XX NOTICE BIOGRAPHIQUE
prend pour auxiliaires d'anciens compagnons de geôle. Il opère rue Sainte-Anne, car on n'a pas osé installer à la préfectui'e ce policier aux origines compromettantes.
A la Restauration des Bourbons, le préfet de police Angles le maintient dans ses fonctions, que Vidocq remplit jusqu'en 1827. La simple équité oblige à reconnaître qu'il rendit de sérieux services et purgea la capitale de redoutables bandits.
On prétend qu'en 1814, ce fut lui qui abattit à coups de merlin la statue de l' Usurpateur qui couronnait la colonne Vendôme. En 1819, il débarrassa la Picardie des derniers chauffeurs du Nord. En 1827, à la suite d'une affaire de vol compliquée, Vidocq fut remercié. C'est alors qu'il installa à Saint-Mandé une fabrique de carton gaufré, et se ruina en cherchant à faire un papier « qui rendait tout faux impossible. »
Après la révolution de 1830, il rentra dans la police politique. Mais au bout de peu de mois, le préfet de police Gisqiiet, qui l'avait utilisé, renonça à ses services.
En 1836, on le retrouve rue des Bons-Enfants, puis galerie Vivienne, tenancier d'une agence de remplacements militaires et d'une officine de renseignements confidentiels, on il eut quelques démêlés avec le ministère de l'intérieur.
Vieilli, usé, découragé, il végéta péniblement jusqu'en 1857, époque où, dit-on, il mourut à Bruxelles.
CHAPITEE PREMIEE
Ma naissance. — Dispositions précoces. — Je suis mitron. — Un premier vol. — La fausse clé. — Les poulets accusateiu's.
— L'argenterie enlevée.» — La prison. — • La clémence maternelle. — Mon père ouvre les yeux. — Le grand coup. — Départ d'Arras. — Je cherche un navire. — Le courtier d'un musicos^. — Le danger de l'ivresse. — La trompette m'appelle. — i'. Cornus, premier physicien de l'univers. — Le précepteur du général Jacquot. — Les acrobates. — J'entre dans la hanqu'-. — Les leçons du petit diable. — Le sauvage de la mer du Svid. — Polichinel et le théâtre des Variétés amusantes. -. — Une scène de jalousie, ou le sergent dans l'œil.
— Je passe au service d'tui médecin nomade. — Retour à la maison paternelle. — La connaissance d'une comédienn'^\
— Encore une fugue. — Mon départ dans vin régiment. — Le camarade précité. — La désertion. — Le franc-picard et les assignats. — Je passe à l'ennemi. — Un schlag^. — .Je reviens sous mes anciens drapeaux. — Un vol domestique et la gouvernante d'un vieux garçon. — Deux duels par jour.
— Je suis blessé. — Mon pî^re fonctionnaire public. — Je fais la guerre. — Changement de corps. — Séjour à Arras.
Je suis né à AiTas : mes travestissements continuels, la mobilité de mes traits, une aptitude .>^in-
1 On écrit aujourd'hui musico, et l'on désigne sous ce nom un concert populaire.
2 Banque, terme général sous lequel on englobe tout ce qui, de près OJ de loin, touche aux saltimbanques; d'où banquiste.
3 Mot allemand, qui, francisé, a donné sclilaguc, radical «cA/Oi/en, battre
MÉMOIRES DE ViDOCQ, t. P''. I
giilière à me grimer, ayant laissé quelques incertitudes sur mon âge, il ne sera pas superflu de déclarer ici que je vins au monde le 23 juillet 1775, dans une maison voisine de celle où, seize ans auparavant, était né Eobespierre. C'était la nuit : la pluie tombait par torrents; le tonnerre grondait; une parente, qui cumulait les fonctions de sage-femme et de sybille, en conclut que ma carrière serait fort orageuse. Il y avait encore dans ce temps, de bonnes gens qui croyaient aux présages : aujourd'hui qu'on est plus éclairé, combien d'hommes qui ne sont pas des commères, parieraient pour l'infaillibilité de mademoiselle Lenormand ^ !
Quoi qu'il en soit, il est à présumer que l'atmosphère ne se bouleversa pas tout exprès pour moi, et bien que le merveilleux soit parfois chose fort séduisante, je suis loin de penser que là-haut on ait pris garde à ma naissance. J'étais poui-vu d'une constitution des plus robustes, l'étoffe n'y avait pas été épargnée; aussi, dès que je parus, on m'eût pris pour un enfant de deux ans, et j'annonçais déjà ces formes athlétiques, cette structure colossale, qui depuis ont glacé d'effroi les coquins les plus intrépides et les plus rigoureux. La maison de mon père étant située sur la place d'armes, rendez-vous habituel de tous les polissons du quartier, j'exerçai de bonne heure mes facultés musculaires, en rossant régulièrement mes camarades, dont les parents ne manquaient pas de venir se plaindre aux miens. Chez nous, on n'entendait parler que d'oreilles arrachées, d'yeux pochés, de vêtements déchirés : à huit ans, j'étais la terreur des chiens, des chats et des enfants du voisinage; à treize, je maniais
1 Célèbre devineresse, qui a popularisé l'art de la cartomaucie ou divination par les cartes. Toutes les cartomanciennes actuelles, se disent : élèves de la célèbre Mlle Lenormand.
DE YIDOCQ à
assez bien uu fleuret pour n'être pas déplacé dans un assaut. Mon père, s'apercevant que je hantais les militaires de la garnison, s'alarma de mes progrès, et m'intima Tordre de me disposer à faire ma première communion : deux dévotes se chargèrent de me préparer à cet acte solennel. Dieu sait quel fruit j'ai tiré de lem*s leçons ! Je commençais, en même temps à apprendre l'état de boulanger : c'était la profession de mon père, qui me destinait à lui succéder, bien que j'eusse un frère plus âgé que moi.
Mon emploi consistait principalement à porter du pain dans la ville. Je profitais de ces courses pour faire de fi'équentes visites à la salle d'armes; mes parents ne l'ignoraient pas, mais les cuisinières faisaient de si pompeux éloges da ma complaisance et de mon exactitude, qu'ils fermèrent les yeux sur mainte escapade. Cette tolérance dura jusqu'à ce qu'ils eussent constaté un déficit dans le comptoir, dont ils ne retiraient jamais la clé. Mon frère, qui l'exploitait concurremment avec moi, fut pris en flagrant délit, et déporté chez un boulanger de Lille. Le lendemain de cette exécution, dont on ne m'avait pas confié le motif,* je me disposais à explorer, comme de coutume, le bienheureux tiroir, lorsque je m'aperçus qu'il était soigneusement fermé. Le même joiu', mon père me signifia que j'eusse à mettre plus de célérité dans mes tournées, et à rentrer à heme fixe. Ainsi il était évident que désormais je n'aurais plus ni argent ni liberté : je déplorai ce double malheur, et m'empressai d'en faire part à l'un de mes camarades, le nommé Payant, qui était plus âgé que moi. Comme le comptoir était percé pour l'introduction des monnaies, il me conseilla d'abord de passer dans le trou une plume de corbeau enduite de glu; mais cet ingénieux procédé ne me procurait que des pièces légères, et il fallut en
venir à remploi d'une fausse clé, qu'il me fit fabriquez par le fils d'uu sergent de ville. Alors je puisai de nouA^eau dans la caisse, et nous consommâmes ensemble le produit de' ces larcins dans une espèce de taverne oii nous avions établi notre quartier général. Là se réunissaient, attirés par le patron du lieu, bon nombre de mauvais sujets connus, et quelques malheureux jeunes gens qui, pour avoir le gousset garni, usaient du même expédient que moi. Bientôt je me liai avec tout ce qu'il y avait de libertins dans le pays, les Boudou, les Delcroix, les Hidou, les Francliison, les Basserie, qui m'initièrent à leurs dérèglements. Telle était l'honorable société au sein de laquelle s'écoulèrent mes loisirs, jusqu'au moment où mon père m'ayant surpris un jour, comme il avait surpris mon frère, s'empara de ma clé, m'administra une correction, et prit des précautions telles qu'il ne fallut plus songer à m'attribuer un dividenùi' dans la recette.
n ne me restait plus que la ressource de prélever en nature la dîme sur les fournées. De temps à autre, j'escamotais quelques pains; mais comme, pour m'en défaire, j'étais obligé de les donner à vil prix, à peine, dans le produit de la Vente, trouvais-je de quoi me régaler de tartes et d'hydromel. La nécessité rend actif : j'avais l'œil sur tout; tout m'était bon, le vin, le sucre, le café, les liqueurs. Ma mère n'avait pas encore vu ses provisions s'épuiser si vite; peut-être n'eût-elle pas découvert de sitôt où elles passaient, lorsque deux poulets que j'avais résolu de confisquer à mou profit élevèrent la voix pour m'accuser. Enfoncés dans ma culotte, où mon tablier de mitron les dissimulait, ils chantèrent en montrant la crête, et ma mère, avertie ainsi de leur enlèvement, se présenta à point nommé pour l'empêcher. 11 me revint alors quelques soufflets, et j'allai me coucher sans souper. Je ne dormis pas,
et ce fut, je crois, le malin esprit qui me tint éveillé. Tout ce que je sais, c'est que je me levai avec le projet bien arrêté de faire main basse sur Targenterie. Une seule chose m'inquiétait : sur chaque pièce le nom de Yidocq était gravé en toutes lettres. Poyant, à qui je m'ouvi'is à ce sujet, leva toutes les difi&cultés, et le jour même, à l'heiu^e du diner, je fis une rafle de dix couverts et d'autant de cuillers à café. Vingt minutes après, le tout était engagé, et dès le surlendemain, je n'avais plus une obole des cent cinquante francs que l'on m'avait prêtés.
n Y avait trois jours que je n'avais pas reparu cliez mes parents, lorsqu'un soir je fus arrêté par deux sergents de ville, et conduit aux Baudets, maison de dépôt où l'on renfermait les fous, les prévenus et les mauvais sujets du pays. L'on m'y tint dix jours au cackot, sans vouloir me faire connaître les motifs de mon arrestation; enfin le geôlier m'apprit que j'avais été incarcéré à la demande de mon père. Cette nouvelle calma un peu mes inquiétudes : c'était une correction paternelle qui m'était infligée, je me doutais bien qu'on ne me tiendrait pas rigueur. 3Ia mère vint me voir le lendemain, j'en obtins mon pardon; quatre jours après j'étais libre, et je m'étais remis au travail avec l'intention bien prononcée de tenir désormais une conduite irréprochable. Vaine r< -solution !
Je revins promptement à mes anciennes habitudes, sauf la prodigalité, attendu que j'avais d'excellentes raisons pom' ne plus faire le magnifique; mon ])ère, que j'avais vu jusqu'alors assez insouciant, «'tait d'une vigilance qui eût fait honneur au commandant d'une grand'garde. Était-il obUgéde quitter le poste du comptoir, ma mère le relevait aussitôt : impossible à moi d'en approcher, quoique je fusse sans cesse aux aguets. Cette permanence me désespérait. Enfin, un de mes compagnons de
taverne prit pitié de moi : c'était encore Poyant, fieiïé vaurien, dont les habitants d'Arras peuvent se rappeler les hauts faits. Je lui confiai mes peines. « Eh quoi ! me dit-il, tu es bien bête de rester à « l'attache, et puis ça n'a-t-il pas bonne mine, un « garçon de ton âge n'avoir pas le sou? va ! si j'é- « tais à ta place, je sais bien ce que je ferais. — Eh ! « que ferais-tu? — Tes parents sont riches, un mil- « lier d'écus de plus ou de moins ne leur fera pas de « tort : de vieux avares, c'est pain bénit, il faut faire « une main-levée. — J'entends, il faut empoigner « en gros ce qu'on ne peut pas avoir en détail. — Tu « y es : après l'on décampe, ni vu ni connu. — Oui, « mais la maréchaussée. — Tais -toi : est-ce que tu « n'es pas leur fils? et puis ta mère t'aime bien trop . » Cette considération de l'amour de ma mère, joint au souvenir de son indulgence après mes dernières fredaines, fut toute-puissante sur mon esprit; j'adoptai aveuglément un projet qui souriait à mon audace; il ne restait plus qu'à le mettre à exécution; l'occasion ne se fit pas attendre.
Un soir que ma mère était seule au logis, un afl&dé de Poyant vint l'avertir, jouant le bon apôtre, qu'engagé dans une orgie avec des filles, je battais tout le monde, que je voulais tout casser et briser dans la maison, et que si l'on me laissait faire, il y aurait au moins pour 100 francs de dégât, qu"il faudrait ensuite payer.
En ce moment, ma mère, assise dans son fauteuil, était à tricoter; son bas lui échappe des mains; elle se lève précipitamment et court tout effarée au lieu de la prétendue scène, qu'on avait eu le soin de lui indiquer à l'une des extrémités de la ville. Son absence ne devait pas durer longtemps : nous nous hâtâmes de la mettre à profit. Une clé que j'avais escamotée la veille nous servit à pénétrer dans la boutique. Le comptoir était fermé; je fus presque
satisfait de rencontrer cet obstacle. Cette fois, je me rappelai Tamour que me portait ma mère, non pins pour me promettre l'impunité, mais pour éprouver un commencement de remords. J'allais me retirer, Poyant me retint, son éloquence infernale me fit rougir de ce qu'il appelait ma faiblesse, et lorsqu'il me présenta une pince dont il avait eu la précaution de se munir, je la saisis presque avec enthousiasme : la caisse fut forcée; elle contenait à peu près deux mille francs, que nous partageâmes, et une demi-lieure après j'étais seul sm^ la route de Lille. Dans le trouble où m'avait jeté cette expédition, je marctiai d'abord fort vite, de sorte qu'en arrivant à Lens, j'étais déjà excédé de fatigue; je m'arrêtai. Une voiture de retour vint à passer, j'y pris place, et en moins de trois heures j'arrivai dans la capitale de la Flandre française, d'où je partis immédiatement pour Dunkerque, pressé que j'étais de m'éloigner le plus possible, pour me dérober à la poursuite.
J'avais l'intention d'aller faire un tour dans le Nouveau-Monde i. La fatalité déjoua ce projet : le port de Dunkerque était désert; je gagnai Calais, afin de m'embarquer sur-le-champ; mais on me demanda un prix qui excédait la somme que je possédais. On me fit espérer qu'à Ostende le transport serait meilleur marché, vu la concurrence; je m'y rendis, et n'y trouvai pas les capitaines plus traitables qu'à Calais. A force de désappointements, j'étais tombé dans cette disposition aventureuse où l'on se jette volontiers dans les bras du premier venu, et je ne sais trop pourquoi je m'attendais à
1 On remarquera que nombre de jeunes criminels sont souvent hantés par la perspective des voyages et aventures dans les pays lointains. Récemment, les deux jeunes bandits suisses qui massacrèrent toute une famille de fermiers dans le département de rYonne, avouèrent qu'ils avaient tué pour se procurer les fonds nécessaires à leur départ dans l'Afrique centrale, où ils espéraient tenter la fortune.
rencontrer quelque bon enfant qui me prendrait gratis à son bord, ou du moins ferait un rabais considérable eu faveur de ma bonne mine, et de l'intérêt qu'inspii'e toujours un jeune homme. Tandis que j'étais à me promener, préoccupé de cette idée, je fus accosté par un individu dont l'abord bienveillant me fit croii'e que ma chimère allait se réahser. Les premières paroles qu'ils m'adressa furent des questions : il avait compris que j'étais étranger; il m'apprit qu'il était courtier de navires, et quand je lui eus fait connaître le but de mon séjour à Ostende, il me fit des offres de service. «Votre physionomie me « plaît, me dit-il; j'aime les figures ouvertes; il y a « dans vos traits un air de franchise et de jovialité « que j'estime : tenez, je veux vous le prouver, en « vous faisant obtenir votre passage presque pour « rien. » Je lui en témoignai ma reconnaissance. « Point de remercîment, mon ami; quand votre « affaire sera faite, à la bonne heure; ce sera bien- « tôt, j'espère; en attendant, vous devez vous en- « nuyer ici? » Je répondis qu'en effet je ne m'amusais pas beaucoup. « Si vous voulez venir avec moi à Blakemberg, nous y souperons ensemble chez de braves gens qui sont fous des Français. Le com'tier me fit tant de poHtesse, il me conviait de si bonne grâce qu'il y aurait eu de la malhonnêteté à me faire prier; j'acceptai donc: il me conduisit dans une maison où des dames fort aimables nous accueillirent avec tout l'abandon de cette hospitalité antique, qui ne se bornait pas au festin. A minuit, probablement, je dis probablement, car nous ne comptions l)lus les heures, j'avais la tête lourde, mes jambes ne pouvaient plus me porter; il y avait autour de moi un mouvement de rotation générale, et les choses tournèrent de telle sorte, que, sans m'être aperçu que l'on m'eiit déshabillé, il me sembla être en chemise sur le même édredon qu'une des nymphes bla-
kembergeoises : peut-être était-ce vrai; tout ce que je sais, c'est que je m'endormis. A mon réveil, je sentis une vive imx^ression de froid... Au lieu de ^'astes rideaux verts qui m'avaient apparu comme dans un songe, mes yeux appesantis entrevoyaient une forêt de mâts, et j'entendais ce cri de vigilance qui ne retentit que dans les ports de mer; je voulus me lever sur mon séant, ma main s'appuya sur un tas de cordages auxquels j'étais adossé. Rêvais-je maintenant, ou bien avais-je rêvé la veille? je me tâtai, j e me secouai, et quand je fus debout, il me fut démon tré que je ne rêvais pas, et, qui pis est, que je n'étais pas du petit nombre de ces êtres i^rivilégiés à qui la fortune vient en dormant. J'étais à demi vêtu, et, à ])art deux écus de six livres, que je trouvai dans une des poches de ma culotte, il ne me restait pas une pièce de monnaie. Alors il me devint trop clair que, suivant le désir du courtier, inon affaire avait été bientôt faite. J'étais transporté de fureur; mais à qui m'en prendre : il ne m'aurait pas même été possible d'indiquer l'endroit où l'on m'avait dépouillé de la .sorte; j'en pris mon parti, et je retournai à l'auberge, où quelques bardes que j'avais encore pouvaient combler le déficit de ma toilette. Je n'eus pas besoin de mettre mon hôte au fait de ma mésaventure. « Ah ! ah ! me dit-il, d'aussi loin qu'il put m'aperce cevoir, en voilà encore un. Savez-vous, jeune « homme, que vous en êtes quitte à bon compte? « vous revenez avec tous vos membres, c'est bien (( heureux quand on va dans des guêpiers pareils : (( vous savez à présent ce qu'est un musicos ^ ; il y « avait au moins de belles syrènes ! tous les flibus-
1 Ce mot musicos est encore employé aujourd'hui pour désigner les cafésconcerts de bas étage, où les prétendues artistes vivent plutôt de la prostitution clandestine que de leur art, et attirent les jeunes gens naïfs sur lesquels, elles et leurs complices des deux sexes, pratiquent Ventolage. On désigne encore ces établissements interlopes sous les noms^de boiiibouis et de beuglants.
« tiers, voyez-vous, ne sont pas sur la mer, ni les « requins dedans; je gage qull ne vous re^ste pas « une plaquette. « Je tirai fièrement mes deux écus pour les montrer à Taubergiste. « Ce sera, reprit-il, « pour solder votre dépense. » Aussitôt il me présenta ma note; je le payai et pris congé de lui, sans cependant quitter la ville.
Décidément, mon voyage d'Amérique était remis aux calendes grecques, et le vieux continent était mon lot; j'allais être réduit à croupir sur les plus bas degrés d'iine civilisation infime, et mon avenir m'inquiétait d'autant plus, que je n'avais aucune ressource pour le présent. Chez mon père, jamais le pain ne m'aurait manqué : aussi regrettais-je le toit paternel; le four, me disais-je, aurait toujours chauiïé pour moi comme pour les autres. Après ces regrets, je repassai dans mou esprit toute cette foule de réflexions morales qu'on a cru fortifier en les ramenant à des formes superstitieuses : Une mauvaise action ne porte pas bonheur; le bien mal axiquis ne profite pas. Pour la première fois je reconnaissais, d'après mou expérience, un fonds de vérité dans ces sentences prophétiques, qui sont des prédictions perpétuelles plus sûres que les admirables centuries de ^Michel Xostradamus ^ J'étais dans une veine de repentir, que ma situation rend très concevable. Je calculais les suites de ma fugue et des circonstances aggravantes, mais ces dispositions ne furent qu'éphémères ; il était écrit que je ne serais pas lancé de sitôt dans une bonne voie. La marine était une carrière qui m'était ouverte, je me résolus d'y prendre du service; au risque de me rompre le cou trente fois par jour, à grimper pour onze francs par mois dans les haubans d'un navire. J'étais prêt à
1 Michel Nostradamus (1503-1566), célèbre médecin du Midi, doat les prophéties eurent au xti° siècle une vogue immense. Il fut comblé de présents par Catherine de Médicis et devint médecin de Charles IX.
m'enrôler comme novice, lorsqu'un son de trompette attira tout à coup mon attention ; ce n'était pas de la cavalerie, c'était Paillasse et son maître, qui, devant une barraque tapissée des enseignes d'une ménagerie ambulante, appelaient un public qui ne siiïle jamais à assister à leurs grossiers lazzis; j'arrivai pour voir comrwencer la parade, et tandis qu'un auditoire assez nombreux manifestait sa gaîté par de gros éclats de rire, il me vint le pressentiment que le maître de Paillasse x)ourrait m'accorder quelqu'emploi. Paillasse me paraissait un bon garçon, je voulus m'en faire un protecteur, et comme je savais qu'une prévenance en vaut une autre, quand il descendit de ses tréteaux pour dire suivez le monde, pensant bien qu'il était altéré, je consacrai mon dernier escalin ^ à lui offrir de prendre sa moitié d'une pinte de genièvre. Paillasse, sensible à cette politesse, me promit aussitôt de parler pour moi, et dès que notre pinte fut finie, il me présenta au directeur. Celui-ci était le célèbre Cotte-Comus ^ ; il s'intitulait le premier physicien de l'univers, et pour parcourir la province, il avait mis ses talents en commun avec le naturaliste Garni er, le savant précepteur du général Jacquot, que tout Paris a vu dans la cour des Fontaines avant et depuis la restauration. Ces messieurs s'étaient adjoint une troupe d'acrobates. Comus, dès que je parus devant lui, me demanda ce que je savais faire. Eien, lui répondis-je. — « En ce cas, me dit-il, on t'instruira; il y « en a de plus bêtes, et puis, d'ailleurs, tu ne m'as « pas l'air maladi'oit; nous verrons si tu as des dis- « positions pour la banque^; alors je t'engagerai
1 Escalin, monnaie de Hollande qui valait 65 centimes.
2 CoUe-Comtts, célèbre charlatan de l'époque, et dont la vogue fut très grande à la fin du xvra» siècle.
3 Banque. C'est le nom sous lequel on désigne tous les gens qui coulaient les foires, saltimbanques, acrobates. Le mot banquiste vient de là.
'( pour deux ans ; les premiers six mois tu seras bien « nourri, bien vêtu; au bout de ce temps tu auras « un sixième de la manche ^ (la quête), et l'année « d'ensuite, si tu es intelligent, je te donnerai ta (( part comme aux autres ; en attendant, mon ami, « je saurai t'occuper. »
Me voilà introduit, je vais partager le grabat de l'obligeant PaiUasse. Au point du jour, nous sommes éveillés par la voix majestueuse du patron, qui me conduit dans un espèce de bouge : « Toi, me dit-il, « en me montrant des lampions et des girandoles « de bois, voilà ta besogne, tu vas m 'approprier « tout ça, et le mettre en état comme il faut, ente tends -tu? après tu nettoieras les cages des ani- '( maux, et tu balaieras la salle. » J'allais faire un métier qui ne me plaisait guère : le suif me dégoûtait, et je n'étais pas trop à mon aise avec les singes, qui, effarouchés x)ar un visage qu'ils ne connaissaient pas, taisaient des efforts incroyables pour m 'arracher les yeux. Quoi qu'il en soit, je me conformai à la nécessité. Ma tâche remplie, je parus devant le directeur, qui me déclara que j'étais son affaue, en ajoutant que si je continuais à montrer du zèle, il ferait quelque chose de moi. Je m'étais levé matin, j'avais une faim dévorante, il était dix heures, je ne voyais pas qu'il fût question de déjeuner, et pourtant il était convenu qu'on me donnerait le logement et la table; je tombais de besoin, quand on m'apporta enfin un morceau de pain bis, si diu", que, ne pouvant l'achever, bien que j'eusse des dents excellentes et un rude appétit, j'en jetai la plus grande partie aux
1 Manche, pour quête; c'est une de ces métaphores si fréQuen»3s dans le langage populaire, aussi bien que dans l'argot des malfaiteurs. Peutêtre vient-elle de ce qu'on tend le bras pour ciuèter, ou de ce que nombre de mendiants simulaient d'être manchots pour exciter la pitié publique. A noter encore que, par analogie, les grecs qui exploitent les joueurs dans les cercles et casinos, désignent, sous le nom de pied, la part des bénéfices qui leur revient siu- les opérations mallionnêtes auxquelles ils se livrent avec tant d'astuce et de dextérité.
animaux. Le soir, il me fallut illuminer; et comme, faute d'habitude, je ne déployais pas dans ces fonctions toute la célérité convenable, le directeur, qui était brutal, m'administra une petite correction qui se renouvela le lendemain et jour suivants. Un mois ne s'était pas écoulé, que j'étais dans un état déplorable; mes habits tachés de graisse et déchirés par les singes, étaient en lambeaux; la vermine me dévorait; la diète forcée m'avait maigri au point qu'on ne m'aurait pas reconnu; c'est alors que se ranimèrent encore avec plus d'amertume les regrets de la maison paternelle, où. l'on était bien nourri, bien couché, bien vêtu, et oti l'on n'avait pas à faire des ménages de singe.
J'étais dans ces dispositions, lorsqu'un matin Cornus vint me déclarer qu'après avoir bien réfléchi à ce qui me convenait, il s'était convaincu que je ferais un habile sauteur. Il me remit en conséquence dans les mains du sieur Bahnate, dit le petit diable, qui eut ordre de me dresser. Mon maître faillit me casser les reins à la première souplesse qu'il voulut me faire faire; je prenais deux ou trois leçons par joiu". En moins de trois semaines, j'étais parvenu à exécuter dans la perfection le saut de carpe, le saut de singe, le saut de poltron, le saut d'ivi'ogne, etc. Mon professeur, enchanté de mes progrès, prenait plaisir à les accélérer encore... cent fois je crus que, pour développer mes moyens, il allait me disloquer les membres. Enfin nous en vînmes aux difficultés de l'art, c'était toujours de plus fort en plus fort. Au premier essai du grand écart, je manquai de me pourfendre; au saut de la chaise, je me rompis le nez. Brisé, moidu, dégoûté d'une si périlleuse gymnastique, je pris le parti d'annoncer à M. Comus, que décidément je ne me souciais pas d'être sauteur. Ah ! tu ne t'en soucies pas, me dit-il, et sans rien m'objecter il me repassa force coups de cravaches;
dès ce moment Balmate ne s'occupa pins de moi, et je retournai à mes lampions.
M. Comus m'avait abandonné, ce devait bientôt être au tour de Garnier de s'occuper de me donner un état : un jour qu'il m'avait rossé plus que de coutume (car c'était un exercice dont il partageait le plaisir avec M. Comus), Garnier, me toisant de la tête aux pieds et contemplant avec une satisfaction trop marquée le délabrement de mon pourpoint, qui montrait les chairs : « Je suis content de toi, me « dit -il, te voilà précisément au point oii je fce vou- « lais ; à présent, si tu es docile, il ne tiendra qu'à toi « d'être heureux; à dater d'aujourd'hui, tu vas lais- « ser croître tes ongles ; tes cheveux sont déjà d'une « bonne longueur, tu es presque nu, une décoction de « feuilles de noyer fera le reste. » J'ignorais où Garnier allait en venir, lorsqu'il appela mon ami Paillasse, à qui il commanda de lui apporter la peau de tigre et la massue : Paillasse revint avec les objets demandés. « A présent, reprit Garnier, nous allons « faire une répétition. Tu es un jeune sauvage de la « mer du Sud, et, qui plus est, un antropophage ; « tu manges de la chair crue, la vue du sang te met « en fureur, et quand tu as soif, tu t'introduis dans « la bouche des cailloux que tu broies ; tu ne pous- « ses que des sons brusques et aigus, tu ouvres de « grands yeux, tes mouvements sont saccadés, tu « ne vas que par sauts et par bonds; enfin, prends « exemple sur l'homme des bois qui est ici dans la « cage no 1. » Pendant cette instruction, une jatte pleine de petits cailloux parfaitement arrondis était à mes pieds, et tout près de là un coq qui s'ennuyait d'avoir les pattes liées; Garnier le prit et me le présenta en me disant : « Mords là dedans. » Je ne voulus pas mordre; il insista avec des menaces; je m'insurgeai et fis aussitôt la demande de mon congé; pom' toute réponse, on m'administra une douzaine
de soufflets; Garnier n'y allait pas de main morte. Irrité de ce traitement, je saisis un pieu, et j'aurais infailliblement assommé monsieur le naturaliste, si toute la troupe, étant venue fondre sur moi, ne m'eût jeté à la porte au milieu d'une grêle de coups de pieds et de coups de poings.
Depuis quelques jours, je m'étais rencontré dans le même cabaret avec un bateleur et sa femme, qui faisaient voir les marionnettes en plein vent. JS^ous avions fait connaissance, et j'étais certain de leur avoir inspiré de l'intérêt. Le mari me plaignait beaucoup d'être condamné, disait-il, au supplice des hêtes. Parfois il me comparait plaisamment à Daniel dans la fosse aux lions. On voit qu'il était érudit et fait pour quelque chose de mieux que pour le drame de polichinel; aussi devait -il, plus tard, exploiter une direction dramatique en province : peut-être Texploite-t-il encore; je tairai son nom. Le futurdirecteur était très spirituel, madamene s'en apercevait pas; mais il était fort laid, et eUe le voyait bien; madame était en outre une de ces brunes piquantes, à longs cils, dont le cœur est inflammable au plus haut degré, dût-il ne s'y allumer qu'un feu de paille. J'étais jeune, madame l'était aussi; elle n'avait pas seize ans, monsieur en avait trente-cinq. Dès que je me vis sans place, j'allai trouver les deux époux; j'avais dans l'idée qu'ils me donneraient un conseil utile : ils me donnèrent à dîner, et me félicitèrent d'avoir osé m'aiïranchir du joug despotique de Garnier, qu'ils appelaient le cornac. « Puisque tu « es devenu ton maître, me dit le mari, il faut venir « avec nous, tu nous seconderas; au moins, quand « nous serons trois il n'y aura plus d'entr'actes, « tu me tendras les acteurs pendant qu'Élisa fera la « manche i ; le public, tenu en haleine, ne filera pas,
1 Manche, quête, voir note page 12.
« et la recette en sera plus abondante. Qu'en di.s-tu, « Élisa? » Élisa répondit à son mari qu'il ferait à cet égard tout ce qu'il voudrait, qu'au surplus elle était de son avis, et en même temps elle laissa tomber sur moi un regard qui me prouva qu'elle n'était • pas fâchée de la proposition, et que nous nous entendrions à merveille. J'acceptai avec reconnaissance le nouvel emploi qui m'était oiïert, et, à la procliaine représentation, je fus installé à mon poste. La condition était infiniment meilleure qu'auprès de Garnier. Élisa, qui, malgré ma maigreur, avait découvert que Je n'étais pas si mal bâti que mal habillé, me faisait en secret mille agaceries auxquelles je répondais; au bout de trois jours, elle m'avoua que j'étais sa passion, et je ne fus pas ingrat : nous étions heureux, nous ne nous quittions plus. Au logis, nous ne faisions que rire, jouer, plaisanter : le mari d'Élisa prenait tout cela pour* des enfantillages. Pendant le travail, nous nous trouvions côte à côte sous une étroite cabane formée de quatre lambeaux de toile, décorée du titre pompeux de Théâtre des Variétés amusantes. Élisa était à la droite de sou mari, et moi j'étais à la droite d'Élisa, que je remplaçais lorsqu'elle n'était plus là pour surveiller les entrées et les sorties. Un dimanche, le spectacle était eu pleine activité, il y avait foule autour de l'échoppe, Polichinel avait battu tout le monde; notre bourgeois n ayant plus que faire d'un de ses personnages (c'était le sergent du guet), veut qu'on le mette au rancart., et demande le commissaire ; nous n'entendons pas : le commissaire! le commissaire! répète-t il avec impatience, et à la troisième fois il se retourne et nous aperçoit l'un et l'autre dans une douce étreinte. Élisa, surprise, cherche une excuse, mais le mari, sans l'écouter, crie encore : le commissaire! et lui plonge dans l'œil le crochet qui sert à suspendre le sergent. Au même instant le sang coule, la représen-
tation est interrompue, une bataille s'engage entre les deux époux, Téchoppe est renversée, et nous restons à découvert au milieu d'un cercle nombreux de spectateurs auxquels cette scène arraclie une salv? prolongée de rii-es et d'applaudissements.
Cette esclandre me mit de nouveau sur le pavé; je ne savais plus oti donner de la tête. Si encore j'avais eu une mise décente, j'aurais pu obtenir du service dans quelque bonne maison; mais j'avais une mine si pitoyable que personne n'aurait voulu de moi. Dans ma position, je n'avais qu'un parti à prendre, c'était de revenir à Arras; mais comment vivre jusque-là? J'étais en proie à ces perplexités, lorsque passa près de moi un homme qu'à sa tournure je pris pour un marchand colporteur; j'engageai avec lui la conversation, et il m'apprit qu'il allait à Lille, qu'il débitait des poudres, des opiats, des élixirs, coupait les cors aux pieds, enlevait les durillons, et se permettait quelquefois d'arracher les dents. « C'e?.t un bon métier, ajouta-t-il, mais je me fais « vieux, et j'aurais besoin de quelqu'un poui* por- « ter la balle, c'est un Im^on comme vous qu'il me « faudrait : bon pied, bon œil, si vous voulez, nous « ferons route ensemble. — Je le veux bien », lui dis -je, et sans qu'il y eiit entre nous de plus amples conventions, nous poursuivîmes notre chemin. Après huit heures de marche, la nuit s'avançait, et nous voyions à peine à nous conduire, quand nous fîmes halte devant une misérable auberge de village. « C'est ici, dit le médecin nomade, en frappant à la « porte. — Qui est là? cria une voix rauque. — Le « père Godard, avec son pitre i, répondit mon « guide )); et la porte s'ouvrant aussitôt, nous nous trouvâmes au milieu d'une vingtame de colporteurs.
1 Fitre, bateleur, saltimbanque, qui attire le public par ses facéties, ses bons mots ou ses acrobaties.
étameurs, saltimbanques, marcliaiids de parapluies, bateleurs, etc., qui fêtèrent mon nouveau patron et lui firent mettre un couvert. Je croyais qu'on ne me ferait pas moins d'honneur qu'à lui, et déjà je me disposais à m'attabler, quand l'hôte, me frappant familièrement sur l'épaule, me demanda si je n'étais pas le pitre du père Godard, — « Qu'appelez-vous « le pître, m'écriai -je avec étonnement. — Le pail- « lasse donc. » J'avoue, que malgré les souvenirs très récents de la ménagerie et du théâtre des Variétés amusantes, je me sentis humilié d'une qualification pareille; mais j'avais un appétit d'enfer, et comme je pensais que la conclusion de l'interrogatoire serait le souper, et qu'après tout, mes attributions près du père Godard n'avaient pas été bien définies, je consentis à passer pour son pître. Dès que j'eus répondu, l'hôte me conduisit effectivement dans une pièce voisine, espèce de grange, où une douzaine de confrères fumaient, buvaient et jouaient aux cartes. Il annonça qu'on allait me servir. Bientôt après, une grosse fille m'apporta une gamelle de bois sur laquelle je me jetai avec avidité. Une côte de brebis y nageait dans l'eau de vaisselle, avec des navets filandreux : j'eus fait disparaître le tout en un clin d'œil. Ce repas terminé, je m'étendis avec les autres pitres sur quelques bottes de paille que nous partagions avec im chameau, deux ours démuselés et une meute de chiens savants. Le voisinage de tels camarades de lit n'était rien moins que rassurant; cependant il fallut s'en accommoder; tout ce qu'il en advint, c'est que je ne dormis pas : les autres ronflèrent comme des bienheureux.
J'étais défrayé par le père Godard; quelque mauvais que fussent les gîtes et l'ordinaire, comme chaque pas me rapprochait d'Arias, il m'importait de ne pas me séparer de lui. Enfin nous arrivâmes à Lille; nous y fîmes notre entrée un jour de marché.
Le père Godard, poiu' ne pas perdre le temps, alla droit à la grande place, et m'ordonna de disposer sa table, sa cassette, ses fioles, ses paquets, puis il me proposa de faire la parade. J'avais bien déjeuné, la proposition me révolta : passe pour avoir porté le bagage comme un di-omadaire depuis Ostende jusqu'à Lille, mais faire la parade ! à dix lieues d'Arras ! j'envoyai promener le père Godard, et pris aussitôt mon essor vers ma ville natale, dont je ne tardai pas à revoir le clocher. Parvenu aux pieds des remparts, avant la fermeture des portes, je tressaillis à l'idée de la réception qu'on allait me faire; im instant je fus tenté de battre en retraite, mais je n'en pouvais plus de fatigue et de faim; le repos et la réfection m'étaient indispensables : je ne balance plus, je cours au domicile paternel. Ma mère était seule dans la boutique; j'entre, je tombe à ses genoux, et en pleurant je demande pardon. La pauvre femme, qui me reconnaissait à peine, tant j'étais changé, fut attendrie : elle n'eut pas la force de me repousser, elle parut même avoir tout oublié, et me réintégra dans mon ancienne chambre, après avoir pourvu à tous mes besoins. H fallait néanmoins que mon père fût prévenu de ce retour ; elle ne se sentait pas le courage d'affronter les premiers éclats de sa colère : un ecclésiastique de ses amis, l'aumônier du régiment d'Anjou, en garnison à Arras, se chargea de porter des paroles de paix, et mon père, après avoir jeté feu et flammes, consentit à me recevoir en grâce. Je tremblais qu'il ne fût inexorable; quand j'appris qu'il s'était laissé fléchir, je sautai de joie; ce fut l'aumônier qui me donna cette nouvelle, en l'accompagnant d'une morale sans doute fort touchante, dont je ne retins pas un mot; seulement, je me souviens qu'il me cita la parabole de l'Enfant prodigue : c'était à peu près mon histoire.
Mes aventures avaient fait du bruit dans la ville,
chacun voulait en entendre le récit de ma bouche; mais personne, à Texception d'une actrice de la troupe qui ré idait à Arras, ne s'y intéressait davantage que deux modistes de la rue des Trois Visages ; je leur faisais de fréquentes visites. Toutefois, la comédienne eut bientôt le privilège exclusif de mes assiduités; il s'ensuivit une intrigue, dans laquelle sous les traits d'une jeune fille, je renouvelai auprès d'elle quelques scènes du roman de Faublas^ Un voyage impromptu à Lille avec ma conquête, son mari et une fort jolie femme de chambre, qui me faisait passer pour sa sœur, prouva à mon père que j'avais bien vite oublié les tribulations de ma première campagne. Mon absence ne fut pas de longue durée : trois semaines s'étaient à peine écoulées, que, faute d'argent, la comédienne renonça à me traîner parmi ses bagages. Je revins tranquillement à Arras, et mon père fut confondu de l'aplomb avec lequel je lui demandai son consentement pour entrer au service. Ce qu'il avait de mieux à faire, c'était de l'accorder; il le comprit, et le lendemain j'avais sur le corps l'uniforme du régiment de Bourbon. Ma taille, ma bonne mine, mon adresse dans le maniement des armes, me valurent l'avantage d'être immédiatement placé dans une compagnie de chasseurs. Quelques vieux soldats s'en étant formalisés, j'en envoyai deux à l'hôpital 2, oîi j'allai bientôt les rejoindre, blessé par l'un de leurs camarades. Ce
1 Faablas, héros d'un roman licencieux de Louvet, qui eut une grande vogue à la fin du xvni° siècle.
2 J'en envoyai deux à l'hôpital après les avoir blessés en duel. U ne faut pas oublier qu'au commencement de ses Mémoires, Vidocq raconte que, dès son plus jeune âge, il eut un goût prononcé pour l'escrime et fut un assidu des salles d'armes. A cette époque, dans les régiments, sous le moindre prétexte, on se battait en duel. Les bretteurs étaient considérés en raison du nombre de leurs victimes. Parfois même, los officiers Ica poussaient les uns contre les autres, quand, de régiment à régiment, ils n'engageaient pas des paris sur leurs maîtres d'armes respectifs. La i)lupart du temps, ces malheureux payaient de leiu' vie ces sinistres gageures dont ils étaient l'enjeu sanglant.
début me fit remarquer : on prenait un malin plaisir à me susciter des affaires, si bien qu'au bout de six mois, Sans-Gêne i, c'était le surnom que l'on m'avait donné, avait tué deux hommes et mis quinze fois l'épée à la main. Du reste, je jouissais de tout le bonheur que comporte la vie de garnison ; mes gardes étaient toujours montées aux dépens de quelques bons marchands dont les filles se cotisaient pour me procurer des loisirs. Ma mère ajoutait à ces libéralités, mon père me faisait une hautepaie, et je trouvai encore le moyen de m'endetter; aussi je faisais réellement figiu-e, et ne sentais presque pas le poids de la discipline. Une seule fois, je fus condamné à quinze jours de prison, parce que j'avais manqué à trois appels. Je subissais ma peine dans un cachot creusé sous un des bastions, lorsqu'un de mes amis et compatriotes y fut enfermé avec moi. Soldat dans le même régiment, il était accusé d'avoir commis plusieurs vols, et il en avait fait l'aveu. A peine fûmes -nous ensemble, qu'il me raconta le motif de sa détention. Nul doute, le régiment allait l'abandonner; cette idée, jointe à la crainte de déshonorer sa famille, le jetait dans le désespoir. Je le pris en pitié, et ne voyant aucun remède à une situation si déplorable, je lui conseillai de se dérober au supplice, ou par une évasion ou par un suicide ; il consentit d'abord à tenter l'une avant d'essayer de l'autre; et, avec un jeune homme du dehors, qui venait me visiter, je me hâtai de tout disposer pour sa fuite. A minuit, deux barreaux de fer sont brisés; nous conduisons le prisonnier sur le rempart, et là je lui dis : « Allons ! il faut sauter « ou être pendît. » Il calcule la hauteur, il hésite, et
1 A cette époque, tous les soldats étaient désignés par des sobriquets eu rapport aven leur lieu d'origine ou certaines de leurs qualités. Celui de Sans- Gêne, appliqué à Vidocq, synthétise admirablement l'être audacieux qu'il fut. C'est de ces sobriquets que vient l'expression nom de guerre
finit par déclarer qu'il courra les chances du jugement plutôt que de se casser les jambes. H se dispose à regagner son cachot; mais ou moment oii il s'y attend le moins, nous le précipitons; il pousse un cri, je lui recommande de se taire, et je rentre dans mon souterain, où, sur ma paille, je goûtai le repos que procure la conscience d'une "bonne action. Le lendemain on s'aperçut que mon compagnon avait disparu, on m'interrogea, et j'en fus quitte pour répondre que je n'avais rien vu. Plusieurs années après, j'ai rencontré ce malheureux, il me regardait comme son libérateur. Depuis sa chute il était boiteux, mais il était devenu honnête homme.
Je ne pouvais rester éternellement à xVrras : la guerre venait d'être déclarée à l'Autriche, i, je partis avec le régiment, et bientôt après j'assistai à cette déroute de Marquain, qui se termina à Lille par le massacre du brave et infortuné général Dillon^. Après cet événement, nous fûmes dirigés sur le camp de Maulde, et ensuite sur celui de la Lune^, où, avec l'armée infernale, sous les ordres de Kellerman, je pris part à l'engagement du 20 octobre*, contre les Prussiens. Le lendemain je passai caporal de grenadiers : il s'agissait d'arroser mes galons, et je m'en acquittais avec éclat à la cantine, lorsque, je ne sais plus à quel propos, j'eus une querelle avec le sergent-major de la compagnie d'où je sortais : une partie d'honnem- que je proposai fut acceptée; mais une fois sur le terrain, mon adver-
1 Ces événements se passent au commencement de l'année 1792. La guerre fut déclarée à TAutriche au mois d'avril de cette même année.
2 DUlon (1745-1792), maréchal de camp français, d'origine irlandaise, fut massacré par ses soldats à la déroute de Tournay.
3 La Lune, hauteur voisine de Valmy, oil se livra la bataille à laquelle il est fait allusion dans la note suivante.
4 Vidocq semble ici commettre une erreur. L'engagement auquel il fait allusion est la bataille de Valmy, qui eut lieu le 20 septembre 1792, et non le 20 octobre.
saire prétendit que la différence de grade ne lui permettait pas de se mesui'er avec moi; je voulus Ty contraindre en recourant aux voies de fait ; il alla se plaindre, et le soir même on me mit à la garde du camp avec mon témoin. Deux jom's après on nous avertit qu'il était question de nous traduire devant un conseil de guerre; il était urgent de déserter, c'est ce que npus fîmes. Mon camarade en veste, en bonnet de police, et dans l'attitude d'un soldat en punition, marchait devant moi, qui avais conservé mon bonnet à poil, mon sac et mon fusil, à l'extrémité duquel était en évidence un large paquet cacheté de cire rouge, et portant pour suscription : Au citoyen commandant de place à Vitry-le-Français : c'était là notre passeport; il nous fit arriver sans encombre à Vitry, où un Juif nous procura des habits bom-geois. A cette époque, les murs de chaque ville étaient couverts de placards, dans lesquels on conviait tous les Français à voler à la défense de la patrie. Dans de telles conjonctures, on enrôle les premiers venus : un maréchal-des-logis du 11^ de chasseurs reçut notre engagement; on nous délivra des feuilles de route, et nous partîmes aussitôt pour Philippeville, où était le dépôt.
Mon compagnon et moi, nous avions fort peu d'argent; heureusement, une bonne aubaine nous attendait à Châlons. Dans la même auberge que nous, logeait un soldat de Beaujolais i; il nous invita à boire : c'était un franc Picard, je lui parlai le patois du pays, et insensiblement le verre à la main, il s'établit entre nous une si grande confiance qu'il nous montra un portefeuille rempU d'assignats qu'il prétendait avoir trouvé aux environs de Château-L'abbaye. « Camarades, nous dit-il, je ne sais
1 Du régiment de Beaujolais : les corps de l'ancienne armée portaient alors le nom de leurs chefs ou celui des provinces où ils avaient été originairement constituée.
(( pas lire, mais si vous voulez m'indiquer ce que ces « papiers valent, je vous en donnerai votre part. » Le Picard ne pouvait pas mieux s'adresser : sous le rapport du volume, il eut le plus grot lot; mais il ne soupçonnait pas que nous nous étions adjugé les neuf dixièmes de la somme. Cette petite subvention ne nous fut pas inutile pendant le cours de .notre voyage, qui s'aclieva le plus gaîmen^ du monde. Parvenus à notre destination, il nous resta de quoi graisser généreusement la marmite. En peu de temps nous fûmes assez forts sur l'équitation pom- être dirigés sm' les escadrons de guerre; nous y étions arrivés depuis deux jours, lorsqu'eut lieu la bataille de Jemmapes : ce n'était pas la première fois que je voyais le feu; je n'eus pas peur, et je crois même que ma conduite m'avait concilié la bienveillance de mes chefs, quand mon capitaine vint m 'annoncer que, signalé comme déserteur, j'allais être inévitablement arrêté. Le danger était imminent; dès le soir même je sellai mon cheval pour passer aux Autrichiens; en quelques minutes j'eus atteint leurs avant-postes; je demandai du service, et l'on m'incorpora dans les cuirassiers de Kinski. Ce que je redoutais le plus, c'était d'être obUgé de me sabrer le lendemain avec les Français; je me hâtai d'échapper à cette nécessité et une feinte indisposition me valut d'être évacué sur Louvain, oii, après quelques jours d'hôpital, j'offris aux officiers de la garnison de leurdonner des leçons d'escrime. Ils furent enchantés de la proposition; aussitôt l'on me fom'nit des masques, des gants, des fleurets; et un assaut, dans lequel je pelotai deux ou trois prétendus maitres allemands, suffit pom' donner une haute opinion de mon habileté. Bientôt j 'eus de nombreux élèves, et je fis une ample moisson de florins.
J'étais tout fier de mes succès lorsque, à la suite d'un démêlé nu peu trop vif avec un brigadier de
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service, je fus condamné à recevoir vingt coups do schlag \ qui, selon la coutume, me furent distribués à la parade. Cette exécution me transporta de f ureui' ; je refusai de donner leçon; on m'ordonna de continuer en me laissant l'option entre l'enseignement et une correction nouvelle, je choisis l'enseignement; mais la schlag me restait sur le cœm', et je résolus de tout braver pour m'en affranchir. Informé qu'un lieutenant se rendait au corps d'armée du général Schroeder, je le suppliai de m'emmener comme domestique; il y consentit dans l'espoir que je ferais de lui un Saint-Georges 2; il s'était trompé : aux approches du Quesnois, je lui brûlai la politesse, et me dirigeai sur Landrecies où je me présentai comme un Belge qui abandonnait les drapeaux de l'Autriche. On me proposa d'entrer dans la cavalerie : la crainte d'être reconnu et fusillé si jamais je me trouvais de brigade avec mon ancien régiment, me fit donner la préférence au 14^ léger (anciens chasseurs des barrières). L'armée de Sambre- et -Meuse marchait alors sur Aix-la-Chapelle; la compagnie à laquelle j'appartenais reçoit l'ordre de suivre le mouvement. Nous partons : en entrant à Eocroi j'aperçois des chasseurs du 11^; je me croyais perdu, quand mon ancien capitaine, avec qui je ne pus éviter d'avoir une entrevue, se hâta de me rassurer. Ce brave homme, qui me portait de l'intérêt depuis qu'il m'avait vu taiUer des croupières aux hussards de Saxe-Teschen ^, m'annonça qu'une amnistie me
1 C'était alors l'usage, dans les armées allemandes, de frapper à coups de bâton les soldats qui avaient commis quelque faute. Le caporal chargé de leur administrer ces corrections était désigné ironiquement sous le nom de caporal-schlag (de l'allemand schlagen, battre). Le supplice lui-même s'appelait la scldague.
2 Saint-Georges (1715-1799), mulâtre de la Guadeloupe qui se rendit célèbre par son adresse dans tous les exercices du corps, et notamment dans l'escrime.
3 Hussards de Saxe-Teschen, hussards autrichiens de l'armée d'Albert de Sa.xe-Teâchen, qui commandait alors les Autricliiens dans le Nord et gai mit k* sitge devant Lille eu 1792.
mettant désormais à l'abri de toute poursuitv, il me verrait avec plaisir revenir sous ses ordres. Je lui témoignai que je n'en serais pas fâché non plus; il prit sur lui d'arranger l'affaire, et je ne tardai pas à être réintégré dans le 11^. Mes anciens camarades m'accueillirent avec plaisir, je ne fus pas moins satisfait de me retrouver avec eux, et rien ne manquait à mon bonheur, lorsque l'amour, qui y était aussi pour quelque chose, s'avisa de me jouer un de ses tours. On ne sera pas surpris qu'à dix -sept ans j'eusse captivé la gouvernante d'un vieux garçon. Manon était le nom de cette fille; elle avait au moins le double de mon âge; mais elle m'aimait beaucoup, et pour me le prouver, elle était capable des plus grands sacrifices, rien ne lui coûtait; j'étais à son gré le plus beau des chassem's, parce que j'étais le sien, et elle voulait encore que j'en fusse le plus pimpant; déjà elle m'avait mis la montre au côté^, et j'étais tout fier de me parer de quelques précieux bijoux, gages du sentiment que je lui inspirais, lorsque j'appris que, sm^ la dénonciation de son maître, Manon allait être traduite pour vol domestique. Manon confessait son crime, mais en même temps, pour être bien certaine qu'après sa condamnation, je ne passerais pas dans les bras d'une autre, elle me désignait comme son complice; elle alla même jusqu'à dire que je l'avais sollicitée : il y avait de la vraisemblance; je fus impliqué dans l'accusation, et j'aurais été assez embarrassé de me tirer de ce mauvais pas, si le hasard ne m'eût fait retrouver quelques lettres desquelles résultait la preuve de mon innocence. Manon confondue se rétracta. J'avais
1 Vidocc], comme tous les aventuriers de son espèce, n'était pas très délicat dans ses rapports avec le beau sexe. Il se laissait volontiers entretenir par les femmes, s'il ne les y incitait ou obligeait pas. Les gens de guerre d'alors n'y regardaient d'ailleurs pa* de si prOs ; tout leur semblait dû, aussi bien les faveurs pécuniaires que les faveurs amoureuses. Loin d'eu ctre mortifiés, ils en faisaient étalage, comme de nouveaux succès.
été enfermé dans la maison d'arrêt de Stenay, je fus élargi et renvoyé blanc comme neige. Mon capitaine, qui ne m'avait jamais cru coupable, fut très content de me revoir, mais les chasseurs ne me pardonnèrent pas d'avoir été soupçonné : en butte à des allusions et à des propos, je n'eus pas moins de dix duels en six joui^s. A la fin, blessé grièvement, je fus transporté à l'hôpital, oii je restai plus d'un mois avant de me rétablir. A ma sortie, mes chefs, convaincus que les querelles ne manqueraient pas de se renouveler si je ne m'éloignais pour quelque temps, m'accordèrent un congé de six semaines : j'allai le passer à Arras, oii je fus fort étonné de trouver mon père dans un em^îloi public; en sa qualité d'ancien boulanger, il venait d'être préposé à la surveillance des atehers du munitionnaire ^ ; il devait s'opposer à l'enlèvement du pain ; dans im moment de disette, de telles fonctions, bien qu'il les remplit gratis, étaient fort scabreuses, et sans doute elles l'eussent conduit à la guillotine, sans la protection du citoyen Souham 2, commandant du 2^ bataillon de la Corrèze, dans lequel je fus mis provisoirement en subsistance. Mon congé expiré, je rejoignis à Givet, d'où le régiment partit bientôt pour entrer dans le comté de Namur. On nous cantonna dans les villages des bords de la Meuse, et comme les Autrichiens étaient en vue, il n'y avait pas de jour où l'on n'échangeât quelques coups de carabine avec eux. A la suite d'un engagement plus sérieux, nous fûmes repoussés jusque sous le canon de Givet, et, dans la retraite, je reçus à la jambe un coup de feu qui me força d'entrer à l'hôpital, puis de rester au déx)ôt; j'y
1 Munitionnaire, préposé aux vivres et fournitures militaires. Quelquesuns, tels que le fameux Ouvrard, firent alors des fortunes scandaleuses.
2 Aujourd'hui lieutenant-général {Xote de Vidocq en 1828). Souham était devenu divisionnaire sous le premier Empire et se distingua pendant la campagne de 1813. C'était un des plus beaux hommes de l'armée.
étais encore lorsque vint à passer la légion germanique 1, composée en grande partie de déserteurs, de maîtres d'armes, etc. Un des principaux chefs, qui était Artésien, me proposa d'entrer dans ce corps, en m'offrant le grade de maréchal des logis. « Une « fois admis, me dit-il, je réponds de vous, vous « serez à l'abri de toutes les poursuites.» La certitude de ne pas être recherché, jointe au souvenir des désagréments que m'avait attirés mon intimité avec mademoiselle Manon, me décida : j'acceptai, et le lendemain j'étais avec la légion sur la route de Flandres. î>rul doute qu'en continuant de servir dans ce corps, oii l'avancement était rapide, je ne fusse devenu officier; mais ma blessure se rouvrit, avec des accidents tellement graves, qu'il me fallut demander un nouveau congé; je l'obtins, et six jours après je me retrouvai encore une fois aux portes d'Arras.
CHAPITEE II
Joseph Lebon. — L'orchestre de la guillotine et la lecture du bulletin. — Le perroquet aristocrate. — La citoyenne Lebon. — Allocution aux sans-culottes. — La niarchande de pommes. — Nouvelles amoiu^. — Je suis incarcéré. — Le concierge Beaupré. — La vérification du potage. — M. de Béthune. — J'obtiens ma liberté. — La sœur de mon libérateur. — Je suis fait officier. — Le lutin de Saint- S3Mvestre- Capelle. — L'armée révolutionnaire. — La reprise d'une barque. — iVIa fiancée. — Un travestissement. — La fausse grossesse. — Je me marie. — Je suis content sans être battu. — Encore un séjour aux Baudets. — Ma déUvTance.
En entrant dans la viUe, je fus frappé de l'air de
3 Légion germaniqw, légion formée pendant la Révolution avec des déserteurs d'origine allemande, des révolutionnaires allemands réfugiés en France, et d'anciens soldats du Royal-Allemand.
consternation empreint sur tous les visages; quelques personnes que je questionnai me regardèrent avec méliance, et je les vis s'éloigner sans me répondre. Que se passait-il donc d'extraordinaire? A travers la foule qui s'agitait dans les rues sombres et tortueuses, j'arrivai bientôt sur la place du Marché aux Poissons. Là, le premier objet qui frappa mes regards fut la guillotine élevant ses madriers rouges au-dessus d'une multitude silencieuse; un vieillard, que l'on aelievait de lier à la fatale planche, était la victime..; tout à coup j'entends le bruit des fanfares. Sur une estrade qui dominait l'orchestre, était assis un homme jeune encore, vêtu d'une carmagnole ^ à raies noires et bleues ; ce personnage, dont la pose annonçait des habitudes plus mona- (•ales que militaires, s'appuyait nonchalamment sur un sabre de cavalerie, dont l'énorme garde représentait un bonnet de liberté ; une rangée de pistolets garnissait sa ceinture, et son chapeau, relevé à l'espagnole, était surmonté d'un panache tricolore : je reconnus Joseph Lebon-. Dans ce moment, cette figure ignoble s'anima d'un sourire affreux; il cessa de battre la mesm-e avec son pied gauche, les fanfares s'interrompirent : il fit un signe, et le vieillard fut placé sous le couteau. Une espèce de grefiâer demi ivre parut alors à côté du vengeur du peuple ^, et lut d'une voix rauque un bulletin de l'armée de Ehin-et- Moselle. A chaque paragraphe, l'orchestre reprenait un accord, et, la lecture terminée, la tête du malheureux tomba au cri de vive la République! répété par quelques-uns des acolytes du féroce
1 Carmagnole, vêtement qui tenait le milieu entre la veste et l'habit, et i|Ui était adopté par les révolutionnaires, qu'on appelait, de ce fait, des oarmagnolea. — Titre d'une chanson révolutionnaire fameuse et qui se chante encore de nos jours.
2 Joseph Lebon (1765-1795), célèbre révolutionnaire, fut d'abord prêtre, et terrorisa l'Artois, oii il avait été envoyé comme commissaire extraordinaire par la Convention Nationale.
3 Le bourreau.
Lebon. Je ne saurais rendre l'impression que fit sur moi cette scène horrible; j'arrivai chez mon père, presque aussi défait que celui dont j'avais vu si cruellement prolonger l'agonie : là, je sus que c'était un M. de Mongon, ancien commandant de la citadelle, condamné comme aristocrate. Peu de jours auparavant, on avait exécuté sur la même place M. de Vieux-Pont, dont tout le crime était de posséder un perroquet dans le jargon duquel on avait cru reconnaître le cri de vive le roi. Le nouveau Vert-Vert^ avait failli partager le sort de sou maître, et l'on racontait qu'il n'avait obtenu sa grâce qu'à la sollicitation de la citoyenne Lebon, qui avait pris l'engagement de le convertir. La citoyenne Lebon était une ci-devant religieuse de l'abbaye du Vivier. Sous ce rapport, comme sous beaucoup d'autres, elle était la digne épouse de l'excuré de Keuville : aussi exerçait -elle une grande influence sur les membres de la commission d'Arras, où siégeaient, soit comme juges, soit comme jurés, son beau-frère et trois de ses oncles. L'ex-béguine n'était pas moins avide d'or que de sang. Un soir, eu plein spectacle, elle osa faire cette allocution au parterre : « Ah ça! sans -culottes, on dirait que ce n'est « pas pour vous que l'on guillotine! que diable il faut « dénoncer les ennemis de la patrie!... connaissez- « vous quelque noble, quelque riche, quelque marchand « aristocrate? dénoncez-le, et vous aurezsesécus. «Lascélératesse de ce monstre ne pouvait être égalée que par celle de son mari, qui s'abandonnait à tous les excès. Souvent, à la suite d'orgies, on le voyait courir la ville, tenant des propos obscènes aux jeunes personnes, brandissant un sabre au-dessus de sa tête, et tirant des coups depistolet aux oreilles des femmes et des enfaints.
4 Vert-Vert, titre d'un poème de Gresset où il chante les amusantes aventures d'un perroquet qui scandalise, par les horreurs qu'il a apprises des matelots et des soldats, les religieuses auxquelles il était envoyé.
Une ancienne marcliande de pommes, coiffée d'un bonnet rouge, les manches retroussées jusqu'à l'épaule, et tenant à la main un long bâton de coudrier, l'accompagnait ordinairement dans ses promenades, et il n'était pas rare de le rencontrer bras dessus bras dessous avec eUe. Cette femme, surnommée la Hère Duohesne, par allusion au fameux Père Duchesne, figura la déesse de la Liberté, dans plus d'une solennité démocratique. Elle assistait régulièrement aux séances de la Commission, dont eUe préparait les arrêts par ses apostrophes et ses dénonciations. Elle fit ainsi guillotiner tous les habitants d'une rue, qui demeura déserte.
Je me suis souvent demandé comment il se peut qu'au milieu de circonstances aussi déplorables, le goût des amusements et des plaisirs ne perde rien de son intensité. Le fait est qu'Arras continuait de m'offrir les mêmes distractions qu'auparavant; les demoiselles y étaient tout aussi faciles, et il fut aisé de m'en convaincre, puisqu'en peu de jours, je m'élevai graduellement dans mes amours de la jeune et jolie Constance, unique progéniture du caporal Latulipe, cantinier de la citadelle, aux quatre filles d'un notaire qui avait son étude au coin de la rue des Capucins. Heureux si je m'en fusse tenu là, mais je m'avisai d'adresser mes hommages à une beauté de la rue de Justice, et il m 'arriva de rencontrer un rival sur mon chemin. Celui-ci, ancien musicien de régiment, était un de ces hommes qui, sans se vanter de succès qu'ils n'ont pas obtenus, donnent cependant à entendre qu'on ne leur a rien refusé. Je lui reprochai une jactance de ce genre, il se fâcha, je le provoquai, il soufda dans la manche i, et déjà j'avais oubUé mes griefs, lorsqu'il me revint qu'il tenait sur mon compte des propos faits pour m'oiïenser. J'allai
1 n se déroba, refusa d'accepter le cartel.
aussitôt lui en demander raison; mais ce fut inutilement, et il ne consentit à venir sur le terrain, qu'après avoir reçu de moi, en présence de témoins, la dernière des humiliations. Le rendez-vous fut donné pour la matinée du lendemain. Je fus exact; mais à peine arrivé, je me vis entouré par une troupe de gendarmes et d'agents de la municipalité, qui me sommèrent de leur rendre mon sabre et de les suivre. J'obéis, et bientôt se fermèrent sur moi les portes des Baudets, dont la destination était changée depuis que les terroristes avaient mis la population d'Arras en coupe réglée. Le concierge Beaupré, la tête couverte d'un bonnet rouge, et suivi de deux énormes chiens noirs qui ne le quittaient pas, me conduisit dans un vaste galetas, oii il tenait sous sa garde l'élite des habitants de la contrée. Là, privés de toute communication avec le dehors, à peine leur était-il permis d'en recevoir des aliments, et encore ne leur parvenaient -ils que retournés en tous sens par Beaupré, qui poussait la précaution jusqu'à plonger ses mains horriblement sales dans le potage, afin de s'assurer s'il ne s'y trouvait pas quelque arme ou quelque clé. Murmurait-t-on, il répondait à celui qui se plaignait : « Te voilà bien difficile, pour Je temps « qiie tu as à vivre... Qui sait si tu n'es pas pour la (■<■ fournée de demain? Attends donc! comment te « nommes-tuf — Vn tel. — Ma foi oui, c'est pour « demain! y) Et les prédictions de Beaupré manquaient d'autant moins à se réaliser, que lui-même désignait les individus à Joseph Lebon, qui, après son dîner, le consultait en lui disant : « Qui laveronsnous demain ? »
Parmi les gentilshommes enfermés avec nous, se trouvait le comte de Béthune. Un matin, on vint le chercher poui' le conduire au tribunal. Avant de l'amener dans le préau. Beaupré lui dit brusquement : « Citoyen Béthune, puisque tu vas là-bas, ce
« que tu laisses ici sera pour moi, n'est-ce pas? — « Volontiers, Monsieur Beaupré ». répondit avec tranquillité ce vieillard. — « Il n'y a plus de monsieur)-), reprit en ricanant le misérable geôlier; « Nous sommes tous citoyens;)) et de la i)orte il lui criait encore : « Adieu, citoyen Bétliune!)) M, de Béthune fut cependant acquitté. On le ramena à la prison comme suspect. Son retour nous remplit de joie; nous le croyions sauvé, mais sui' le soir on l'appela de nouveau. Joseph Lebon, en l'absence de qui la sentence d'absolution avait été rendue, arrivait de la campagne; furieux de ce qu'on lui dérobait le sang d'un aussi brave homme, il avait ordonné aux membres de la commission de se réunir immédiatement, et M. de Béthune, condamné séance tenante, fut exécuté aux flambeaux.
Cet événement, que Beaupré nous annonça avec une joie féroce, me donna des inquiétudes assez sérieuses. Tous les jours on envoyait à la mort des hommes qui ne connaissaient pas plus que moi le motif de leur arrestation, et dont la fortune oula]30sition sociale ne les désignaient pas davantage aux passions politiques; d'un autre côté, je savais que Beaupré, très scrupuleux sur le nombre, se souciait peu de la qualité, et que souvent, n'apercevant pas de suite les individus qui lui étaient désignés, pour que le service ne souiïrît aucun retard, il envoyait les premiers venus. D'un instant à l'autre je pouvais donc me trouver sous la main de Beaupré, et l'on conçoit que cette expectative n'avait rien de bien rassurant.
Il y avait déjà seize jours que j'étais détenu, quand on nous annonça la visite de Joseph Lebon; sa femme l'accompagnait, et il traînait à sa suite les principaux terroristes du pays, parmi lesquels je reconnus l'ancien perruquier de mon père, et un ciu-eur de puits nommé Delmotte, dit Lantillette. Je les priai de dire un mot en ma faveur au représen-
tant; ils me le promirent, et j'augurai d'autant mieux de la démarche, qu'ils étaient tous deux fort en crédit. Cependant Joseph Lehon parcourait les salles, interrogeant les détenus d'un air farouche, et affectant de leur adresser d'effrayantes interpellations. Arrivé à moi, il me regarda fixement, et me dit d'un ton moitié dur, moitié goguenard : u Ah! ah! « c'est toi, François!... tu t'avises donc d'être aristo- « crate; tu dis du mal des s ans -culottes... tu regrette >> « ton ancien régiment de Boiirhon... prends-y garde, « car je pourrais bien t'envoyer commander o cuire K (guillotiner). Au surplus, envoie-moi ta mèreh) Je lui fis observer qu'étant au secret, je ne pouvais la voir. Beaupré, dit -il alors au geôlier, « tu feras entrer « la mère Vidocq,)) et il sortit me laissant plein d'espoir, car il m'avait évidemment traité avec une aménité toute particulière. Deux heures après, je vis venir ma mère; elle m'apprit ce que j'ignorais encore, que mon dénonciateur était le musicien que j'avais appelé en duel. La dénonciation était entre les mains d'un jacobin forcené, le terroriste Chevalier, qui, par amitié pour mon rival, m'aurait certainement fait im mauvais parti, si sa sœm', sur les instances de ma mère, n'eût obtenu de lui qu'il soUicitât mon élargissement.
Sorti de prison, je fus conduit en grande pompe à la société patriotique, où l'on me fit jurer fidéhté à la république, haine aux tyrans. Je jm-ai tout ce qu'on voulut : de quels sacrifices n'est-on pas capable pour conserver sa Uberté !
Ces formalités remplies, je fus replacé au dépôt, où mes camarades témoignèrent une grande joie de me revoir. D'après ce qui s'était passé, c'eût été manquer à la reconnaissance, de ne pas regarder Chevalier comme mon libérateur; j'allai le remercier, et j'exprimai à sa sœur combien j'étais touché de l'intérêt qu'elle avait bien voulu prendre à un pauvre prisonnier. Cette femme, qui était la plus passionnée
des brunes, mais dont les grands yeux noirs ne compensaient pas la laideur, crut que j'étais amoureux parce que j'étais poli; eUe prit au pied de la lettre quelques compliments que je lui fis, et dès la première entrevue eUe se méprit sur mes sentiments, au point de jeter sur moi son dévolu. Il fut question de nous unir; on sonda à cet égard mes parents, qui répondirent qu'à dix-huit ans on était bien jeune pour le mariage, et l'affaire traîna en longueur. Sur ces entrefaites, on organisa à Arras les bataillons de la réquisition ^ : connu pour un excellent instructeur, je fus appelé à concourii' avec sept autres sous-officiers à instruire le 2^ bataillon du Pas-de-Calais; de ce nombre était un caporal de grenadiers du régiment de Languedoc, nommé César, aujourd'hui garde champêtre à Colombe ou à Puteaux, près Paris; il fut nommé adjudant-major. Pour moi, je fus promu au grade de sous -lieutenant en arrivant à Saint-Silvestre-Capelle, près Bailleul, oii l'on nous cantonna. César avait été maître d'armes dans son régiment ; on se rappelle mes prouesses avec les prévôts des cuirassiers de Kinski. Nous décidâmes qu'outre la théorie, nous enseignerions l'escrime aux officiers du bataillon, qui furent enchantés de l'arrangement. Nos leçons nous produisaient quelque argent, mais cet argent était loin de suffire aux besoins, ou, si l'on aime mieux, aux fantaisies de praticiens de notre force. C'était surtout la partie des vivres qui nous faisait faute. Ce qui doublait nos regrets et notre appétit, c'est que le maire, chez qui nous étions logés, mon collègue de salle et moi, tenait une table excellente. Nous avions beau chercher les moyens de nous faufiler dans la maison, une vieille servantemaîtresse Sixca se jetait toujom-s à travers nos pré-
1 RéquigUion, levée en masse en 1793 : tous les citoyens de 18 à 25 ans étaient réquisitionnés pour la défense de la patrie. On donna le nom de réquisitionna ire.i aux troupes fournies par la réquisition.
venances et déjouait nos plans gastronomiques : nous étions désespérés et affamés.
Enfin César trouva le secret de rompre le charme qui nous éloignait invinciblement de l'ordinaire de Tofficier municipal : à son instigation, le tambourmajor vint un matin faire battre la diane sous les fenêtres de la mairie ; on juge du vacarme. On présume bien que la vieille Mégère ne manqua pas d'invoquer notre intervention pour faire cesser ce tintamarre. César lui promit d'un air doucereux de faire tout son possible pour qu'un pareil bruit ne se renouvelât pas; puis il courut recommander au tambour-major de reprendre de plus belle, et le lendemain, c'était un vacarme à réveiller les morts d'un cimetière voisin; enfin, pour ne pas faire les choses à demi, il envoya le tambour-maître exercer ses élèves sur les derrières de la maison : un élève de l'abbé Sicard ^ n'y eût pas tenu. La vieille se rendit ; elle nous invita assez gracieusement, le perfide César et moi, mais cela ne suffisait pas. Les tambours continuaient leur concert, qui ne finit que lorsque leur respectable chef eut été admis comme nous au banquet municipal. Dès lors on n'entendit plus de tambours à Saint-Silvestre-Capelle, que lorsqu'il y passait des détachements, et tout le monde vécut en paix, excepté moi, que la \'ieille commençait à menacer de ses redoutables faveurs. Cette passion malheureuse amena une scène que l'on doit se rappeler encore dans le pays, où elle fit beaucoup de bruit.
. C'était la fête du village : on chante, on danse, ou boit surtout, et pour ma part, je me conditionne ^ si proprement, qu'on est obligé de me porter dans mon lit. Le lendemain je m'éveille avant le jour. Comme
1 L'abbé Sicard se lit alors un nom comme continuateur de rabb6 de l'Epée, le bienfaiteur des sourds-muets. Vn élève de l'abbé Sicard : uu sourd-muet.
2 Conditionner, mot ironi(iu.\ poiu' s'eni\Ter.
à la suite de toutes les orgies, j'avais la tête lourde, la bouche pâteuse et l'estomac irrité. Je veux boire, et tout en me levant sur mon séant, je sens une main froide comme la corde d'un puits se porter à mon cou : la tête encore affaiblie par les excès de la veille, je jette un cri de Diable. Le maire, qui couchait dans une chambre voisine, accourt avec son frère et un vieux domestique, tous deux armés de bâtons. César n'était pas rentré; déjà la réflexion m'avait démontré que le visiteur nocturne ne pouvait être autre que Sixca : feignant toutefois d'être effrayé, je dis à l'assistance que quelque farfadet ^ s'était placé à mes côtés, et venait de se glisser au fond du lit. On applique alors au fantôme quelques coups de bâton, et Sixca, voyant qu'il y allait pour elle d'être assommée, s'écrie : « Eh ! Messieurs, ne frappez pas, c'est moi, c'est Sixca... en rêvant je suis venue me coucher à côté de l'officier. » En même temps, elle montra sa tête, et elle fit bien, car, quoiqu'ils eussent reconnu sa voix, les superstitieux Flamands allaient recommencer la bastonnade. Comme je viens de le dire, cette aventure, qui rend presque vraisemblables certaines scènes de 3Io7i Oncle Thomas et des Barons de Felsheim^, fit du bruit dans le cantonnement; elle se répandit même jusqu'à Cassel, et m'y valut plusieurs bonnes fortunes; j'eus entre autres une fort belle limonadière, à laquelle je n'accorderais pas cette mention, si, la première, elle ne m'eût appris qu'au comptoir de certains cafés, un joli garçon peut recevoir la monnaie d'une pièce qu'il n'a pas donnée. Nous étions cantonnés depuis trois mois, lorsque la division reçut l'ordre de se porter sur Stinward. Les Autrichiens avaient fait une démonstration pour se porter sur Poperingue, et le deuxième bataillon
1 Farfadet, follet, lutin.
2 Titre de deux romans comiques de Pigault- Lebrun.
Mémoires de Vidocq, t. l^'.
du Pas-de-Calais fut placé en première ligne, ha nuit qui suivit notre arrivée, l'ennemi surprit nos avant postes, et pénétra dans le village de la Belle, que nous oecupions; nous nous formâmes précipitamment en bataille. Dans cette manœuvre de nuit, nos jeunes réquisitionnaires déployèrent cette intelligence et cette activité qu'on chercherait vainement ailleurs que chez les Français. Vers six heures du matin, un escadron des hussards de Wurmser déboucha par la gauche, et nous chargea en tirailleurs, sans pouvoir nous entamer. Une colonne d'infanterie, qui les suivait, nous aborda en même temps à la baïonnette ; mais ce ne fut qu'après un engagement des plus vifs, que l'infériorité du nombre nous força de nous replier sur Stinward, oii se trouvait le quartier-général.
En y arrivant, je reçus les félicitatioDS du général Vandamme ^ et un billet d'hôpital pour Saint-Omer; car j'avais été atteint de deux coups de sabre en me débattant contre un hussard autrichien, qui se tuait de me crier : Ergih dich! Ergïb dich!... (Rends-toi ! Rends-toi !.,.).
Mes blessures n'étaient pas toutefois bien graves, puisque, au bout de deux mois, je fus en état de rejoindre le bataillon, qui se trouvait à Hazebrouck. C'est là que je vis cet étrange corps qu'on nommait l'armée révolutionnaire ^.
Les hommes à piques et à bonnet rouge qui la composaient promenaient partout avec eux la guillotine. La Convention n'avait pas, disait-on, trouvé de meilleur moyen de s'assurer de la fidéhté des officiers des quatorze armées qu'elle avait sur
1 Vandamme (1770-1830), général français, d'oripne flamande. Fut vaincu à Kulm (Bohême) en 1813 et se distingua à Ligny et à Waterloo (1815).
2 Armée révohdiontMire, troupe formée à Paris de révolutionnaires ardents et qui fut envoyé en province, où elle commit de terribles excès. Elle servait d'escorte aux terroristes et était accompagnée de la guillotine.
pied, que de mettre sous leurs yeux rinstrument du supplice qu'elle réservait aux traîtres; tout ce que je puis dire, c'est que cet appareil lugubre faisait mourir de peur la population des contrées qu'il parcourait; il ne flattait pas davantage les militaires, et nous avions de fréquentes querelles arec les Saosculottes, qu'on appelait les Gardes du Corps de la guillotine. Je souffletai pour ma part un de leurs chefs, qui s'avisait de trouver mauvais que j'eusse des épaulettes en or, quand le règlement prescrivait de n'en porter qu'en laine. Cette belle équipée m'eût joué certainement un mauvais tour, et j'aurais payé cher mon infraction à la loi somptuaire, si l'on ne m'eût donné le moyen de gagner Cassel; j'y fus rejoint par le corps, qu'on licencia alors comme tous les bataillons de la réquisition; les officiers redevinrent simples soldats, et ce fut en cette qualité que je fus dirigé sur le 28^ bataillon de volontaires, qui faisait partie de l'armée destinée à chasser les Autrichiens de Valenciennes et de Condé.
Le bataillon était cantonné à Fresnes. Dans une ferme où j'étais logé, arriva un jour la famille entière d'un patron de barque, composée du mari, de la femme, et de deux enfants, dont une fiUe de dix -huit ans, qu'on eût remarquée partout. Les Autrichiens leur avaient enlevé un bateau chargé d'avoine, qui composait toute leui" fortune, et ces pauvres gens, réduits aux vêtements qui les couvraient, n'avaient eu d'autre ressource que de venir se réfugier chez mon hôte, leur parent. Cette circonstance, leur fâcheuse position, et peut-être aussi la beauté de la jeune fille, qu'on nommait Delphine, me touchèrent.
En aUant à la découverte, j 'avais vu le bateau, que l'ennemi ne déchargeait qu'au fur et à mesure des distributions. Je proposai à douze de mes camarades d'enlever aux Autrichiens leur capture, ils accepte-
rent; le colonel donna son consentement, et, par une nuit pluvieuse, nous nous approchâmes du bateau sans être aperçus du factionnaire, qu'on envoya tenir compagnie aux poissons de l'Escaut, muni de cinq coups de baïonnette. La femme du patron, qui avait absolument voulu nous suivre, com'ut aussitôt à un sac de florins qu'elle avait caché dans l'avoine, et me pria de m'en charger. On détacha ensuite le bateau, pour le laisser dériver jusqu'à un endroit oii nous avions un poste retranché : mais, au moment oii il prenait le fil de l'eau, nous fûmes sm'pris par le werdaiv i d'un factionnaire que nous n'avions pas aperçu au milieu des roseaux où il était embusqué. Au bruit du coup de fusil, dont il accompagna une seconde interpellation, le poste voisin prit les armes : en un instant, la rive se couvrit de soldats qui firent pleuvoir une grêle de balles sur le bateau; il fallut bien alors l'abandonner. Nous nous jetâmes mes camarades et moi dans une espèce de chaloupe qui nous avait amenés à bord ; la femme prit même le parti. Mais le patron, oublié dans le tumulte, ou retenu par un reste d'espoir, tomba au pouvoir des Autrichiens, qui ne lui épargnèrent ni les gourmades, ni les coups de crosse. Cette tentative nous avait d'aillem's coûté trois hommes, et j'avais eu moi-même deux doigts cassés d'un coup de feu. Delphine me prodigua les soins les plus empressés. Sa mère étant partie sur ces entrefaites poui Gand, où elle savait que son mari avait été envoyé comme prisonnier de guerre, nous nous lendîmes de notre côté à Lille : j'y passai ma convalescence. Oomme Delphine avait une partie de l'argent retrouvé dans l'avoine, nous menions assez joyeuse vie. Il fut question de nous marier, et l'aiïaire était si bien engagée,
1 Werdaw, reproduction inexacte des mota Werdal Qui va là? cri d'arrêt des sentinelles allemandes ou autrichiennes.
que je me mis en route un matin pour Arras, d'où je devais rapporter les pièces nécessaires et le conseutemeut de mes parents. Delphine avait obtenu déjà celui des siens, qui se trouvaient toujours à Gand. A une lieue de Lille, je m'aperçois que j'ai oublié mou biUet d'hôpital, qu'il m'était indispensable de produire à la municipalité d'Arias; je reviens sur mes pas. Arrivé à l'hôtel, je monte à la chambre que nous occupions, je frappe, personne ne répond; il était cependant impossible que Delphine fût sortie d'aussi grand matin, il était à peine six heures; je frappe encore; Delphine vient enfin ouvrir, étendant ses bras et se frottant les yeux comme quelqu'un qui s'éveille en sursaut. Pour l'éprouver, je lui propose de m'accompagner à Arras afin que je puisse la présenter à mes parents ; eUe accepte d'un air tranquille. Mes soupçons commencent à se dissiper; quelque chose me disait cependant qu'elle me trompait. Je m'aperçois enfin qu'elle jetait souvent les yeux vers certain cabinet de garde-robe : je feins de vouloir l'ouvrir, ma chaste fiancée s'y oppose en me donnant un de ces prétextes que les femmes ont toujours à leur disposition; mais j'insiste, et je finis par ouvrir le cabinet, oii je trouve caché sous un tas de linge sale un médecin qui m'avait donné des soins pendant ma convalescence. Il était vieux, laid et malpropre : le premier sentiment fut à l'humiliation d'avoir un pareil rival; peut-être eussé-je été plus furieux de trouver un beau fils : je laisse le cas à la décision des nombreux amateurs qui se sont trouvés à pareille fête; pour moi je voulais commencer par assommer mon Esculape à bonnes foitunes, mais ce qui m'arrivait assez rarement, la réflexion me retint. Nous étions dans une place de guerre, on pouvait me chicaner sur mon permis de séjour, me faire quelque mauvais parti; Delphine, après tout, n'était pas ma femme, je n'avais sur eUe aucun droit; je pris
toutefois celui de la mettre à la porte à grands coups de pied dans le derrière, après quoi je lui jetai par la fenêtre ses nippes et quelque monnaie pour se rendre à Gand. Je m'allouai ainsi le reste de l'argent, que je croyais avoir légitimement acquis, puisque j'avais dirigé la superbe expédition qui l'avait repris sur les Autrichiens, J'oubliais de dire que je laissai le docteur effectuer paisiblement sa retraite.
Débarrassé de ma perfide, je continuai à rester à Lille, bien que le temps de ma permission fût expiré; mais on se cache presque aussi facilement dans cette YiHe qu'à Paris, et mon séjour n'eût pas été troublé sans une aventure galante dont j'épargnerai les détails au lecteur; il lui suffira de savoir, qu'arrêté sous des habits de femme, au moment où je fuyais la colère d'un mari jaloux, je fus conduit à la place, où je refusai d'abord obstinément de m'expliquer; en parlant, je devais, en effet, ou perdre la personne qui avait des bontés pour moi. ou me faire connaître comme déserteur. Quelques heures de prison me firent cependant changer de résolution : un officier supérieur que j'avais fait appeler pour recevoir ma déclaration, et auquel j'exphquai franchement ma position, parut y prendre quelque intérêt : le général commandant la division voulut entendre de ma propre bouche ce récit, qui faillit vingt fois le faire pouffer de rire; il donna ensuite l'ordre de me mettre en liberté, et me fit déUvrer une feuille de route pour rejoindre le 28^ bataillon dans le Brabant; mais, au lieu de suivre cette destination, je tirai vers Arras, bien décidé que j'étais à ne rentrer au service qu'à la dernière extrémité.
Ma première visite fut pour le patriote Chevalier; son influence sur Joseph Lebon me faisait espérer d'obtenu", par son entremise, une prolongation de congé; on me l'accorda effectivement, et je me trouvai de nouveau introduit dans la famille de mon
protecteur. Sa sœur, dont on connaît déjà les bonnes intentions à mon égard, redoubla ses agaceries ; d'un autre côté, l'habitude de lavoir me familiarisait insensiblement avec sa laideur; bref, les choses en vinrent au point que je ne dus pas être étonné de l'entendre me déclarer un jour qu'elle était enceinte; elle ne parlait pas de mariage, elle n'en prononçait même pas le mot: mais je ne voyais que trop qu'il en fallait venir là, sous peine de m 'exposer à la vengeance du frère, qui n'eût pas manqué de me dénoncer comme suspect, comme aristocrate, et surtout comme déserteur. Mes parents, frappés de toutes ces considérations, et concevant l'espoir de me conserver près d'eux, donnèrent leur consentement au mariage, que la famille Chevalier pressait très vivement; il se conclut enfin, et je me trouvai marié à dix -huit ans. Je me croyais même presque père de famiUe, mais quelques jours s'étaient à peine écoulés, que ma femme m'avoua que sa grossesse simulée n'avait eu pour but que de m'amer.er au conjungo ^ On conçoit toute la satisfaction que dut me causer une pareille confidence; les mêmes motifs qui m'avaient décidé à contracter me forçaient cependant à me taire, et je pris mon parti tout en enrageant. Xotre union commençait d'ailleurs sous d'assez fâcheux auspices. Une boutique de mercerie, que ma femme avait levée tournait fort mal; j'en crus voir la cause dans les fréquentes absences de ma femme, qui était toute la journée chez son frère; je fis des observations, et pour y répondre, on me fit donner l'ordi'e de rejoindre à Tournai. J'aurais pu me plaindre de ce mode expéditif de se débarrasser d'un mari incommode, mais j'étais de mon côté tellement fatigué du joug de Chevalier, que je repris avec une espèce de joie
1 Conjungo, mariage. Vidocq avait acciuis des lettres, au moment où il écrivit ses Mémoires, si tant est qu'il ne se soit fait aider pour les écrire, ainsi qu'il le déclare plus loin.
runiforme que j'avais eu tant de plaisir à quitter.
A Tournai, un ancien oÊBcier du régiment de Bourbon, alors adjudant-général, m'attacha à ses bureaux comme chargé de détails d'administration, et particulièrement en ce qui concernait l'habillement. Bientôt les affaires de la division nécessitent l'envoi d'un homme de confiance à Arras; je pars en poste, et j'arrive dans cette* ville à onze heures du soir. Comme chargé d'ordres, je me fais ouvrir les portes, et par un mouvement que je ne saurais trop expliquer, je cours chez ma femme; je frappe longtemps sans que personne vienne répondre; un voisin m'ouvre enfin la porte de l'allée, et je monte rapidement à la chambre de ma femme; en approchant, j'entends le bruit d'un sabre qui tombe, puis on ouvre la fenêtre, et un homme saute dans la rue. H est inutile de dire qu'on avait reconnu ma voix : je redescends aussitôt les escaliers en toute hâte, et je rejoins bientôt mon Lovelaee \ dans lequel je reconnais un adjudantmajor du 17^ chasseurs à cheval, en semestre à Arras, H était à demi nu; je le ramène au domicile conjugal; il achève sa toilette, et nous ne nous quittons qu'avec l'engagement de nous battre le lendemain.
Cette scène avait mis tout le quartier en rumeur. La plupart des voisins accoiu'us aux fenêtres m'avaient vu saisir le complice; devant eux il était convenu du fait. E ne manquait donc pas de témoins pour provoquer et obtenir le divorce, et c'était bien ce que je me proposais de faire; mais la famille de ma chaste épouse, qui tenait à lui conserver un chaperon, se mit aussitôt en campagne pour arrêter toutes mes démarches, ou du moins pour les paralyser. Le lendemain, avant d'avoir pu joindre l'adju-
1 Lovelaee, héros du roman de Richardson, Clarisse Harlotre. C'est le type du séducteur audacieux et sans scrupule.
dant-major, je fus arrêté par des sergents de Tille et par des gendarmes, qui parlaient déjà de m'éerouer aux Baudets. Heureusement pour moi, j'avais pris quelque assurance, et je sentais fort bien que maposition n'avait rien d'inquiétant. Je demandai à être conduit devant Joseph Lebon; on ne pouvait pas s'y refuser; je parus devant le représentant du peuple, que je trouvai entouré d'une masse énorme de lettres et de papiers. C'est donc toi, me dit-il, qui viens ici sans permission..., et pour maltraiter ta femme encore!... Je vis aussitôt ce qu'il y avait à répondre; j'exhibai mes ordres, j'invoquai le témoignage de tous les voisins de ma femme et celui de l'adjudant major lui-même, qui ne pouvait plus s'en dédire. Enfin, j'expliquai si clairement mon affaire, que Joseph Lebon fut forcé de convenir que les torts n'étaient pas de mon côté. Par égard pour son ami Chevalier, il m'engagea cependant à ne pas rester plus longtemps à Arras, et comme je craignais que le vent ne tournât, comme j'en avais eu tant d'exemples, je me promis bien de déférer le plus promptement possible à cet avis. Ma mission remplie, je pris congé de tout mon monde, et le lendemain au point du jour j'étais sur la route de Tournai.
CHAPITEE in
Séjour à Bruxelles. — Les cafés. — Les gendarmes gastronomes. — Un faussaire. — L'armée roulante. — La Baronne et le garçon boulanger. — Contre-temps. — Arrivée à Paris. — Une femme galante. — ^lystifîcations.
Je ne trouvai point à Tournai l'adjudant -général ; il était parti pour Bruxelles ; je me disposai aussitôt
46 MÉTMOIRES
à aller le rejoindre, et le lendemain je pris la diligence pour cette destination. Du premier coup d'oeil, je reconnus parmi les voyageurs trois individus que j'avais connus à Lille, passant les journées entières dans les estaminets, et vivant d'une manière fort suspecte. Je les vis à mon grand étonnement revêtus d'uniformes de divers corps, et portant l'un des épaulettes de lieutenant-colonel, les autres celles de capitaine et de lieutenant. Où peuvent-ils, disaisje en moi-même, avoir attrapé tout cela, puisqu'ils n'ont jamais servi; je me perdais dans mes conjectures. De leur côté, ils paraissaient d'abord un peu confus de la rencontre, mais ils se remirent bientôt, et me témoignèrent une surprise amicale de me retrouver simple soldat. Lorsque je leur eus expliqué comment le licenciement des bataillons de la réquisition m'avait fait perdre mon grade, le lieutenantcolonel me promit sa protection, que j'acceptai, quoique ne sachant trop que penser du protecteur; ce que j'y voyais de plus clair, c'est qu'il était en fonds, et qu'il payait pour tous dans les tables d'hôte, où il affichait un républicanisme ardent, tout en affectant de laisser entrevoir qu'il appartenait à quelque ancienne famille.
Je ne fus pas plus heureux à Bruxelles qu'à Tournai; l'adjudant -général, qui semblait se dérober devant moi, venait de se rendre à Liège; je pars pour cette ville, comptant bien cette fois ne pas faire une course inutile : j'arrive, mon homme s'était mis en route la veille poiu- Paris, où il devait comparaître à la barre de la Convention. Son absence ne devait pas être de plus de quinze jours ; j 'attends, personne ne paraît; un mois s'écoule, personne encore. Les espèces baissaient singulièrement chez moi; je prends le parti de regagner Bruxelles, où j'espérais trouver plus fa<*ilement les moyens de sortir d'embarras. Pour parler avec la franchise que je me pique
d'apporter dans cette histoire de ma vie, je dois déclarer que je commençais à n'être pas excessivement difl&cile sur le choix de ces moyens ; mon éducation ne devait pas m'avoir rendu homme à grands scrupules, et la détestable société de garnison que je fréquentais depuis mou enfance, eût corrompu le plus heureux naturel.
Ce fut donc sans faire grande violence à ma déhcatesse, que je me vis installé, à Bruxelles, chez une femme galante de ma connaissance, qui, après avoir été entretenue par le général Van-der-lSTott, était à peu près tombée dans le domaine pubhc i. Oisif comme tous ceux qui sont jetés dans cette existence précaire, je passais les journées entières et une partie des nuits au Café Turc et au Café de la Monnaie, où se réunissaient de préférence les chevahers d'industrie et les joueurs de profession; ces gens-là faisaient de la dépense, jouaient un jeu d'enfer; et comme ils n'avaient aucune ressource connue, je ne revenais pas de leur voir mener un pareil train. Un jeune homme avec lequel je m'étais hé, et que je questionnai à ce sujet, parut frappé de mon inexpérience, et j'eus toutes les peines du monde à lui persuader que j'étais aussi neuf que je le disais. « Les hommes que « vous voyez ici tous les jours, me dit-il alors, sont « des escrocs; ceux qui ne font qu'une apparition « sont des dupes qui ne reparaissent plus, une fois « qu'ils ont perdu leur argent ^. » Muni de ces instructions, je fis une foule de remarques qui jusque-là m'avaient échappé ; je vis des tours de passepasse incroyables, et, ce qui prouverait qu'il y avait encore du bon chez moi, je fus souvent tenté d'avertir le malheureux qu'on dépouillait; ce qui m'ar-
1 Périphrase très heureuse pour désigner une femme publique, une prostituée.
2 On ne saurait mieux synthétiser les maisons de jeux où l'on ne rencontre que deux catégories de gens : les fripons et les dupes.
riva prouverait que les faiseurs m'avaient devim*. Une partie s'engage un soir au Café Turc; on jouait quinze louis en cinq impériales; le gonse^ (la dupe) perd cent cinquante louis, demande une revanche pour le lendemain, et sort. A peine a-t-il mis le pied dehors, que le gagnant, que je vois encore tous les jours à Paris, s'approche, et me dit du ton le plus simple : 31 a foi, monsieur, nous avons joué de honheur, et vous n'avez pas mal fait de vous mettre de mon jeu... j'ai gagné dix parties... A quatre couronnes que vous avez engagées, c'est dix louis... les voilà! Je lui fis observer qu'il était dans l'erreui", que je ne m'étais pas intéressé à son jeu; il ne répondit qu'en me mettant les dix louis dans la main, après quoi il me tourna le dos. Prenez, me dit le jeune homme qui m'avait initié aux mystères du tripot, et qui se trouvait à côté de moi, prenez, et suivez-moi. Je fis machinalement ce qu'il me disait, et lorsque nous fûmes dans la rue, mon Mentor ajouta : « On « s'est aperçu que vous suiviez les parties, on craint « qu'il ne vous prenne fantaisie de découvrir le pot « aux roses, et comme il n'y a pas moyen de vous « intimider, parce qu'on sait que vous avez le bras « bon et la main mauvaise, on s'est décidé à vous « donner part au gâteau : ainsi, soyez tranquille « sur votre existence, les deux cafés peuvent vous « suffire, puisque vous en pouvez tirer, comme moi, « de quatre à six couronnes par jour. )>' Malgré toute la complaisance qu'y mettait ma conscience, je voulus répliquer et faire des observations : « Vous « êtes un enfant, me dit mon honorable ami, il ne « s'agit pas ici de vol... on corrige tout bonnement « la fortune..., et croyez que les choses se passent « ainsi dans le salon comme dans la taverne... Là
1 Gonse. Ce mot d'arpot est encore usité, à peu près dans le même sens. Il désigne aussi bien un individu quelconque, qu'un naïf dont les malfaitears n'ont pas grand'peine à faire une victime.
« on triche, c'est le mot reçu.,., et le négociant qui, « le matin dans son comptoir, se ferait un crime de « vous faire tort d'une heui'e d'intérêt, celui-là « même vous attrappe fort tranquillement le soir au « jeu.» Que répondre à d'aussi formidables arguments? Eien. H ne restait qu'à garder l'argent, et c'est ce que je fis.
Ces petits dividendes, joints à une centaine d'écus que me fit passer ma mère, me mirent en état de faire quelque figure, et de témoigner ma reconnaissance à cette Emilie, dont le dévoûment ne me trouvait pas tout à fait insensible. Nos aiïaires étaient donc en assez bon train, lorsqu'un soii" je fus arrêté au théâtre du Parc, par plusieurs agents de police, qui me sommèrent d'exhiber mes papiers. C'eût été pour moi chose assez dangereuse : je répondis que je n'en avais pas. On me conduisit aux Madelonettes, et le lendemain, à l'interrogatoire, je m'aperçus qu'on ne me connaissait pas, ou qu'on me prenait pour un autre. Je déclarai alors me nommer Eousseau, né à Lille, et j'ajoutai que, venu à Bruxelles pour mon plaisir, je n'avais pas cru devoir me munir de papiers. Je demandai enfin à être conduit à Lille à mes frais, par deux gendarmes; on m'accorda ce que je réclamais, et, moyennant quelques couronnes, mon escorte consentit à ce que la pauvre Emilie m'acompagnât.
Être sorti de Bruxelles, c'était fort bien, mais il était encore plus important de ne pas arriver à Lille, où je devais être inévitablement reconnu déserteur. Il fallait s'évader à tout prix, et ce fut l'avis d'ÉmiUe, à laquelle je communiquai mon projet, que nous exécutâmes en arrivant à Tournai. Je dis aux gendarmes que devant nous quitter le lendemain en arrivant à Lille, on je devais être mis sur-le-champ en liberté, je voulais leur faire mes adieux par un bon souper. Déjà charmés de mes manières libérales
et de ma gaîté, ils acceptèrent de grand cœur, et le soir, pendant que, couchés sur la table, ivres de bière et de rhum, ils me croyaient dans le même état, je descendais avec mes draps par la fenêtre d'un second étage; Emilie me suivait, et nous nous enfoncions dans des chemins de traverse, oii l'on ne devait pas même songer à venir nous chercher. Xous gagnâmes ainsi le faubourg Notre-Dame, à Lille, oii je me revêtis d'une capote d'uniforme de chasseurs à cheval, en prenant la précaution de me mettre sur l'œil gauche un emplâtre de taffetas noir, qui me rendait méconnaissable. Cependant, je ne jugeai pas prudent de rester longtemps dans une viDe aussi voisine du Ueu de ma naissance, et nous partîmes pour Gand. Là, par un incident passablement romanesque, Emilie retrouva son père, qui la décida à revenir dans sa famille. Il est vrai qu'elle ne consentit à me quitter, qu'à la condition expresse que j'irais la rejoindre aussitôt que les affaires que je disais avoir à Bruxelles seraient terminées.
Les affaires que j'avais à Bruxelles, c'était de recommencer à exploiter le Café Turc et le Café de la Monnaie. Mais, pour me présenter dans cette ville, il me fallait des papiers qui justifiassent que j'étais bien Kousseau, né à Lille, comme je l'avais dit dans l'interrogatoire qui avait précédé mon évasion. Un capitaine de carabiniers belges au service de la France, nommé Labbre, se chargea, moyennant quinze louis, de me fournir les pièces qui m'étaient nécessaires. Au bout de trois semaines, il m'apporta effectivement un extrait de naissance, un passeport et un certificat de réforme au nom de Rousseau; le tout confectionné avec ime perfection que je n'ai jamais reconnue chez aucun faussaire. Muni de ces pièces, je reparus effectivement à Bruxelles, où le commandant de place, ancien camarade de Labbre, se chargea d'arranger mon affaire.
Tranquille de ce côté, je courus au Café Turc. Les premières personnes que j'aperçus dans la salle, furent les officiers de fabrique ^ avec lesquels on se rappelle que j'avais déjà voyagé. Us me reçurent à merveille, et devinant, au récit de mes aventures, que ma position n'était pas des plus brillantes, ils me proposèrent un grade de sous -lieutenant de chasseurs à cheval, sans doute parce qu'ils me voyaient une capote de l'arme. Une promotion aussi avantageuse n'était pas chose à refuser : on prit mon signalement séance tenante; et comme je faisais observer au comité que Eousseau était un nom d'emprunt, le digne lieutenant -colonel me dit de prendre celui qui me conviendrait le mieux. On voit qu'il était impossible d'y mettre plus de bonne volonté. Je me décide à conserver le nom de Eousseau, sous lequel on me déUvre, non pas un brevet, mais une feuille de route de sous-heutenant du 6^ chasseurs, voyageant avec son cheval, et ayant droit au logement et aux distributions.
C'est ainsi que je me trouvai incorporé dans cette armée roulante, composée d'officiers sans brevet, sans troupe, qui, munis de faux états et de fausses feuiUes de route, en imposaient d'autant plus facilement aux commissaires des guerres^, qu'il y avait moins d'ordre à cette époque dans les administrations militaires. Ce qu'il y a de certain, c'est que, dans une tournée que nous fîmes dans les Pays-Bas, nous touchâmes partout nos rations, sans qu'on fit la moindre observation. Cependant Varrnée roulante n'était pas alors composée de moins de deux miUe aventuriers, qui vivaient là comme le poisson dans l'eau. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est qu'on
1 Les officiers de iabriqiie, les aventuriers qui s'étaient improvisés officiers, pour pouvoir circuler et commettre plus facilement leurs méfaits.
2 Commissaire!! des guerres, oiTiciers remplissant auprès des armées de ce temps des fonctions analogues à celles des intendants militaires actuels.
se donnait un avancement aussi rapide que le permettaient les circonstances; avancement dont les résultats étaient toujours lucratifs, puisqu'il faisait élever les rations. Je passai, de cette manière, capitaine de hussards, un de nos camarades devint chef de bataillon; mais, ce qui me confondit, ce fut la promotion d'Auffray, notre lieutenant-colonel, au o^ade de général de brigade. Il est vrai que si l'importance du grade, et l'espèce de notabilité d'un déplacement de ce genre, rendait la fraude plus difficile à soutenir, l'audace d'une telle combinaison écartait jusqu'au soupçon.
Revenus à Bruxelles, nous nous fîmes délivrer des billets de logement, et je fus envoyé chez une
riche veuve, madame la baronne d'I On me
reçut comme on recevait, à cette époque, les Français à Bruxelles, c'est-à-dire à bras ouverts. Une fort belle chambre fut mise à mon entière disposition, et mon hôtesse, enchantée de ma réserve, me prévint de l'air le plus gracieux, que si ses heures me convenaient, mon couvert serait toujours mis. Il était impossible de résister à des offres aussi obligeantes; je me confondis en remercîments, et le même jour il me fallut paraître au dîner, dont les convives étaient trois vieilles dames, non compris la baronne, qui n'avait guère passé la cinquantaine. Tout ce monde fut enchanté des manières prévenantes du capitaine de hussards. A Paris, on l'eût trouvé un peu gauche en pareille compagnie; mais à Bruxelles, ou devait le trouver parfait, pour un jeune homme dont l'entrée précoce au service avait dû nécessairement nuire à son éducation. La baronne fit sans doute quelques réflexions de ce genre, puisqu'elle en vint avec moi à de petits soins qui me donnèrent fort à penser.
Comme je m'absentais quelquefois pour aller dîner avec mon général, dont je ne pouvais pas, lui
disais-je, refuser les invitations, elle voulut absolument que je le lui présentasse avec mes autres amis. D'abord je ne me souciais guère d'introduire mes associés dans la société de la baronne; elle voyait du monde, et nous pouvions rencontrer chez elle quelqu'un qui découvrît nos petites spéculations. Mais la baronne insista, et je me rendis, en témoignant le désir que le général, qui voulait garder une espèce d'incognito, fût reçu en petit comité. Il vint donc : la baronne, qui l'avait placé près d'eUe, lui fit un accueil si distingué, lui parla si longtemps à demi-voix, que je fus piqué. Pour rompre le tête-à tête, j'imaginai d'engager le général à nous chanter quelque chose en s'accompagnant sur le piano. Je savais fort bien qu'il était incapable de déchiiïrer une note, mais je comptais sur les instances ordinaires de la compagnie, pour lui donner de l'occupation au moins poui' quelques instants. Mon stratagème ne réussit qu'à moitié : le lieutenant-colonel, qui était de la partie, voyant qu'on pressait vivement le général, oiïrit obligeamment de le remplacer; je le vis en effet se mettre au piano, et chanter quelques morceaux avec assez de goût pour recueillir tous les suffrages, tandis que j'aurais voulu le voir à tous les diables.
Cette éternelle soirée finit pourtant, et chacun se retira, moi roulant dans ma tête des projets de vengeance contre le rival qui allait m 'enlever, je ne dirai pas l'amour, mais les soins obligeants de la. baronne. Tout préoccupé de cette idée, je me rendis à mon lever chez le général, qui fut assez surpris de me voir de si grand matin. « Sais-tu, me dit-il, sans « me laisser le temps d'entamer la conversation,
« sais-tu, mon ami, que la baronne est — Qui
« vous parle de la baronne? interrompis-je brusque- « ment, ce n'est pas de ce qu'elle est ou de ce qu'elle « n'est pas, qu'il s'agit ici. — Tant pis, reprit -il.
« si tu ne me parles pas d'elle, je n'ai rien à ence tendre.» Et, continuant ainsi quelque temps à m'intriguer, il finit par me diie que son entretien avec la baronne n'avait roulé que sur moi seul, et qu'il avait tellement avancé mes affaires, qu'il la croyait toute disposée à... à m'épouser.
Je crus d'abord que la tête avait tourné à mon pauvre camarade. Une des femmes titrées les plus riches des Provinces-Unies, épouser un aventurier dont elle ne connaissait ni la famille, ni la fortune, ni les antécédents, il y avait là de quoi rendre les plus confiants incrédules. Devais-je, d'ailleurs, m'engager dans une fourberie qui devait tôt ou tard se découvrir et me perdre? N'étais-je pas, enfin, bien et dûment marié à Arras. Ces objections et plusieurs autres, que me suggérait une sorte de remords de tromper l'excellente femme qui me comblait d'amitiés, n'arrêtèrent pas un instant mon interlocuteur. Voici comment il y répondit :
« Tout ce que tu me dis là est fort beau; je suis « tout à fait de ton avis, et pour suivre mon pen- (( chant naturel pour la vertu, il ne me manque que « dix mille livres de rente. Mais je ne vois pas la rai- « son de faire ici le scrupuleux. Que veut la baronne? « un mari, et un mari qui lui convienne. N'es-tu « pas ce mari-là? N'es-tu pas dans l'intention d'a- « voir pour elle toutes sortes d'égards, et de la traiter « comme quelqu'un qui nous est utile, et dont nous « n'avons jamais eu à nous plaindre. Tu me parles « d'inégalité de fortune; la baronne n'y tient pas. « H ne te manque donc pour être son fait, qu'une « seule chose : des titres; eh bien! je t'en donne... « Oui, je t'en donne !... Tu as beau me regarder avec « de grands yeux, écoute-moi plutôt, et ne fais pas
« répéter le commandement Tu dois connaître
« quelque noble de ton pays, de ton âge... Tu es ce « noble-là, tes parents ont émigré; ils sont mainte-
« nant à Hambourg. Toi, tu es rentré en France « poui' faire racheter par un tiers la maison pater- « nelle, afin de pouvoir enlever à loisir la vaisselle « plate et mille double louis cachés sous le parquet « du salon. Au commencement de la Terreur, la pré- « sence de quelques importuns, la précipitation du « départ, qu'un mandat d'amener lancé contre ton « père ne permettait pas de retarder d'un instant, « vous ont empêché de reprendre ce dépôt. Arrivé « dans le pays, déguisé en compagnon tanneur, tu « as été dénoncé par l'homme même qui devait te « seconder dans ton entreprise, décrété d'accusation, « poursuivi par les autorités républicaines, et tu « étais à la veille de porter la tête sur l'échafaud, « quand je t'ai retrouvé sur une grande route, demice mort d'inquiétude et de besoin. Ancien ami de ta « famille, je t'ai fait obtenir* un brevet d'officier de « hussards, sous le nom de Eousseau, en attendant que « l'occasion se présente d'aller rejoindre tes nobles « parents à Hambourg... La baronne sait déjà tout « cela... Oui, tout..., excepté ton nom, que je ne lui ai « pas dit, par forme de discrétion, mais en effet par la « raison que je ne sais pas encore celui que tuprendras. « C'est une confidence que je te réserve à toi-même. « Ainsi, c'est une affaire faite, te voilà gentil- « homme, il n'y a pas à s'en dédire. Ne me parle « pas de ta coquine de femme; tu divorces à Arras « sous le nom de Vidocq, et tu te maries à Bruxelles
« sous celui de comte de B Maintenant, écoute-
« moi bien : jusqu'à présent nos affaires ont asse27
« bien été; mais tout cela peut changer d'un mo-
« ment à l'autre. Nous avons déjà trouvé quelques
« commissaires des guerres curieux; nous pouvons
« en rencontrer de moins dociles, qui nous coupent les
« vivres et nous envoient servir dans la petite marine ^
1 Petite marine, le bagne^
« à Toulon. Tu comprends..., suffit. Ce qui peut « t'arriver de plus heureux, c'est de reprendre le « sac et le crucifix à ressorts ^ dans ton ancien « régiment, au risque d'être fusillé comme déser- « teur... En te mariant, au contraire, tu t'assures « une beUe existence, et tu te mets en position « d'être utile aux amis. Puisque nous en sommes sur « ce chapitre-là, faisons nos petites conventions : « ta femme a cent mille florins de rente, nous soni- « mes trois, tu nous feras à chacim mille écus de « pension, payables d'avance, et je palperai de plus « une prime de trente mille francs, pour avoir fait « un comte du fils d'un boulanger. »
J'étais déjà ébranlé : cette harangue, dans laquelle le Général m'avait adroitement présenté toutes les difficultés de ma position, acheva de triompher de ma résistance, qui, à vrai dire, n'était pas des plus opiniâtres. Je consens à tout; on se rend chez la baronne : le comte de B... tombe à ses pieds. La scène se joue, et, ce qu'on aura peine à croire, je me pénètre si bien de l'esprit du rôle, que je me surprends un moment, m'y trompant moi-même; ce qui arrive, dit-on, quelquefois aux menteurs. La baronne est charmée des saillies et des mots de sentiment que la situation m'inspire. Le Général triomphe de mes succès, et tout le monde est enchanté, n m'échappait bien par-ci par-là quelques expressions qui sentaient un peu la cantine, mais le Général avait eu soin de prévenir la baronne que les troubles politiques avaient fait singulièrement négliger mon éducation : elle s'était contentée de cette explication. Depuis, M. le Maréchal Suchet ne s'est pas montré plus difficile lorsque Coignard, lui écrivant à M. le diique d'Albufera, s'excusait sur ce qu'émigré fort jeune, il ne pou-
1 Crucifix à ressorts, le fusil ou le pistolet, toute arme à feu.
vait connaître que très imparfaitement le français.
On se met à table : le dîner se passe à merveille. Au dessert, la baronne me dit à l'oreille : « Je sais, « mon ami, que votre fortune est entre les mains « des jacobins. Cependant vos parents qui sont à « Hambourg, peuvent se trouver dans Tembar- « ras; faites-moi le plaisir de leur adresser une traite « de trois mille florins que mon banquier vous remet- « tra demain matin. » Je commençais des remercîments, elle m'interrompit, et quitta la table pour passer au salon. Je saisis ce moment pour dire au Général ce qui venait de m'arriver. « Eh ! nigaud, « me dit-il, crois-tu m'apprendre quelque chose..."? « ]SJ''est-ce pas moi qui ai soufflé à la baronne que tes « parents pouvaient avoir besoin d'argent... Pour « le moment, ces p^ents-là, c'est nous... Nos fonds « baissent, et hasarder quelque coup pour s'en pro- « curer, ce serait risquer de gaîté de cœur le succès « de notre grande affaire... Je me charge de négocier « la traite... En même temps, j'ai insinué à la ba- « ronne qu'il te fallait quelque argent poui' faire « figure avant le mariage, et il est convenu que d'ici « à la cérémonie, tu toucheras cinq cents florins « par mois. « Je trouvai effectivement cette somme le lendemain sm" mon secrétaire, oii l'on avait déposé de plus une toilette en vermeil et quelques bijoux.
Cependant l'extrait de naissance du comte de B..., dont j'avais pris le nom, et que le Général avait voulu faire lever, comptant faire fabriquer les autres pièces, n'arrivait pas. La baronne, dont l'aveuglement doit paraître inconcevable aux personnes qui ne sont pas en position de savoir jusqu'oii peut aller la crédulité des dupes et l'audace des fripons, consentit à m'épouser sous le nom de Rousseau. J'avais tous les papiers nécessaires pour en justifier. Il ne me manquait plus que le consentement de mon père, et rien n'était plus facile que de se le procurer, au
moyen de Labbre, que nous avions sous la main ; mais, bien que la baronne eût consenti à m'épouser sous un nom qu'elle savait bien n'être pas le mien, il pouvait lui répugner d'être en quelque sorte complice d'un faux qui n'avait plus pour excuse le besoin de sauver ma tête. Pendant que nous nous concertions pour sortir d'embarras, nous apprîmes que l'effectif de l'Armée Roulante était devenu si considérable dans les pays conquis, que le gouvernement, ouvi'ant enfin les yeux, donnait les ordres les plus sévères pour la répression de ces abus. On mit alors bas les uniformes, croyant n'avoir plus ainsi rien à craindre; mais les recherches devinrent tellement actives, que Je Général dut quitter brusquement la ville pour gagner Namur, où il croyait être moins en vue. J'expliquai ce ^rusque départ à la baronne en lui disant que le Général était inquiété pour m'avoir fait obtenir du service sous un nom supposé. Cet incident lui inspira les plus vives inquiétudes pour moi-même, et je ne pus la tranquilliser qu'en partant pour Breda où elle voulut absolument m'accompagner.
n me siérait mal de jouer la sensiblerie, et ce serait compromettre la réputation de finesse et de tact qu'on m'accorde assez généralement, que d'étaler les beaux sentiments. On doit donc me croire lorsque je déclare que tant de dévoûment me toucha. La voix des remords, à laquelle on n'est jamais entièrement sourd à dix-neuf ans, se fit entendre; je vis l'abîme où j'allais entraîner l'excellente femme qui s'était montrée si généreuse à mon égard; je la vis repoussant bientôt avec horreur le déserteur, le vagabond, le bigame, le faussaire; et cette idée me détermina à lui tout avouer. Éloigné de ceux qui m'avaient engagé dans cette intrigue, et qui venaient d'être arrêtés à Namur, je m'alïermis dans ma résolution ; un soir, au moment où le souper se terminait,
je me décidai à rompre la glace. Sans entrer dans le détail de mes aventures, je dis à la baronne que des circonstances qu'il m'était impossible de lui expliquer m'avaient contraint à paraître à Bruxelles sous les. deux noms qu'elle me connaissait, et qui n'étaient pas les miens. J'ajoutai que des événements me forçaient de quitter les Pays-Bas sans pouvoir contracter une imion qui eût fait mon bonheur, mais que je conserverais éternellement le souvenir des bontés qu'on y avait eues pour moi.
Je parlai longtemps, et, l'émotion me gagnant, je parlai avec une chaleur, une facilité à laquelle je n'ai pu songer depuis sans être étonné moi-même : il me semblait que je craignais d'entendre la réponse de la baronne. Immobile, les joues pâles, l'œil fixe comme une somnambule, elle m'écouta sans m'interrompre; puis, me jetant un regard d'elïroi, elle se leva brusquement, et com-ut s'enfermer dans sa chambre; je ne la revis plus. Éclairée par mon aveu, par quelques mots qui m'étaient sans doute échappés dans le trouble du moment, elle avait reconnu les périls qui la menaçaient, et, dans sa juste méfiance, peut-être me soupçonnait-elle plus coupable que je ne l'étais en effet; peut-être croyait-elle s'être livrée à quelque grand criminel; peut-être y avait-il là du sang !... D'un autre côté, si cette comphcation de déguisements devait rendre ses appréhensions bien vives, l'aveu spontané que je venais de lui faire était aussi bien propre à calmer ses inquiétudes ; cette dernière idée domina probablement chez eUe, puisque le lendemain, à mon réveil, l'hôte me donna une cassette contenant quinze mille francs <?n or, que la baronne lui avait remise pour moi avant son départ, à une heure du matin; je l'appris avec plaisir ; sa présence me pesait. Eien ne me retenant à Breda, je fis faire mes malles, et quelques heures après j'étais sur la route d'Amsterdam.
Je l'ai dit, je le répète : certaines parties de cette aventure pourront paraître peu naturelles, et Ton ne manquera pas d'en conclure que tout est faux; rien n'est cependant plus exact. Les initiales que je donne suffiront pour mettre sur la voie les personnes qui ont connu Bruxelles il y a trente ans. Il n'y a d'ailleurs dans tout cela que des situations communes, telles qu'en offre le plus mince roman. Si je suis entré dans quelques détails minutieux, ce n'est donc pas dans l'espoir d'obtenir des effets de mélodrame, mais avec l'intention de prémunir les personnes trop confiantes, contre un genre de déception employé plus fréquemment et avec plus de succès qu'on ne pense, dans toutes les classes de la société : tel est au reste le but de cet ouvrage. Qu'on le médite dans toutes ses parties, et les fonctions de procureur du roi, de juge, de gendarme et d'agent de police, se trouveront peut-être un beau matin des sinécures.
Mon séjour à Amsterdam fut très court : c'était Paris que je brûlais de voir. Après avoir touché le montant de deux traites qui faisaient partie de l'argent que m'avait laissé la baronne, je me mis en route, et le deux mars 1796 je fis mon entrée dans cette capitale, où mon nom devait faire un jour quelque bruit. Logé rue de l'Éclielle, Mtel du Gaillard- Bois, je m'occupai d'abord de changer mes ducats contre de l'argent français, et de vendre une foule de petits bijoux et d'objets de luxe qui me devenaient inutiles, puisque j'avais l'intention de m'établir dans quelque ville des environs, où j'am*ais embrassé un état quelconque : je ne devais pas réaliser ce projet. Un soir, un de ces messieurs qu'on trouve toujours dans les hôtels pour faire connaissance avec les voyageurs, me propose de me présenter dans une maison où l'on fait la partie. Par désœuvrement, je me laissai condmre, confiant dans
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mon expérience du café Turc et du café de la Monnaie; je m'aperçus bientôt que les crocs de Bruxelles n'étaient que des apprentis en comparaison des praticiens dont j'avais l'avantage de faire la partie. Aujourd'hui l'administration des jeux n'a guère pour elle que le refait, et l'immense avantage d'être toujoui's au jeu; les chances sont du reste à peu près égales. A l'époque dont je parle, au contraire, la pohce tolérant ces tripots particuliers nommés étouffons, on ne se contentait pas de filer la carte ou d'assembler les couleurs, comme y furent pris, il y a quelque temps, chez M. Lafitte, j\OI. de S... fils, et A. de la Eoch... : les habitués avaient entre eux des signaux de convention tellement combinés, qu'il fallait absolument succomber. Deux séances me débarassèrent d'une centaine de louis, et j'en eus assez comme cela : mais il était écrit que l'argent de la baronne me fausserait bientôt compagnie. L'agent du destin fut une fort jolie femme que je rencontrai dans une table d'hôte où je mangeais quelquefois. Eosine, c'était son nom, montra d'abord un désintéressement exemplaire. Depuis un mois j'étais son amant en titre, sans qu'elle m'eût rien coûté que des dîners, des spectacles, des voitures. (les chiffons, des gants, des rubans, des iieurs,,etc., toutes choses qui, à Paris, ne coûtent rien,... quand on ne les paye pas.
Toujours plus épris de Eosine, je ne la quittais pas d'un instant. Un matin, déjeûnant avec elle, je la trouve soucieuse, je la presse de questions, elle résiste, et finit par m'avouer qu'elle était tourmentée pour quelques bagatelles dues à sa marchande de modes et à son tapissier; j'offre avec empressement mes services; on refuse avec une magnanimité remarquable, et je ne peux pas même obtenir l'adresse des deux créanciers. Beaucoup d'honnêtes gens se le seraient tenu pour bien dit, mais, véritable
paladin, je n'eus pas un instant de repos que Divine, la femme de chambre, ne m'eût donné les précieuses adresses. De la rue Vivienne, où demeurait Eosine, qui se faisait appeler madame de Saint -Michel , je cours chez le tapissier, rue de Cléry. J'annonce le but de ma visite; aussitôt on m'accable de prévenances, comme c'est l'usage en pareille circonstance ; on me remet le mémoire, et je vois avec consternation qu'il s'élève à douze cents francs : j'étais cependant trop avancé pour reculer; je paye. Chez la modiste, même scène et même dénoûment, à cent francs près; il y avait là de quoi refroidir les plus intrépides : mais les derniers mots n'en étaient pas encore dits. Quelques jours après que j'eus soldé les créanciers, on m'amena à acheter pour deux mille francs de bijoux, et les parties de toute espèce n'en allaient pas moins leur train. Je voyais bien confusément mon argent s'en aller, mais redoutant le moment de la vérification de ma caisse, je le reculais de jour en jour. J'y procède enfin, et je trouve qu'en deux mois j'avais dissipé la modique somme de quatorze mille francs. Cette découverte me fit faire de sérieuses réflexions. Eosine s'aperçut aussitôt de ma préoccupation. Elle devina que mes finances étaient à la baisse; les femmes ont à cet égard un tact qui les trompe rarement. Sans me témoigner précisément de la froideui", elle me montra plus de réserve; et comme je lui en manifestais mon étonnement, elle me répondit avec une brusquerie marquée « que des affaires particulières lui donnaient de l'hu- « meur ». Le piège était là, mais j'avais été trop bien puni de mon intervention dans ses affaires, pour m'en mêler encore; et je me retranchai dans un air affecté, en l'engageant à prendre patience. Elle n'en devint que plus maussade. Quelques jours se passèrent en bouderie; enfin la bombe éclata.
A la suite d'une discussion fort insignifiante, elle
me dit du ton le plus impertinent « qu'elle n'aimait « pas à être contrariée, et que ceux qui ne s'arran- « geaient pas de sa manière d'être pouvaient rester « chez eux.» C'était parler, et j'eus la faiblesse de ne pas vouloir entendre. De nouveaux cadeaux me rendirent pour quelques jours une tendresse sur laquelle je ne devais cependant plus m'abus'er. Alors, connaissant tout le parti qu'on pouvait tirer de mon aveugle engouement, Eosine revint bientôt à la charge pour le montant d'une lettre de change de deux mille francs, qu'elle devait acquitter sous peine d'être condamnée par corps. Eosine en prison ! cette idée m'était insupportable, et j'allais encore m'exécutei', lorsque le hasard me flt tomber entre les mains une lettre qui me dessilla les yeux.
Elle était de l'ami de cœur ^ de Eosine : de Versailles, oii il était conliné, cet intéressant personnage demandait « quand le niais '^ serait à sec », afin de pouvoir reparaître sur la scène. C'était entre les mains du portier de Eosine que j'avais intercepté cette agréable missive. Je monte chez la perfide, elle était sortie; furieux et humilié tout à la fois, je ne pus me contenir. Je me trouvais dans la chambre à coucher : d'un coup de pied je renverse un guéridon couvert de porcelaine, et la glace d'une psyché vole en éclats. Divine, la femme de chambre, qui ne m'avait pas perdu de vue, se jette alors à mes genoux, et me supplie d'interrompre une expédition qui pouvait me coûter cher; je la regarde, j'hésite, et un reste de bon sens me fait concevoir qu'elle pouvait bien avoir raison. Je la presse de questions ; cette pauvre fille, que j'avais toujours trouvée douce et bonne, m'explique toute la conduite de sa
1 L'ami de cœur, c'est ce que, dans le monde des prostituées, on appelle aujourd'hui X'amant de cœur. L'expression a conservé le même sens et n'a guère changé de forme.
2 jXiais. Ces dames l'appellent maintenant miche.
maîtresse. Il est d'autant plus opportun de mentionner son récit, que les mêmes faits se reproduisent journellement à Paris.
Lorsque Eosine me rencontra, elle était depuis deux mois sans personne; me croyant fort bien, d'après les dépenses qu'elle me voyait faire, elle conçut le projet de profiter de la circonstance; et mm amant, celui dont j'avais surpris la lettre, avait consenti à aUer habiter Versailles jusqu'à ce qu'on eu eiit fini avec mon argent. C'était au nom de cet amant qu'on poursuivait pour la lettre de change que j'avais généreusement acquittée; et les créances de la modiste et du marchand de meuble* étaient également simulées. •
Comme, tout en pestant contre ma sottise, je m'étonnais de ne pas voir rentrer l'honnête personne qui m'avait si bien étriUé, Divine me dit qu'il était probable que la portière l'avait fait avertir que j'avais saisi sa lettre, et qu'elle ne reparaitrait pas de sitôt. Cette conjecture se trouva vraie. En apprenant la catastrophe qui l'empêchait de me tirer jusqu'à la dernière plume de l'aile, Eosine était partie en fiacre pour Versailles : on sait qui eUe y allait rejoindre. Les chiffons qu'elle laissait dans son appartement garni ne valaient pas les deux mois de loyer qu'elle devait au propriétaire, qui, lorsque je voulus sortir, me força de payer les porcelaines et la psyché sur laquelle j'avais passé ma première fureur.
De si rudes atteintes avaient furieusement écorné mes finances déjà trop délabrées. Quatorze cents francs ! ! ! voilà tout ce qui me restait des ducats de la baronne. Je pris en horreur la capitale, qui m'avait été si funeste, et je résolus de regagner Lille, où, connaissant les localités, je pourrais du moins trouver des ressources que j'eusse cherchées vainement à Paris.
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