lui venaient à l'idée fussent favorables à la probité d'Hotot.
A midi, selon l'usage, nous allâmes rendre compte de nos observations de la nuit ; notre rapport était fort peu intéressant; le mot néant y était écrit tout du long. « Ah ! nous dit M. Henry, ce sont d'honnêtes « gens dans le faubourg Saint -Marcau ! j'aurais été « bien mieux avisé de vous envoyer sur le boulevart. <( Saint -Martin; il paraît que messieurs les voleurs « de plomb recommencent leur jeu; ils en ont enlevé « plus de quatre cent cinquante Uvres dans un bâti- « ment en construction. Le gardien, qui lésa poursui- « vis sans pouvoir les atteindre, assure qu'ils étaient « au nombre de quatre; c'est pendant la grande (( pluie qu'ils ont fait le coup.
— « Pendant la grande pluie ! parbleu ! m'écriai- « je, vous connaissez un des voleurs.
— « Et qui donc?
— « Hotot.
— « Celui qui a servi la pohce, et qui demande à y rentrer?
— « Celui-là même. »
Je racontai à M. Henri mes remarques du matin, et comme il resta convaincu que j'avais raison, je me mis aussitôt en campagne, afin de changer promptement en évidence ce qui n'était encore que présomptions. Le commissaire du quartier où avait été commis le vol, se transporta avec moi sur les lieux, et nous trouvâmes dans un endroit du sol
Tempreinte très profonde de deux souliers ferrés : la terre s'était affaissée sous le poids d'un homme. Ces vestiges pouvaient fournir de précieuses indications, on piit des précautions pour qu'ils ne fussent pas elïacés; j'étais presque certain qu'ils s'adapteraient parfaitement à la chaussure de ïïotot, j'engageai en conséquence Gatïré à venir avec moi chez lui, et afin de pouvoir procéder à la vérification, à l'insu du coupable, j'imagine un moyen que voici : arrivés au domicile de Hotot, nous faisons un train d'enfer à sa porte. « Lève-toi donc, lève-toi donc, « nous apportons la pâtée. » H s'éveiUe, donne un tour de clef et nous entrons en chanceUant, comme des individus qui ont un peu plus qu'un commencement d'ivresse, « Eh bien ! dit Hotot, je vous eu « fais mon compliment, vous avez chaulïé le four « de bonne heure.
— « C'est pour ça, mon ami, lui répUquai-je, que « nous venons pour enfourner. Toi qui es si maUn, « ajoutai -je, en lui montrant sous son enveloppe une « empiète que nous avions faite en route, devine « ce qu'il y a là dedans.
— « Comment veux-tu que je devine? » Alors déchirant un des coins du papier, je mets à découvert les pattes d'une volaiUe.
— « Ah, sacredieu ! s'écrie-t-il, c'est un dindon.
— « Eh oui, c'est ton frère...., et comme tu le « vois, c'est aux pieds qu'on connaît ces animaux- « là; comprends-tu l'apoîoge à présent?
— « Qu'est-ce qu'il dit?
— « Je dis qu'il est rôti.
— <( Oh bah ! vous vous serez fait gourer, de la « venaison !
— « De la venaison ! tiens, sens-moi ça plutôt. » Je lui passe la volaille, et tandis qu'il la flaire et la retourne dans tous les sens, Gaffré se baisse, ramasse les souliers et les fourre dans son chapeau.
— « Et combien que ça coûte, ste bête?
— « Un rondin ^, deux halles et dix Jacques.
— « N.. de T>... ! sept livres dix sous ! c'est le « prix d'une paire de souliers.
— « Comme tu dis, mon homme, repartit l'esca- « moteur en se frottant les mains.
— « Ce n'est pas l'embarras, il y a de quoi mor- « dre; et puis l'odeur, elle est fameuse, c'est-t'i « alléchant !... Ce sacré Jules ! c'est à faire à lui.
— « N'est-ce pas que je m'y connais?
— « C'est vrai; qu'est-ce qui découpe'? d'abord « je ne fais rien, moi.
— « Bien entendu, nous te servirons; il y a-t-il « un couteau dans la cassine?
— « Oui, cherche dans le tiroir de la commode. Je trouve en effet un couteau; maintenant, il
s'agit de trouver un préteste de sortir pour Gafifrc'. « Ah, ça, lui dis-je, pendant que je mettrai le cou- « vert, tu vas me faire un plaisir, c'est d'aller dire « chez moi qu'on ne m'attende pas pour dîner.
— « C'est ça, et puis vous me casserez le ventre. « Oh ! non, pas de ça, je ne quitte pas la place avant « d'avoir gobé les vivres.
— « Nous ne les goberons pas sans boire.
— « Aussi vais-je faire monter du hquide.
— « H ouvi'e la croisée et appelle le marchand de « vin. De cette façon, il n'y a pas mèche à me faire « la queue. »
Gatïré était comme la plupart des agents de police, sauf la manque (la perfidie), bon enfant, mais un peu licheur, c'est-à-dire gourmand comme une chouette. Chez lui, la gueule passait toujours avant le métier, aussi, bien qu'il eut pincé les souliers, ce qui était l'important de l'affaire, je vis qu'il serait
1 Un rondin, une pièce de 5 francs; deux balles, deux francs; dix Jacques, dix sous.
impossible de le décider à abandonner le terrain, tant qu'il n'am-ait pas pris sa part du déjeûner. Je me hâtai donc de dépecer roisea,u, et quand le vin fut arrivé : « Allons, à table, dis-je à mon gastronome, « chique et vas-t'en. »
La table était le lit de Hotot, sur lequel, sans autre fourchette que celle du père Adam, nous fîmes à ce dieu qui est en nous, c'est-à-dire au dieu des Ventrus 1, députés ou non, un sacrifice à la manière des anciens. Nous mangioDS comme des Ogres, et le repas fut promptement terminé. « Actuellement, « me dit Galïré, je puis marchei ; je ne sais pas si « tu es comme moi, mais quand le soleil me luit dans (î l'estomac, je ne suis bon à rien : quand le coffre est « plein, c'est différent.
— « En ce cas, file.
— « C'est ce que je fais. »
Aussitôt il prend son chapeau, et s'en va.
« Ah ! le voilà parti, dit Hotot, du ton d'un homme « qui n'était pa^ fâché d'être seul un instant avec « moi. Eh bien ! mon ami Jules, reprit-il, il n'y aura « donc jamais de place pour Hotot.
— « Que veux-tu ! il faut prendre patience, ça « viendra.
— (c n ne tiendrait pourtant qu'à toi de me dou- « ner un bon coup d'épaule; M. Henry t'écoute, et « si tu lui disais deux mots...
— « Ce ne sera pas pour aujourd'hui, car je « m'attends à un galop soigné; Gaffré ne l'échappera (( pas non plus, car voici deux jours que nous ne « sommes pas aUés au rapport. »
Ce mensonge n'était pas fait sans intention : il ne fallait pas que Hotot put me croire informé du
1 Ventrus, le mot est encore employé, dans les milieux révolutionnaires, pour désigner ironiquement les bourgeois, qu'on accuse « de s'engraisser de la sueur du peuple «. A cette époque il s'appliquriit à certains groupes de députés amis du pouvoir, comme, pendant la Révolution, on l'avait appliqué aux iéputés sans couleur du centre, dit Plaina, MaraU ou Ventre.
vol auquel je présumais qu'il avait participé : il était sans défiance, je Tentretenais dans cette sécurité, et, dans la crainte qu'il ne songeât à se lever, je ramenai la conversation sur les points qui l'intéressaient le plus. Il me parla successivement de i)lusieurs affaires. « Ah ! me dit-il en soupii'ant, si j'étais « assuré de rentrer à la police avec un traitement de « douze à quinze cents balles, j'en pourrais fournir de « ces renseignements !... avec cela que je tiens en ce « moment un petit vol avec effraction, ce serait un (( vrai cadeau à faire à M. Henry.
— « Ali oui !
— « Eh oui, dis donc ! trois voleurs, Berchier, « dit Bicêtre, Gaffin et Linois, que je réponds de lui « donner marons; aussi sûr comme toi et moi ça « fait deux.
— « Si tu le peux, que ne parles -tu? ça te ferait « une belle entrée de jeu?..,
— « Je sais bien, mais...
— « N'as -tu pas peur de te mettre en avant? Si « tu rends des services, sois tranquille, je me fais « fort de te faire admettre.
— « Ah ! mon ami, tu me mets du baume dans <( le sang; tu me ferais admettre?
— « Vas, ce n'est pas difficile.
— « Là-dessus, buvons un coup, s'écria Hotot, « comme transporté de joie.
— « Oui, buvons, à ta réception prochaine !
— « Plutôt aujourd'hui que demain. »
Hotot était enchanté, il se faisait déjà un plan de conduite; il formait des rêves de bonheur; il avait dans les jambes ces inquiétudes de l'espoir, qui s'agite à la perspective d'une jouissance prochaine : je tremblais qu'il ne voulût descendre de son lit; enfin on fi-appe : c'est Gaû'ré, tenant à la main une demi-bouteille d'eau-de-vie, qu'Annette lui a remise. Traiffe, me dit, en entrant mon collègue l'Israélite,
dans cet argot hébreux, qui était sans doute la langue favorite de notre patron, monsieur Judas. Traiffe ou maron sont une seule et même chose. Comme je me pique d'être un hébraïsant de bonne force, je compris de suite et vis à qui j'avais à faù-e. Tandis que je versais au néophyte le nectar du policien, Galïré remit en place les souliers. ISTous continuâmes de causer et de boh'e, et avant de nous retirer, je sus que le vol du plomb était celui dont Hotot se proposait de signaler les auteui's. Le père Bellemont, férailleur, rue de la Tannerie, fiit le receleur qu'il me désigna.
Ces détails étaient intéressants, je dis à Hotot <iue j'allais sur-le-champ en donner connaissance à M. Henry, et lui recommandai de s'informer de l'endroit où les trois voleui's avaient couché. H me promit de m'indiquer leur gîte, et quand nous fûmes convenus de nos faits, nous nous séparâmes. Gaffré ne m'avait pas quitté. « Eh bien ! me dit-il. (( c'est lui, les souliers s'adaptent parfaitement; « c'est que l'empreinte est si profonde ! En sautant « par la croisée, il aiu'a pesé de tout son corps. » Ceci était l'explication du mot traiffe, je n'en avais que faire. Déjà je m'étais rendu compte de la conduite de Hotot, et je concevais très bien le rôle qu'il voulait jouer. D'abord, il était clair qu'il avait commis le vol dans l'intention d'en tirer un produit, mais il chassait deux lièvres à la fois; et en dénon- (;ant ses compUces, il atteignait un second but, celui de se rendre intéressant aux yeux de la police, afin d'obtenir d'être réemployé. Je frémis en pensant aux conséquences d'un combinaison pareille. Le scélérat ! me dis-je en moi-même, je ferai en sorte c[u'il reçoive la récompense de son crime; et si les malheureux qui l'ont secondé dans son expédition sont condamnés, il est trop juste qu'il partage leur sort. Je n'hésitai pas à le croire le plus coupable de
tous : d'après ce que je savais de son caractère, il me semblait fort probable qu'il les eût entraînés uniquement pour se ménager l'occasion de manigancer ce qu'on appelle une affaire, j'allais même jusqu'à penser qu'il se poiuTait bien qu'ayant volé .>eul, il eiit trouvé convenable d'accuser de son méfait des individus que leur immoralité rendait suspects. Dans chacune de ces hypothèses, Hotot était toujours un grand coquin; je résolus d'en délivrer la société.
Je savais qu'il avait deux maîtresses, l'une Emilie Simonet, qui avait eu plusieurs enfants de lui, et avec laquelle il vivait maritalement; l'autre Félicité Eenaud, Me publique, qui l'aimait à l'adoration. Je songeai à tirer parti de la rivaUté de ces deux femmes, et cette fois ce fut par la jalousie que je me proposais de faire tenir le flambeau qui devait éclairer la justice. Hotot était déjà gardé à vue. Dans l'après-midi, je suis averti qu'il est aux Champs-Élisées avec Félicité, je vais l'y rejoindre, et le prenant à part, je lui confie que j'ai besoin de lui pour une affaii'e de la plus haute importance.
« Vois -tu, lui dis -je, il s'agit de te faire arrêter « poui- être conduit au dépôt, où tu tireras la carotte « à un grinclie que nous allons emballer ce soir. « Comme tu seras au violon avant lui, il ne se douce tera pas que tu es un mouchard, et quand on l'amè- « nera, il te sera plus facile de te her avec lui.
Hotot accepta la proposition avec enthousiasme. « Ah ! soupira-t-il, me voilà donc mouchard ! Vas, (c tu peux compter sur moi ; mais il faut auparavant « que je dise adieu à Félicité. » Il retoui-na vers elle, et comme l'heure des séductions nocturnes ou de la croisière en plein-vent approchait, elle ne le gourmanda pas de ce qu'il la quittait trop tôt.
« A présent que tu es débarrassé de ta particu- « hère, je vais te donner tes instructions : Tu sais
MÉMOIRES DE ViDOCQ. t. II. 7
« bien la petite tabagie qui est sur le boulevard i( Montmartre, en face le théâtre des Variétés'?
— '( Oui; Brun et?
— « Justement : tu vas aller là, tu te placeras « dans le fonds de la boutique, avec une bouteille « de bierre, et quand tu verras entrer deux des (( inspecteui'S de l'officier de paix Mercier.... Tu <c les connaîtras bien?
— « Si je les reconnaîtrais ! c'est à moi que tu « demandes ça, un ancien troupier? »
— « Puisque tu les reconnaîtras, c'est bon ; quand <c ils entreront, tu leur feras signe que c'est toi : « vois-tu, c'est pour qu'ils ne te confondent pas « avec un autre.
— « Sois tranquille, ils ne me confondront pas.
— « Sais-tu que ce serait désagréable, s'ils allaient « empoigner un bourgeois?
— « Il n'y aura pas de méprise : est-ce que je ne « serai pas là? et puis le signe. Le signe, c'est tout.
— « Tu as bien compris ?
— « Ah ! mais, dis donc, me prends-tu pour un « cornichon? Je ue leur laisserai pas seulemejit le « temps de chercher des yeux.
— « C'est ça. D'abord, ils ont la consigne : sitôt « qu'ils t'apercevront, ils savent ce qu'ils doivent (( faire; ils t'aiTêteront et te conduiront au poste du « Lycée, où tu resteras deux ou trois heures; c'est « afin que celui que tu dois confesser t'ait déjà vu au « violon, et qu'en te revoyant ensuite au dépôt, il « n'en soit pas étonné.
— « Ne t'inquiète pas, je battrai ^ si bien, que je ' défie le plus malin de ne pas me croire enibaUv - « pour tout de bon. Au surplus, tu verras si je suis à « mon article. » Il topait de si bonne foi, que vérita-
1 Boitte, tromper, simuler, du vieux mot baster nui a le même seu.» iaUre en double, tromper les deux parties à la fois.
2 Emballé, urrcté, emprisonné. La i)risoii est queliiuefois appelée ballon.
blement je regrettais d'être obligé de le tromper de la sorte; mais en me retraçant sa conduite à l'égard de ses camarades, cette velléité de pitié que j'avais lessentie un instant se dissipa sans retour. Il me donne la main, et le voilà parti : il marche avec la vélocité de la satisfaction, la terre ne le porte plus. De mon côté, non moins rapide que lui, je vole à la préfecture, où je trouve les inspecteurs que j'avais annoncés; l'un d'eux était le nommé CocJiois. aujourd'hui gardien à Bicêtre : je leur dis de quelle manière ils doivent agir, et je les suis. Ils entrent dans la tabagie.
A peine en ont -ils franchi le seuil, Hotot, fidèle à la recommandation que je lui ai faite, s'indique du doigt, en montrant sa poitrine, comme un homme qui dit c'est moi; à ce signe, les inspecteurs vont droit à lui et l'invitent à leur exhiber ses papiers de sûreté; Hotot, fier comme Artaban, leur répond qu'il n'en a pas. a En ce cas, lui disent-ils, vous allez (( venir avec nous. » Et pour l'empêcher de fuir, si par hasard il lui en prenait la fantaisie, on l'attache avec des cordes. Pendant cette opération, une sorte de contentement intérieur se peignait dans les regards de Hotot : il était heureux de se sentiigarotté; il bénissait ses liens, il les contemplait presque avec amour; car, suivant lui tout cet appaleil de précaution n'existait que pour la forme; et au fonds, comme je ne sais plus trop quel philosophe de l'antiquité, il pouvait se vanter d'être libre dans ses chaînes; aussi disait-il tout bas aux inspecteurs : « Le diable m'enlève si je me sauve ! Les <( palettes et les paturons ligotés (les mains et les pieds « attachés) ! on ne s'y prendrait pas autrement poiu" « ficeler un enfant de chceur (pain de sucre) : c'est « fort bien, c'est ce qui s'appelle gonpiner (travailler). » Il était environ huit heures du soir lorsque Hotot
fut mis au violou; à onze heures, on n'avait pas encore amené l'individu qu'il devait confesser; ce retard lui parut extraordinaire. Peut-être cet individu s'était-il dérobé à la poursuite, peut-être avait -il avoué. Dès-lors le secours du mouton devenait inutile; j'ignore quelles conjectui>es formait le prisonnier; tout ce que je sais, c'est qu'à la fin, ennuyé de ce qu'on ne venait pas, et imaginant qu'on l'avait oublié, il pria le chef du poste de faire prévenir le commissaire de police qu'il était encore là. « S'il est « là, qu'il y reste, dit le commissaii'e, cela ne me « regarde pas. » Et cette réponse, transmise à Hotot. ne réveilla en lui d'autre idée que celle de la négligence des inspecteurs. « Si encore j'avais soupe, « répétait -il, avec l'accent comico -piteux de cette « larmoyante gaîté qui esb moins touchante que « risible : ils s'en moquent; peut-être bien qu'ils sont « dans un coin à s'empâter, et moi je suis ici à sifiier « la linotte. » Deux ou trois fois il appela, tantôt le caporal, tantôt le sergent, pour leiu* conter ses doléances ; il n'y eut pas jusqu'à l'ofiicier de garde qu'il ne suppliât de le laisser sortir. « Je reviendrai. « s'il le faut, lui protestait-il; que risquez-vous, « puisque je ne suis emballé que pour la frime^f »
IVIalheureusement l'officier, qui nous rapporta le lendemain ces détails, était un de ces incrédules dont l'obstination est désespérante. Hotot n'était tourmenté que par son appétit; pour les gens qui croient aux remords, c'était bien ime présomption d'innocence, mais pour les gens qui ne croient qu'aux ficelles... La fatalité voulut que monsiem- l'officier fût de ce nombre; et puis, comme il lui était interdit de rien prendre sur lui, quelque envie quil en auiait eue ; il tira une bonne fois le verrou sur Hotot,
1 Frime, apparence, frimer, faire figure; à rapproclier Je frimousse, ngure, donc frime apparaît comme une abréviation.
qui, ne pommant revenir de Tétourderie des inspecteurs, faisait entendre à travers la porte ce monologue entrecoupé, où se peignaient des alternatives tout-à-fait grotesques de résignation et d'impatience.
« Oh ! mais, c'est un peu fort de café, sans comp- « ter le marc; ils m'y laisseront passer la nuit!...; « impossible, ils vont venir... Pas plus d'inspecteurs « que de beurre sur la main... P'têtre qui se seront « trouvés aretardés... Que je voudrais être derrière « eux, comme je te les remuerais !...; s'il n'y a pas « de leur faute, il n'y a rien à dire... Décidément, ils « m'ont planté là pour raverdir... Cependant, tant « qu'on n'aura pas amené ma nouvelle connais-
« sance... Oh ! pour le coup, c'est se f du pauvre
« monde... Dans le fait, s'il n'est pas empoigné, ils « ne peuvent pas non plus... Il n'y a pas de bon sens, « moi qui n'ai rien pris depuis que je suis levé... « Allons ! messieurs, quand il vous plaira, à votre « aise, je suis là... Sont-ils chiens ! sont-ils chiens !.. « On ne fait pas toujours ce qu'on veut... Coquin de « sort ! C'en est-il là d'une sévère?..; sévère ou non, « je suis bloqué; quand je m'en mangerais... Ne « parlons pas de manger... Comme mes boyaux « crient....; parbleu ! ils crieraient à moins : à la fin, « c'est que ça crie vengeance !... Au fait, c'est l'état « du métier; j'en ai l'étrenne.... ; oui, je suis joliment « étrenné, il faut en convenir... Est-ce qu'ils se « seraient fait casser la gueule?... Le tour est fameux, « par exemple... Jeûne, mon cadet, jeiine; comme « c'est régalant !.. Bah ! bah ! on ne meurt pas pour « mal avoir, je déjeiinerai mieux demain... Je gage- « rais qu'ils s'en tapent une culotte, les gredins !... « Si je les tenais.... ; ce n'est pas l'embarras, la farce, « elle est bonne... Isom d'un D... ! triple nom d'un « D.... Eh bien ! qu'est-ce qu'y a, garçon, tu te « fâches... A la force aussi, la faim fait sortir le loup
« du bois...; sors donc, sors donc..., comme c'est « facile...; si encore j'avais mon dindon d'à ce « matin.. ; si mon ami Jules était ici.... il ne sait pas, « car s'il savait... »
Hotot disait comme le peuple, si le roi savait; mais tandis qu'il déplorait mon ignorance, et qu'il était si loin de prévoir les suites d'une arrestation qu'il supposait simulée, explorant les petites rues aux alentours de la place du Cliâtelet, j'avais rejoint Emilie Simonet, dans l'un de ces misérables taudis, où, pour l'agrément des petites bourses, une dame de maison tient des liquem's et des filles, qui s'amènent mutuellement la pratique et se servent d'enseigne sans être de meilleur aloi les unes que les autres. Ici les liqueurs sont comme l'entrée secrète du bureau de loterie, un moyen de tromper l'espion; l'amateur honteux s'introduit sous le prétexte de prendre un petit verre, et il s'empoisonne deux fois. C'est dans ces espèces de cafés borgnes cpe les rebuts de la prostitution s'amoncèlent, et s'écoulent à la faveur de l'ivrognerie ou de la pauvi'eté du chaland ; plus d'une ci-devant beauté, aujoiu'd'hui réduite à l'humble caraco de drap, à la jupe de moleton et aux sabots, si elle ne préfère les philosophes ^ (souliers à quinze, vingt et vingt-cinq sols), y exploite la tradition bien obscure, quoique récente, de ces charmes, qui lui valurent l'amazone et le voile vert qu'elle promenait naguères dans les cavalcades de Montmorency, ou bien l'élégant tilbuiy qui la portait à Bagatelle. J'ai vu de ces déchéances, et pour n'en citer qu'un exemple entre mille : l'une des camarades d'Éiuilie (elle se nommait Caroline), avait ét^ la maîtresse d'un prince russe; aux jouis de sa splendeur, cent
1 Philosophie, misère; philosophe, a divers sens; misérable; grec (île jeux) opi?rant sans compère, en vertu de ce principe que la solitude n'effraie point la philosophie. On dit encore par abréviation : philo, pour désigne '• les grecs, ou escrocs pratiquant le vol au jeu.
raille écus par an ne suffisaient pas au train de sa maison; elle avait eu des équipages, des chevaux, des laquais, des courtisans; elle avait été belle, très belle, et tout cela s'était évaporé : elle était camarade d'Emilie, et peut-être plus dégradée qu'elle. Constamment absorbéepar des spiritueux, elle n'avait plus un instant lucide. La dame de maison, qui pourvoyait à sa toilette, car Caroline ne possédait plus une loque, était obligée de la veiller comme le lait sur le feu, pour qu'elle ne vendît pas ses effets; cent fois elle avait été ramenée au gîte, nue comme un ver; elle avait fout bu, jusqu'à sa chemise. Telle est la triste condition de ces créatures, qui, presque toutes, ont eu dans leui' vie une veine d'opulence; après avoir jeté l'or à pleines mains, sans être moins prodigues, elles en viennent à convoiter le pain de la caserne ; et le palais que délectèrent les sorbets de Tortoni, trouve de la saveiu' aux patates de la Grève. C'est à cette catégorie des courtisanes qu'appartiennent ces demoiselles, qui font les délices des maçons, des commissionnaires et des porteurs d'eau; entretenues par les libertins de cette classe laborieuse dont les libéralités forment leur casuel, à leur tour, quand elles ne sont pas grugées par un maître d'armes, un banquiste, ou un chanteur des rues, elles entretiennent des voleurs, ou tout au moins, si elles sont de la haute (en bonne position), à charge de revanche, elles les soulagent durant les détresses du cachot et de la morte-saison.
La camarade de la princesse Caroline^ Emilie Simonet, ou madame Hotot, était précisément de ce calibre; c'était un bon cœur fini : ce fut chez la mère Bariole que je la rencontrai. La mère Bariole, Ijonne femme s'il en fut jamais, et honnête autant qu'il soit possible de l'être dans sa profession, jouit d'une espèce de considération parmi les débauchés qui hantent ces boutiques en parties doubles, révol-
tants portiques d'un sanctuaire, où bravant tous les dégoûts, la volupté et la misère se caressent tour à tour. Depuis près d'un demi-siècle, son établissement est la Providence et le dernier refuge de ces Laïs, que les conséquences de leui" déshonneur et le temps rapide dans ses outrages ont précipitées sous la même juridiction que le ruisseau et la borne; c'est le vieux sérail où ne doit pas pénétrer celui qui ne cherche qu'à réjouir son esprit par des images gracieuses : là, point d'enchanteresse ! VArmide ^ de la Chausséed'Antin n'est plus qu'une hideuse gourgandine, qui, entre l'hôpital et la prison, alternant de l'im à l'autre, épuise, à son corps défendant, les vicissitudes d'une carrière dont les dernières espérances sont sur le pavé. Dans cet asile, le luxe de la rue Vivienne a fait place à la friperie du Temple ; et telle qui, durant réphémère triomphe de ses attraits, dédaignait, à peine effleurés, les prémices de la mode, trouve encore de quoi se parer dans ces atours flétris, tombés de chute eu chute au vestiaire de la mère Bariole. Ainsi voit-on l'aridelle du fiacre reprendre avec fierté le harnais qui l'humiliait au temps où sa croupe arrondie faisait la gloire d'un brillant attelage. Si la comparaison manque de noblesse, du moins est-elle juste.
Ce serait une histoire bien curieuse, et surtout bien profitable à la morale, que celle de quelques-unes des pensionnaires de madame Bariole : peut-être serait-il à propos d'y joindre la biogiaphie de cette vénérable matrone, qui, placée pendant cinquante ans à la source des coups de poings, des coups de pieds, des coups de sabres, a traversé cette longue période sans atrapper seulement une égratignure;
1 Artnide. Enchanteresse célèbre, personnage de la Jérusalem délivréf, du Tasso. Longtemps, elle sut retenir dans ses jardins enchantés Renaud, le plus brave des croisés. Son nom est resté, pour désigner une femme qui captive les hommes eu joignant la séduction des manières à la beauté des formée
amie de la police, amie des voleurs, amie des soldats, enfin amie de tout le monde, eUe s'est conservée invulnérable au milieu des échaffourées sans nombre, et des mille et une batailles dont elle a été témoin. Sahin ^ ou Romain, lorsque le combat s'engag^eait à. propos de ces dames, malheur à qui aurait touché un cheveu de la mère !.... Son comptoir était comme Tarche sainte, il était le territoire neutre que respectaient même les bouteilles lancées. Voilà ce qui s'appelle être chérie ! pas une des Sabines qui n'eût versé son sang pour elle; il fallait voir le matin comme elles s'empressaient de lui donner leurs rêves pour les mettre à la loterie....; et à l'approche du terme, quand l'épargne destinée à acquitter le loyei était insuffisante, parce que la tire-lire de prévoyance avait été écornée, les pauvres filles se donnaient elles du mal pour combler le déficit! Quelle désolation, si madame, pour satisfaire son propriétaire, était réduite à engager ses timballes d'argent? Dans quoi ferait-elle chauffer la petite chopine de vin sucré qu'elle avale souvent avec son suisse, ou dans la compagnie de sa commère, lorsque geignant ensemble, et déplorant la dureté des temps, nez à nez, coudes sur la table, elles se content leurs peines à petites gorgées? Cette chère mère Bariole, que de fois elle mit auMont-de-Piété pour régaler d'hnitres et de vin blanc la milice du bureau des mœurs -! Comme les inspecteurs la trouvaient généreuse, et les voleurs compatissante. Confidente de ces derniers, elle ne
1 Allusion aux luttes qui divisèrent si longtemps les Romains et les Sabine et qui eurent pour principaux épisodes l'enlèvement des Sabines, puis leur intervention dans la bataille pour empêcher deux peuples de même origine de s'entr'égorger.
2 La milice du bureau des mœurs, les policiers chargés spéeialeîiient de la surveillance dos filles et de l'observation des règlements de police applicables à la prostitution. Vidocq les qualifie ironiquement de milice, parce qu'ils n'avaient à combattre que de misérables filles. Aujourd'hui la tâche de ces agents est plus périlleuse en raison des accointances existant entre les prostituées et les souteneurs.
les trahit jamais; elle écoutait aussi avec intérêt les plaintes des compagnons sans ouvrage; et semant le pois pour recueillir la fève, augurait -elle bien de l'avenir d'un individu, sous le semblant de Tf-mitié, elle lâchait le verre de consolation, voire même la créature à crédit, si le désargenté battew de flsmme (désœuvré), était un remplaçant près de toucher son beurre ^. « Travaillez -, mes enfants, disait-elle aux « ouvriers dans tous les genres; avec moi, pour être « bien venu, il faut que Ton travaille. » Elle ne faisait pas la même recommandation aux militaires, mais elle gagnait leur affection par ses sollicitudes sans fin, au sujet de l'appel et du contre-appel... EUe maudissait avec eux la saUe de police, et pour achever de leur plaire, en cas de rixe, elle n'envoyait chercher la garde qu'à la dernière extrémité, EUe détestait les colonels, les capitaines, les adjudants, les souslieutenants, enfin toutes les épaulettes; mais les galons, elle en raffolait ; et rien n'égalait sa tendi-esse pour les sous-ofliciers en général, notamment pour les petits fourriers qui lui semblaient gentils ; elle était leur mère à tous. « Ah petit fourrier ! ai-je « entendu souvent, quand vous reviendrez avec le « sergent, amenez donc le major. ^
— « Oui, maman Bariole; et entre les heures « d'exercice, la maison ne désemplissait pas. »
Maman Bariole vit encore, mais depuis que je ne suis plus obligé de lavoir, j'ignore si son établissement s'est maintenu sur le même pied. A l'époque où je la connaissais, elle avait pour moi tous les égards auquels un mouchard peut prétendre. Elle fut aux anges quand je lui demandai Emilie Simoyiet, qui était sa favorite. Madame Bariole crut que je venais jeter le mouchoir dans son harem.
1 Beurre, argent de son rengagement,
2 Travaillez... ouvriers, mots d'argot pour vole: .. voleur.<i, criminels U i'aut que l'on travaille; pour : « il faut que l'on vole. »
« Tu ne me Taurais pas demandée, que je te l'aiirais « donnée.
— <( Elle est donc votre préférée?
— « Que veux -tu! j'aime les femmes qui prennent « soin de leurs enfants; si elle les avait im& là bas, « je ne l'aurais jamais regardée. Ces pauvres petits « êtres, ça ne demande pas à naître; pourquoi que « des chrétiens n'auraient pas autant de naturel que « des animaux? Sa dernière est ma fiUeule..., c'est « le portrait de Hotot, tout craché...; je voudrais « que tu la voie, eUe gi'andit comme un petit cham- « pignon : va, eUe ne sera pas bête celle-là; il n'y a « pas à dire, elle comprend déjà tout....
— « Elle est précoce...
— « Oui, et jolie; c'est un amoiu- : laisse faire « seulement qu'elle ait l'âge d'une pièce de quinze « sols, je suis bien sûre qu'elle gagnera à sa mère « de l'argent gros comme eUe. Avec une fille, il y a « toujours de la ressource.
— « Je sais bien.
— « Oui, oui, le bon Dieu la bénira, Emilie; avec « ça que depuis un bout de temps elle n'a pas de « malheur avec les hommes.
— « Est-ce que le bon Dieu se mêle de ça?
— « Ah parguié ! vous autres qui êtes des par- « paillots, vous ne croyez en rien.
— « Vous avez donc de la religion, mère Bariole?
— « Je le crois bien que j'en ai; je n'aime pas les « prêtres, mais c'est tout de même; il n'y a pas en- « core huit jours que j'ai fait faire une neuvaine à « Sainte-Geneviève pour avoir un terne au tirage « de Bruxelles ; on a passé le billet sous la châsse.
— « Et le bout de cierge, l'avez -vous fait briller?
— « Tais -toi donc, païen.
— « Je parie que vous avez du buis de Pâques « à la tête de votre lit.
— « Un peu, mon neveu ! avec eux né faudrait-il « pas vivre comme des bêtes? »
La Bariole, qui n'aimait pas à être contrariée au sujet de sa croyance, se mit à appeler Emilie. « Dépê- « che-toi, lui cria-t-elle : attends, mon garçon, je « vais voir si elle a fini.
— (c Vous ferez bien, car je suis pressé. » Emilie parut bientôt avec un caporal des pompiers, qui, sans regarder derrière lui, prit immédiatement congé d'elle.
— « Puisqu'il ne songe pas à son cassis, observa « la Bariole, il n'y a qu'à le remettre dans la bou- (c teille.
— « Je le boirai, dit Emilie.
— « Pas de ça, Lisette.
— « Vous plaisantez... il est payé (buvant) tiens, « il y a des mouches.
— « Ça te rendra le cœur gai, m'écriai-je.
— « Ah bien ! je ne croyais pas si bien dire. C'est « toi, Jules ! et qu'est-ce que tu fais donc dans le « quartier*?
— « J'ai su que tu étais ici, et je me suis dit : faut ( que je voie la femme à Hotot, je lui paierai cho- « pine en passant. Agathe, commanda la Bariole, « servez une chopine; » et Agathe aussitôt faisant, suivant l'usage, mine de descendre à la cave, fila par derrière, chez le marchand de vin, d'où elle rapporta un litre, dont elle réserva les trois quarts en baptisant le reste, afin d'obtenir la quantité.
« Il n'est pas drogué celui-là ! me dit Emilie, pence dant que je versais dans son verre, vois -tu? il (( fait des bouilles, c'est bon signe; j'en boirai encore « aujourd'hui. »
Je lui faisais un grand plaisir en offrant d'humecter ses poumons, mais ce n'était qu'un premier pas pour m'attirer sa confiance; il fallait la faire arriver insensiblement au chapitre de ses giùefs contre
Hotot; Je ménageai assez habilement les transitions pour ne lui inspirer aucune crainte; d'aljord je commençai par déplorer mon sort : les filles, quand on se lamente à propos de malheurs qui sont à leur portée, ne tardent pas à faire chorus ; j'en ai vu plusieurs avant la seconde chopine fondre en larmes comme des Madelaines; à la troisième, je devenais leui' meilleur ami ; alors elles n'y tenaient plus, tout ce qu'elles avaient sur le cœur partait par une explosion soudaine, c'était le moment de ces épanchements dont l'exorde est toujours : en fait de traverses, chacun a les siennes. Emilie, qui dans la journée avait déjà passablement avalé la douleur, ne tarda pas à exhaler sa plainte au sujet de sarivale et des infidélités de Hotot. « C'est-il pas encore un fier lapin que ton Hotot? « des cochons comme ça ! ça mérite-t-il pas d'avoir « des femmes? Te faii'e des traits pour une Félicité ! « entre nous, ce n'est pas le diable que Félicité, et « si j'avais à faire un choix, je te signe mon billet « que c'est à toi que je donnerais la préférence.
— « Voilà encore Jules qui bat (se moque). Tu « prends ton café. Je sais bien que Félicité est « méyeure (plus beUe) que moi; mais si je ne suis « pas si gironde (gentille), j'ai un bon cœur; tu l'as « vu lorsque je lui portais le pagne à la Lorcefé ^ (la <( provision à la Force) ; c'est là qu'il a pu juger si « j'avais de la probité (bonté).
— « Pour ça c'est la vérité, tu avais bien soin de « lui, j'en ai été témoin.
— « N'est-ce pas, Jules, que j'ai tout fait pour « lui? ce vilain rouchi (mal tourné), échignez-vous « donc le tempérament ! Je me suis-t'i dérangée ime « minute de mon commerce? Je ne crois pas qui y « ait une centime à reprendre sur ma conduite; une
1 L'explication de ce scrjc de formation des mots, en argot, a déjà été donnée antérieurement
« épouse légitime qui serait mariée, et tout, n'en « aurait pas fait plus.
— « Qu'est-ce que tu dis? elle n'en aurait pas « fait tant.
— « Oh ! non, bien sûr, ce n'est pas encore ça, « il n'ignore pas comme je suis sujette aux enfants, « quand il a été des quinze mois enflaqué, j'ai-t'i « pondu sans lui? C'est -t'i de la vertu? qu'il en trouve « donc beaucoup comme ça, jusqu'à me priver de « tout ; il n'y a que mon soulier qui sait ça, s'il pouvait « parler il en dirait long; en a-t-il eu de ces pièces de « dix sous qui passaient devant le nez à la Bariole? « Il devrait pourtant s'en souvenir, mais graissez « les bottes d'un vilain...
— (( Tu as bien raison ! Ce n'est pas Félicité qiii « lui en aurait donné.
— « Félicité ! elle lui en aurait plutôt mangé si « elle avait pu. Mais c'est toujours celles-là qu'on « aime le mieux (elle soupire, boit et soupire encore). « Ah ! ça, puisque nous sommes là tous les deux, les « as-tu vus ensemble? dis-moi la vérité, foi d'Emilie « Simonet, qui est mon vrai nom, que tout ce qui « m'est entré ou m'entrera dans le cornet me serve « de poison, que je mem'e sm^ la place ou que je sois « servie marron au premier messière que je grinchirai « (prise sur le fait au premier individu que je « volerai), si je lui en ouvre simplement la bouche).
— « Que veux-tu que je te dise? Vous êtes toutes « des bavardes.
— « Parole d'honneur (prenant l'aii- et le ton « solennels) sur la cendre de mon père, qui est mort « comme tu existes... y>
Cette formule homérique n'est plus usitée que parmi les prêtresses de Vénu^ Gloacine ^. D'oii leur
1 Vénus-Cloacine, la Vénus du Cloaque, du ruisseau; forme pédantesque pour désigner les prostituées.
est-elle venue? je n'en sais rien. Peut-être quelque fille de blanchisseuse aura-t-elle juré par les cendres de sa mère... mais sur la cendre de mon père! ces mots sont bien pis que ce 7iébuleux prophétique qui fit trembler Fontenelle : ils renferment toute une monofirapMe. Dans la bouche d'une femme qui vise à jouer l'honnêteté, ils sont toujours de fort mauvais augui'e, quelle que soit sa mise ou son état actuel, sans courir le risque de se tromper, on peut lui dii'e je te connais, beau masque. Ce serment, vu la qualité despersonnes qui le prodiguent, m'a toujoui'S semblé si bmlesque, que jamais il n'a été prononcé devant moi sans qu'il ne m'ait pris aussitôt une irrésistible envie de rire.
« Eis donc, ris donc, me dit Emilie, n'est-ce pas que c'est bien risible ? Vas, tais-tois donc : c'est vrai, avec lui il n'y a pas de plaisir, il ne croit à rien.
— « Je veux être la plus grande coquine qu'il « n'y ait pas sous la calotte des deux; sur tout ce « que j'ai de plus cher au monde; sur la ^n.e de mon « enfant, que c'est un serment que je ne fais jamais; « que tous les malheurs m'arrivent si je lui parle de « toi. » En même temps, retirant en avant le pouce de sa main dioite, dont l'ongle engagé sous la rangée supérieure de ses dents, s'échappe avec un léger
bruit elle ajoute, en crachant et se signant à la
fois. « Tiens, Jules, c'est sacré; ainsi, tu vois, c'est « comme si le notaire y avait passé. »
Pendant cet entretien, notre chopine avait été plusieurs fois renouvelée; plus nous buvions, plus la Pénélope ^ de Hotot devenait pressante, et me protestait de sa discrétion.
1 Péndope, femme d'Ulysse, roi d'Ithaque, célèbre par la fidélité qu'elle garda à son mari, parti pendant 10 ans à la guerre de Troie, et par le stratagème de la faraeusp toUe qu'elle faisait et défaisait, pour déjouer les espérances des prétendants à sa main.
« Voyons, mon petit Jules, quéque ça te fait? « Quand je te promets qu'il n'en saura rien.
— « Allons, t'es si bonne fiUe, que je vas te dire « tout ce qu'il en est, mais t'es avertie, ne mange « yas le morceau, sinon gare à toi, je t'en voudrais à « la mort; Hotot est mon ami, entends-tu?
— « Il n'y a pas de risques, et quand on me dit « quelque chose (montrant de la main sa poitrine). « c'est là ; c'est mort.
— « Hé bien ! je suis aUé ce soir aux Champsce Élysées; j'ai vu ton homme avec Félicité, ils ont « d'abord disputé : elle disait qu'il t'avait mis dans
« sa chambre de la rue Saint-Pierre-aïur- Bœufs
« Il lui a juré que non, et qu'il n'avait plus de fré- « quentations avec toi. Tu sens bien que, vis-à-vis « d'elle, je n'ai pas pu faire autrement que de dire c( comme lui. Ils se sont ramijotés (réconciliés); et. « d'après des mots de leur conversation, je répon- (( drais bien que la nuit de hier à aujourd'hui, il a « couché avec Félicité, place du Palais -Eoyal.
— « Oh ! pour ça, c'est pas vrai, car il a été avec « des amis.
— « Avec Caffin, Bicêtre et Linois ; Hotot m'a « conté ça.
— « Comment donc, il t'a dit ça? il m'avait pource tant bien défendu de t'en parler; voilà comme il « est, et puis après, s'il lui arrivait de la peine, il « me / du tabac ^ (battrait.)
— « N'as-tu pas peurf Vas, c'est pas moi qui « ferais jamais un trait à un ami; si je suis rôtisse « (mouchard), il me reste encore des sentiments !
— « Je sais bien, mon pauvre Jules, que tu as « été forcé d'entrer à la boutique plutôt que de retource ner au i)ré (bagne).
1 A rapprocher de la tournure ;7>rt«s^rd/a!>nr aujourd'hui encore employée po II désigner les violences collectives, exercées par certains agents sur les détenus, une fois tju'ils les tiennent au poste.
— « C'est tout de même, à la boutique ou non, « je suis brave; et si j'avais quelqu'im à faire de « la peine, ce ne serait pas à Hotot.
— « T'as bien raison, mon pauvre lapin, faut « jamais trahir les camarades; et mon homme, dis- « moi, oii donc qu'il est allé avec sa..J (Molière eût « dit le mot, le lecteur le cherchera).
— « Veux-tu le savoir? ils sont allés se piausser « (se coucher) chez Bicêtre. Par exemple, je ne te « donnerai pas l'adresse, car je ne l'ai pas deman- « dée.
— « Ah ! ils sont chez Bicêtre ! c'est bon, c'est « bon... Je vais joliment te les révolter.
— « J'irai avec toi; c'est-ti loin qui demeure?
— « Tu connais la rue du Bon-Puits?
— « Oui.
— « Eh bien ! c'est là, chez Lahire, au quatrième. « Sois tranquille, elle portera de mes marques. Jules, « as-tu une pièce de six liards, que je lui taille des « soupieds sur la frimousse f
— « Je n'en ai pas.
— « C'est égal, j'ai ma clé dans mon mouchoir
« Ah ! ils vont voir beau bruit. Il me semble que je « sentais ça ce matin, trois valets dans mes cartes.
— « Écoute, c'est pas tout que des choux... Ça (c ne serait pas le plan de te montrer s'ils n'y sont « pas. T'as confiance en moi, laisse-moi faire : je mon- « terai d'abord; si je reste, tu sauras ce que ça veut « dire, c'est que j'aurais trouvé les oiseaux.
— « C'est ça ! c'est pas bête; il faut être siir avant « de faire du renaud^ (du tapage). »
îiTous arrivons rue du Bon-Puits, j'entre ; après m'être assuré que Bicêtre est au gîte, je rejoins Emilie, dont le vin et la jalousie avaient achevé d(^ troubler la cervelle.
1 D'où renaudcr, protester violemment, se révolter en argot.
« Regarde, si ce n'est pas jouer de malheur ! ils « viennent de paitir avec Bicêtre et sa femme pour « aller souper chez Linois; je me suis informé où. « on n'a pas pu me le dire.
— « P'têtre bien qu'ils n'ont pas voulu; mais « c'est rien, c'est rien ; je sais ousque loge Linois ; c'est « chez sa mère. Tu m'accompagneras ; iu Tiras deman- (( der pour rien brûler (qu'on ne se doute de rien).
— « Ah ça ! vas-tu me trimballer jusqu'à demain"?
— « C'est bon, Jules, tu me refuses ! Ah ! mon « Minet, fuse pas, fuse pas, tu verras que t'auras « pas à t'en repentir... Je te ferais plutôt une sonris « (baiser). »
Le moyen de résister à une souris? Je me laissai entraîner dans la rue Jocquelet, et là je grimpai à un sixième étage, oii je vis Linois, qui ne me connaissait que de nom.
« Je cherche après Hotot, lui dis-je, vous ne (( l'auriez pas vu? — Non, me répondit-il. » Et comme il était couché, je me retu'ai après lui avoir souhaité une bonne nuit.
« Faut-il avoh" du guignou ! j'ai encore fait corce vée; ils sont venus, mais ils sont partis prendre
« CafiBn qui doit paver le vin Où demeure-t-il.
« Caffin?
— « Pour ce qui est de celui-là, je serais bien (( embarassée de le dire; mais comme c'est un pail- ((. lasson (coureur de femmes), je suis certaine de le « savoir aux femmes de la Place aux Veaux. Viens. « je t'en prie.
— « Veux -tu me faire faire les quatre coins de « Paris? il se fait tard, et je n'ai pas le temps.
— « Je t'en prie, Jules, ne me quitte pas; les « inspecteurs à la flan (inspecteurs ordinaires) « n'auraient qu'à m'enïballer. »
Comme la complaisance était utile, je ne me fis pas troj) tirer l'oreille. Je me dirigeai avec Emilie,
(lu côté de la place aux Veaux, et, de canons en canons, prenant du courage dans chaque cabaret, nous volons ensemble à l'endroit où j'espère compléter les renseignements qui me sont nécessaires. Xous volons, l'expression est hardie, car, malgré le soutien de mon bras, Émihe, trop abreuvée, avait une peine infinie à mettre un pied devant l'autre. Mais plus sa marche devenait chancelante, plus elle était communicative, si bien qu'elle me découvrit les plus secrètes pensées de son infidèle: je sus d'elle tout ce qu'il m'importait de savoir sur le compte de Ilotot, et j'eus la satisfaction de me convaincre que je ne m'étais pas trompé en le jugeant capable d'avoir lui-même dirigé les voleurs qu'il se proposait de livrer à la police. A une heure du matin j'étais encore en exploration avec mon guide, Emilie se promettant de retrouver Hotot, et moi de découvrir Cafifin, lorsqu'une nommée Lonison la hlagueiise, dont nous fîmes la rencontre, nous annonça que ce dernier était avec Emilie Taq^uet,*et qu'il passerait la nuit, ou chez la Bariole, ou chez la Blondin, qui était aussi en possession d'héberger les amours. (' Merci, ma petite, dit aussitôt la fille Simonet à la « consœm- qui nous donnait cette précieuse indica- '< tion. C'est bien ça, poursuivit-elle, Bicétre est " avec sa femme, Linois et CafQn sont avec la leui", (' Hotot est avec Félicité, chacun sa chacune : le <i scélérat! il am"a ma vie ou j'am'ai la sienne; ça K m'est égal de mom'ir (grinçant les dents et s'arra- « chant les cheveux) ; Jiûes, m'abandonne pas, faut " que je les tue, mon ami, faut que je les tue ! » Pendant cette rage de vengeance, nous ne laissions pas de gagner du terrain ; enfin nous voici au coin de la rue des Ai'cis. « Que que t'as donc, Mélie? « articule une voix rauque, qui semble s'échapper par un soupirail. A la lueur du réverbère, je distingue une femme accroupie, dans la posture qui a fait imaginer
cette estampe : Nécessité n'a pas de loi. Elle se lève et s'approche de nous : « C'est la petite Madelon, « s'écrie Emilie.
— « Ali ! ma grosse, ne me parle pas, je suis t'en « rivolutiou : t'as pas vu Caffin, à ce soir?
— « Caffin, que tu dis?
— « Oui, Caffin.
— « Ils sont chez la mère Bariole. »
Il n'est point d'heure indue quand on consomme. D'ailleurs, Emilie était de la maison. Nous entrons, et nous apprenons qu'en effet Caffin est au logis, mais que Hotot n'a pas paru. A cette nouvelle, madame Hotot imagine qu'on veut lui cacher le pot aux roses. « Oui, vous soutenez le vice, dit-elle à la « Bariole, rendez-moi mon homme, vieille ci ! vieiUe (( ça ! » Il ne me souvient plus trop des cpithètes qu'elle accumula; ce fut, durant un quart d'heure, un feu roulant, entretenu par une succession de verres de camphre (eau-de-vie), jetés dans un vin que déjà faisait fermenter la jalousie. « Auras-tu « bientôt fini, avec tes raisons? interrompit la (( Bariole, qui était bon cheval de trompette. Ton (( homme ! ton homme ! il est au moulin, le diable le (( retourne. Me l'as-tu donné à garder, ton homme"? « c'est-t'i pas un beau moniauf l'homme à tout le <( monde! Ah bien! des hommes comme ça, j'en ai
« plein Tu crois qu'il est avec Caffin! vas plutôt
(( voir; monte à la chambre à Taq^uet. » Emilie ne se le fait pas dire deux fois, elle procède en effet à la vérification et revient. « Te voilà contente, lui dit « la Bariole?
— « Il n'y a que Caffin.
— « Te l'avais-je pas dit?
— « Ous qu'il est, le monstre? mais, ous qu'il est .'
— « Si tu veux, lui dis-je, je te mènerai où il est.
— « Ah ! mène-moi-zy... fais ça pour moi, Jules !
— « C'est qu'il y a loin d'ici à riîô^f/ fZ'.-bjfifZcfc/Tf.
— « Tu penses qu'il y est?
— « J'en répondrais; il y sera allé passer une « heure ou deux, pour attendre que Félicité ait fini « sa soii'ée, et de là il aura été la retrouver rue Froid - « Manteau. )>
Emilie ne doutait pas que je n'eusse parfaitement deviné, aussi ne tenait-elle plus en place; elle crevait dans sa peau, et ne me laissa ni paix ni trêve que je n'eusse consenti à entreprendre avec elle le voyage de l'Hôtel d'Angleterre. Le trajet me parut long, car j'étais le cavalier d'une dame dont le centre de gravité, vacillant à l'excès, me donnait fort à faire pour garder moi-même mon équilibre; cependant, moitié traînant la belle, moitié la portant, je parvins avec elle dans la rue Saint -Honoré, à la porte du repaire où elle comptait rencontrer so7i objet. Nous parcourons les salles. Sans crainte de déranger d'amoureux tête-à-tête, nous donnons notre coup-d'œil dans chacun des cabinets qui forment, sur les corridors, une double rangée d'à jmrte i. Hotot n'y était pas, et la rivale de Félicité était aux cent coups, ses yeux s'échappaient de leur orbite, ses lèvres se couvraient d'écume; elle pleurait, elle fulminait, c'était une épileptique, une énergumène; échevelée, pâle, le visage horriblement contracté, et les cordes du cou tendues, elle olïrait l'aspect hideux d'une de ces myologies " cadavéreuses auxquelles le fluide galvanique a rendu le mouvement. Terribles effets de l'amour et de l'eaude-vie, delà jalousie et du vin ! Toutefois, dans la crise qui l'agitait, Emilie ne me perdait pas de vue, elle s'attachait à moi, et jurait de ne pas me quitter qu'elle n'eût rejoint l'ingrat qui lui causait tant de tourments; mais elle n'avait plus rien à m'apprendre,
1 A parte, endroits où l'on est à part, séparés de toute promiscuité gênante.
2 Myologie a ici le sens analogue à celui de anatomie, naot à mot, c'est l'étude, l'anatomie des muscles.
et il y avait assez long-temps que je la traînais pour souhaiter me débaiTasser d'elle; je lui fis entendre que j'allais m'en quérir si Félicité était rentrée, ce qui était facile, puisqu'elle habitait dans une maison à portier.
ÉmiUe qui jusque-là avait eu tant à se louer de ma complaisance, ne pouvait que me savoir bon gré de la nouvelle preuve de zèle que j'offrais de lui donner; je sors sans qu'elle manifeste le dessein de me suivre, et au lieu de m'acquitter delà commission que j'avais sollicitée, je me rends au corps -de-garde du Château-d'Eau, où, m'étant fait reconnaître du chef du poste, je le priai de la faire arrêter et de la tenir au secret le plus rigoureux. Sans doute, il m'en coTita d'en venir à cette cruelle extrémité : après tout le mouvement qu'elle s'était donné, l'on en conviendra, ÉmOie méritait un meillem^ sort, du moins pom' cette nuit, eUe la passa au violon. Combien le devoir est quelquefois pénible à remplir ! Personne mieux que moi ne savait oii était le bien -aimé qu'elle maudissait; ne fallût-il pas me priver de la satisfaction de le rendre Lanocent à ses pleurs, quand elle le supposait coupable]
Peut-être, avant d'aller plus loin, ne sera-t-il pas inutile de dire pourquoi j'avais fait arrêter Hotot : c'était pour qu'il n'eût pas le temps de se désimpliquer, soit en faisant disparaître les traces de sa participation au vol, soit en stipulant son impunité avec la police. Mais la tendre Emilie, quels motifs de la séquestrer"? N'avais-je pas à redouter son retom* chez la Bariole, où, dans la loquacité de ri\Tesse, eUe pouvait rabâcher des réminiscencas dont Caffin ferait son profita On m'objectera qu'elle était hors d'état de se tenir debout; je ne le contesterai pas; mais le lecteur voudra bien se souvenir que justement d'après l'expérience des enfants et des ivrognes, certains philosophes ont été induits
à penser que l'homme, la femme y comprise, fut originairement un quadrupède. Emilie, ne futce qu'à quatre pattes, aurait pu regagner ses pénates, et alors, pour peu que sa langue lui re%int, mes démarches étaient infailliblement divul guées.
Après toutes ces précautions, Hotot étant déjà sous ma coupe, il ne me restait plus qu'à m'assurer de ses trois complices : je savais où prendre chacun d'eux. Je me fis accompagner par deux agents de la préfecture ; et bientôt, ce fut au nom de la loi que je me présentai de nouveau chez la Bariole : « Ah ! « me dit la mère, quand je t'ai vu traîner tes culottes « par ici, je m'ai méfié que cela ne sentait pas bon. « Qu'est-ce que j'oiïrirai à ces messieurs? ajouta-t- « elle, en s'adressant aux deux inspecteurs, vous « prendrez bien quelque chose : voyons votre goût : ( de la petite bouteille? c'est celle des amis. « Et tout en i^arlant, elle se baissait pour fouiller dans son comptoir, où elle prit, au miheu d'im paquet de chilïons, un vieux flacon doré, qui contenait le précieux liquide : « Je suis obligée de la cacher, car « avec ces demoiselles... allez, on est bien à plaindi'c « lorsqu'on a affaire aux femmes. Je promets que « si je trouvais à vendre mon fonds... Que ceux qui « ont de quoi vivre sont heureux ! Eegardez, je n'ai « pas seulement de quoi m'avoir un fauteuil... En <c v'ià z'un qui est comme l'écorché de la Pitié, on « lui voit les os.
— « Ah oui ! parlons de votre sopha, il a de beaux « cheveux avec son pied recousu et ses crins au vent, « dit une jeune fille, qui, au moment de notre entrée. « dormait penchée sur une table dans un des coins « de la salle, c'est bien le cas de dire que c'est comme « Philémon et Baucis.
— « Ah ! c'est toi, c'est la petite Real, je ne te « voyais pas. Qu'est-ce qu'elle chante, mameselle
« comme il faut avec son Philémis et Beau.... Com- « ment que tu dis donc'?
— (( Je dis, répondit Fiâne, qu'il est comme le <c trépied de la Sybille.
« C'est bon, c'est bon ; c'est le fauteuil du tripier : « tu ne diras pas toujours ça; on le fera rempailler. « C'est que, voyez-vous, elle a reçu de l'inducatiou, « ce n'est pas une fichue bête comme moi : voilà ce « que c'est d'appartenir à des parents. Oh bah ! j'en « sais bien assez pour manger mon bien. Allons, viens « Fifine, tordre le cou à ce porichinelle ; il y en a (c z'un pour toi.
— « Vous êtes bien bonne, madame.
— « Au moins ne vas pas le dire aux autres. » La rasade est versée, une double rangée de perles
se forme à la surface du Coignac.
« Elle est délicieuse; je dis qu'elle est dans le « costico Barbara, observa Fifine.
— « Eh bien ! messiem's, reprit la Bariole, ça « va-t-il rester pour les capucins? Enflons, je trinque « avec vous; à la vôtre! mes enfants. Dire que nous « sommes ici tous bien d'accord, et qu'il nous fau- « dra mourir un jour ! C'est si gentil d'être d'accord. « quand on est tous amis z'ensemble ! Ah ! mon « Dieu, oui, il nous faudra mourir, c'est ce qui me « chifionne; et avoir tant de tracas sur cette terre: « c'est plus fort que moi, il n'y a pas de minute où (( ça ne me repasse par l'idée... Mais soyons honnêtes, « c'est le principal, avec ça on peut toujours aller (( tête levée... Que ce qui n'est pas à nous, ne nous « tente pas. En tout cas, je peux mourir quand je « voudi'ai, on ne me reprochera pas la tête d'im « épingle. Ah ça, qu'est-ce qui vous amèm^ donc à cette « heure, mes enfants? c'est pas pour mes femmes? « elles sont toutes tranquilles ; vous en avez un échan- « tillon, montrant Fifine, v'ià la plus dérangée. Ah ! « mais à propos, Jules, qu'as-tu donc fait de Mélie?
— « Je te conterai ça plus tard, donne-nous de « la chandelle.
— « Je parie que c'est après Caffiu que tu cher- « ches. Bon débarras, je t'assure, un mangeur de « hlam! (homme qui vit aux dépens des fiUes).
— « Un batteur de femmes ! interrompit Fifine.
— « On ne voit pas souvent de son argent, à « celui-là, reprit la Bariole. Tiens, Jules, regarde un « peu sm' l'ardoise sa dépense et le gain de sa femme ; « elle ne fait pas seulement assez pour lui. Que Paris « serait bien piu'gé, si on pouvait tous les enfoncer ! » Elle voulait me conduire à la chambre du mangeur, mais comme je savais le chemin tout aussi bien qu'elle, je la remerciai de son obUgeance : « La « seconde porte, nous dit-elle, la clef est dessus; » je ne pouvais me tromper, j'entre, et je signifie à Caffin qu'il est mon prisonnier.
— « Eh bien ! eh bien ! qu'est-ce qu'il y a? dit « Caffin en s'éveiUant; comment, Jules, c'est toi « qui m' emballes f
— « Que veux -tu, mon ami"? je ne suis pas sorte cier, si l'on ne t'avait pas coque (dénoncé), je ne « viendrais pas interrompre ton sommeil.
— « Ah ! te voilà encore avec tes couleurs ; t'as « tort, mon fils, c'est de la vieille amadou, ça ne « prend pas.
— « Comme tu voudras, c'est ton affaire, mais « si ce qu'on dit est vrai, ton compte est bon, t'iras « au pré.
— « Oui, crois çà et bois de l'eau, tu seras jamais « saoul.
— « Enfin, faut-il te mettre le nez dessus, pour « que tu dises c'en est? Écoute, je .n'ai pas d'inté- « rêt à te battre comptoir. Je te le répète, je ne puis « pas deviner, et si l'on ne m'avait pas dit que vous « avez grincM du gras -double (volé du plomb) sur « le boulevart Saint -Martin, où vous avez failli être
« arrêtés par le gardien, tu n'aurais pas maintenant « ma visite, C'est-il clair? Sur quatre que vous « étiez, il y en a un qui a tortillé (avoué); devine qui; « si tu le nommes, je te dirai c'est lui. »
Caffin réfléchissant un instant, puis relevant brusquement sa tête, comme un cheval qui capuchonne. « tiens, Jules, me dit-il, je vois bien qu'il y a parmi « nous une canaille qui a mangé ; fais-moi conduire « devant le quart d'oeil (commissaire), je mangerai « aussi. Faut-t'i être gueux, pour vendre des cama- « rades argent comptant, surtout quand on est « grinchef Toi, c'est autre chose, tu t'es rendu « rousse (mouchard) par force; je suis bien sûr qu»' « si tu trouvais un bon coup à faire, tu brûlerais ht « politesse à la cuisine (police.)
— « Comme tu dis, mon ami, si j'avais su ce que « je sais, je te réponds que je ne serais pas là, mais (( quand je m'en bouleverserais les sens, c'est fait. « il n'y a plus à y revenir!
— « Où vas-tu me mener de ce pas?
— « Au po.ste de la place du Ohâtelet, et si t'es « décidé à avouer la vérité, je vais faire prévenir le « commissaire.
— « Oui, fais-le venir, je veux enfoncer ce coquin « d'Hotot, car il n'y a pas d'autre que lui qui a \^\\ « manger. »
Le commissaire arrive, Cafi&n lui fait l'aveu de son crime, mais, en même temps, il ne néglige pas de charger Hotot et il le désigne comme son c<miplice unique. On voit, que ce n'était pas un fauxfrère. Ses deux amis ne montrèrent pas moins de loyauté : surpris également au chaud du lit ^ et interrogés séparément, ils ne purent faire autrement
1 On écrirait aujourd'hui au saut du lit, pour le moment où ils se levaient. Cependijnt \a tourmure employée par N'idoeq est par elle-même bien expressive : snrpriJi au chaud du lu, e'est-à-ilire alors iju'ils étaient cUaudement couchés.
de se reconiiaître coupables; Hotot qu'ils accusèrent de leur mallieui\ fut le seul que chacun d'eux inculpa. Malgré cette noblesse de sentiments, digne d'être citée parmi les beaux traits de la Nouvelle morale en action, ce généreux trio fut envoyé aux galères, et le perfide Hotot fut condamné à leur tenir compagnie. Il est aujoiu'd'hui au bagne, oii vi^aisemblablement il se garde bien de rappeler les particularités les plus curieuses de son arrestation.
Emilie Simonet en fut quitte pour environ six heures de captivité. Quand on la remit en circulation, elle était à demi asphyxiée par les boissons qu'elle avait prises; elle n'entendait plus, elle ne parlait plus, elle ne voyait plus, et n'avait pas gardé le moindre souvenir de ce qui s'était passé. A la première lueui' qui se fit dans sa mémoire, elle demanda son amant; et sur cette réponse d'une de ses compagnes « il est à la Lorcefé (Force). « Le malheui'eux ! « s'écria-t-elle, qu'avait-il besoin d'aller chercher « le plomb sm' les toits; auprès de moi, n'avait-il « pas tout ce qui lui fallait? » Depuis, l'infortunée Emilie s'est montrée inconsolable, et modèle exemplaire d'une douleur qui s'empoisonne chaque jour; si le matin on ne la voyait qu'un petit peu bue \ chaque soir elle était morte... ivre. Terrible effet de l'amoui' et de l'eau-de-vie, de l'eau-de-vie et de l'amour !
Un vol de peu de conséquence m'a fourni l'occasion de tracer des peintm'es bien hideuses; cependant elles ne sont encore que les esquisses très incomplètes d'une réahté abominable, dont l'autorité, qui doit être la promotrice de toute bonne civilisation, nous déli\Tera lorsqu'elle le voudra. Souffrii- que des gouffres de corruption, où le peuple s'abîme corps
1 Certains ivrognes, certaines gens du peuple, emploient encore cette tournure passive pour donner à entendre qu'ils sont ou étaient ivres : 1 J'Hais un peu bu, " poïir : " J'avais un peu bu, »
et âme, soient incessamment ouverts, c'est un déni de morale, c'est un outrage à la natiu-e, c'est un crime de lèze-humanité : que l'on n'accuse pas ces pages d'être licencieuses, ce ne sont pas là ces récits de Pétrone ^, qui portent le feu dans l'imagination et font des prosélytes à l'impureté. Je décris les mauvaises mœurs, non pour les propager, mais pour les faire haïr : qui pourrait avoir lu ce chapitre, et ne pas les prendre en horreur, puisqu'elles produisent le dernier degré de l'abrutissement.
CHAPITEE XXXVIII
Je m'effraie de ma renommée. — L'approche d'une grande fête. — Les voleurs classés. — Les rouletiers aux abois. — Un déluge de dénonciations. — Je faillis la gober. — Le matelas, les fausses clés et la pince. — La confession par vengeance. — Le terrible Limodin. — La manie de moucharder. — La voleuse qui se dénonce. — Le bon fils. — L'évadé malencontreux. — Le gâteau des rois et la reine de la fève. — Le baiser perfide. — La difficulté toiunée. — Le panier de la blanchisseuse. — L'enfant volé. — Le parapluie qui ne met pas à couvert. — La moderne Sapho. — La liberté n'est pas le premier des biens. — Les inséparables. — Héroïsme de l'amitié. — Le vice a ses vertus.
Lorsqu'un individu passablement organisé rapporte toutes ses observations à un objet unique, rarement dans la spécialité à laquelle cet objet appartient, il ne se crée pas cette sorte de compétence qui résulte de l'habileté. C'est là toute l'histoire de ma grande aptitude à découvrir les voleurs. Dès que je fus agent secret, je n'eus plus qu'une seule pensée,
2 Pétrone, auteur latin favori de Xéron, auquel on attribue le Sati/ricon, roman en prose mêlé de vers où l'auteur s'attarde complaisamment à la peinture obscène de la soeiét-é corrompue de son temps.
et tous mes efforts tendirent à réduire autant que possible, à l'inaction, les misérables qui, voulant méconnaître les ressources du travail, ne clierclient leur subsistance que dans des atteintes plus ou moins criminelles au droit de propriété. Je ne me fis point illusion sur le genre de succès que j'ambitionnais, et je n'avais pas la folle prétention de croire que je parviendrais à extirper le vol; mais en faisant aux voleuis ime guerre à outrance, j'espérais le rendre moins fréquent. J'ose dire que le bonheur de mes débuts surpassa mon attente et celle de M. Henry. A mon gré, ma réputation grandit même avec beaucoup trop de rapidité, car la réputation trahissait le mystère de mon emploi, et du moment que j'étais connu, il fallait, ou que je renonçasse à servir la police, ou que je la servisse ostensiblement. Dès lors, ma tâche devenait bien plus difficile : cependant les obstacles ne m'effrayèrent pas, et comme je ne manquais ni de zèle, ni de dévouement, je pensai qu'il me serait encore possible de ne pas déchoir de la bonne opinion que l'autorité avait conçue de moi. Désormais, il n'y avait plus moyen de feindre avec les malfaiteurs. Le masque tombé, à leur yeux, je devenais un mouchard et rien de plus. Toutefois, j'étais un mouchard en meilleure situation que la plupart de mes confi'ères, et lorsque je ne pouvais pas faire autrement que de me mettre en évidence, les temps de ma mission secrète devaient me profiter encore, soit par les relations que j'avais conservées, soit par l'ample provision de signalements et de renseignements de toute espèce que j'avais classés dans ma mémoire. J'aurais pu alors, à l'exemple de certain roi de Portugal, mais plus sûrement que lui, juger les gens sur la mine, et désigner aux sbires les êtres dangereux dont il convenait de purger la société : l'arbitraire dont la police était pourvue à cette époque, et la faculté des détentions administratives, qui
faisait sa puissance, me laissaient une prodigieuse latitude pour exercer mon savoir pbysiognomonique ^ appuyé de notions positives. j\Iais il me semblait que dans Tintérêt public, il était bon d'agir avec un peu moins de légèreté. Certes, rien ne m'eût été si aisé que d'encombrer les prisons : les voleurs, et l'on qualifiait ainsi quiconque avait été mis en jugement pour un fait contraire à la probité, n'ignoraient pas que leur sort était entre les mains du premier comme du dernier agent, et que pour les faire renfermer indéfiniment à Bicétre, il suf&sait d'un rapport; vi-ai ou faux. Ceux surtout qui avaient déjà été repris de justice, étaient les plus exposés à subir les conséquences de ces sortes de dénonciations, qu'on ne prenait pas même la peine de contrôler. Il y avait en outre dans la capitale une foule d'individus mal notés, ou mal famés, à tort ou à raison, qui n'étaient pas traités avec plus de ménagement. Ce mode de répression avait des inconvénients graves, puisqu'il pouvait frapper l'innocent comme le coupable, celui qui s'était amendé comme celui qui se montrait inconigible : certes, quand une fête ou une solennité quelconque devait amener à Paris un grand concours d'étrangers, pour débarrasser le pavé, il était fort commode de faire ce que l'on appelait une raffle : mais la circonstance passée, il fallait remettre en liberté tous les détenus contre lesquels il ne s'élevait que des présomptions, et les associations pour le crime sortaient toutes formées, par le moyen même que l'on employait pour les dissoudie -. Tel qui, en s'isolant de sa vie antérieure, était rentré
1 Phtrsiognom(mie. Art de juger du moral de l'individu par les traits de son visage et son apparence physique.
2 Ces réflexions peuvent s'applitiuer encore à notre temps, puisiiue, à la suite (les rafles périodiquement faites par la police dans les quartiers fréquentés par les malfaiteurs, il n'est pas rare de voir, dès le lendemain, 95 % des incarcérés de la veille être relâchés et venir narguer les agents même qui les avaient arrêtés.
dans des voies honnêtes, se trouvait forcément rendu à des habitudes vicieuses, et reprenait malgré lui ses anciennes fréquentations. Tel autre, réputé mauvais sujet, était à la veille de changer de conduite, et, jeté parmi des brigands, confondu avec eux, il était perdu sans retour. Le système suivi était donc des plus déplorables, j'en imaginai un autre qui consistait, non à sévir contre les suspects, mais à faire prendre en flagrant délit ceux qui étaient justement suspectés. A cet effet, je classai les voleurs d'après le genre que chacun d'eux affectionnait le plus particulièrement, et dans chaque catégorie j'eus soin de me ménager des intelligences, afin d'êti'e instruit de ce qui s'y passait; de façon qu'il ne se commettait pas un vol que je n'en fusse informé, et que l'on ne m'en fit connaître les principaux auteurs. Assez ordinairement mes espions, hommes ou femmes, car j'en avais de l'un et de l'autre sexe, avaient participé au crime; je le savais, mais dans la persuasion où j'étais qu'ils ne tarderaient pas à m'être livi'és à leur toui" par quelqu'autre faux-frère qui les devancerait dans la dénonciation, je consentais à les laisser provisoirement derrière le rideau. Cette tolérance était de telle nature, que la justice n'y perdait rien; dénoncés ou dénonciateurs, tous arrivaient au même but, le bagne; il n'y avait d'impunité pour personne. Sans doute, il me répugnait de recourir à de tels auxiliaires, et surtout de me taire sur leui' compte lorsque j'étais convaincu de leur culpabiUté, mais la sûreté de Paris l'emportait sur des considérations qui n'eussent été que morales. « Si je parle, me disais-je. quand j'avais affaire à un indicateur de cette espèce, je ferai condamner un coquin, mais si je ne l'épargne aujourd'hui, cinquante de ses affidés, qu'il est prêt à me livrer, vont échapper à la vindicte des lois,» et ce calcul me prescrivait une transaction qui durait aussi long-temps qu'elle était
utile à la société. Entre les voleurs et moi les hostilités n'en étaient pas moins permanentes, seulement je souffrais que l'ennemi parlementât, et j'accordais tacitement des sauvegardes, des sauf-conduits et des trêves, qui expiraient d'elles-mêmes à la première infraction. Le faux-frère devenant victime d'un autre faux -frère; je n'avais plus la puissance de m'interposer entre le délit et la répression, et le délinquant perfide succombait, tiaM par un délinquant non moins perfide que lui. Ainsi, je faisais serxïT les voleurs à la destruction des voleurs i; c'était là ma méthode, elle était excellente, et pour ne pas en douter, il suffira de savoir qu'en moins de sept années, j'ai mis sous la main de la justice plus de quatre mille malfaiteurs. Des classes entières de voleui's étaient aux abois, de ce nombre était celle des rouletiers '^ (qui dérobent les chargements sur les voitures); j'avais à cœur de les réduire entièrement, je tentai l'entreprise, mais eUe faillit me devenir funeste : je n'ai jamais oublié le propos de M. Henry, à cette occasion, h Ce n'est pas tout de bien faire, il « faut encore prouver que l'on a bien fait. »
Deux des plus intrépides rouletiers. les nommés Gosnet et Doré, effrayés de mes efforts pour anéantir leur industrie, prirent tout à coup le parti de se dévouer à la police, et en très peu de temps, ils me procurèrent l'arrestation de bon nombre de leurs camarades, qui furent tous condamnés. Ils paraissaient zélés, je devais à leurs indications quelques découvertes de la plus haute importance, et notamment celle de plusieurs recéleiu's d'autant plus dangereux que, dans le commerce, ils jouissaient d'une
1 « Je faisais servir les voleurs à la destruction des voleurs... «C'est peutêtre cette tournure pittoresque qui a été le point de départ de cette autre qui fut employée plus tard dans la même administratiou : « J'.ii fait de l'ordre avec du désordre », phrase que nous avons déjà expliquée ailleurs.
2 Ou dit aujourd'hui roulotliers.
grande réputation de probité. Après des services de cette nature, il me sembla que l'on pouvait compter sur eux; je sollicitai donc leur admission en qualité d'agents secrets, avec un traitement de cent cinquante francs par mois. Ils ne souhaitaient rien de plus, disaient-ils, c'était à ces cent cinquante francs que se bornait leur ambition : je le croyais du moins; et comme je voyais en eux mes futurs collègues, je leur témoignai une confiance presque sans bornes : on va voir comment ils la justifièrent.
Depuis quelques mois, deux ou trois rouletiers des plus adroits étaient arrivés à Paris, où ils ne s'endormaient pas. Les déclarations pleuvaient à la Préfecture; ils faisaient des coups d'une hardiesse inconcevable, et il était d'autant plus difficile de les prendre sur le fait, qu'ils ne sortaient que de nuit, et que, dans leurs expéditions sur les routes qui avoisinent la capitale, ils étaient toujours armés jusqu'aux dents. La capture de tels brigands ne pouvait que me faire honneur; pour l'effectuer, j'étais prêt à affronter tous les péiils, lorsqu'un jour Gosnet, avec qui je m'étais souvent entretenu à ce sujet, me dit : « Écoute, Jules, si tu veux que nous ayons (( marons Mayer, Victor Marquet et son frère, il n'est « qu'un moyen, c'est de venir coucher chez nous, (( alors nous serons plus à même de sortir aux heures c( convenables.» Je devais croire que Gosnet était de bonne foi; je consentis à aller m'installer momentanément dans le logement qu'il occupait avec Doré, et bientôt nous commençâmes ensemble des explorations nocturnes sur les routes que fréquentaient assez habituellement Mayer et les deux Marquet. Nous les y rencontrâmes plusieurs fois, mais ne voulant les saisir qu'en action, ou tout au moins porteurs du butin qu'ils venaient de faire, nous fûmes obligés de les laisser passer. Nous avions déjà fait quelques-unes de ces promenades sans résultat,
quand il m'arriva de remarquer chez mes compagnons un certain je ne sais quoi qui me fit concevoii' des inquiétudes ; il y avait dans leurs manières avec moi quelc|ue chose de contraint; peut-être se promettaient-ils de me jouer quelque mauvais tour. Je ne pouvais lire dans leur* pensée, mais à tout hasard, je n'allai plus avec eux sans avoir sur moi des pistolets, dont je m'étais muni à leur insu.
Une nuit que nous devions sortir sm* les deux heures du matin, l'un d'eux, c'était Doré, se plaint tout à coup de coliques qui le font horriblement souffrir; les douleui's deviennent de plus en plus aiguës, il se tord, il se plie en deux; il est évident que dans cet état il ne pourra marche»'. La partie est en conséquence remise au lendemain, et puisqu'il n'y a rien à faire, je me rejette sur le flanc, et m'endois. Peu d'instants après je m'éveille en sursaut, je crois avoir entendu frapper à la porte; des coups redoublés me prouvent que je ne me suis pas trompé. Que veuton? Est-ce nous que l'on demande? Ce n'est pas probable, puisque personne ne connaît notre letraite. Cependant un de mes compagnons va se lever, je lui fais signe de se tenir coi; il ne s'élance pas moins de son lit; alors, à voix basse, je lui recommande d'écouter, mais sans ouvrir; il se place près de la porte, Gosnet, couché dans la chambre contiguë, ne bougeait pas. On continue de frapper, et, par mesm'e de précaution, je me hâte de passer mon pantalon et ma veste; Doré, après en avoii- fait autant, retourne se mettre aux aguets ; mais tandis qu'il prête l'oreille, sa maîtresse me lance un coup d'œil tellement expressif, que je n'ai pas de peine à l'interpréter; je soulève mon matelas du côté des pieds, que vois-jef un énorme paquet de fausses clefs et une pince. Tout est éclairci, j'ai deviné le complot, et afin de le d€\jouer, je m'empresse, sans mot dire, de placer les clés dans mon chapeau et la pince dans mon pantalon; puis
m'approcliant de la porte, je vais écouter à mon tour; on cause tout bas, et je ne puis rien comprendre de ce qui se dit; cependant je présume qu'une visite si matinale n'est pas sans but; j'attire Doré dans la seconde pièce, et là je le préviens que je vais tâcher de savoir ce que c'est.
« Gomme tu voudras, me dit-il. » On frax^pe de nouveau. Je demande qui est-là! « M. Gosnet, n'estce ce pas ici?» s'enquiert-on d'une voix doucereuse.
— « M. Gosnet, c'est l'étage au-dessous, la « pareille porte.
— « Merci, excusez de a^ous avoir éveillé.
— « H n'y a pas de mal. »
On descend, j'ouvre sans faire de bruit, et en deux sauts je suis aux latrines, j'y précipite d'abord la pince, je me prépare à y jeter les clefs, mais on entre derrière moi, et je reconnais un inspecteur, le nommé Spiquette. attaché au cabinet du juge d'instruction : il me reconnaît également. (( Ah ! me dit-il, c'est après vous qu'on cherche.
« Après moi, et pourquoi?
— « Eh! mon Dieu, pour rien; c'est M. Vigny, « juge d'instruction, qui désire vous voir et vous « parler.
— « vSi ce n'est que cela, je vais remettre ma « culotte et je suis à vous.
— « Dépêchez -vous, que je prenne votre place, « et attendez-moi.))
J'attends l'inspecteur, et ninis redescendons ensemble. La chambre est pleine de gendarmes et de mouchards; M. Vigny est au milieu d'eux : aussitôt il me donne lecture d'un mandat d'amener décerné contre moi, ainsi que contre mes hôtes et leurs femmes : ensuite, pour remplir le vœu d'une commission rogatoire, il ordonne la perquisition la î)lus exacte. Il ne me fut pas difficile de voir d'oti le coup partait, surtout lorsque S2nquetfe. soulevant le
matelas, et surpris, sans doute, de ne rien trouver, regarda d'une certaine façon Gosnet, qui avait l'air tout stupéfait. Son désappointement ne m'échappa pas; je m'aperçus qu'il était passablement contrarié : quant à moi, pleinement rassuré : « Monsiem*, dis- « je, au magistrat, je vois avec peine que dans l'es- « poir de se rendre intéressant, on vous a fait faire « un pas de clerc. On vous a trompé, il n'y a rien ici de « suspect; d'aiUeurs M. Gosnet ne le souffrirait pas; « n'est-ce pas, M. Gosnet, que vous ne le souffririez « pas? Répondez donc à monsieur le juge.» Il ne pouvait faire autrement que de confirmer mon dire, mais il ne parla que du bout des lèvres, et il ne fallait pas être sorcier pom* pénétrer le fonds de son âme. La perquisition terminée, on nous fit monter dans deux fiacres après nous avoir garottés, et l'on nous conduisit au Palais, où nous fûmes déposés dans une petite salle appelée la Sotiricière. Enfermé avec Gosnet et Doré, je me gardai bien d'exprimer les soupçons que je formais sm- leur compte. A midi, l'on nous interroge, et vers le soir on nous transfère, mes deux compagnons à la Force, et moi à Sainte-Pélagie. Je ne sais comment cela se fit, mais le trousseau de clefs, que je gardais dans mon cliapeau, resta imperceptible pour tous ces observateurs qui d'ordinaire encombrent le guichet d'une prison. Bien que l'on n'eût pas négligé de me fouiller, on ne le trouva pas, et je n'en fus pas fâché. J'écrivis sur-le-champ à M. Henry, pour lui annoncer la trame qu'on avait ourdie contre moi, je n'eus pas de peine à le convaincre que j'étais innocent, et deux jours après, je recouvi'ai ma liberté. Je reparus à la préfectm'e avec les clefs si heureusement dérobées à toutes les investigations. Je m'estimais heureux d'avoir échappé au péril, car je m'étais trouvé à deux doigts de ma perte; sans la maîtresse de Doré et sans ma présence d'esprit, nul doute que je ne fusse retombe sous la
juridiction des argousins... Porteur d'instruments à voleurs, j'étais frappé par une nouvelle condamnation dont ma qualité d'évadé suppléait les motifs, enfin j'étais ramené au bagne. M. Henry me réprimanda au sujet d'une imprudence qui avait failli m'être si fatale. « Voyez, me dit-il, où vous en seriez, « si Gosnet et Doré avaient conduit cette intrigue « avec un peu plus d'adresse : Vidocq, ajouta-t-il, « prenez garde à vous, ne poussez pas trop loin le « dévouement; surtout ne vous mettez plus à la « discrétion des volem\s ; vous avez beaucoup d'enne- « mis. N'entreprenez rien sans y avoir mûi'ement « réfléchi; avant de risquer une démarche à l'avenir « venez me consulter. » Je profitai de l'avis et je m'en trouvai bien.
Gosnet et Doré ne restèrent pas long-temps à la Force : à leur sortie, j'allai les voir, mais je ne laissai pas apercevoir que je soupçonnais leur perfidie : toutefois, pressé de prendre ma revanche pour une partie que je n'avais pas perdue, je leur décochai un mouton, et ne tardai pas à apprendre qu'ils avaient commis un vol, dont toutes les preuves étaient faciles à produire. Arrêtés et condamnés, ils eui'ent pendant quatre ans le temps de penser à moi. Quand la sentence qui fixait leur sort eut été rendue, je ne manquai pas de leur faire une visite; lorsque je lem' racontai comment j'avais connu et déjoué lem-s projets, ils pleurèrent de rage. Gosnet, ramené dans les prisons d'Auray, d'oii il s'était évadé, imagina un moyen de vengeance qui ne lui réussit pas : feignant le repentir, il fit appeler un prêtre, et, sous le prétexte de lui faire une confession générale, il lui avoua un bon nombre de vols, dans lesquels il eut soin de m'impliquer. Le confesseur, à qui ma prétendue participation n'avait pas été confiée sous le sceau du secret, adressa à la préfecture une note dans laquelle j'étais violemment inculpé; mais les révélations de
MÉMOIRES DE Vidocq, t. II. 9
Gosnet n'eurent pas le résultat qu'il s'en était promis. Ce fut l'arbitraire que Ton déployait contre les voleui's qui propagea parmi eux la manie de s'entredénoncer, et les poussa, s'il est permis de s'exprimer ainsi, au comble de la démoralisation. Auparavant, ils formaient, au sein de la société, une société à part, qui ne comptait ni traîtres, ni transfuges; mais lorsqu'on se mit à les proscrire en masse, au lieu de serrer leurs rangs, dans leur effroi, ils jetèrent un cri d'allarme qui légitimait tout expédient de salut au détriment même de l'ancienne loyauté : une fois que le lien qui unissait entre eux les membres de la grande famiUe des larrons eut été rompu, chacun d'eux, dans son intérêt privé, ne se fit plus scrupule de livrer ses camarades. Aux approches des crises, qui comcidaient toutes avec des époques marquantes, telles que le premier jour de l'an, la fête de l'Empereur, ou toute autre solennité, il fallait voir comme les dénonciations pleuvaient à la deuxième division. Pour échapper à ce que les agents appelaient le bel ordre, c'est-à-dire l'ordre d'arrêter tous les individus réputés voleurs, c'était à qui fournirait à la police le plus d'indications utiles. Us ne manquaient pas, les suspects, qui s'empressaient de jouer les bons serviteurs en lançant les mouchards sur ceux d'entre leurs camarades dont le domicile n'était pStS connu : aussi ne fallait-il pas long -temps pour remplir les prisons. On pense bien que dans ces battues générales, il était impossible qu'il ne se commît pas une multitude d'abus ; les plus révoltantes injustices restaient souvent sans réparation : de malheureux ouvriers qui, à l'expiration d'une simple peine correctionnelle, s'étaient remis au travail, et s'efforçaient par leur bonne conduite d'effacer le souvenir de \çui*s torts passés, se trouvaient enveloppés dans la -•xiesure et confondus avec des voleurs de profession ; il n'y avait pas même pour eux possibilité de récla-
mer : entassés au dépôt, le lendemain ils étaient amenés devant le terrible Limodin, qui leur faisait subir un interrogatoire. Quel interrogatoire, grand Dieu ! « Ton nom, ta demeurée tu as subi un juge- « ment?
— « Oui, Monsieur, mais depuis je travaille, et
— « C'est assez, à un autre.
— « Mais, Monsieur Limodin, je vous
— « Paix! à un autre; c'est entendu, j'espère.y^ Celui à qui l'on imposait silence allait alléguer eu
sa faveur les meilleures raisons. Libéré depuis plusieurs années, il pouvait produire des preuves de son honnêteté, faire attester par mille témoins qu'il avait contracté des habitudes laborieuses, enfin, qu'il écait irréprochable sous tous les rapports, mais M. Limodin n'avait pas le loisir de l'entendre. « On « n en finirait pas, disait-il, si Von voulait s'occuper « de pareilles hahioles. » Quelquefois, dans une matinée, cet interrogateur brutal expédiait de la sorte jusqu'à cent personnes, hommes ou femmes, qu'il dépêchait les uns à Bicêtre, les autres à Saint-Lazare. Il était sans pitié ; à ses yeux, rien ne pouvait racheter un instant d'égarement : combien de pauvres diables sortis des voies du crime n'y ont été rejetés que par lui ! Plusieurs des victimes de cette implacable sévérité se repentaient d'un amendement dont on ne leur tenait pas compte, et juraient, dans leui* exaspération, de devenir des brigands fielïés. « Que « nous a servi d'être honnêtes, disaient quelquefois '( ces infortunés ? voyez comme on nous traite ; autant « vaudrait être coquin toute sa vie. Pourquoi faire « des lois, si on ne les observe pas? A quoi bon nous « avoir condamnés à temps, si l'on n'admet pas que « nous puissions nous corriger? C'était plus tôt fait « de nous juger à perpétuité ou à mort, puisqu'une « fois que nous sommes dans le bon chemin, on nous « empêche d'y rester. » J'ai entendu une multitude
de récriminations de ce genre, presque toujours elles étaient fondées, (t Voilà quatre ans que je suis sorti « de Sainte-Pélagie, disait devant moi un de ces « détenus; depuis ma libération j'ai toujours tract vaille dans la même boutique, ce qui prouve que « je ne me dérangeais pas, et qu'on était content de « moi; eh bien ! on m'a envoyé à Bicêtre sans que « j'aie commis de délit, et seulement parce que j'ai « subi deux années de prison, »
Cette atroce tyrannie était sans doute ignorée du préfet, je me plais à le croire; cependant c'était en son nom qu'elle s'exerçait. Avoués ou secrets, les agents étaient alors des êtres bien redoutables, car leurs rapports étaient reçus comme articles de foi; arrêtaient -ils un homme du peuple, s'ils le signalaient comme voleur dangereux et incorrigible, et c'était toujours la formule, tout était dit, l'homme était écroué sans rémission; c'était l'âge d'or des mouchards, puisque chacun de ces attentats à la Hberté individuelle leur valait une prime ; à la vérité, cette prime n'était pas forte, ils avaient un petit écu par captuie, mais poui' un petit écu, que ne fera pas un mouchard, s'il n'y a point de danger à courir! Au surplus, si la somme était modique, ils visaient au nombre, afin qu'elle fût souvent répétée : d'un autre côté, les voleurs qui désiraient acheter leur liberté pai' des services, dénonçaient également, à tort et à travers, tous ceux qu'ils avaient connus, qu'ils fussent corrigés ou non; à ce prix, ils obtenaient de rester à Paris; mais bientôt les détenus usant de représailles, ils allaient forcément leur tenir compagnie.
On ne se fait pas d'idée du nombre d'individus que les détentions administratives ont précipités dans des récidives qu'ils auraient évitées si l'on eût renoncé plutôt à cet abominable système de persécution. Si on les eût laissés tranquille?, jamais ils ne se
fussent compromis ; mais quelle que fût leur résolution, on les mettait dans la nécessité de redevenir voleurs. Quelques libérés, c'était une exception, obtenaient, à rexjîiration de leur peine, de n'être pas envoyés en suspicion à Bicêtre, mais alors même, on ne leur donnait aucune espèce de papiers, de telle sorte qu'il leur était impossible de se procurer de l'ouvrage; ceux-là avaient la ressource de mourir de faim, mais on ne se résigne pas volontiers à un si cruel supplice; ils ne mouraient pas et volaient : le plus ordinairement, ils dénonçaient et volaient à la fois.
Cette rage de moucbardise fit d'incroyables progrès : les faits pour le prouver sont tellement abondants, que je ne suis embarrassé que du choix. Souvent, dans la disette des larcins à me signaler, les dénonciateurs me révélaient, en les imputant à d'autres, des crimes qui devaient motiver leur propre condamnation. Je vais citer des exemples :
Une nommée Bailly, ancienne voleuse, enfermée à Saint-Lazare, me fait appeler pour me donner des renseignements. Je me rends auprès d'elle, et elle me déclare que si je m'engage à la faire mettre en liberté, elle m'indiquera les auteurs de cinq vols, dont deux avec effraction. J'accepte le marché; et les détails qu'elle me communique sont si précis, que déjà je crois n'avoh" plus qu'à tenir ma promesse. Cependant, en réfléchissant aux diverses circonstances qu'elle m'a rapportées, je m'étonne qu'elle ait pu en être instruite aussi parfaitement. Elle m'avait désigné les personnes volées; l'une d'elles était un sieur Frédéric, rue Saint-Honoré, passage Virginie. Je vais d'abord chez lui, et dans le cours des informations que je prends, j'acquiers la certitude que la révélatrice est seule l'auteur du vol commis au préjudice de ce traiteur : je poursuis mon enquête, et partout c'est son signalement que l'on me donne.
Il ne s'agissait plus que de procéder à la vérification. Les plaignants sont introduits à Saint-Lazare et là, sans être vus de la fiUe BaiUy, que je leur montre au milieu de ses compagnes, ils la reconnaissent parfaitement : une confrontation légale s'en suivit, et la fille BaiDy, accablée par Tévidence, fit des aveux qui lui valurent huit ans de réclusion. Elle eut tout le temps de dire son meâ culpâ. Cette femme avait accusé de ses vols deux de ses camarades, contre lesquelles une moralité suspecte aurait pu faire élever des présomptions. Une autre voleuse, surnommée la Belle Bouchère, m'ayant fait des révélations de même nature que ceUes de la fille Bailly, ne fut pas plus heureuse qu'elle.
Un nommé Ouasse, dont le père devait plus tard être impliqué dans le procès de Tépicier Poulain, me signale trois individus, comme auteurs d'un vol avec effraction, commis la veiUe, rue Saint -Germain l'Auxerrois, chez un débitant de tabac. Je me transporte sur les lieux, je m'informe, et bientôt j'acquiers la preuve incontestable que Ouasse, récemment libéré, n'est pas étranger au crime. Je dissimule; mais en me servant de lui, je m'y prends si bien, qu'il est arrêté comme complice, et condamné à la réclusion. Cette mésaventm'e am'ait dû le corriger de la manie de dénoncer, mais voulant à tout prix être mouchard, il fit au procureur du roi de Versailles diverses déclarations mensongères, qui lui valurent deux ou trois ans de prison. J'ai déjà dit que les voleurs ne gardent pas rancune : à peine sorti, Ouasse accourt chez moi, c'est encore un vol dont il vient me donner avis. Je fais vérifier d'après son indication, le vol était réel. Mais le croirait-on* le voleur était Oua se; atteint et convaincu, il fut condamné de nouveau. Pendant sa détention, ce misérable ayant appris l'arrestation de son père, se hâta de m'adresser des révélations à l'appui de l'accusation
dirigée contre ce dernier; mon devoir était de les transmettre à l'autorité, je le fis, mais ce ne fut pas sans éprouver toute l'indignation que devait exciter la conduite de ce fils dénaturée.
Dans mon emploi, c'eût été me priver d'un moyen do police des plus efficaces, que de rompre en visière avec les voleurs; aussi, ne me suis-je jamais entièrement isolé d'eux : tout en leur faisant la chasse, je paraissais encore prendi'e intérêt à leur sort. Étais -je chien ou loup ? Tel était le doute qu'il me convenait de laisser dans leur esprit ; et ce doute, si favorable à la calomnie, toutes les fois que l'on m'a imputé une connivence, qui dans la réalité n'existait pas, n'a jamais bien été éclairci pour eux. Voilà pourquoi les voleurs se sont rendus en quelque sorte les artisans de l'espèce de renommée que je me suis acquise; ils imaginaient que j'étais ouvertement leur ennemi, mais qu'intérieurement je ne demandais pas mieux que de les protéger ; quelquefois ils allaient jusqu'à me plaindre d'être obligé de faire un métier comme celui que je faisais, et pourtant ils m'aidaient eux-mêmes à le faire.
Parmi les voleurs de profession, il en était bien peu qui ne regardassent comme un bonheur d'être consultés par la police poiu- un renseignement, ou employés pour un coup de main; presque tous se seraient mis en quatre pour lui donner des preuves de zèle, dans la persuasion qu'elles leur vaudi'aient, sinon une immunité entière, du moins quelques ménagements. Ceux qui redoutaient le plus son action étaient presque toujours les plus disposés à la servir. Je me raj)pelle à ce sujet l'aventurée d'un forçat libéré, le nommé Boucher, dit cadet Poignon. Il y avait plus de trois semaines que j'étais à sa recherche, quand le hasard me le fit rencontrer dans un cabaret de la rue Saint-Antoine, à l'enseigne du Bras d'Or. J'étais seul et il était en nombreuse compagnie : tenter de le
saisir ex abrupto, c'eût été m'exposer à le manquer,
car il pouvait se faire qu'il voulût se défendre et qu'il fût soutenu. Bouclier avait été agent de police, je l'avais connu dans cet emploi, et même nous étions assez bien ensemble : il me vient dans l'idée de l'aborder comme ami, et de lui monter un coup à ma manière. J'entre au cabaret, et allant droit à la table où il est assis, je lui tends la main, en lui disant : « Bonjour, mon ami Cadet.
— « Tiens, v'ia l'ami Jules, veux-tu te raiiraî- (( chir, demande un verre ou prends le mien.
— « Le tien est bon, tu n'as pas la gale aux dents : c (je bois) ah çà ! je voudrais bien te dire un mot en « particulier,
— « Avec plaisir, mon fils, je suis t'a toi, »
H se lève et je le prends sous le bras ; « Tu te sou- « viens, lui dis -je, du petit matelot, qui était de ta « chaîne.
— « Oui, oui, un petit gros court, qui était du « deuxième cordon, n'est-ce pas?
— « C'est ça tout juste, du moins je le pense; le « reconnaîtrais -tu?
— « Ce serait mon père que je ne le connaîtrais « pas mieux ; il me semble encore le voir sur le banc « treize; faire des patarasses (bourrelets pour garan- (( tir les jambes) pour les fagots (forçats).
— « Je viens d'arrêter un particulier, j'ai bien « idée que c'est lui, mais je n'en suis pas sûr; en « attendant, je l'ai mis au poste de Birague, et « comme j'en sortais, je t'ai vu entrer ici : Parbleu ! « me suis-je dit, ça se rencontre bien; v'ià Cadet, il « pourra me dire si je me suis trompé,
— « Je suis tout prêt, mon garçon, si ça peut (( t'obliger; mais avant de partir, nous allons boire « un coup (s'adressant à ses camarades), mes amis. « ne vous impatientez pas, c'est l'affaire d'une « minute, et je suis t'a vous. »
Nous partons, arrivés à la porte du poste, la politesse exige que je le laisse entrer le premier, je lui fais les honneurs; il va jusqu'au fond de la salle, examine partout autour de lui, et cherche en vain l'individu dont je lui ai parlé : « Hé ! me dit-il, d'où « qu'il est ce fagot, que je le remouche (le considère)"? )> J'étais alors près de la porte, j'aperçois, incrusté dans le mui*, un débris de miroir, tel qu'il s'en trouve dans la plupart des corps-de-garde, pour la commodité des fashionnables de la garnison, j'appelle Boucher, et lui montrant le débris réflecteur : « Tiens, « lui dis-je, c'est par ici qu'il faut regarder.» Il regarde, et se tournant de mon côté : « Ah ! ça, JuleSj « tu blagues, je ne vois que toi zet moi dans c'te « glace, mais l'arrêté, où qu'il est l'arrêté?
— « Apprends qu'il n'y a personne ici d'arrêté « que toi : tiens, voilà le mandat qui te concerne.
— « Ah ! pom- ça, c'est un vrai tour de gueusard !
— « Tu ne sais donc pas que dans ce monde c'est « au plus malin.
— « Au plus malin, tant que tu voudras, ça ne te « portera pas bonheur, de monter des coups à de « bons enfants. »
Lorsque la voie pour arriver à une découverte importante était hérissée de difficultés, les voleuses m'étaient peut-être d'un plus grand secours que les voleurs. En général, les femmes ont des moyens de s'insinuer qui, dans les explorations de police, les rendent bien supérieures aux hommes ; alliant le tact à la finesse, elles sont en outre douées d'une persévérance qui les conduit toujom^s au but. Elles inspirent moins de défiance, et peuvent s'introduire partout sans éveiller les soupçons ; eUes ont, en outre, un talent tout particulier pour se lier avec les domestiques et les portières; elles s'entendent fort bien à établir des rapports et à bavarder sans être indiscrètes; communicatives en apparence, alors même
qu'elles sont le plus sur la réserve, elles excellent à provoquer les confidences. Enfin, à la force près, elles ont au plus haut degré toutes les qualités qui constituent l'aptitude à la mouchardise; et, lorsqu'elles sont dévouées, la police ne saurait a,voir de meilleurs agents i.
M. Henry, qui était un homme habile, les employa souvent dans les affaires les plus épineuses, et rarement il n'a pas eu à se louer de leur intelligence. A l'exemple de ce chef, dans mainte occasion, j'ai eu recoui'S au ministère des mourchardes; presque toujours j'ai été satisfait de leurs services. Cependant, comme les mouchardes sont des êtres profondément pervertis, et plus perfides peut-être que les mouchards, avec elles, pour ne pas être trompé, j'avais besoin d'être constamment sur mes gardes. Le tpait suivant montrera qu'il ne faut pas toujours croire au zèle dont elles font parade.
J'avais obtenu la liberté de deux voleuses en renom, à la condition qu'elles serviraient fidèlement la pohce. Elles avaient antérieurement donné des preuves de leur savoir-faire, mais, employées sans traitement, et obligées de se livrer au vol pour subsister, elles s'étaient fait reprendre en flagrant délit : la peine qu'elles subissaient pour ces nouveaux méfaits fut celle dont j'abrégeai la durée. Sophie Lambert et la fille Dopier, surnommée la belle Lise. furent dès lors en relation directe avec moi. Un matin elles vinrent me dire qu'elles étaient certaines de procurer à la police l'arrestation du nommé Tominot.
1 Cette fine analyse de la psychologie féminine envisagée au point de vue policier est de tous les temps. De tout temps, en effet, la femme a fait une admirable polirière, en raison de ses qualités de curiosité, de finesse et même de ruse. \\ ne s'agit pas ici de ces indicatrices grossières que sont parfois les filles publiques de bas étage qui, par cupidité ou par vengeance, indiquent des pistes aux agents de la sûreté, lorsqu'un crime a été commis dans leur monde ou par quelqu'un de leur monde. Mais, dans les affaires politiques, de trahison, etc., il arrive fréquemment que comme agent d'exécution, la femme se montre d'une finesse et même d'une discrétion bien supérieures à celles de l'homme.
homme dangereux que l'on avait long-temps recherclié; elles venaient, assuraient-elles, de déjeuner avec lui, et il devait dans la soirée les rejoindi'e chez un marchand de vin de la rue Saint-Antoine. Dans toute autre circonstance, j'aurais pu être dupe de la supercherie de ces femmes ; mais Tominot avait été arrête par moi la veille, et il était assez difficile qu'elles eussent déjeûné avec lui. Je voulus savoir néanmoins jusqu'où elles pousseraient l'imposture, et je promis de les accompagner à leur rendez-vous. J'y allai en effet; mais, comme on le pense bien, Tominot ne ^int pas. Nous attendîmes jusqu'à dix heures ; enfin Sophie, jouant l'impatience, s'informa près du garçon de cave, s'il n'était pas venu un monsieui* les demander.
— « Celui avec qui vous avez déjeûné, répondit « le garçon? il est venii un peu avant la brune, il « m'a chargé de vous dire qu'il ne pourrait pas se « trouver avec vous ce soir, mais que ce serait pour « demain.»
Je ne doutai pas que le garçon ne fût un compère à qui l'on avait fait la leçon, mais je feignis de ne point concevoir de soupçon, et me résignai à voir combien de temps ces dames me i^romèneraient. Pendant une semaine entière, elles me conduisirent tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre ; nous devions toujours y trouver Tominot, et jamais nous ne le rencontrions. Enfin, le 6 janvier, elles me jurent de l'amener; je vais les attendre, mais elles reparaissent sans lui, et m'allèguent de si bonnes raisons qu'il m'est impossible de me fâcher; je me montre au contraire très satisfait des démarches qu'elles ont faites, et pour leur témoigner combien je suis content d'elles, j'offre de les régaler d'un gâteau des Eois : elles acceptent, et nous allons ensemble nous installer au Petit Broc, rue de la Verrerie. Nous tirons la fève; la royauté écheoit à Sophie, elle est heureuse
comme une reine. On mange, on boit, on rit, et quand approche le moment de se séparer, on propose de mettre le comble à cette gaieté par quelques coups d'eau-de-vie; mais de l'eau-de-vie de marchand de vin, fi donc ! c'est bon tout au plus pom- des forts de la Halle, et je suis trop galant pour que ma reine s'enivre d'un breuvage indigne d'elle. A cette époque, j'étais établi distillateur près du Tourniquet-Saint - Jean; j'annonce que je vais aller chez moi chercher la fine goutte. A cette nouvelle, la compagnie saute d'enthousiasme, on me recommande d'aller et de revenir bien vite; je pars, et deux minutes après, je reparais avec une demi -bouteille de Coignac, qui fut vidée en un clin-d'œil. La chopine se trouvant à sec : « Ah çà ! vous voyez que je suis un bon enfant, dis- « je à mes deux commères, il s'agit de me rendre un « service.
— « Deux, mon ami Jules, s'écria Sophie, voyons, « parle.
— « Eh bien ! voilà ce que c'est. Un de mes agents « vient d'arrêter deux voleuses; ou présume qu'elles « ont chez elles une grande quantité d'objets volés. (( mais pour faire perquisition, il faudrait connaître « leur domicile, et elles refusent de l'indiquer : elles « sont maintenant au poste du marché Saint-Jean, « si vous y alliez, vous tâcheriez de leur arracher « leur secret. Une heure ou deux vous suffii*ont poiu- « leur tirer les vers du nez : ça vous sera bien aisé, « vous qui êtes des malignes.
— « Sois tranquille, mon cher Jules, me dit « Sophie, nous nous acquitterons de la commission; « tu sais que l'on peut s'en rapporter à nous; tu nous « enverrais au bout du monde, que nous y irions « pour te faire plaisir, du moins moi.
— « Et moi, donc, reprit la belle Lise.
— « En ce cas, vous allez porter un mot au chef « du poste, afin qu'il vous reconnaisse.» J'écris un
billet que je cacheté; je le lem* remets et nous sortons ensemble : à peu de distance du marché Saint- Jean, nous nous séparons, et tandis que je reste eu observation, la reine et sa compagne se dirigent vers le corps-de-garde. Sophie entre la première, elle présente le billet, le sergent le Ut : « C'est bien, vous « voici toutes deux; caporal, prenez avec vous quatre « hommes et conduisez ces dames à la préfecture. » Ce commandement était fait en vertu d'un ordre que j'avais remis au sergent pendant ma sortie pour aller chercher la goutte, il était ainsi conçu : « Monu sieur le chef du poste fera conduire sous sûre et « bonne escorte, à la préfectui'e de police, les nomi( mées Sophie Lambert et Lise Domer, arrêtées par « les ordres de M. le Préfet. »
Ces dames durent alors faire de singulières réflexions ; sans doute qu'elles devinèrent que je m'étais lassé d'être leur jouet. Quoi qu'il en soit, j'allai les voir le lendemain au dépôt, et leur demandai comment elles avaient trouvé le tour.
« Pas mal, répondit Sophie, pas mal, nous ne « l'avons pas volé; puis s'adressant à Lise, aussi « c'est ta faute à toi, poui-quoi vas-tu chercher un « homme qui est enfoncé.
— « Le savais-je? Ah ! vas, si je l'avais su, je te
« promets bien et puis, que veux-tu, c'est un
« enfant de fait, il n'y a plus qu'à le bercer.
— « Tout ça est bel et bon, si encore on nous disait « pour combien nous serons à Lazare; parle donc, « Jules, sais -tu?
— « Six mois, au moins.
— « Ce n'est que ça ! s'écrièrent-elles ensemble.
— « Six mois, c'est rien du tout, continua Sophie, « c'est bientôt passé, un coup qu'on est là. Enfin, « mon doux bénin Jésus, à la volonté du préfet ! »
Elles en eurent pour un mois de moins que je ne leur avais annoncé. Dès qu'elles furent libres, elles
158 MÉ?,IOIRES
vim'ent me trouver pour me donner de nouveaux renseignements. Cette fois, ils étaient exacts. Une particularité assez remarquable, c'est que les voleuses sont plus ordinairement incorrigibles que les voleurs ^. Sophie Lambert ne put jamais prendre sur eUe de renoncer à son péché d'habitude. Dès l'âge de dix ans, elle avait débuté dans la carrière du vol, et elle n'en avait pas vingt-cinq, que plus d'un tiers de sa vie s'était écoulé dans les prisons.
Peu de temps après mon entrée à la police, je la fis arrêter et condamner à deux années de détention. C'était principalement dans les hôtels garnis qu'elle exerçait sa coupable industrie; on n'était pas plus habile à déjouer la vigilance des portiers, ni plus féconde en expédients pour échapper à leurs questions. Une fois introduite, elle faisait une halte sur chaque palier pour donner son coup-d'ceil : apercevait-eUe une clé sur quelque porte, eUe la faisait toui'ner sans bruit dans la serrure, se glissait dans la chambre, et si la personne qui l'occupait était endormie, quelque léger qu'elle eût le sommeil, Sophie avait la main encore plus légère, et en moins de rien, montres, bijoux, argent, tout passait dans sa gibecière, c'était le nom qu'elle donnait à une poche secrète que recouvrait son tablier. Le locataire que Sophie visitait était-il éveillé, elle en était quitte pour faire des excuses, en déclarant qu'elle s'était trompée. S'éveiUait-il pendant qu'elle opérait; sans se déconcerter, elle com^ait à son lit, et le pressant dans ses bras. « Ah ! pauvre petit Mimi, disait-eUe, « viens-donc que je te baise !... Ah ! monsieur, je
1 Faut-il imputer ce fait à la faiblesse de caractère de la femme; à un vice de tempérament? On pourrait admettre comme définitive cette opinion de Vidocii BUT les voleuses incorrigibles, classées aujourd'hui par les aliénistes sous le nom de cleptomanes ou cleplitomanes. 11 est bien entendu que noUB ne visons dans cette catégorie que des malheureuses chez qui le vol est passé à l'état de manie, et non certaines dames de bon rang, que l'on fait souvent passer pour cleptomanes atin de leur éviter la prison, quand elles ont, pertinemment, commis des vols dans les grands magasins.
« VOUS demande bien pardon ! Comment, ce n'est u pas ici le n^ 171 je croyais être chez mon amant.» Un matin, un employé, qu'elle était en train de dévaliser, ayant tout à coup ouvert les yeux, l'aperçoit auprès de sa commode : il fait un mouvement de surprise, aussitôt Sophie, de jouer sa scène; mais l'employé est entreprenant, il veut profiter de la prétendue méprise; si Sophie résiste, un son d'argent, produit des agitations de la lutte, peut trahir le but de sa visite,.., si elle cède, le péril est encore plus grand Que faire? pour toute autre, la conjoncture serait des plus embarrassantes ; Sophie n'est plus cruelle, mais à l'aide d'un mensonge, elle tom-ne la difficulté, et l'employé satisfait, lui permet d'effectuer sa retraite. Il ne perdit à ce jeu que sa bourse, sa montre et six couverts.
Cette créature était une intrépide : deux fois eUe donna tête baissée dans mes filets, mais après sa libération, en vain essayai-je de l'attirer dans le piège : il n'y avait plus de surveillance à laquelle elle ne réussît à se soustraire, tant elle était sur ses gardes. Cependant ce que je n'attendais plus de mes efforts pour la prendi'e en flagrant délit, je le dus à une circonstance tout-à-fait fortuite.
Sorti de chez moi à la petite pointe du jour, je traversais la place du Châtelet, lorsque je me rencontre face à face avec Sophie : elle m'aborde avec aisance. u Bonsoir, Jules, où vas-tu donc si matin? je gage « que tu vas enfoncer quelque ami?
— « Cela se pourrait..., ce qu'il y a de sûr c'est « que ce n'est pas toi; mais oii vas-tu toi-même?
— « Je pars poui* Corbeil, ou je vais voii' ma sœur « qui doit me placer dans une maison. Je suis lasse « de manger du collège (de la prison), je rengrâcie « (je m'amende), veux-tu boire la goutte?
— « Volontiers, c'est moi qui régale, un poisson « chez Leprêtre, à six sols.
— « Allons, je te laisse faire, mais dépêchons - « nous, que je ne manque pas la diligence, tu m'y « accompagneras, n'est-ce pas? c'est dans la ruo « Dauphine.
— « Impossible, j'ai affaire à La Chapelle, je suis « déjà en retard, tout ce que je puis c'est de prendre « un petit verre sur le pouce. »
Nous entrons chez Leprêtre, en buvant nous échangeons encore deux ou trois paroles, et je lui dis adieu.
— « Adieu, Jules, bonne réussite ! »
Taudis que Sophie s'éloigne, je détourne la rue de la Haumerie, et cours me cacher au coin de celle Planche-]\Iibray; de là, je la vois filer sur le Pontau-Change, eUe marche à grands pas et regarde à chaque instant derrière eUe; il est certain qu'elle craint d'être suivie, j'en conclus qu'il serait à propos de la suivre; je gagne donc le pont ZSTotre-Dame, et le franchissant avec rapidité, j'arrive assez tôt sur le quai pour ne pas peidre sa trace... Parvenue dans la rue Dauphine, eUe entre effectivement au bureau des voitures de Corbeil; mais, persuadé que son départ n'est qu'une fable imaginée pom' me tromper sur le but de son apparition matinale, je me tapis dans une allée d'où je puis épier sa sortie, Tandis que je suis ainsi en vedette, un fiacre vient à passer, je m'y installe, et je promets au cocher un bon pourboire, s'il suit adroitement une femme que je lui désignerai. Pour le moment, nous devions stationner : bientôt la diligence part, Sophie, n'y est pas, je l'aurais parié; mais quelques minutes après, elle se présente à la porte cochère, examine avec soin de tous côtés, et prenant son essort, elle enfile la rue Chi'istine. Elle entre successivement dans plusieurs maisons garnies, mais à son aUure, il est aisé de reconnaître que l'occasion ne s'est pas offerte; d'ailleurs, elle persiste à explorer le même quartier..., j'en tire la conséquence natureUe qu'elle a manœuvré sans
succès, et comme je suis persuadé que sa tournée n'est pas finie, je me garde bien de l'interrompre. Enfin, rue de la Harpe, eUe entre dans l'allée d'une fruitière^ et un instant après, eUe reparaît portant au bras un énorme panier de blanchisseuse, elle eu avait sa charge. Toutefois eUe ne laissait pas d'aller très vite; eUe fut bientôt dans la rue des Mat burins - Saint-Jacques, puis dans celle des Mâçons-Sorbonne. Malhem'eusement pour Sophie, il est un passage qui communique de la rue de la Harpe à la rue des Maçons ; c'est là qu'après avoir mis pied à terre, je com's m'embusquer, et quand elle ai-rive à la hauteur de l'issue, je débouche, et nous nous trouvons nez à nez. A mon aspect, eUe change de couleur et veut parler, mais son trouble est si grand, qu'elle ne peut venir à bout de s'exprimer. Cependant elle se remet peu à peu, et feignant d'être hors d'elle-même : « Tu vois, me dit-elle, une femme en colère : ma blan- « chisseuse qui devait m'apporter mon linge à la « dihgence, m'a manqué de parole, je viens de le « lui retirer, et vais le faire repasser chez une de mes « amies; cela m'a empêché de partir.
— « C'est comme moi, en allant à la Chapelle, « j'ai rencontré quelqu'un qui m'a dit que mon « homme était dans ce quartier; c'est là ce qui m'y « amène.
— « Tant mieux; si tu veux m 'attendre, je vais « à deux pas porter mon panier, et nous mangerons « une côtelette.
— « Ce n'est pas la peine, je Eh ! mais, qu'est-
« ce que j'entends*?»
Sophie et moi nous restons stupéfaits : des cris aigus s'échappent du panier, je lève le linge qui le
recouvre, et je vois un enfant de deux à trois mois,
dont les vagissements auraient déchiré le tympan d'un mort.
« Eh bien ! dis-je à Sophie, le poupon est sans